Assassinat d'un seigneur allemand.--Jusqu'où les Russes portent
l'aversion des nouveautés.--Désordres partiels: leurs
conséquences.--Influence du gouvernement: cercle vicieux.--Servilité
gratuite des paysans.--Inconvénient de l'instabilité des conditions dans
les États despotiques.--Illusion des serfs russes.--Exil de M. Guibal en
Sibérie.--Histoire d'une sorcière.--Mot d'un grand seigneur, petit-fils
d'un paysan.--Manière dont un jeune étranger malade est traité par ses
amis russes.--Accident arrivé à une dame française tombée dans une
trappe.--Charité russe.--Passion d'une dame russe pour les tombeaux de
ses maris.--Trait de vanité d'un officier enrichi.--Derniers jours
passés à Nijni.--Chant des bohémiennes de la foire.--Réhabilitation des
classes méprisées et des nations méconnues.--Idée dominante du théâtre
de Victor Hugo.--Orage du soir à Nijni.--Malaise causé par l'air de
Nijni.--Projet d'aller à Kazan abandonné.--Conseil d'un médecin.--Le
feldjæger et le domestique.--Opinion des Russes sur l'état de la
France.--Vladimir.--Aspect du pays.--Appauvrissement des
forêts.--Difficultés du voyage pour qui n'a pas un feldjæger.--Fausse
délicatesse que les Russes voudraient imposer aux
étrangers.--Centralisation nuisible.--Rencontre du grand éléphant noir
envoyé à l'Empereur par le schah de Perse.--Danger que je
cours.--Présence d'esprit de mon valet de chambre italien.--Description
de l'éléphant.--Retour à Moscou.--Adieux au Kremlin.--Effet produit par
le voisinage de l'Empereur.--Contagion de l'exemple.--Fêtes militaires à
Borodino.--Villes improvisées.--Comment l'Empereur fait représenter la
bataille de la Moskowa, dite _de Borodino_.--Pourquoi je n'obéis pas à
l'Empereur.--Monument élevé en l'honneur du prince Bagration; le prince
Witgenstein oublié.--Mensonge en action.--Ordre du jour de
l'Empereur.--Travestissement de l'histoire.
Vladimir, entre Nijni et Moscou, ce 2 septembre 1839.
Un M. Jament m'a conté à Nijni qu'un Allemand, nouveau seigneur de
village, grand agriculteur et propagateur de méthodes d'assolement
encore inusitées en ce pays, vient d'être assassiné dans ses domaines,
voisins de la terre d'un M. Merline, autre étranger par qui le fait est
parvenu à notre connaissance.
Deux hommes se sont présentés chez ce seigneur allemand sous prétexte de
lui acheter des chevaux, et le soir ils sont entrés dans sa chambre et
l'ont tué. C'était, à ce qu'on assure, un coup monté par les paysans de
la victime pour se venger des innovations que l'étranger avait voulu
introduire dans la culture de leur terre. Le peuple de ce pays a en
aversion tout ce qui n'est pas russe. J'entends souvent répéter qu'un
beau jour on le verra éventrer d'un bout de l'Empire à l'autre les
hommes sans barbe; c'est à la barbe que les Russes se reconnaissent.
Aux yeux des paysans, un Russe au menton rasé est un traître vendu aux
étrangers dont il mérite de partager le sort. Mais quel sera le
châtiment infligé par les survivants aux auteurs de ces Vêpres
moscovites? la Russie entière ne pourra pourtant pas être envoyée en
Sibérie. On déporte des villages, on n'exile pas des provinces. Il est à
remarquer que ce genre de punition frappe ici les paysans sans les
atteindre. Un Russe retrouve sa patrie partout où règnent les longs
hivers: la neige a toujours le même aspect; le linceul de la terre est
également blanc, qu'il ait six pouces ou six pieds d'épaisseur; aussi
pourvu qu'on lui laisse refaire son traîneau et sa cabane, le Russe se
retrouve chez lui en quelque lieu qu'il soit exilé. Dans les déserts du
Nord on peut se créer une patrie à peu de frais. Pour l'homme qui n'a
jamais vu que des plaines glacées et parsemées d'arbres verts plus ou
moins mal venants, tout pays froid et désert représente son pays.
D'ailleurs, les habitants de ces latitudes sont toujours disposés à
quitter leur terre natale.
Les scènes de désordre se multiplient dans les campagnes: chaque jour on
entend parler de quelque forfait nouveau; mais quand on apprend le
crime, il est déjà ancien, ce qui en atténue l'impression; et de tant de
forfaits isolés, il ne résulte pas que le repos du pays soit
profondément troublé. Je vous ai dit ailleurs que la tranquillité se
maintient chez ce peuple par la lenteur et la difficulté des
communications, et par l'action secrète et avouée du gouvernement,
lequel perpétue le mal par amour de l'ordre établi. J'ajoute à ces
motifs de sécurité l'aveugle obéissance des troupes; cette soumission
tient surtout à l'ignorance complète des gens de la campagne. Mais,
singulière conjoncture!... ce remède est en même temps la première cause
du mal: on ne voit donc pas comment la nation sortira du cercle vicieux
où l'ont engagée les circonstances. Jusqu'à présent le mal et le bien,
la perte et le salut lui viennent de la même source: de l'isolement et
de l'ignorance qui se favorisent, se reproduisent et se perpétuent
réciproquement.
Vous ne sauriez vous figurer la manière dont un seigneur prenant
possession du domaine qu'il vient d'acquérir, est reçu par ses nouveaux
paysans: c'est une servilité qui doit paraître incroyable aux habitants
de nos contrées: hommes, femmes, enfants, tous tombent à genoux devant
leur nouveau maître, tous baisent les mains, quelquefois les pieds du
propriétaire; ô misère!... ô profanation de la foi!... ceux qui sont en
âge de faillir confessent volontairement leurs péchés à ce maître, qui,
pour eux est l'image, est l'envoyé de Dieu sur la terre et qui
représente à lui seul, et le roi du ciel et l'Empereur! Un tel fanatisme
dans le servage doit finir par faire illusion, même à celui qui en est
l'objet, surtout s'il est parvenu depuis peu au rang qu'il occupe: ce
changement de fortune l'éblouit au point de lui persuader qu'il n'est
pas de la même espèce que ces hommes abattus devant lui, que ces hommes
auxquels il se trouve soudain avoir droit de commander. Ce n'est point
un paradoxe que je mets en avant quand je soutiens que l'aristocratie de
la naissance pourrait seule adoucir la condition des serfs en Russie, et
les disposer à profiter de l'affranchissement, par des transitions
douces et insensibles. Leur asservissement actuel leur devient
insupportable à l'égard des nouveaux riches. Les anciens naissent
au-dessus d'eux, c'est dur: mais ils naissent chez eux, avec eux, c'est
une consolation; et puis, l'habitude de l'autorité est naturelle aux uns
comme celle de l'esclavage l'est aux autres, et l'habitude atténue tout:
elle adoucit l'injustice chez les forts, elle allége le joug chez les
faibles: voilà pourquoi la mobilité des fortunes et des conditions
produit des résultats monstrueux dans un pays soumis au régime du
servage; toutefois c'est cette mobilité qui fait la durée de l'ordre de
choses actuel en Russie parce qu'elle lui concilie une foule d'hommes
qui savent en tirer parti: second exemple du remède puisé à la source du
mal. Terrible cercle dans lequel tournent toutes les populations de ce
vaste Empire!!... Un tel état social est un inextricable filet dont
chaque maille devient un nœud qui se resserre par les efforts tentés
pour le délier. Ce seigneur, ce Dieu nouveau, à quel titre l'adore-t-on?
on l'adore parce qu'il a eu assez d'argent, qu'il a su intriguer assez
habilement pour pouvoir acheter la glèbe où sont attachés tous ces
hommes prosternés à ses pieds. Le parvenu me paraît un monstre dans un
pays où la vie du pauvre dépend du riche, et où l'homme est la fortune
de l'homme; le mouvement industriel et l'immobilité du servage combinés
dans la même société, y produisent des résultats révoltants; mais le
despote aime le parvenu: c'est sa créature!... Vous figurez-vous ici la
condition d'un nouveau seigneur? hier son esclave était son pareil; son
industrie plus ou moins honnête, ses flatteries plus ou moins basses,
plus ou moins habiles, l'ont mis en état d'acheter un certain nombre de
ses camarades qui sont aujourd'hui ses serfs. Devenir la bête de somme
de son égal, c'est un mal intolérable. Voilà pourtant le résultat que
peut amener chez un peuple l'alliance impie de coutumes arbitraires et
d'institutions libérales, ou pour parler plus juste instables; ailleurs,
l'homme qui fait fortune ne se fait pas baiser les pieds par les rivaux
qu'il a vaincus. L'incohérence la plus choquante est devenue la base de
la constitution russe.
