SOMMAIRE DU RÉCIT.

Retour de Moscou à Berlin par Saint-Pétersbourg.--Histoire d'un

Français, M. Louis Pernet.--Il est arrêté dans une auberge au milieu de

la nuit.--Rencontre singulière.--Prudence extrême d'un autre Français,

compagnon de voyage du prisonnier.--Le consul de France à Moscou.--Son

indifférence au sort du prisonnier.--Mes instances inutiles.--Effet de

l'imagination.--Conversation avec un Russe.--Ce qu'il me conseille au

sujet du prisonnier.--Départ pour Pétersbourg.--Lenteur du

voyage.--Novgorod-la-Grande.--Ce qui reste de la ville

antique.--Souvenirs d'Ivan IV.--Dernier résultat de la gloire de cette

république.--Arrivée à Pétersbourg.--Mon récit à M. de

Barante.--Note.--Conclusion de l'histoire de M. Pernet.--Intérieur des

prisons de Moscou.--Promesse d'un général russe au prisonnier.--Derniers

moments passés à Pétersbourg.--Course à Colpina.--Magnificence de cet

arsenal.--Mensonge gratuit.--Anecdote racontée en voiture.--Origine de

la famille de Laval en Russie.--Trait de sensibilité de l'Empereur

Paul.--L'écusson effacé.--Académie de peinture.--Élèves

enrégimentés.--Paysagistes: Vorobieff.--Peintre d'histoire: Brulow, son

tableau du Dernier jour de Pompéii.--Superbes copies de Raphaël par

Brulow.--Influence du Nord sur l'esprit des artistes.--La poésie perd

moins que la peinture sous le ciel du septentrion.--Mademoiselle

Taglioni à Pétersbourg.--Influence de ce séjour sur les

artistes.--Abolition des uniates.--Persécutions souffertes par l'Église

catholique.--Avantages incontestables du gouvernement

représentatif.--Sortie de la Russie; passage du Niémen; Tilsit.--Lettre

sincère.--Trait d'un Allemand et d'un Anglais.--Pourquoi je ne suis pas

revenu en Allemagne par la Pologne.

Berlin, dans les premiers jours d'octobre 1839.

Au moment où j'allais quitter Moscou, un fait singulier attira toute mon

attention et me força de retarder mon départ.

J'avais fait demander des chevaux de poste pour sept heures du matin; à

mon grand étonnement mon valet de chambre me réveille avant quatre

heures; je m'informe de la cause de cet empressement, il me répond qu'il

n'a pas voulu tarder à m'instruire d'un fait qu'il vient d'apprendre, et

qui lui paraît assez grave pour l'obliger à venir me le raconter en

toute hâte. Voici le résumé de son récit:

Un Français, nommé M. Louis Pernet, arrivé depuis peu de jours à Moscou

et logé à l'auberge de Kopp, vient d'être arrêté au milieu de la nuit

(de cette nuit même); on s'est saisi de sa personne, après avoir enlevé

ses papiers, et on l'a conduit à la prison de la ville, où on l'a mis au

cachot selon le dire de personnes dignes de foi; tel est le récit que le

garçon de notre auberge venait de faire à mon domestique. Celui-ci,

après diverses questions, avait encore appris que ce M. Pernet est un

jeune homme d'environ vingt-six ans, qu'il est d'une faible santé, ce

qui redouble les craintes qu'on a pour lui; qu'il avait déjà passé par

Moscou l'année dernière, et que même il y avait séjourné avec un Russe

de ses amis, lequel plus tard l'avait mené chez lui à la campagne: ce

Russe est absent en ce moment, et le malheureux prisonnier n'a plus ici

d'autre appui qu'un Français, nommé M. R***, dans la compagnie duquel il

vient, dit-on, de faire un voyage à travers le nord de la Russie. Ce M.

R*** loge dans la même auberge que le prisonnier. Son nom me frappa tout

d'abord, parce que c'est celui de l'homme de bronze avec lequel j'avais

dîné peu de jours auparavant chez le gouverneur de Nijni. Vous vous

rappelez que sa physionomie m'avait donné beaucoup à penser. Retrouver

ce personnage mêlé à l'événement de cette nuit me parut une circonstance

romanesque; à peine pouvais-je croire à tout ce qu'on me racontait. Je

pensai que le récit d'Antonio était une invention faite à plaisir pour

nous éprouver; néanmoins je me hâtai de me lever, et d'aller m'informer

moi-même auprès du garçon d'auberge de la vérité des faits, ainsi que de

l'exactitude du nom de M. R***, dont je tenais avant tout à constater

l'identité. Le garçon me répondit qu'ayant été chargé d'une commission

pour un étranger qui devait quitter Moscou la nuit précédente, il

s'était rendu dans l'auberge de Kopp au moment même où venait d'avoir

lieu la descente de la police, et il ajouta que M. Kopp lui avait conté

la chose dans des termes qui se rapportaient exactement au premier récit

d'Antonio.

Dès que je fus habillé, je me rendis chez M. R***. Je trouvai

effectivement que c'était bien mon homme de bronze de Nijni. Seulement,

à Moscou l'homme de bronze n'était plus impassible; il paraissait agité.

Je le trouvai levé; nous nous reconnûmes au premier abord, puis, lorsque

je lui dis le motif de ma très-matinale visite, il me parut embarrassé.

«Il est vrai que j'ai voyagé, me dit-il, avec M. Pernet, mais c'était

par hasard; nous nous sommes rencontrés à Archangel, de là nous avons

fait route ensemble; il est d'une chétive complexion, et sa faible santé

m'a donné des inquiétudes pendant le voyage; je lui ai rendu les

services que l'humanité m'imposait, voilà tout; je ne suis nullement de

ses amis, je ne le connais pas.

--Je le connais encore moins, répliquai-je, mais nous sommes Français

tous les trois, et nous nous devons réciproquement assistance dans un

pays où notre liberté, notre vie peuvent être à chaque instant menacées

par un pouvoir qu'on ne reconnaît qu'aux coups qu'il frappe.

--Peut-être M. Pernet, reprit M. R***, se sera-t-il attiré cette

mauvaise affaire par quelque imprudence. Étranger ici comme lui, sans

crédit, qu'ai-je à faire? S'il est innocent, l'arrestation n'aura pas de

suite; s'il est coupable, il subira sa peine. Je ne puis rien pour lui,

je ne lui dois rien, et je vous engage, monsieur, à mettre vous-même

beaucoup de réserve dans les démarches que vous tenterez en sa faveur,

ainsi que dans vos paroles.