Remarquez en passant une confusion singulière produite dans l'esprit du
peuple russe, par le régime auquel il est soumis. Sous ce régime,
l'homme se trouve lié à la terre d'une manière intime puisqu'on le vend
avec elle; or, au lieu de reconnaître que c'est lui qui est fixe et la
terre qui est mobile; en un mot, au lieu de savoir et d'avouer qu'il
appartient à cette terre au moyen de laquelle d'autres hommes disposent
de lui despotiquement, il s'imagine que c'est la terre qui lui
appartient. À la vérité, l'erreur de son jugement se réduit à une
véritable illusion d'optique; car tout possesseur qu'il croit être du
sol, il ne comprend pas qu'on puisse vendre la terre sans vendre les
hommes qui l'habitent. Ainsi quand il change de maître, il ne se dit pas
qu'on a vendu le sol au nouveau propriétaire; il se figure que c'est sa
personne qui a été vendue d'abord, et puis il pense qu'on a livré
par-dessus le marché sa terre, la terre qui l'a vu naître, qu'il cultive
pour se nourrir. Donnez donc la liberté à des hommes qui par leur
intelligence des lois sociales sont à peu près au niveau des arbres et
des plantes!...
M. Guibal (toutes les fois que je suis autorisé à citer un nom, j'use de
la permission), M. Guibal, fils d'un maître d'école, fut exilé sans
motif, du moins sans explication, et sans qu'il pût deviner ce dont on
l'accusait, dans un village de Sibérie, aux environs d'Orenbourg. Une
chanson qu'il compose pour tromper son ennui, est recueillie d'abord par
un inspecteur; mise sous les yeux du gouverneur, elle attire l'attention
de ce personnage auguste; celui-ci envoie son aide-de-camp près de
l'exilé, afin de s'informer de son affaire, de sa position, de sa
conduite, et de juger s'il peut être employé à quelque chose. Le
malheureux parvient à inspirer de l'intérêt à l'aide-de-camp, qui, à son
retour dans la ville, fait un rapport très-favorable sur le compte de
Guibal. Aussitôt celui-ci est rappelé; il n'a jamais pu savoir la vraie
cause de son malheur; peut-être était-ce une première chanson.
Telles sont les circonstances d'où peut dépendre le sort d'un homme en
Russie!!...
Voici une histoire d'un genre différent.
Dans les terres du prince ***, au delà de Nijni, une paysanne se fait
passer pour sorcière: bientôt sa réputation s'étend au loin. On raconte
des prodiges opérés par cette femme, mais son mari se plaint; le ménage
est négligé, le travail abandonné. L'intendant confirme dans son rapport
l'accusation intentée contre la paysanne sorcière.
Le prince fait un voyage dans ses domaines: à peine arrivé chez lui, ce
qui le préoccupe avant tout, c'est la fameuse démoniaque. Le pope lui
dit que l'état de cette femme empire tous les jours, qu'elle ne parle
plus et qu'il a résolu de l'exorciser. La cérémonie a lieu, mais sans
résultat, en présence du seigneur; celui-ci, décidé à savoir le fond de
cette singulière affaire, a recours au remède russe par excellence: il
condamne la folle aux verges. Ce traitement ne manque pas son effet.
Au vingt-cinquième coup elle demande grâce et jure de dire la vérité.
Elle est mariée à un homme qu'elle n'aime pas, et c'est pour ne pas
travailler au profit de son mari, dit-elle, qu'elle a feint d'être
possédée.
Cette comédie servait sa paresse en même temps qu'elle avait rendu la
santé à une foule de malades, qui sont venus à elle pleins d'espoir et
de confiance, et s'en sont retournés guéris.
Les sorciers ne sont pas rares parmi les paysans russes, auxquels ils
tiennent lieu de médecins; ces fourbes font des cures nombreuses et fort
belles, au dire même des gens de l'art!!
Quel triomphe pour Molière! et quel abîme de doutes pour tout le
monde!... L'imagination!... qui sait si l'imagination n'est pas un
levier dans la main de Dieu pour élever au-dessus d'elle-même une
créature bornée? Quant à moi, je pousse le doute au point d'en revenir à
la foi, car je crois, malgré ma raison, que le sorcier peut guérir même
des incrédules, par un pouvoir dont je ne saurais nier l'existence,
quoique je ne puisse le définir. Avec le mot imagination, nos savants se
dispensent d'expliquer les phénomènes qu'ils ne peuvent nier ni
comprendre. L'imagination devient pour certains métaphysiciens ce que
sont les nerfs pour certains médecins.
L'esprit est continuellement forcé à réfléchir devant un spectacle aussi
extraordinaire que celui qui lui est offert par la société constituée
comme elle l'est ici. À chaque pas qu'on fait dans ce pays, on admire ce
que les États gagnent à rendre l'obéissance forte; mais on regrette tout
aussi souvent de n'y pas voir ce que le pouvoir gagnerait à rendre cette
obéissance noble et morale.
À ce propos, je me rappelle un mot qui vous prouvera si je suis fondé à
penser qu'il y a et même en assez grand nombre, des hommes dupes du
culte que le serf rend ici au seigneur. La flatterie a tant de puissance
sur le cœur humain, qu'à la longue les plus maladroits de tous les
flatteurs, la peur et l'intérêt, trouvent le moyen d'arriver à leur but
et de se faire écouter comme les plus malins: voilà pourquoi beaucoup de
Russes se croient d'une autre nature que les hommes du commun.
Un Russe immensément riche, mais qui déjà devrait être éclairé sur les
misères de l'opulence et du pouvoir, car la fortune de sa famille date
de deux générations, passait d'Italie en Allemagne. Il tombe assez
gravement malade dans une petite ville; et il fait appeler le meilleur
médecin de l'endroit; d'abord il se soumet à ce qu'on lui ordonne, mais
au bout de quelques jours de traitement le mal empirant, le patient
s'ennuie de son obéissance, se lève avec colère, et déchirant le voile
de civilisation dont il croit nécessaire de s'affubler dans l'habitude
de la vie, il redevient lui-même, appelle l'aubergiste, et s'écrie tout
en arpentant sa chambre à grands pas: «Je ne conçois pas la manière dont
on me traite: voilà trois jours qu'on me drogue sans me faire le moindre
bien; quel médecin m'avez-vous été chercher là? il ne sait donc pas qui
je suis!»
Puisque j'ai commencé ma lettre par des anecdotes, en voici une moins
piquante, mais qui peut vous servir à vous former une juste idée du
caractère et des habitudes des personnes du grand monde en Russie. On
n'aime ici que les gens heureux, et cet amour exclusif produit
quelquefois des scènes comiques.
Un jeune Français avait parfaitement réussi dans une société de
personnes réunies à la campagne. C'était à qui lui ferait fête: des
dîners, des promenades, des chasses, des spectacles de société, rien n'y
manquait; l'étranger était enchanté. Il vantait à tout venant
l'hospitalité russe et l'élégance des manières de ces _barbares du Nord_
tant calomniés! À quelque temps de là le jeune enthousiaste tombe malade
dans la ville voisine; tant que le mal se prolonge et s'aggrave, ses
amis les plus intimes ne lui donnent pas signe de vie. Plusieurs
semaines, deux mois se passent ainsi, à peine envoie-t-on de loin en
loin savoir de ses nouvelles; enfin la jeunesse triomphe, et malgré le
médecin du lieu, le voyageur guérit; sitôt qu'il est rétabli, on afflue
chez lui pour fêter sa convalescence, comme si l'on n'eût pensé qu'à lui
durant tout le temps de sa maladie; il faut voir la joie de ses anciens
hôtes; vous diriez que ce sont eux qui viennent de ressusciter!... on le
comble de protestations d'intérêt, on l'accable de nouveaux projets de
divertissements, on le caresse à la manière des chats; la légèreté,
l'égoïsme, l'oubli, font patte de velours; on vient jouer aux cartes
près de son fauteuil, on lui propose doucereusement de lui envoyer un
canapé, des confitures, du vin... depuis qu'il n'a plus besoin de rien,
tout est à lui... Cependant sans se laisser prendre à cet appât usé
désormais, il met à profit la leçon, et fort de son expérience, il monte
en voiture à la hâte, pressé qu'il est, dit-il, de fuir une terre qui
n'est hospitalière que pour les gens heureux, amusants ou utiles!...
Une dame française émigrée, âgée et spirituelle, était établie dans une
ville de province. Un jour elle alla faire une visite à une personne du
pays. Il y a dans plusieurs maisons russes des escaliers couverts de
trappes et qui sont dangereux. La dame française qui n'avait pas
remarqué une de ces soupapes trompeuses, tombe d'une quinzaine de pieds
de haut sur des marches de bois. Que fait la maîtresse de la maison?
vous auriez peine à le deviner. Sans même vouloir s'assurer si la
malheureuse est morte ou vivante, sans courir à elle pour s'informer de
son état, sans appeler du secours, sans envoyer au moins chercher un
chirurgien, elle plante là l'accident, et court dévotement s'enfermer à
son oratoire pour y prier la sainte Vierge de venir en aide à la pauvre
morte... morte ou blessée, selon ce qu'il aura plu au bon Dieu d'en
ordonner. Cependant la blessée, non morte, et qui n'avait rien de cassé,
eut le temps de se relever, de remonter dans l'antichambre et de se
faire ramener chez elle, avant que sa pieuse amie eût quitté son
prie-Dieu. On ne put même arracher celle-ci de cet asile qu'en lui
criant à travers la porte que l'accident n'avait eu aucune suite grave,
et que la malade était retournée chez elle, où elle venait de se
coucher, mais par pure précaution. Aussitôt la charité active se
réveille dans le cœur désolé de la bonne dévote russe, qui,
reconnaissante de l'efficacité de ses prières, court officieusement chez
son amie, insiste pour entrer, arrive auprès du lit de la patiente et
l'accable de protestations d'intérêt qui la privent pendant une heure au
moins du repos dont elle a besoin.
Ce trait d'enfantillage m'a été conté par la personne même à qui
l'accident est arrivé. Si elle se fût cassé la jambe ou évanouie, elle
aurait pu mourir sans secours à la place où l'avait laissée sa pieuse
amie.
Après cela on s'étonne de voir des hommes tomber dans la Néva, et s'y
noyer sans que personne pense à leur porter secours, sans même qu'on ose
parler de leur mort!!!
Les bizarreries de sentiment abondent en Russie dans tous les genres
chez les personnes du grand monde, parce que les cœurs et les esprits y
sont blasés sur toutes choses. Une grande dame de Pétersbourg a été
mariée plusieurs fois; elle passe les étés dans une maison de campagne
magnifique à quelques lieues de la ville, et son jardin est rempli des
tombeaux de tous ses maris, qu'elle commence à aimer avec passion, sitôt
qu'ils sont morts; elle leur élève des mausolées, des chapelles, pleure
sur leurs cendres, elle charge leurs tombes d'épitaphes sentimentales...
en un mot, elle rend aux morts un culte offensant pour les vivants.
C'est ainsi que le parc de la dame devient un vrai Père Lachaise, et ce
lieu paraît tant soit peu triste à quiconque n'a pas, comme la noble
veuve, l'amour des maris défunts et des tombeaux.
On ne doit être surpris de rien en fait d'insensibilité, ou ce qui est
synonyme, de _sensiblerie_ de la part d'un peuple qui étudie l'élégance
aussi minutieusement qu'on s'instruit dans l'art de la guerre ou du
gouvernement. Voici un exemple de ce grave intérêt que les Russes
mettent aux choses les plus puériles, dès qu'elles les touchent
personnellement.
Un descendant des anciens boyards, riche et âgé, habitait la campagne
aux environs de Moscou. Un détachement de hussards avec ses officiers
était logé dans sa maison. C'était le temps de Pâques. Les Russes
célèbrent cette fête avec une solennité particulière. Toutes les
personnes d'une même famille, et leurs amis et leurs voisins, se
réunissent pour assister à la messe, que ce jour-là ou dit à minuit
précis.
Le châtelain dont je vous parle étant la personne la plus considérable
du pays, attendait une grande affluence de monde pour la nuit de Pâques,
d'autant plus qu'il avait fait restaurer cette année-là son église
paroissiale avec beaucoup de luxe.
Deux ou trois jours avant la fête, il est réveillé par un train de
chevaux et de voitures passant sur une jetée voisine de son habitation.
Ce château, selon l'usage le plus ordinaire, est situé tout au bord d'un
petit étang; l'église du village s'élève du côté opposé, tout au bout de
la jetée qui sert de route pour aller du château à la paroisse.
Étonné d'entendre un bruit inusité au milieu de la nuit, le maître de la
maison se lève, court à sa fenêtre, et là, quel est son étonnement
lorsqu'il aperçoit, à la lueur d'une quantité de torches, une belle
calèche attelée de quatre chevaux et suivie de deux piqueurs.
Il reconnaît cet équipage tout neuf, ainsi que l'homme auquel il
appartient: c'était un des officiers de hussards logés dans sa maison,
grave étourdi, tout nouvellement enrichi par un héritage; cet écervelé
venait d'acheter des chevaux et une voiture qu'il avait fait amener au
château. Le vieux seigneur le voyant se pavaner dans sa calèche ouverte,
tout seul, la nuit, au milieu d'une campagne déserte et silencieuse, le
croit devenu fou; il suit des yeux l'élégant équipage et le groupe de
gens qui l'entourent; il les voit se diriger en bon ordre vers l'église
et s'arrêter devant le porche; là le maître descend gravement de voiture
aidé de ses valets qui se précipitent à la portière pour donner le bras
au jeune officier, quoique celui-ci plus leste que ses gens et aussi
jeune, parût bien capable de se passer de leur assistance.
À peine eut-il touché terre qu'il remonta lentement, et majestueusement
en voiture, fit encore un tour sur la jetée, revint à l'église et
recommença, lui et son monde, la même cérémonie que la première fois. Ce
jeu se renouvela jusqu'à l'aube du jour. À la dernière répétition,
l'officier donne l'ordre de rentrer au château sans bruit et au pas.
Quelques instants plus tard, tout le monde était recouché.
Le lendemain, le maître de la maison n'a rien de plus pressé que de
questionner son hôte le capitaine de hussards, pour savoir ce que
signifiaient sa promenade nocturne et les évolutions de ses gens autour
de sa voiture et de sa personne. «Rien du tout, reprit l'officier sans
trahir le plus léger embarras; mes valets sont novices, vous aurez
beaucoup de monde le jour de Pâques, on afflue ici de tous les environs
et même de très-loin; j'ai voulu seulement faire la répétition de _mon
entrée_ à l'église.»
Il me reste, à moi, à vous faire le récit de ma sortie de Nijni; vous
verrez qu'elle fut moins brillante que la promenade nocturne du
capitaine de hussards.
Le soir du jour où j'avais assisté avec le gouverneur au spectacle
russe, dans un théâtre entièrement vide, je rencontrai, en sortant du
théâtre, un homme de ma connaissance, qui me mena au café des
bohémiennes, situé dans la partie la plus animée de la ville foraine; il
était près de minuit, cette maison était encore pleine de monde, de
bruit et de lumières. Les femmes me semblèrent charmantes; leur costume,
quoiqu'en apparence le même que celui des autres femmes russes, prend un
caractère étrange porté par elles; elles ont de la magie dans le regard,
dans les traits, et leurs attitudes sont gracieuses quoique souvent
imposantes. En un mot, elles ont du style comme les sibylles de
Michel-Ange.