--Mais qui décidera de sa culpabilité? m'écriai-je. Avant tout, il

faudrait le voir pour savoir à quoi il attribue cette arrestation, et

pour lui demander ce qu'on peut faire et dire pour lui.

--Vous oubliez le pays où nous sommes, reprit M. R***; il est au cachot,

comment arriver jusqu'à lui? c'est impossible.

--Ce qui est impossible aussi, repris-je en me levant, c'est que des

Français, que des hommes laissent un de leurs compatriotes dans une

situation critique, sans seulement s'enquérir de la cause de son

malheur.»

En sortant de chez ce très-prudent compagnon de voyage, je commençai à

croire le cas plus grave que je ne l'avais jugé d'abord, et je pensai

que pour m'éclaircir de la vraie position du prisonnier, il fallait

m'adresser au consul de France. Forcé d'attendre l'heure convenable pour

me rendre chez ce personnage, je fis demander mes chevaux de remise, au

vif déplaisir et à la grande surprise de mon feldjæger; car ceux de la

poste étaient déjà dans la cour de l'auberge quand je donnai ce

contre-ordre.

Vers dix heures, j'allai faire à M. le consul de France le récit de ce

que vous venez de lire. Je trouvai ce protecteur officiel des Français

tout aussi prudent et encore plus froid que ne m'avait paru le docteur

R***. Depuis le temps qu'il vit à Moscou, le consul de France est devenu

presque Russe. Je ne pus démêler si ses réponses étaient dictées par une

crainte fondée sur la connaissance qu'il a des usages du pays, ou par un

sentiment d'amour-propre blessé, de dignité personnelle mal appliquée.

«M. Pernet, me dit-il, a passé six mois à Moscou et aux environs, sans

que, pendant tout ce temps, il ait jugé à propos de faire la moindre

démarche auprès du consul de France. M. Pernet ne peut donc compter

aujourd'hui que sur lui-même pour se tirer de la situation où le place

son insouciance. Ce mot, ajouta M. le consul, est peut-être trop

faible;» puis il finit en me répétant qu'il ne pouvait, ne devait ni ne

voulait se mêler de cette affaire.

J'eus beau lui faire observer qu'en sa qualité de consul de France, il

devait protection à tous les Français sans acception de personnes, et

même à ceux qui manqueraient aux lois de l'étiquette; qu'il ne

s'agissait pas ici d'une question de bon goût, d'une affaire de

cérémonie, mais de la liberté, peut-être de la vie d'un de nos

compatriotes; qu'en présence d'un pareil malheur tout ressentiment

devait se taire au moins pendant le temps du danger, je n'en tirai pas

une parole, pas un geste d'intérêt pour le prisonnier; j'ajoutai que je

le priais de considérer que la partie n'était rien moins qu'égale,

puisqu'assurément le tort que M. Pernet avait fait à M. le consul de

France en négligeant la visite qu'il lui devait, n'approchait pas de la

punition que lui infligeait celui-ci en le laissant mettre au cachot

sans s'informer des causes de cet emprisonnement arbitraire, et sans

parer aux suites bien plus graves que pourrait avoir cet acte de

sévérité; je conclus en disant que, dans cette circonstance, nous

n'avions pas à nous occuper du degré de compassion que M. Pernet

méritait d'inspirer, mais de la dignité de la France et de la sûreté de

tous les Français qui voyageaient et voyageraient en Russie.

Mes raisons ne firent nul effet, et cette seconde visite m'avança autant

que m'avait avancé la première.

Néanmoins quoique je ne connusse pas même de nom M. Pernet, et que je

n'eusse aucun motif personnel pour prendre intérêt à lui, il me sembla

que, puisque le hasard m'avait fait connaître son malheur, mon devoir

était de lui porter tous les secours qu'il dépendait de moi de lui

offrir.

À ce moment, je fus fortement frappé d'une vérité qui, sans doute, s'est

souvent présentée à la pensée de tout le monde, mais qui ne m'était

jusqu'alors apparue que vaguement et passagèrement; c'est que

l'imagination sert à étendre la pitié et à la rendre plus vive. J'allai

même jusqu'à penser qu'un homme entièrement dénué d'imagination serait

impitoyable. Tout ce que j'ai de puissance de création dans la pensée

s'employait malgré moi à me montrer ce pauvre inconnu, aux prises avec

les fantômes de la solitude et de la prison; je souffrais avec lui,

comme lui, j'éprouvais ce qu'il éprouvait, je craignais ce qu'il

craignait; je le voyais abandonné de tout le monde, déplorant son

isolement et reconnaissant qu'il était sans remède, car qui

s'intéresserait jamais à un prisonnier dans un pays si éloigné, si

différent du nôtre, dans une société où les amis s'unissent pour le

bonheur et se séparent dans l'adversité. Que de stimulants à ma

commisération! «Tu te crois seul au monde, tu es injuste envers la

Providence qui t'envoie un ami, un frère;» voilà ce que je répétais tout

bas, et bien d'autres choses encore, en croyant m'adresser à la victime.

Cependant le malheureux n'espérait nul secours, et chaque heure écoulée

dans une monotonie cruelle, en silence, sans incident, le plongeait plus

avant dans son désespoir; la nuit viendrait avec son cortége de

spectres; alors que de terreurs, que de regrets ne le

martyriseraient-ils pas! Combien je désirais lui faire savoir que le

zèle d'un inconnu lui tenait lieu des infidèles protecteurs sur lesquels

il ne devait plus compter! Mais tout moyen de communication m'était

refusé; aussi me sentais-je doublement obligé de le servir par

l'impossibilité même où j'étais de le consoler; les lugubres

hallucinations du cachot me poursuivaient au soleil et mon imagination

renfermée sous une voûte obscure, me voilait le ciel qui brillait sur ma

tête et m'ôtait ma liberté pour me représenter incessamment les

apparitions de la nuit dans des souterrains ou des donjons ténébreux;

enfin, dans mon trouble, oubliant que les Russes appliquent

l'architecture classique même à la construction des prisons, je me

voyais confiné sous terre; je rêvais non de colonnades romaines, mais de

trappes gothiques; enfin je devenais conspirateur, j'étais coupable,

exilé, frappé, j'étais fou avec le prisonnier... inconnu!... Eh bien, si

mon imagination m'eût retracé moins vivement toutes ces choses, j'aurais

mis moins d'activité, moins de persévérance dans mes démarches en faveur

d'un malheureux qui n'avait que moi pour appui, et qui ne pouvait

m'intéresser qu'à ce titre. J'étais poursuivi par un spectre, et pour

m'en délivrer j'aurais percé des murs; le désespoir de mon impuissance

me jetait dans une rage égale, peut-être, aux tourments de l'infortuné

dont je partageais le supplice en voulant m'efforcer de le faire cesser.