Leur chant est à peu près le même que celui des bohémiens de Moscou,
mais il m'a paru plus expressif encore, plus fort et plus varié. On
m'assure qu'elles ont de la fierté dans l'âme; elles sont passionnées,
mais elles ne sont ni légères ni vénales, et elles repoussent souvent
avec dédain, dit-on, des offres avantageuses.
Plus je vis, plus je m'étonne de ce qui reste de vertu aux gens qui n'en
ont pas. Les personnes le plus décriées à cause de leur état, sont
souvent comme les nations qu'on dit dégradées par leurs gouvernements,
pleines de grandes qualités méconnues, tandis qu'au contraire on est
désagréablement surpris en découvrant les faiblesses des gens fameux et
le puéril caractère des peuples soi-disant bien gouvernés. Les
conditions des vertus humaines sont presque toujours des mystères
impénétrables à la pensée des hommes.
L'idée de réhabilitation que je ne fais ici qu'indiquer, a été mise dans
tout son jour et défendue avec l'éclat d'un talent puissant par l'un des
esprits les plus hardis de notre époque et de toutes les époques. Il
semble que Victor Hugo ait voulu consacrer son théâtre à révéler au
monda ce qui reste d'humain, c'est-à-dire de divin, dans l'âme des
créatures de Dieu le plus réprouvées par la société; ce but est plus que
moral, il est religieux. Étendre la sphère de la pitié, c'est faire une
œuvre pie; la foule est souvent cruelle par légèreté, par habitude, par
principe; plus souvent elle l'est par mégarde; guérir ces plaies des
cœurs méconnus, si cela est possible, sans en faire de plus profondes à
d'autres cœurs dignes aussi de compassion: c'est s'associer aux desseins
de la Providence, c'est agrandir le royaume de Dieu.
La nuit était avancée quand nous sortîmes du café des bohémiens; un
nuage orageux qui venait de crever sur la plaine avait subitement changé
la température. De grandes flaques d'eau inondaient les larges et
longues rues de la foire déserte, et nos chevaux traversant, sans
ralentir leur train, ces espèces de mares creusées dans la terre
détrempée, nous éclaboussaient au fond de ma calèche ouverte; des nuées
noires annonçaient de nouvelles averses pour le reste de la nuit, tandis
que des rafales intermittentes nous envoyaient par bouffées au visage
l'eau qui débordait des gouttières. «Voilà l'été passé, me dit mon
cicerone.--Je ne le sens que trop,» lui répondis-je. J'avais froid comme
en hiver. J'étais sans manteau; le matin on étouffait, on gelait quand
je rentrai; je vous écrivis pendant deux heures, puis je me couchai
glacé. Le lendemain, quand je voulus me lever, j'avais des vertiges; je
retombai sur mon lit sans pouvoir m'habiller ni sortir.
Ce contre-temps me fut d'autant plus désagréable que je devais partir ce
jour-là même pour Kazan; j'aurais voulu mettre au moins le pied en Asie,
et je venais d'arrêter un bateau pour descendre le Volga, tandis que mon
feldjæger eût été chargé de mener ma voiture vide à Kazan, pour me
reconduire à Nijni en remontant le cours du fleuve par terre. Toutefois
mon zèle s'était un peu ralenti depuis que le gouverneur de Nijni
m'avait orgueilleusement montré des dessins de Kazan. C'est toujours la
même ville d'un bout de la Russie à l'autre: la grande place, les
grandes rues bordées de petites maisons très-basses; sur cette place la
maison du gouverneur, bel édifice à colonnes et à fronton romain,
ornements encore plus déplacés dans une ville tatare que dans les villes
russes; la caserne, les cathédrales en manière de temples, rien n'y
manquait; je sentais que tout ce rabâchage d'architecture ne valait
guère la peine d'allonger mon voyage de deux cents lieues. Mais la
frontière de Sibérie et les souvenirs du siége me tentaient encore. Il
fallut renoncer à cette course et me tenir coi pendant quatre jours.
Le gouverneur m'est venu voir sur mon grabat avec beaucoup de politesse;
enfin le quatrième jour, sentant mon malaise augmenter, je me décidai à
faire appeler un médecin. Ce docteur me dit:
«Vous n'avez pas de fièvre, vous n'êtes pas encore malade, mais vous
allez le devenir gravement si vous restez trois jours de plus à Nijni.
Je connais l'influence de cet air sur certains tempéraments, partez;
vous n'aurez pas fait dix lieues que vous vous sentirez soulagé, puis,
le lendemain, vous serez guéri.
--Mais je ne puis ni manger, ni dormir, ni me tenir debout, ni remuer
sans vives douleurs à la tête, répliquai-je; et que deviendrai-je si je
suis forcé de m'arrêter en chemin?
--Faites-vous porter dans votre voiture; les pluies d'automne
commencent; je ne réponds pas de vous, vous dis-je, si vous restez à
Nijni.»
Ce docteur a de la science et de l'expérience; il a passé plusieurs
années à Paris, après avoir fait de bonnes études en Allemagne. Je me
fiai à son coup d'œil, et le lendemain du jour où il me donna ce
conseil, je montai en voiture par une pluie battante et par un vent
glacial. Il y aurait eu de quoi décourager le voyageur le plus dispos.
Cependant dès la seconde poste la prédiction du docteur s'accomplit; je
commençai à respirer plus librement, mais la fatigue m'accablait. Il
fallut m'arrêter pour la nuit dans un mauvais gîte;... le lendemain
j'étais guéri.
Durant le temps que j'ai passé dans mon lit à Nijni, mon espion
protecteur s'ennuyait de la prolongation de notre séjour à la foire et
de son inaction forcée. Un matin il vint trouver mon valet de chambre et
lui dit en allemand:
«Quand partons-nous?
--Je ne sais; monsieur est malade.
--Est-il malade?
--Pensez-vous que ce soit pour son plaisir qu'il reste dans son lit sans
sortir d'un appartement comme celui que vous lui avez trouvé ici?
--Qu'est-ce qu'il a?
--Je n'en sais rien.
--Pourquoi est-il malade?
--Ma foi! allez le lui demander.»
Ce _pourquoi_ m'a paru digne d'être noté.
Cet homme ne m'a pas pardonné la scène de la voiture. Depuis ce jour,
ses manières et sa physionomie sont changées; ce qui me prouve qu'il
reste toujours un coin de naturel et de sincérité dans les caractères le
plus profondément dissimulés. Aussi je lui sais quelque gré de sa
rancune. Je le croyais incapable d'un sentiment primitif.
Les Russes, comme tous les nouveaux venus dans le monde civilisé, sont
d'une susceptibilité excessive; ils n'admettent pas même les
généralités, ils prennent tout pour des personnalités; nulle part la
France n'est plus mal appréciée: la liberté de penser et de parler est
ce que l'on comprend le moins en Russie; ceux qui font semblant de juger
notre pays me disent qu'ils ne croient pas que le roi s'abstienne de
châtier les écrivains qui l'injurient journellement à Paris.
«Cependant, leur dis-je, le fait est là pour vous convaincre.
--Oui, on parle de tolérance, répliquent-ils d'un air malin; c'est bon
pour la foule et pour les étrangers; mais on punit en secret les
journalistes trop audacieux.»
Quand je répète que tout est publie en France, on rit finement, on se
tait poliment, et l'on ne me croit pas.
La ville de Vladimir est souvent nommée dans l'histoire; son aspect est
celui de l'éternelle ville russe, dont le type ne vous est que trop
connu. Le pays que j'ai traversé depuis Nijni est semblable aussi à ce
que vous connaissez de la Russie: c'est une forêt sans arbres,
interrompue par une ville sans mouvement. Figurez-vous des casernes dans
des marais ou dans des bruyères, selon la nature du sol; et l'esprit du
régiment pour animer tout cela!!... Quand je dis aux Russes que leurs
bois sont mal aménagés, et que leur pays finira par manquer de
combustible, ils me rient au nez. On a calculé combien de milliers de
milliers d'années il faudrait pour abattre les bois qui couvrent le sol
d'une immense partie de l'Empire, et ce calcul répond à tout. C'est
qu'on se paie de mots en ceci comme en tout le reste. Il est _écrit_
dans les états envoyés par chaque gouverneur de province, que tel
gouvernement contient tant d'arpents de forêts! Là-dessus la statistique
exécute son travail d'arithmétique; mais le calculateur, avant
d'additionner ses sommes pour en faire un total, ne va pas sur les lieux
voir de quoi se composent les forêts enregistrées sur le papier. Il y
trouverait le plus souvent un amas de broussailles bonnes à faire des
bourrées ou bien il s'y perdrait dans des landes entrecoupées de champs
de joncs et de fougères! Cependant l'appauvrissement des fleuves se fait
déjà sentir, et ce symptôme, inquiétant pour la navigation, ne peut être
attribué qu'à la quantité d'arbres abattus dans le voisinage des sources
et le long des cours d'eau qui facilitent le flottage. Mais avec leurs
cartons pleins de rapports satisfaisants, les Russes s'inquiètent peu de
la dilapidation des seules richesses naturelles de leur sol. Leurs bois
sont immenses dans les bureaux du ministère; et ceci leur suffit. Grâce
à cette quiétude administrative, on peut prévoir le moment où ils se
chaufferont au feu des paperasses entassées dans leurs chancelleries;
cette richesse-là s'accroît tous les jours.
Ce que je vous dis est hardi, révoltant même, sans qu'il y paraisse;
l'amour-propre chatouilleux des Russes impose aux étrangers des devoirs
de convenances auxquels je ne me soumets pas et dont vous ne vous doutez
guère. Ma sincérité me rend coupable dans la pensée des hommes de ce
pays. Voyez l'ingratitude!!! le ministre me donne un feldjæger; la
présence de cet uniforme suffit pour m'épargner les ennuis du voyage; me
voilà engagé dans l'esprit des Russes à tout approuver chez eux. Cet
étranger-là, pensent-ils, manquerait à toutes les lois de l'hospitalité
s'il se permettait de critiquer un pays où l'on a tant d'égards pour
lui... quelle énormité!... Néanmoins je me crois libre encore de vous
peindre ce que je vois et de le juger. Ils crieront à l'indignité...
Mais moi, quoique mon argent ou mes lettres de recommandation m'aient
procuré un courrier pour parcourir le pays, je veux que vous sachiez que
si je m'étais mis en chemin pour Nijni avec un simple domestique, sût-il
le russe comme je sais le français, nous aurions été arrêtés par les
ruses et les friponneries des maîtres de poste à tous les relais un peu
écartés. On nous aurait d'abord refusé des chevaux, puis, sur nos
instances, nous aurions été conduits de hangar en hangar dans toutes les
écuries de la poste; l'on nous eût prouvé qu'elles sont vides, ce qui
nous eût plus contrariés que surpris, puisque nous aurions su d'avance,
mais sans pouvoir porter plainte, que le maître de poste aurait eu soin,
dès notre arrivée au relais, de faire retirer tous ses chevaux dans des
cachettes inaccessibles aux étrangers. Au bout d'une heure de
pourparlers, on nous eût amené un attelage soi-disant libre, et que le
paysan auquel il serait censé appartenir, aurait eu la condescendance de
nous céder à un prix deux ou trois fois plus élevé que le tarif des
postes impériales. Nous l'aurions refusé et renvoyé d'abord; puis, de
guerre lasse, nous aurions fini par implorer le retour de ces précieuses
bêtes, et par payer aux hommes tout ce qu'ils auraient voulu. La même
scène se serait renouvelée à chaque poste. Voilà comment voyagent en ce
pays les étrangers inexpérimentés et dénués de protection. Il n'en est
pas moins établi et reconnu que la poste en Russie coûte fort peu de
chose et qu'on y voyage très-vite.
Mais ne vous semble-t-il pas comme à moi, qu'après avoir apprécié comme
je le dois la faveur qui m'a été accordée par le directeur général des
postes, je conserve le droit de vous dire quels sont les ennuis que son
obligeance m'épargne?
Les Russes sont toujours en garde contre la vérité qu'ils redoutent;
mais moi qui appartiens à une société où la vie se passe au grand jour,
où tout se publie et se discute, je ne m'embarrasse nullement des
scrupules de ces hommes chez lesquels rien ne se dit. Parler est en
Russie une action de mauvaise compagnie; murmurer quelques sons vides de
sens à l'oreille les uns des autres et finir chaque phrase insignifiante
par demander le secret de ce qu'on vient de ne pas dire: c'est faire
preuve de tact et de bon ton... Toute parole nette et précise fait
événement dans un pays où non-seulement l'expression des opinions est
interdite, mais où l'on défend même le récit des faits les plus avérés;
un Français doit noter ce ridicule, et ne peut l'imiter.
La Russie est policée; Dieu sait quand elle sera civilisée.
Comptant pour rien la persuasion, le prince attire tout à lui; sous
prétexte qu'une centralisation rigoureuse est indispensable au
gouvernement d'un empire prodigieusement étendu comme la Russie: ce
système est peut-être le complément nécessaire du principe de
l'obéissance aveugle: mais l'obéissance éclairée combattrait la fausse
idée de simplification qui depuis plus d'un siècle domine l'esprit des
successeurs du Czar Pierre, et même l'esprit de leurs sujets. La
simplification poussée à cet excès, ce n'est pas la puissance, c'est la
mort. L'autorité absolue cesse d'être réelle et devient elle-même un
fantôme quand elle ne s'exerce que sur des simulacres d'hommes.
La Russie ne deviendra véritablement une nation que le jour où son
prince réparera volontairement le mal fait par Pierre Ier. Mais se
trouvera-t-il en un tel pays un souverain assez courageux pour avouer
qu'il n'est qu'un homme?
Il faut venir en Russie pour croire à toute la difficulté de cette
réformation politique, et à la force de caractère nécessaire pour
l'opérer.
(_Suite de la lettre précédente_.)
D'une maison de poste entre Vladimir et Moscou, ce 3 septembre
1839.
Je vous défie de deviner l'espèce de danger que j'ai couru ce matin.
Cherchez entre tous les incidents qui peuvent exposer un voyageur à
périr sur une grande route en Russie, votre science ni votre imagination
ne suffiront pas à deviner ce qui vient de menacer ma vie. Le danger
était si grand, que, sans l'adresse, la force et la présence d'esprit de
mon domestique italien, ce n'est pas moi qui vous écrirais le récit que
vous allez lire.
Il faut que le schah de Perse ait intérêt à se concilier l'amitié de
l'Empereur de Russie, et que dans ce but, comptant sur les plus grands
présents, il envoie au Czar l'un des plus énormes éléphants noirs de
l'Asie; il faut que cette tour ambulante soit revêtue de superbes tapis
qui servent de caparaçons au colosse, et qui de loin représentent des
tentures de cathédrales agitées par le vent, il faut que la bête
monstrueuse soit escortée d'un cortége d'hommes à cheval qui ressemblent
à une nuée de sauterelles, le tout suivi d'une file de chameaux qui
paraissent des ânes à côté de cet éléphant, le plus démesurément grand
que j'aie vu et l'un des plus grands qui existent; il faut de plus qu'au
sommet du monument vivant, on aperçoive un homme de couleur olivâtre, en
costume oriental, portant un parasol ouvert, et que cet homme soit
bizarrement juché les jambes croisées sur des carreaux posés au milieu
du dos du monstre; il faut enfin que tandis qu'on force ce potentat du
désert de s'acheminer à pied vers Moscou et Pétersbourg, où le climat va
bientôt le ranger dans la collection des mastodontes et des mammouths,
je m'achemine, moi, en poste de Nijni à Moscou par la route de Vladimir,
et que mon départ coïncide exactement avec celui des Persans, de façon
qu'à certain point de la route déserte, qu'ils suivent au pas majestueux
de leur royal animal, j'arrive derrière eux au galop de mes chevaux
russes, forcés de passer à côté du géant; il ne faut rien moins, vous
dis-je, que toutes ces circonstances réunies pour vous expliquer la peur
homérique de mes coursiers en voyant devant eux la pyramide animée se
mouvoir comme par magie au milieu d'une troupe d'étranges figures
d'hommes et de bêtes.