Insister pour pénétrer dans la prison, c'eût été une démarche dangereuse

autant qu'inutile. Après de longues et douloureuses incertitudes, je

m'arrêtai à une autre pensée; j'avais fait connaissance avec quelques

personnes prépondérantes à Moscou; et bien que, dès l'avant-veille,

j'eusse pris congé de tout le monde, je résolus de tenter une confidence

auprès d'un des hommes qui m'avait inspiré le plus de confiance.

Non-seulement je dois éviter ici de le nommer, mais je ne puis parler de

lui que de manière à ne le point désigner.

Quand il me vit entrer dans sa chambre, il savait déjà ce qui m'amenait;

et sans me laisser le temps de m'expliquer, il me dit que par un hasard

singulier il connaissait personnellement M. Pernet, qu'il le croyait

innocent, d'où il suit que son affaire lui paraissait inexplicable. Mais

qu'il était sûr que des considérations politiques pouvaient seules

motiver un tel emprisonnement, parce que la police russe ne se démasque

jamais à moins d'y être forcée; que sans doute, on avait cru l'existence

de cet étranger tout à fait ignorée à Moscou; mais qu'à présent que le

coup était porté, les amis ne pourraient que nuire en se montrant; car

si l'on venait à penser qu'il eût des protecteurs, on se hâterait

d'aggraver sa position en l'éloignant pour éviter tout éclaircissement

et pour étouffer les plaintes: il ajouta qu'on devait donc dans

l'intérêt même du patient ne le défendre qu'avec une extrême

circonspection. «Si une fois il part pour la Sibérie, Dieu sait quand il

en reviendra,» s'écria mon conseiller; puis ce personnage s'efforça de

me faire comprendre qu'il ne pouvait avouer l'intérêt qu'il prenait à un

Français suspect, parce que soupçonné lui-même d'attachement aux idées

libérales, il lui suffirait de solliciter en faveur d'un prisonnier, ou

seulement de dire qu'il l'eût connu, pour faire exiler le malheureux au

bout du monde. Il conclut en ces mots: «Vous n'êtes ni son parent ni son

ami; vous ne prenez à lui que l'intérêt que vous croyez devoir prendre à

un compatriote, à un homme que vous savez dans la peine: vous vous êtes

acquitté déjà du devoir que vous imposait ce louable sentiment; vous

avez parlé au compagnon de voyage du prisonnier, à votre consul, à moi;

maintenant si vous m'en croyez, vous vous abstiendrez de toute démarche

ultérieure, ce que vous feriez n'irait pas au but, vous vous

compromettriez sans fruit pour l'homme dont vous prenez gratuitement la

défense. Il ne vous connaît pas, il n'attend rien de vous, partez donc;

vous ne pouvez craindre de tromper un espoir qu'il n'a pas: moi j'aurai

l'œil sur lui; je ne dois point paraître dans l'affaire, mais j'ai des

moyens détournés d'en connaître et jusqu'à un certain point d'en diriger

la marche; je vous promets de les employer le mieux que je pourrai;

encore une fois, suivez mon conseil et partez.

--Si je partais, m'écriai-je, je n'aurais plus un instant de repos: je

serais poursuivi comme d'un remords par l'idée que ce malheureux n'avait

que moi pour le servir, et que je l'ai abandonné sans avoir rien fait

pour lui.

--Votre présence ici, me répondit-on, ne sert même pas à le consoler,

puisqu'il l'ignore ainsi que l'intérêt que vous prenez à lui, et que

cette ignorance durera autant que sa détention.

--Il n'y a donc aucun moyen d'arriver jusqu'à son cachot? repartis-je.

--Aucun,» répliqua, non sans quelque marque d'impatience, la personne

auprès de laquelle je croyais devoir insister avec tant de vivacité.

«Vous seriez son frère, ajouta-t-elle, que vous ne pourriez faire plus

ici que ce que vous avez fait. Votre présence à Pétersbourg, au

contraire, peut devenir utile à M. Pernet. Vous instruirez M.

l'ambassadeur de France de ce que vous savez sur cet emprisonnement, car

je doute qu'il apprenne l'événement par la correspondance de votre

consul. Une démarche auprès du ministre de la part d'un personnage placé

comme l'est votre ambassadeur et d'un homme du caractère de M. de

Barante, fera plus pour hâter la délivrance de votre compatriote que

tout ce que vous et moi, et vingt autres personnes, nous pourrions

tenter à Moscou.

--Mais l'Empereur et ses ministres sont à Borodino ou à Moscou,

repris-je encore sans vouloir me laisser éconduire.

--Tous les ministres n'ont pas suivi Sa Majesté dans ce voyage,» me

répliqua-t-on, toujours sur le ton de la politesse, mais avec une

mauvaise humeur croissante et dissimulée, mais non sans peine.

«D'ailleurs, au pis aller, il faudrait attendre leur retour. Vous

n'avez, je vous le répète, aucune autre marche à suivre, si vous ne

voulez pas nuire à l'homme que vous voulez sauver, en vous exposant

vous-même à beaucoup de tracasseries; peut-être à quelque chose de pis,»

ajouta-t-on d'un air significatif.

Si la personne à laquelle je m'adressais eût été un homme en place,

j'aurais déjà cru voir les Cosaques s'avancer pour s'emparer de moi et

pour me conduire dans un cachot tout pareil à celui de M. Pernet.

Je sentis que la patience de mon interlocuteur était à bout; j'étais

resté moi-même interdit et je ne pouvais trouver une parole contre ses

arguments; je me retirai donc en promettant de partir, et en remerciant

avec reconnaissance mon conseiller de l'avis qu'il venait de me donner.

Puisqu'il est avéré que je ne puis rien faire ici, pensai-je, je

partirai sans retard. Les lenteurs de mon feldjæger, qui, sans doute,

avait un dernier rapport à faire sur mon compte, me prirent le reste de

la matinée; je ne pus obtenir le retour des chevaux de poste que vers

quatre heures du soir; à quatre heures et un quart, j'étais sur la route

de Pétersbourg.

La mauvaise volonté de mon courrier, divers accidents, fruits du hasard

ou de la malveillance, les chevaux qui manquaient partout à cause des

relais retenus pour la maison de l'Empereur et pour les officiers de

l'armée, ainsi que pour les courriers allant et venant continuellement

de Borodino à Pétersbourg, rendirent mon voyage lent et pénible; dans

mon impatience, je ne voulais pas m'arrêter la nuit, mais je ne gagnai

rien à me presser, car je fus contraint par le manque de chevaux, réel

ou supposé, de passer six heures entières à Novgorod-la-Grande, à

cinquante lieues de Pétersbourg.