La frayeur de mes quatre chevaux en approchant de ce colosse aux pieds
couleur de fer, aux flancs revêtus de pourpre, se manifesta d'abord par
un tressaillement universel, par des hennissements, des reniflements
extraordinaires et par le refus de passer outre. Mais bientôt la parole,
le fouet, la main du postillon-cocher les maîtrisèrent au point de les
obliger à devancer le fantastique objet de leur terreur: ils se
soumirent en frissonnant, leurs crins se hérissaient; mais à peine
ont-ils subi cette lutte de deux effrois contraires et fait l'effort
d'affronter le monstre, en passant d'un train modéré le long de ses
flancs superbes, que, se reprochant, pour ainsi dire, leur courage qui
n'était que de la peur comprimée, ils laissent cette terreur faire
explosion, et la voix et les rênes de leur conducteur demeurent sans
force. L'homme est vaincu au moment qu'il se croit vainqueur; à peine
les chevaux ont-ils senti le monstre derrière eux, qu'ils prennent le
mors aux dents, et partent au triple galop sans savoir où se dirigera
leur aveugle emportement. Cette furie de la frayeur allait nous coûter
la vie; le cocher, surpris et impuissant, restait immobile sur son siége
et lâchait les rênes; le feldjæger, assis sur le même siége, partageait
sa stupeur et imitait son inaction. Antonio et moi, dans le fond de la
calèche fermée à cause de l'incertitude du temps et de mon
indisposition, nous étions pâles et muets: notre espèce de tarandasse
n'a pas de portières, c'est un bateau, il faut enjamber par-dessus le
bord pour entrer et pour sortir, ce qui devient assez difficile quand la
capote relevée est appuyée sur le siége de devant: tout à coup les
chevaux, dans leur vertige, quittent la route et commencent à monter sur
une berge de huit pieds de hauteur presque à pic; une des petites roues
s'engage dans le gravier de cette berge; déjà deux des chevaux ont gravi
sur la crête sans rompre leurs traits: je vois leurs pieds au niveau de
nos têtes; encore un coup de collier, la voiture suivra; mais comme elle
ne peut arriver, elle versera, elle sera brisée, et ses morceaux
dispersés seront traînés avec nous en divers sens, jusqu'à la mort de
tous, bêtes et hommes: je crus que c'en était fait de nous. Les Cosaques
qui escortaient le puissant personnage, cause du péril, voyant la
situation critique où nous étions, avaient eu la prudence d'éviter de
nous suivre de crainte d'animer notre attelage: prudence bien
insuffisante! moi, sans même songer à sauter hors de la voiture, je
recommandais mon âme à Dieu lorsque Antonio disparut... je le crus tué;
la capote et les rideaux de cuir de la calèche me cachaient la scène;
mais au même instant je sens les chevaux s'arrêter. «Nous sommes
sauvés,» me crie Antonio; ce _nous_ me toucha, car lui-même était hors
de danger depuis qu'il avait pu sortir de la voiture sans accident. Sa
rare présence d'esprit lui avait fait discerner le seul moment favorable
pour sauter au moindre risque possible; puis avec cette agilité que les
vives émotions peuvent donner et ne peuvent expliquer, il s'était
trouvé, sans savoir lui-même par quel moyen, sur la berge, à la tête des
deux chevaux qui venaient de l'escalader, mais dont les efforts
désespérés menaçaient de tout exterminer. La voiture allait verser quand
les bêtes furent arrêtées; mais le postillon et le courrier, ranimés par
l'exemple d'Antonio, avaient eu le temps à leur tour de sauter à terre;
le postillon en un clin d'œil fut à la tête des deux chevaux restés sur
la route et séparés de leurs compagnons par la rupture d'une des
chaînettes du timon, tandis que le courrier soutenait la voiture.
Presque au même moment, les Cosaques de l'éléphant ayant lancé leurs
chevaux au grand galop, arrivèrent à notre secours; ils me firent
descendre de voiture, et aidèrent mes gens à contenir l'attelage
toujours frémissant. Jamais on ne fut plus près du dernier malheur, mais
jamais accident ne fut évité à moins de frais: pas un clou de la
voiture, et ce qu'il y a de plus étonnant, pas un trait des harnais n'a
manqué; l'une des chaînettes rompue, quelques morceaux de cuir déchirés,
des guides cassées, un mors brisé: voilà tout ce que nous eûmes à
réparer.
Au bout d'un quart d'heure, Antonio était replacé tranquillement près de
moi dans le fond de la calèche, et un autre quart d'heure plus tard, il
dormait comme s'il ne nous eût pas sauvé la vie à tous.
Pendant qu'on rajustait nos harnais, je voulus m'approcher de la cause
de tout ce dégât. Le cornac avait prudemment fait retirer l'éléphant
dans le bois voisin d'une des contre-allées de la route. Cette terrible
bête me parut encore grandie depuis le péril auquel elle m'avait exposé;
sa trompe, engagée dans la cime des bouleaux, me faisait l'effet d'un
boa noué dans les branches d'un palmier. Je commençai à donner raison à
mes chevaux, car il y avait là de quoi ressentir une grande épouvante.
En même temps, le dédain que nos petits corps devaient inspirer à cette
masse prodigieuse, me paraissait comique: du haut de sa tête puissante,
l'éléphant avec son œil fin et vif jetait sur les hommes un regard
inattentif; je me sentais fourmi; effrayé de la métamorphose je me hâtai
de fuir ce curieux spectacle, en rendant grâce à Dieu de m'avoir fait
échapper à une mort affreuse, et qui pendant un moment m'avait paru
inévitable.
(_Suite de la même lettre_.)
Moscou, ce 5 septembre 1839 au soir.
Une excessive chaleur n'a pas discontinué de régner à Moscou depuis
plusieurs mois: j'y retrouve la température que j'y ai laissée; c'est un
été tout à fait extraordinaire. Cette sécheresse fait monter dans l'air,
au-dessus des quartiers les plus populeux de la ville, une poussière
rougeâtre, qui, vers le soir, produit des effets aussi fantastiques que
la lumière des feux de Bengale: ce sont de vrais nuages d'Opéra.
Aujourd'hui, vers le coucher du soleil, j'ai voulu contempler ce
spectacle au Kremlin, dont j'ai fait le tour extérieurement avec autant
d'admiration et presque autant de surprise que la première fois.
La ville des hommes était séparée du palais des géants par une gloire du
Corrége: c'était une sublime réunion des merveilles de la peinture et de
la poésie.
Le Kremlin, comme le point le plus élevé du tableau, recevait les
dernières lueurs du jour, tandis que les vapeurs de la nuit
enveloppaient déjà le reste de la ville. L'imagination ne sentait plus
ses bornes; l'univers, l'infini, Dieu même, appartenaient au poëte,
témoin d'un si majestueux spectacle... c'était Martin, coloriste, ou
plutôt c'était le vivant modèle de ses tableaux les plus
extraordinaires. Le cœur me battait de crainte et d'admiration; je
voyais se relever toute la cohorte des hôtes surnaturels du Kremlin;
leurs figures brillaient pareilles à des démons peints sur un fond d'or,
ils s'avançaient flamboyants vers les régions de la nuit, dont ils
s'apprêtaient à déchirer le voile; je n'attendais plus que la foudre:
c'était terriblement beau.
Les masses blanches et irrégulières du palais reflétaient inégalement
l'oblique lumière d'un crépuscule agité; ces variétés de teintes étaient
le résultat des divers degrés d'inclinaison de certains pans de
murailles, et des pleins et des vides qui font la beauté de cette
architecture barbare, mais dont les hardis caprices, s'ils ne charment
les sens, parlent bien haut à la pensée. C'était si étonnant, si beau,
que je n'ai pu résister à vous nommer encore une fois le Kremlin.