Je n'étais guère en train de visiter ce qui reste du berceau de l'Empire

des Slaves devenu le tombeau de leur liberté. La fameuse église de

Sainte-Sophie renferme les tombes de Vladimir Iaroslawitch, mort en

1051, d'Anne sa mère, d'un empereur de Constantinople et quelques autres

sépultures. Elle ressemble à toutes les églises russes: peut-être

n'est-elle pas plus authentique que la cathédrale soi-disant ancienne,

où reposent les os de Minine à Nijni-Novgorod; je ne crois plus à la

date d'aucun des vieux monuments qu'on me fait voir en Russie. Je crois

encore au nom de ses fleuves; le Volkoff m'a représenté les affreuses

scènes du siége de cette ville républicaine, prise, reprise et décimée

par Ivan-le-Terrible. L'hyène Impériale présidant au carnage, à la

peste, à la vengeance, m'apparaissait là, couchée sur des ruines; et les

cadavres sanglants de ses sujets ressortaient du fleuve comblé de morts

pour attester à mes yeux les horreurs des guerres intestines, et les

fureurs qui s'allument dans les sociétés qu'on appelle civilisées parce

que des forfaits qualifiés d'actes de vertus s'y commettent en sûreté de

conscience. Chez les sauvages, les passions déchaînées sont les mêmes,

et plus brutales, et plus féroces encore; mais elles ont moins de

portée: là, l'homme, réduit à peu près à ses forces individuelles, y

fait le mal sur une plus petite échelle; d'ailleurs, l'atrocité des

vaincus explique, si elle n'excuse la cruauté des vainqueurs; mais dans

les États policés, le contraste des horreurs qui se commettent et des

belles paroles qui se débitent, rend le crime plus révoltant et montre

l'humanité sous un point de vue plus décourageant. Là, trop souvent

certains esprits tournés à l'optimisme et d'autres qui, par intérêt, par

politique ou par duperie, se font les flatteurs des masses, prennent le

mouvement pour le progrès. Ce qui me paraît digne de remarque, c'est que

les correspondances de Pinen l'archevêque, et de plusieurs des

principaux citoyens de Novgorod avec les Polonais, attirèrent la foudre

sur la ville où trente mille innocents périrent dans les combats ainsi

que dans les supplices et les massacres inventés et présidés par le

Czar. Il y eut des jours où six cents victimes furent exécutées sous ses

yeux; et toutes ces horreurs avaient lieu pour punir un crime,

irrémissible dès cette époque: le crime de communication clandestine

avec les Polonais. Ceci se passait il y a près de trois cents ans, en

1570.

Novgorod-la-Grande ne s'est jamais relevée de cette dernière crise; elle

aurait remplacé ses morts, elle n'a pu survivre à l'abolition de ses

institutions démocratiques; ses murailles, badigeonnées avec le soin

qu'emploient partout les Russes pour effacer, sous le fard d'une

régénération menteuse, les trop véridiques vestiges de l'histoire, ne

sont plus tachées de sang; elles paraissent bâties d'hier; mais ses rues

sont désertes, et les trois quarts de ses ruines, dispersées hors de son

étroite enceinte, se perdent dans les plaines d'alentour, où elles

achèvent de crouler loin de la ville actuelle, qui n'est elle-même

qu'une ombre et un nom. Voilà tout ce qui reste de la fameuse république

du moyen âge. Quelques souvenirs effacés: gloire, puissance, fantômes

rentrés dans le néant pour toujours. Où est le fruit des révolutions qui

n'ont cessé d'arroser de sang cette terre maintenant presque déserte?

quel succès peut valoir les larmes que les passions politiques ont fait

couler dans ce coin du monde? Ici tout est silencieux aujourd'hui comme

avant l'histoire. Dieu nous apprend trop souvent que ce que les hommes

déçus par l'orgueil regardaient comme un digne but à leurs efforts,

n'était réellement qu'un moyen d'occuper le superflu de leurs forces

dans l'effervescence de la jeunesse. Voilà le principe de plus d'une

action héroïque!

Novgorod-la-Grande est aujourd'hui un tas de pierres qui conserve

quelque renom au milieu d'une plaine stérile à l'œil, au bord d'un

fleuve triste, étroit et troublé comme une saignée dans un marécage. Il

y eut là pourtant des hommes célèbres par leur amour pour la liberté

turbulente; il s'y passa des scènes tragiques; des catastrophes

imprévues terminèrent des existences brillantes. De tout ce bruit, de

tout ce sang, de toutes ces rivalités, il ne reste aujourd'hui que la

somnolence d'un peuple de soldats languissant dans une ville qui ne

s'intéresse plus à rien de ce qui se passe dans le monde: ni à la paix,

ni à la guerre. En Russie, le passé est séparé du présent par un abîme!

Depuis trois cents ans la cloche du _vetché_[15] n'appelle plus ce

peuple jadis le plus glorieux, le plus ombrageux des peuples russes, à

délibérer sur ses affaires; la volonté du Czar étouffe dans tous les

cœurs jusqu'au regret, jusqu'au souvenir de la gloire effacée. Il y a

quelques années que des scènes atroces se sont passées entre les

Cosaques et les habitants du pays dans les colonies militaires établies

aux environs de ce reste de ville. Mais l'émeute étouffée, tout est

rentré dans l'ordre accoutumé, c'est-à-dire dans le silence et dans la

paix du tombeau. La Turquie n'a rien à envier à Novgorod[16].

Je fus doublement heureux, pour le prisonnier de Moscou et pour

moi-même, de quitter ce séjour jadis fameux par les désordres de la

liberté, aujourd'hui désolé par ce qu'on appelle _le bon ordre_, mot qui

équivaut ici à celui de mort.

J'eus beau faire diligence, je n'arrivai à Pétersbourg que le quatrième

jour; à peine descendu de voiture, je courus chez M. de Barante.

Il ignorait encore l'arrestation de M. Pernet, et il me parut surpris de

l'apprendre par moi, surtout quand il sut que j'avais mis près de quatre

jours à faire la route. Son étonnement redoubla lorsque je lui contai

mes inutiles instances auprès de notre consul pour déterminer ce

défenseur officiel des Français à tenter une démarche en faveur du

prisonnier.

L'attention avec laquelle m'écoutait M. de Barante, l'assurance qu'il me

donna de ne rien négliger pour éclaircir cette affaire, de ne la point

perdre de vue un moment, tant qu'il n'aurait pas démêlé le nœud de

l'intrigue, l'importance qu'il me parut attribuer aux moindres faits qui

pouvaient intéresser la dignité de la France et la sûreté de nos

concitoyens, mirent ma conscience en paix et dissipèrent les fantômes de

mon imagination. Le sort de M. Pernet était dans les mains de son

protecteur naturel de qui l'esprit et le caractère devenaient pour ce

malheureux des garants plus sûrs que mon zèle et mes impuissantes

sollicitations.

Je sentis que j'avais fait tout ce que je pouvais et devais faire pour

venir en aide au malheur, et pour défendre l'honneur de mon pays selon

la mesure de mes forces, et sans sortir des bornes que m'imposait ma

position de simple voyageur. _La folle de la maison_ avait servi à

quelque chose. Durant les douze ou quinze jours que je demeurai encore à

Pétersbourg, je crus donc devoir m'abstenir de prononcer le nom de M.

Pernet devant M. l'ambassadeur de France, et je quittai la Russie sans

savoir la suite d'une histoire dont le commencement m'avait préoccupé et

intéressé comme vous venez de le voir.

Mais tout en m'acheminant rapidement et _librement_ vers la France, ma

pensée se reportait souvent dans les cachots de Moscou. Si j'avais su ce

qui s'y passait, j'aurais été encore plus agité[17].

Les derniers moments de mon séjour à Pétersbourg furent employés à

visiter divers établissements que je n'avais pu voir à mon premier

passage par cette ville.

Le prince *** me fit montrer entre autres curiosités les immenses usines

de Colpina, l'arsenal des arsenaux russes, situé à quelques lieues de la

capitale. C'est dans cette fabrique que se confectionnent tous les

objets nécessaires à la marine Impériale. On arrive à Colpina par une

route de sept lieues dont la dernière moitié est détestable.

L'établissement est dirigé par un Anglais, M. Wilson, honoré du grade de

général (toute la Russie est enrégimentée)[19]; il nous fit les honneurs

de ses machines en véritable ingénieur russe, c'est-à-dire qu'il ne nous

permit pas de négliger un clou ni un écrou; escortés par lui, nous avons

passé en revue près de vingt ateliers d'une grandeur immense. Cette

extrême complaisance du directeur méritait sans doute beaucoup de

reconnaissance; j'en exprimai peu, c'était encore plus que je n'en

ressentais; la fatigue rend ingrat presque autant que l'ennui.

Ce que nous trouvâmes de plus admirable dans la longue revue qu'on nous

obligea de faire des mécaniques de Colpina, c'est une machine de Bramah

destinée à éprouver la force des chaînes qui servent à porter les ancres

des plus gros navires; les énormes anneaux qui ont pu résister aux

efforts de cette machine, peuvent ensuite maintenir les bâtiments contre

les coups de vent et de mer les plus violents. Dans la machine de Bramah

on fait un ingénieux usage de la pression de l'eau pour mesurer la force

du fer; cette invention me parut merveilleuse.

Nous examinâmes aussi des écluses destinées à servir de trop plein dans

les crues d'eau extraordinaires. C'est au printemps surtout que ces

singulières écluses fonctionnent; sans elles le ruisseau qui sert de

moteur aux machines, au lieu de porter la vie partout, ferait des

ravages incalculables. Le fond des canaux et les piles de ces écluses

sont revêtus d'épaisses feuilles de cuivre, parce que ce métal, dit-on,

résiste aux hivers mieux que le granit. On nous assure que nous ne

verrons rien de semblable ailleurs.

J'ai retrouvé à Colpina l'espèce de grandeur et en même temps de luxe

qui m'a frappé dans toutes les constructions utiles ordonnées par le

gouvernement russe. Ce gouvernement ne manque presque jamais de joindre

au nécessaire beaucoup de superflu. Il a tant de puissance réelle qu'il

ne faut pas se laisser aller au dédain qu'inspirent les ruses auxquelles

il est habitué de descendre pour éblouir les étrangers; cette finesse

est de pur choix, on doit l'attribuer à un penchant inhérent au

caractère national: ce n'est pas toujours par faiblesse qu'on ment, on

ment quelquefois parce qu'on a reçu de la nature le don de bien mentir:

c'est un talent, et tout talent veut s'exercer.

Quand nous montâmes en voiture pour retourner à Saint-Pétersbourg, il

faisait nuit et froid. La longueur de la route fut diminuée par une

conversation charmante dont j'ai retenu l'anecdote que voici. Elle sert

à prouver jusqu'où s'étend la puissance de création d'un souverain

absolu. Jusque-là, j'avais vu le despotisme russe exercer son action sur

les morts, sur les églises, sur les faits de l'histoire, sur les

condamnés, sur les prisonniers, enfin, sur tout ce qui ne peut prendre

la parole pour protester contre un abus de pouvoir: cette fois nous

verrons un Empereur de Russie imposer à l'une des plus illustres

familles de France une parenté dont elle ne se doutait ni ne se

souciait.

Sous le règne de Paul Ier, un Français du nom de Lovel, se trouvait à

Pétersbourg; il était agréable de sa personne, il était jeune; il plut à

une demoiselle fort riche dont il était amoureux: elle s'appelait

Kaminski ou Kaminska, j'ignore si cette famille est d'origine polonaise.

Elle était alors assez puissante et assez distinguée; aussi

s'opposa-t-elle au mariage par la raison que le jeune étranger n'avait

ni nom ni fortune. Les deux amants réduits au désespoir, eurent recours

à un moyen de roman. Ils attendirent l'Empereur à son passage dans une

rue, se jetèrent à ses pieds, et lui demandèrent protection. Paul Ier

qui était bon quand il n'était pas fou, promit le consentement de la

famille, qu'il décida par plus d'un moyen sans doute, mais surtout par

celui-ci: «Mademoiselle Kaminska épouse, dit l'Empereur, _M. le comte de

Laval_, jeune émigré français d'une famille illustre et possesseur d'une

fortune considérable.»

Doté de la sorte, mais bien entendu en paroles seulement, le jeune

Français épousa mademoiselle Kaminska dont la famille se serait bien

gardée de donner un démenti à l'Empereur.

Pour prouver le dire du souverain, le nouveau _M. de Laval_ fit sculpter

fièrement son écusson sur la porte de l'_hôtel_ où il s'établit avec sa

nouvelle épouse.

Malheureusement quinze ans plus tard, sous la restauration, je ne sais

quel M. de Montmorency Laval voyageait en Russie; voyant par hasard ses

armes sur une porte, il s'informe; on lui conte l'histoire de M. Lovel.