Mais rassurez-vous, ceci est un adieu.
Quelques plaintifs chants d'ouvriers, répétés par les échos des
meurtrières, tombaient du haut des terrasses à demi cachées sous des
échafaudages, et retentissaient de voûte en voûte, de créneaux en
créneaux, de précipices en précipices, précipices bâtis de main d'homme,
d'où les sons rebondissaient en frappant jusqu'à mon cœur pénétré d'une
inexprimable mélancolie. Des lumières errantes apparaissaient dans les
profondeurs de l'édifice royal; ces galeries désertes, ces longues
percées avec leurs barbacanes vides et leurs mâchicoulis abandonnés, se
renvoyaient la voix de l'homme, qu'on était étonné d'entendre retentir à
cette heure, au milieu des palais solitaires, et l'oiseau de nuit,
troublé dans ses mystérieuses amours, fuyait la lueur des torches en
s'envolant au plus haut des clochers et des tours, pour y porter la
nouvelle de quelque désordre inouï.
Ce bouleversement était l'effet des travaux commandés par l'_Empereur_
pour fêter la prochaine arrivée de l'_Empereur_: il se fête lui-même et
fait illuminer son Kremlin quand il vient à Moscou; tandis qu'une
madone, avec une lampe qui ne s'éteint jamais, l'attend dans une niche
au-dessus d'une des principales portes du sacré palais; cependant, à
mesure que l'ombre croissait, la ville s'illuminait; ses boutiques, ses
cafés, ses rues, ses théâtres sortaient des ténèbres comme par magie. Ce
jour était aussi l'anniversaire du couronnement de l'Empereur; encore un
motif de fête et d'illumination: les Russes ont tant de jours de joie à
célébrer par an qu'à leur place, je n'éteindrais pas mes lampions.
On commence à se ressentir ici de l'approche du magicien: Moscou il y a
trois semaines n'était habité que par des marchands qui vaquaient à
leurs affaires en drowska; maintenant les beaux coursiers, les voitures
à longs attelages de quatre chevaux, les uniformes dorée pullulent dans
les rues devenues brillantes; les grands seigneurs, les valets obstruent
les théâtres et leurs portiques. «L'Empereur est à trente lieues d'ici;
qui sait si l'Empereur ne va pas arriver; l'Empereur pourrait venir
cette nuit; peut-être l'Empereur sera-t-il à Moscou demain; on assure
que l'Empereur y était hier incognito; qui nous prouve qu'il n'y est pas
maintenant?» Et ce doute, et cet espoir, et ce souvenir, agitent les
cœurs, animent les lieux, changent l'aspect de toutes les choses, le
langage de toutes les personnes, et la physionomie de tous les visages.
Moscou, ville marchande, ville occupée d'affaires, hier, est aujourd'hui
agitée et troublée comme une bourgeoise attendant la visite d'un grand
seigneur. Des palais presque toujours déserts s'ouvrent et s'illuminent:
des jardins s'embellissent partout; des fleurs et des flambeaux luttent
à l'envi d'éclat et de gaîté forcés; des murmures flatteurs parcourent
tout bas la foule, des pensers plus flatteurs et plus secrets encore
s'éveillent dans les esprits; tous les cœurs battent d'une joie sincère,
car les ambitieux se séduisent eux-mêmes, et les plaisirs qu'ils
affectent beaucoup, ils les ressentent un peu.
Cette magie du pouvoir m'épouvante, j'ai peur d'éprouver moi-même les
effets du prestige et de devenir courtisan, si ce n'est par calcul, au
moins par amour du merveilleux.
Un Empereur de Russie à Moscou, c'est un roi d'Assyrie à Babylone.
La présence de celui-ci opère en ce moment, dit-on, bien d'autres
miracles à Borodino. Une ville entière vient de naître, et cette ville à
peine sortie du désert, est destinée à durer une semaine: on a planté
jusqu'à des jardins autour du palais; ces arbres, qui vont mourir, ont
été transportés là de bien loin et à grands frais pour représenter des
ombrages antiques; ce qu'on s'applique surtout à imiter en Russie, c'est
l'œuvre du temps: les hommes de ce pays où le passé manque, ressentent
toutes les transes d'amour-propre des parvenus éclairés, et qui savent
fort bien ce qu'on pense de leur fortune subite. Dans ce monde des fées,
ce qui dure est imité par ce qu'il y a de plus éphémère: un vieux arbre
par un arbre déraciné!... des palais par des baraques tapissées
d'étoffes; des jardins par des toiles peintes. Plusieurs théâtres se
sont élevés dans la plaine de Borodino, et la comédie y sert d'intermède
aux pantomimes guerrières: ce n'est pas tout encore, une ville
bourgeoise est sortie de la poussière dans le voisinage de la ville
Impériale et militaire. Mais les entrepreneurs qui ont improvisé ces
auberges sont ruinés par la police, laquelle n'accorde que
très-difficilement aux curieux la permission d'approcher de Borodino.
Le programme de la fête est la répétition exacte de la bataille que nous
avons appelée de la Moskowa et que les Russes ont nommée bataille de
Borodino; voulant approcher autant que possible de la réalité, on a
convoqué, des parties les plus reculées de l'Empire, tout ce qui reste
parmi les vétérans de 1812 d'hommes ayant pris part à l'action. Vous
figurez-vous l'étonnement et les angoisses de ces pauvres vieux braves,
arrachés tout d'un coup à la douceur de leurs souvenirs, à la tristesse
de leur repos et forcés d'accourir du bout de la Sibérie, du
Kamtschatka, du Caucase, d'Archangel, des frontières de la Laponie, des
vallées du Caucase, des côtes de la mer Caspienne, sur un théâtre qu'on
leur dit être le théâtre de leur gloire? Ils vont recommencer là la
terrible comédie d'un combat auquel ils ont dû, non leur fortune, mais
leur renommée, mesquine rétribution d'un dévouement surhumain: une
obscurité fatiguée; voilà le fruit qu'ils ont recueilli de leur
obéissance qu'on qualifie de gloire pour la récompenser aux moindres
frais possibles. Pourquoi remuer ces questions et ces souvenirs?
pourquoi cette téméraire évocation de tant de spectres oubliés et muets?
c'est le jugement dernier des conscrits de l'an 1812. On voudrait faire
une satire de la vie militaire qu'on ne s'y prendrait pas autrement;
c'est ainsi qu'Holbein dans sa danse des morts a fait la caricature de
la vie humaine. Plusieurs de ces hommes, réveillés en sursaut au bord de
leur tombe, n'avaient pas monté à cheval depuis nombre d'années, et les
voilà forcés, pour plaire à un maître qu'ils n'ont jamais vu, de rejouer
leur rôle, bien qu'ils aient désappris leur métier; les malheureux ont
tant de peur de ne pas répondre à l'attente du capricieux souverain qui
trouble leur vieillesse, que la représentation de la bataille leur
paraît, disent-ils, plus effrayante que ne le fut la réalité. Cette
solennité inutile, cette guerre de fantaisie achèvera de tuer les
soldats que l'événement et les années avaient épargnés, plaisirs cruels
et dignes d'un des successeurs de ce Czar qui fit introduire des ours
vivants dans la mascarade ordonnée par lui pour les noces de son
bouffon: ce Czar était Pierre-le-Grand. Tous ces divertissements
prennent leur source dans la même pensée: le mépris de la vie humaine.
Voilà jusqu'où peut aller la puissance d'un homme sur les hommes;
croyez-vous que celle des lois sur un citoyen puisse jamais l'égaler? il
y aura toujours entre les deux espèces de pouvoirs une énorme distance.
Je suis émerveillé de ce qu'il faut dépenser de fiction pour faire aller
ensemble un peuple et un gouvernement tels que le gouvernement et le
peuple russes. C'est le triomphe de la fantaisie. De semblables tours de
force, des victoires si singulières remportées sur la raison devraient
hâter la ruine des nations qui s'exposent à de semblables luttes:
cependant qui peut calculer la portée d'un miracle?