À sa demande, l'Empereur Alexandre fit aussitôt enlever l'écusson des

Laval et la porte de M. Lovel resta découronnée, ce qui n'a pas empêché

le comte de Laval de continuer jusqu'à ce jour de faire à tout

Pétersbourg les honneurs d'une excellente maison qui s'appellera

toujours l'hôtel de Laval, par respect pour la mémoire de S. M.

l'Empereur Paul, mémoire à qui l'on doit bien un culte expiatoire...

Le lendemain de ma course à Colpina, je visitai en détail l'Académie de

peinture: superbe et pompeux édifice qui, jusqu'à présent renferme peu

de bons ouvrages; mais que peut on espérer de l'art dans un pays où les

jeunes artistes portent l'uniforme? j'aimerais mieux renoncer de bonne

foi à tout travail d'imagination. J'ai trouvé tous les élèves de

l'Académie enrégimentés, costumés, commandés comme des cadets de marine.

Ce fait seul dénote un profond mépris pour ce qu'on prétend protéger ou

plutôt une grande ignorance des lois de la nature et des mystères de

l'art: l'indifférence affichée serait moins barbare; il n'y a de libre

en Russie que ce dont le gouvernement ne se soucie pas; il ne se soucie

que trop des arts, mais il ignore que l'art a besoin de liberté et que

cette accointance entre les œuvres du génie et l'indépendance de l'homme

attesterait à elle seule la noblesse de la profession d'artiste.

Je parcourus beaucoup d'ateliers et j'y trouvai des paysagistes

distingués; ils ont de l'imagination dans leurs compositions et même de

la couleur. J'ai admiré surtout un tableau représentant

Saint-Pétersbourg pendant une nuit d'été, par M. Vorobieff: c'est beau

comme la nature, poétique comme la vérité. En voyant ce tableau, j'ai

cru arriver en Russie: je me suis reporté à l'époque où les nuits d'été

n'étaient qu'un composé de deux crépuscules: on ne peut mieux rendre

l'effet de ce jour persistant et qui triomphe de l'obscurité comme une

lampe éclaire à travers une gaze légère.

Je me suis éloigné à regret de cette toile où la nature est prise sur le

fait par un homme dont l'imagination s'applique à l'imitation de ce

qu'il a sous les yeux. Ses ouvrages m'ont rendu les premières

impressions que j'éprouvai à la vue de la mer Baltique. C'était la

clarté polaire que je revoyais, ce n'était pas la lumière des tableaux

ordinaires. Il y a un grand mérite à caractériser, d'une manière aussi

précise, des phénomènes particuliers de la nature.

On fait beaucoup de bruit en Russie du talent de Brulow. Son _Dernier

jour de Pompéii_ a produit, dit-on, quelque effet en Italie. Cette

énorme toile fait maintenant la gloire de l'école russe à

Saint-Pétersbourg; ne riez pas de cette qualification; j'ai vu une salle

sur la porte de laquelle on avait inscrit ces mots: _École russe_!!!...

Le tableau de Brulow me paraît d'une couleur fausse; à la vérité le

sujet choisi par l'artiste était propre à voiler ce défaut, car qui peut

savoir la couleur qu'avaient les édifices de Pompéii à leur dernier

jour? Ce peintre a le pinceau sec, la touche dure, mais il a de la

force; ses conceptions ne manquent ni d'imagination ni d'originalité.

Ses têtes ont de la variété et de la vérité; s'il entendait l'usage du

clair-obscur, il mériterait peut-être un jour la réputation qu'on lui

fait ici; en attendant il manque de naturel, de coloris, de légèreté, de

grâce, et le sentiment du beau lui est étranger; il ne manque pas d'une

sorte de poésie sauvage; toutefois, l'effet général de ses tableaux est

désagréable à l'œil, et son style roide, mais qui n'est pas dépourvu de

noblesse, rappelle les imitateurs de l'école de David; c'est dessiné

comme d'après la bosse avec assez de soin et colorié au hasard.

Dans un tableau de l'Assomption, qu'on est convenu à Pétersbourg

d'admirer parce qu'il est du _fameux_ Brulow, j'ai remarqué des nuages

si lourds qu'on pourrait les envoyer à l'Opéra pour représenter des

rochers.

Il y a pourtant dans Pompéii des expressions de têtes qui promettent un

vrai talent. Ce tableau, malgré les défauts de composition qu'on y

découvre, gagnerait à être gravé; car c'est surtout par la couleur qu'il

pèche.

On dit que depuis son retour en Russie, l'auteur a déjà beaucoup perdu

de son enthousiasme pour l'art. Que je le plains d'avoir vu l'Italie,

puisqu'il devait retourner dans le Nord! Il travaille peu, et

malheureusement sa facilité, dont on lui fait un mérite, paraît trop

dans ses ouvrages. C'est par un travail assidu et forcé qu'il

parviendrait à vaincre la roideur de son dessin, et la crudité de ses

couleurs. Les grands peintres savent la peine qu'il se faut donner pour

ne plus dessiner avec le pinceau, pour peindre par la dégradation des

tons, pour effacer de dessus la toile les lignes qui n'existent nulle

part dans la nature, pour montrer l'air qui est partout, pour cacher

l'art, enfin pour apprendre à reproduire la réalité sans cesser de

l'ennoblir. Il semble que le Raphaël russe ne se doute pas de la rude

tâche de l'artiste.

On m'assure qu'il passe sa vie à s'enivrer plus qu'à travailler; je le

blâme moins que je ne le plains. Ici tous les moyens sont bons pour se

réchauffer: le vin est le soleil de la Russie. Si l'on joint au malheur

d'être Russe celui de se sentir peintre en Russie, il faut s'expatrier.

N'est-ce pas un lieu d'exil pour les peintres qu'une ville où il fait

nuit trois mois, et où la neige a plus d'éclat que le soleil?

En s'appliquant à reproduire les singularités de la nature sous cette

latitude, quelques peintres de genre pourraient se faire honneur et

obtenir sur les marches du temple des arts une petite place où ils

feraient bande à part; mais un peintre d'histoire, s'il veut développer

les dispositions qu'il a reçues du ciel, doit fui un tel climat.

Pierre-le-Grand avait beau dire et beau faire, la nature mettra toujours

des bornes aux fantaisies de l'homme, fussent-elles justifiées par les

ukases de vingt Czars.

J'ai vu de M. Brulow un ouvrage vraiment admirable: c'est sans contredit

ce qu'il y a de mieux à Saint-Pétersbourg parmi les tableaux modernes; à

la vérité c'est la copie d'un ancien chef-d'œuvre de l'école d'Athènes.

Elle est grande comme l'original au moins. Quand on sait reproduire

ainsi ce que Raphaël a fait peut-être de plus inimitable après ses

madones, on est obligé de retourner à Rome pour y apprendre à faire

mieux que _le Dernier jour de Pompéii_ et que _l'Assomption de la

Vierge_[20].

Le voisinage du pôle est contraire aux arts, excepté à la poésie, à qui

parfois l'âme humaine suffit; alors c'est le volcan sous la glace. Mais

pour les habitants de ces âpres climats, la musique, la peinture, la

danse, tous les plaisirs de sensation qui, jusqu'à un certain degré,

sont indépendants de la pensée, perdent de leurs charmes en perdant

leurs organes. Que me feraient Rembrant la nuit, et le Corrége, et

Michel-Ange, et Raphaël dans une chambre sans lumière? Le Nord a des

beautés sans doute, mais c'est un palais qui manque de jour. L'amour

plus dégagé des sens y naît des désirs physiques moins que des besoins

du cœur; mais, n'en déplaise au vain luxe du pouvoir et de l'opulence,

tout le séduisant cortége de la jeunesse avec ses jeux, ses grâces, ses

ris, ses danses, s'arrête aux régions bénies où les rayons du soleil,

sans se contenter de glisser sur la terre qu'à peine ils effleurent, la

réchauffent et la fécondent en l'éclairant du haut du ciel.

En Russie tout se ressent d'une double tristesse: la peur du pouvoir,

l'absence du soleil!!... Les danses nationales y ressemblent tantôt à

une ronde menée par des ombres, défilant tristement à la lueur d'un

crépuscule qui ne finit jamais; tantôt, et c'est lorsqu'elles sont

vives, à un exercice qu'on s'impose de peur de s'endormir et de geler en

dormant. Mademoiselle Taglioni elle-même... hélas!... mademoiselle

Taglioni n'est-elle pas devenue à Saint-Pétersbourg une danseuse

parfaite? Quelle chute pour la Sylphide!!!... c'est l'histoire d'Ondine

devenue simple femme... Mais quand elle marche dans les rues... car elle

marche à présent... elle est suivie par des laquais en grande livrée

avec de belles cocardes à leurs chapeaux et des galons d'or, et on

l'accable tous les matins dans les journaux d'articles pleins de

louanges les plus ridicules que j'aie lues. Voilà ce que les Russes,

avec tout leur esprit, savent faire pour les arts et pour les artistes.

Ce qu'il faut aux artistes, c'est un ciel qui les fasse naître, un

public qui les comprenne, une société qui les inspire... Voilà le

nécessaire: les récompenses sont de surérogation; on les leur donne par

surcroît, comme dit l'Évangile. Ce n'est pas dans un Empire dont le

peuple, refoulé de force non loin de la terre des Lapons, et policé de

force par Pierre Ier, qu'il faut aller chercher ces choses. J'attends

les Russes à Constantinople pour savoir ce dont ils sont capables en

fait de beaux-arts et de civilisation.

La meilleure manière de protéger les arts, c'est d'avoir sincèrement

besoin des plaisirs qu'ils procurent; une nation parvenue à ce point de

civilisation ne sera pas longtemps contrainte à demander des artistes

aux étrangers.

Au moment où j'allais quitter Saint-Pétersbourg, quelques personnes

déploraient tout bas l'abolition des uniates[21], et racontaient les

mesures arbitraires qui avaient amené de longue main cet acte

irréligieux célébré comme un triomphe par l'Église russe. Les

persécutions cachées qu'on a fait endurer à plusieurs prêtres des

uniates révoltent les cœurs les plus indifférents; mais dans un paya où

les distances et le secret favorisent l'arbitraire et prêtent leur

secours constant aux actes les plus tyranniques, toutes les violences

restent couvertes. Ceci me rappelle le mot significatif trop souvent

répété par les Russes privés de protecteurs: «Dieu est si haut!

l'Empereur est si loin![22]»

Voici donc les Grecs qui se mettent à faire des martyrs. Qu'est devenue

la tolérance dont ils se vantaient devant les hommes qui ne connaissent

pas l'Orient? Aujourd'hui les glorieux confesseurs de la foi catholique

languissent dans des couvents-prisons, et leur lutte, admirée dans le

ciel, reste ignorée même de l'Église pour laquelle ils militent

généreusement sur la terre, de cette Église, mère de toutes les Églises,

et la seule universelle, car elle est la seule qui ne soit pas entachée

de localité, qui soit restée libre et qui n'appartienne à aucun

pays[23]!!...

Quand le soleil de la publicité se lèvera sur la Russie, ce qu'il

éclairera d'injustices non-seulement anciennes, mais de chaque jour,

fera frémir le reste du monde. On ne frémira pas assez, car tel est le

sort de la vérité sur la terre: tant que les peuples ont le plus grand

intérêt à la connaître, ils l'ignorent, et lorsqu'ils l'apprennent elle

ne leur importe déjà plus guère. Les abus d'un pouvoir renversé

n'excitent que de froides exclamations; ceux qui les relatent passent

pour des acharnés qui battent l'ennemi à terre, tandis que d'un autre

côté les excès de ce pouvoir inique demeurent soigneusement cachés tant

qu'il est debout, car avant tout il emploie sa force à étouffer les

plaintes de ses victimes; il extermine, il anéantit, il se garde

d'irriter, et il s'applaudit encore de sa mansuétude parce qu'il ne se

permet que les cruautés indispensables. Néanmoins, c'est à tort qu'il se

vante de sa douceur: lorsque la prison est muette et fermée comme la

tombe, on se passe aisément de l'échafaud!!...

L'idée que je respirais le même air que tant d'hommes injustement

opprimés, séparés du monde, me privait du repos le jour et la nuit.

J'étais parti de France effrayé des abus d'une liberté menteuse, je

retourne dans mon pays persuadé que si le gouvernement représentatif

n'est pas le plus moral, logiquement parlant, il est sage et modéré dans

la pratique; quand on voit que d'un côté il préserve les peuples de la

licence démocratique, et de l'autre des abus les plus criants du

despotisme, abus d'autant plus hideux que les sociétés qui les tolèrent

sont plus avancées dans la civilisation matérielle, on se demande s'il

ne faut pas imposer silence à ses antipathies et subir sans se plaindre

une nécessité politique qui, après tout, apporte aux nations préparées

pour elle plus de bien que de mal. À la vérité, jusqu'à présent cette

nouvelle et savante forme de gouvernement n'a pu se consolider que par

l'usurpation. Peut-être ces usurpations définitives avaient-elles été

rendues inévitables par toutes les fautes précédentes; c'est une

question de politique religieuse que le temps, le plus sage des

ministres de Dieu sur la terre, résoudra pour nos neveux. Ceci me

rappelle une pensée profonde exprimée par un des esprits les plus

éclairés et les plus cultivés de l'Allemagne, M. de Varnhagen d'Ense:

«J'ai bien cherché, m'écrivait-il un jour, par qui se font en dernière

analyse les révolutions, et, après trente ans de méditations, j'ai

trouvé ce que j'avais pensé dès ma jeunesse, qu'elles se font par les

hommes contre qui on les dirige.»