L'Empereur m'avait permis, ce qui veut dire ordonné, de venir à
Borodino. C'est une faveur dont je me sens devenu indigne; je n'avais
pas réfléchi d'abord à l'extrême difficulté du rôle d'un Français dans
cette comédie historique; et puis, je n'avais pas vu les monstrueux
travaux du Kremlin qu'il me faudrait vanter; j'ignorais enfin l'histoire
de la princesse Troubetzkoï, dont je pourrais d'autant moins me
distraire que je n'en pourrais parler: toutes ces raisons réunies me
décident à rester oublié. C'est facile, car le contraire me donnerait de
la peine, si j'en juge par les inutiles agitations d'une foule de
Français et d'étrangers de tous pays qui sollicitent en vain la
permission d'aller à Borodino.
Tout d'un coup, la police du camp est devenue d'une extrême sévérité; on
attribue ce redoublement de précautions à des révélations inquiétantes.
Partout le feu de la révolte couve sous les cendres de la liberté.
J'ignore même si, dans les circonstances actuelles, il me serait encore
possible de faire valoir la parole que l'Empereur m'a dite à
Pétersbourg, et répétée à Péterhoff, quand je pris congé de lui: «Je
serai bien aise que vous assistiez à la cérémonie de Borodino, où nous
posons la première pierre d'un monument en l'honneur du général
Bagration.» Ce fut son dernier mot[14].
Je vois ici des personnes invitées et qui n'ont pu approcher du camp; on
refuse des permissions à tout le monde, excepté à quelques Anglais
privilégiés et à quelques membres du corps diplomatique, spectateurs
désignés de cette grande pantomime. Tous les autres, vieux, jeunes,
militaires, diplomates, étrangers et russes, sont revenus à Moscou,
harassés de leurs inutiles efforts. J'ai écrit à une personne de la
maison de l'Empereur que je regrettais de ne pouvoir profiter de la
grâce que m'avait accordée Sa Majesté, en me permettant d'assister aux
manœuvres, et j'ai donné pour raison mon mal d'yeux qui n'est pas guéri.
La poussière du camp est, dit-on, insupportable, même aux personnes bien
portantes; elle me ferait perdre l'œil. Il faut que le duc de
Leuchtenberg soit doué d'une forte dose d'indifférence pour pouvoir
assister de sang-froid à la représentation qu'on va lui donner. On
assure que, dans ce simulacre de bataille, l'Empereur commande le corps
du prince Eugène, le père du jeune duc.
Je regretterais un spectacle si curieux sous le rapport moral et
anecdotique, si je pouvais y assister en spectateur désintéressé; mais,
sans avoir ici la renommée d'un père à soutenir, je suis enfant de la
France, et je sens que ce n'est pas à moi de prendre plaisir à voir
cette répétition d'une guerre représentée à grands frais, uniquement
dans l'intention d'exalter l'orgueil national des Russes à l'occasion de
nos désastres. Quant au coup d'œil, je me le figure de reste; j'ai vu
assez de lignes droites en Russie. D'ailleurs, aux revues et aux petites
guerres, l'œil ne va jamais au delà d'un grand nuage de poussière.
Encore si les acteurs chargés de jouer l'histoire étaient véridiques
cette fois!... Mais comment espérer que la vérité va être respectée
soudain par des hommes qui ont passé leur vie à la compter pour rien?
Les Russes s'enorgueillissent avec raison de l'issue de la campagne de
1812; mais le général qui en a tracé le plan, celui qui le premier avait
conseillé de faire retirer graduellement l'armée russe vers le centre de
l'Empire pour y attirer les Français exténués; l'homme enfin au génie
duquel la Russie dut sa délivrance, le prince Witgenstein n'est pas
représenté dans cette répétition générale; c'est que, malheureusement
pour lui, il est vivant... À demi disgracié, il vit dans ses terres; son
nom ne sera donc pas prononcé à Borodino, et l'on va élever sous ses
yeux un monument éternel à la gloire du général Bagration, tombé sur le
champ de bataille.
Sous les gouvernements despotiques, les guerriers morts ont beau jeu;
voilà celui-ci décrété le héros d'une campagne où il a péri en brave,
mais qu'il n'avait pas dirigée.
Cette absence de probité historique, cet abus de la volonté d'un seul
homme qui impose ses vues à tous, qui dicte aux populations jusqu'à
leurs jugements sur des faits d'un intérêt national, me paraît la plus
révoltante de toutes les impiétés du gouvernement arbitraire!!...
Frappez, torturez les corps, mais ne faussez pas les esprits; laissez
l'homme juger de toutes choses selon les vues de la Providence, d'après
sa conscience et sa raison. On doit qualifier d'impies les peuples qui
souffrent dévotement cette continuelle violation du respect dû à ce
qu'il y a de plus saint aux yeux de Dieu et des hommes: à la vérité.
(_Suite de la même lettre_.)
Moscou, ce 8 septembre 1839.
On m'envoie une relation des manœuvres de Borodino qui n'est pas faite
pour calmer ma colère.
Tout le monde a lu le récit de la bataille de la Moskowa, et l'histoire
l'a comptée parmi celles que nous avons gagnées, puisqu'elle fut
hasardée par l'Empereur Alexandre contre l'avis de ses généraux, comme
un dernier effort pour sauver sa capitale, laquelle fut prise quatre
jours plus tard; mais un incendie héroïque, combiné avec un froid mortel
pour des hommes nés sous un climat plus doux; enfin l'imprévoyance de
notre chef, aveuglé cette fois par un excès de confiance en son heureuse
étoile, ont décidé de nos désastres, et, grâce à l'issue de cette
campagne, voilà qu'aujourd'hui l'Empereur de Russie se plaît à compter
pour une victoire la bataille perdue par son armée à quatre journées de
sa capitale! C'est abuser de la liberté de travestir les faits accordée
au despotisme parce qu'il se l'arroge; et, pour confirmer cette fiction,
l'Empereur vient de défigurer la scène militaire qu'il prétendait
reproduire avec une scrupuleuse exactitude. Lisez le démenti qu'il a
donné à l'histoire aux yeux de l'Europe entière.
Au moment où les Français, foudroyés par l'artillerie russe, s'élancent
sur les batteries qui les déciment pour emporter les canons ennemis avec
le courage et le succès que vous savez, l'Empereur Nicolas, au lieu de
laisser exécuter une manœuvre célèbre, et qu'il était de sa justice de
permettre et de sa dignité d'ordonner: l'Empereur Nicolas, devenu le
flatteur des derniers de son peuple, fait reculer de trois lieues le
corps qui représente celui de notre armée auquel nous avons dû la
défaite des Russes, notre marche en avant et la prise de Moscou. Jugez
si je rends grâce à Dieu d'avoir eu le bon esprit de refuser d'assister
à cette pantomime menteuse!...
Cette comédie militaire vient de donner lieu à un ordre du jour Impérial
dont on sera scandalisé en Europe, si la pièce y est publiée telle que
nous l'avons eue ici sous les yeux. On ne saurait mieux démentir les
faits les plus avérés, ni se jouer plus audacieusement des consciences,
à commencer par la sienne. D'après ce curieux exposé des idées d'un
homme, non des événements d'une campagne, «c'est volontairement que les
Russes ont reculé jusqu'au delà de Moscou, ce qui prouve qu'ils n'ont
pas perdu la bataille de Borodino (mais alors pourquoi l'ont-ils
livrée?) et _les ossements_ de leurs _présomptueux ennemis_, dit l'ordre
du jour, semés depuis la ville sainte jusqu'au Niémen, attestent le
triomphe des défenseurs de la patrie.»
Sans attendre l'entrée solennelle de l'Empereur à Moscou, je pars dans
deux jours pour Pétersbourg.
Ici finit la correspondance du Voyageur; le récit qu'on va lire complète
ses souvenirs: il fut écrit en divers lieux, d'abord à Pétersbourg en
1839, puis en Allemagne et plus tard à Paris.