Jamais je n'oublierai ce que j'ai senti en passant le Niémen pour entrer

à Tilsit; c'est surtout dans ce moment-là que j'ai donné raison à

l'aubergiste de Lubeck. Un oiseau échappé de sa cage, ou sortant de

dessous la cloche d'une machine pneumatique, serait moins joyeux. Je

puis dire, je puis écrire ce que je pense, je suis libre!...

m'écriai-je. La première lettre vraie que j'aie adressée à Paris est

partie de cette frontière: elle aura fait événement dans le petit cercle

de mes amis, qui, jusque-là sans doute, avaient été les dupes de ma

correspondance officielle. Voici la copie de cette lettre:

Tilsit, ce jeudi 26 septembre 1839.

«Cette date vous fera, j'espère, autant de plaisir à lire qu'elle m'en

fait à écrire; me voici hors de l'Empire de l'uniformité, des minuties

et des difficultés. On parle librement et l'on se croit dans un

tourbillon de plaisir et dans un monde emporté par les idées nouvelles

vers une liberté désordonnée. C'est pourtant en Prusse qu'on est; mais

sortir de la Russie c'est retrouver des maisons dont le plan n'a pas été

commandé à un esclave par un maître inflexible, maisons pauvres encore,

mais librement bâties; c'est voir une campagne gaie et librement

cultivée (n'oubliez pas que c'est de la Prusse que je parle), et ce

changement épanouit le cœur. En Russie l'absence de la liberté se

ressent dans les pierres toutes taillées à angles droits, dans les

poutres toutes équarries régulièrement, comme elle se ressent dans les

hommes... Enfin je respire!... je puis vous écrire sans les précautions

oratoires commandées par la police: précautions presque toujours

insuffisantes, car il y a autant de susceptibilité d'amour-propre que de

prudence politique dans l'espionnage des Russes. La Russie est le pays

le plus triste de la terre habité par les plus beaux hommes que j'aie

vus; un pays où l'on aperçoit à peine les femmes ne peut être gai...

Enfin m'en voici dehors, et sans le moindre accident! Je viens de faire

deux cent cinquante lieues en quatre jours, par des chemins souvent

détestables, souvent magnifiques, car l'esprit russe, tout ami qu'il est

de l'uniformité, ne peut atteindre à l'ordre véritable; le caractère de

cette administration, c'est le tatillonnage, la négligence et la

corruption. On est révolté à l'idée de s'habituer à tout cela, et

pourtant on s'y habitue. Un homme sincère dans ce pays-là passerait pour

fou.

«À présent je vais me reposer en voyageant à loisir. J'ai deux cents

lieues à faire d'ici à Berlin; mais des lits où l'on peut coucher et de

bonnes auberges partout, une grande route douce et régulière rendent ce

voyage une vraie promenade.»

La propreté des lits, des chambres, l'ordre des ménages dirigés par des

femmes: tout me semblait charmant et nouveau... J'étais surtout frappé

du dessin varié des maisons, de l'air de liberté des paysans et de la

gaîté des paysannes: leur bonne humeur me causait presque de l'effroi:

c'était une indépendance dont je craignais pour eux les conséquences;

j'en avais perdu le souvenir. On voit là des villes qui sont nées

spontanément et l'on reconnaît qu'elles étaient bâties avant qu'aucun

gouvernement en eût fait le plan. Assurément, la Prusse ducale ne passe

pas pour le pays de la licence, eh bien, en traversant les rues de

Tilsit et plus tard celles de Kœnigsberg, je croyais assister au

carnaval de Venise. Je me suis souvenu alors qu'un Allemand de ma

connaissance, après avoir passé pour ses affaires plusieurs années en

Russie, parvint enfin à quitter ce pays pour toujours; il était dans la

compagnie d'un de ses amis; à peine eurent-ils mis le pied sur le

bâtiment anglais qui venait de lever l'ancre, qu'on les vit tomber dans

les bras l'un de l'autre en disant: «Dieu soit loué, nous pouvons

respirer librement et penser tout haut!...»

Beaucoup de gens, sans doute, ont éprouvé la même sensation: pourquoi

nul voyageur ne l'a-t-il exprimée? C'est ici que j'admire sans le

comprendre le prestige que le gouvernement russe exerce sur les esprits.

Il obtient le silence, non-seulement de ses sujets, c'est peu, mais il

se fait respecter même de loin par les étrangers échappés à sa

discipline de fer. On le loue, ou au moins l'on se tait: voilà un

mystère que je ne puis m'expliquer. Si un jour la publication de ce

voyage m'aide à le comprendre, j'aurai une raison de plus pour

m'applaudir de ma sincérité.

Je devais retourner de Pétersbourg en Allemagne par Wilna et Varsovie.

J'ai changé de projet.

Des malheurs tels que ceux de la Pologne ne sauraient être attribués

uniquement à la fatalité: dans les infortunes prolongées, il faut

toujours faire la part des fautes aussi bien que celle des

circonstances. Jusqu'à un certain point les nations comme les individus

deviennent complices du sort qui les poursuit; elles paraissent

comptables des revers qui les atteignent coup sur coup, car à des yeux

attentifs les destinées ne sont que le développement des caractères. En

apercevant le résultat des erreurs d'un peuple puni avec tant de

sévérité, je ne pourrais m'abstenir de quelques réflexions dont je me

repentirais; dire leur fait aux oppresseurs, c'est une charge qu'on

s'impose avec une sorte de joie, soutenu qu'on se sent par l'apparence

de courage et de générosité qui s'attache à l'accomplissement d'un

devoir périlleux, ou tout au moins pénible; mais contrister la victime,

accabler l'opprimé, fût-ce à coups de vérités, c'est une exécution à

laquelle ne s'abaissera jamais l'écrivain qui ne veut pas mépriser sa

plume.

Voilà pourquoi j'ai renoncé à voir la Pologne.

La Russie en 1839, Volume IV · 第 16 / 38 题