reste, nous serons en nombre; quelques Kurdes ont demandé à faire
route avec nous pour qu'on se prête aide mutuelle; et les voilà qui
prennent avance, poussant leurs petits ânes souffreteux et trop
chargés. Il a fallu, plus d'une fois, au cours des trois étapes, dont
une de treize heures consécutives, secouer le sommeil qui menaçait de
me faire choir sur les arêtes tranchantes des pierres. À force de
parcourir des lieues, j'en étais venu à me figurer que, comme ces
Orientaux groupés auprès de moi, j'avais aussi pour destinée
d'enfourcher chaque jour une bête de somme et de cheminer sans trêve
et sans souci. À Orfa, j'ai eu presque un étonnement de ne plus
chevaucher, de passer dans de vraies rues, devant de vrais magasins,
quoique misérables. Enfin, j'ai retrouvé des compatriotes; les
religieuses d'une mission française m'attendaient avec impatience,
ayant reçu tout un courrier pour moi. Je suis entré avec joie dans une
salle propre et confortable, et je vois encore une jeune soeur, qui
causait en turc avec un des moukres, s'arrêter toute saisie: «Vous
venez de Ouerancher!»
(_À suivre._) VICTOR CHAPOT.
[Illustration: Porte arabe à Rakka (page 152).--D'après une
photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME: XI, NOUVELLE SÉRIE.--14e LIV. Nº 14.--8 Avril 1905.
[Illustration: Passage de l'Euphrate: les chevaux apeurés sont portés
dans le bac à force de bras (page 159).--D'après une photographie.]
D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE[2]
(SYRIE DU NORD ET MÉSOPOTAMIE OCCIDENTALE)
[Note 2: _Suite. Voyez pages 133 et 145._]
Par M. VICTOR CHAPOT _membre de l'École française d'Athènes._
III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de
l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep. --
Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --
Conclusion pessimiste.
[Illustration: Bédouin.--D'après une photographie.]
Vue de la citadelle, Orfa semble dormir dans un éblouissement de
soleil. C'était l'Édesse des croisades; c'est encore, grâce aux
Francs, une ville fortifiée, dont l'enceinte est formée de solides
murailles, flanquées de tours massives; le château fort qui la domine
a souffert davantage, mais il est vaste et élevé. Malgré cet appareil
de défense, malgré le fossé profond qui le complète, ce n'est point
une impression sévère que produit le panorama: au premier plan, le
Birket-Ibrahim, grand bassin aux eaux claires, étale son miroir calme
entre des espaces verdoyants et des arbres centenaires qui dressent
très haut leurs branches; on voit des enfants courir et jouer sur les
bords, et on les entend rire; des tables se dressent à l'ombre où
viennent s'asseoir les citadins aux heures lourdes du jour. C'est
comme un jardin de plaisance, dont la fraîcheur déborde et semble
monter jusqu'au terre-plein du fort. Derrière, commence la ville, qui
n'est nullement serrée ni ramassée à la mode orientale. Même Biredjik,
pourtant sans tristesse, ne présente que des surfaces nues ou percées
de mornes fenêtres carrées, grillées et en saillie, d'où l'on observe
sans être vu, et qui éveillent l'idée de geôle et d'espionnage. Ici,
des ouvertures, gracieusement arrondies dans le haut, se juxtaposent,
s'accumulent et, s'enlevant en noir sur la blancheur des murs,
simulent des portiques, des vérandahs à l'italienne. Une impression de
tranquillité souriante et,--à distance,--presque une impression d'art.
N'est-ce pas, en effet, un aimable caprice de constructeur, cette
mosquée Ibrahim-Djami, dont les fines colonnettes supportent des
arceaux que le recul allège et amincit, qu'on dirait, comme de la
dentelle, épinglées sur un écrin vert sombre, fait de cyprès d'une
belle venue? Sans l'altier minaret, d'ailleurs égayé lui-même par son
balcon si ouvragé, on s'y croirait dans la villa d'un pacha homme de
goût; les promeneurs flânent dans la cour sans trop songer à la
prière, et de là, par les degrés en pierre de taille, descendent au
bord d'une grande piscine, qui invite au bain et à la rêverie. Enfin,
hors de la ville, les vignes basses aux longs bras, qui courent sur le
sol et s'y cramponnent, prêtent un charme discret aux molles
ondulations des collines.
Magie trompeuse des points de vue! Quittons la citadelle et sa
plate-forme grandiose, où deux puissantes colonnes, restées debout,
lui font, dans l'esprit du visiteur, un passé magnifique, mais
illusoire; l'abrupte rampe d'accès nous ramène trop vite en pleine
réalité: les rues accusent une autre vie, évoquent d'autres souvenirs.
Elles sont muettes et tristes, semblent faites pour les poursuites
nocturnes; des deux côtés, un trottoir étroit et poli, où n'ont prise
que les pieds nus; au milieu, l'égout en plein air, où suintent des
eaux grasses, où les bêtes crevées se décomposent devant
l'indifférence des habitants et des passants. On sent aussi
l'hostilité irréductible de deux races: l'attitude inquiète, la marche
furtive des Arméniens, rappellent une histoire horrible et toute
récente. Orfa a été, voilà dix ans, un des grands abattoirs
d'Abdul-Hamid. Est-ce huit mille, dix mille personnes qui ont péri? On
ne le saura jamais. Mais des témoins, encore présents, gardent la
mémoire du plus grave épisode: des centaines de femmes enfermées dans
l'église où elles avaient cherché refuge; le feu allumé tout autour,
chauffant les murs comme un four à pain, cuisant à l'étouffée et
faisant fondre, au bas mot, tous ces corps amoncelés. L'exécution fut
bien menée, méthodique, même adroitement restreinte: une seule
population était visée. Contre les troupes du commandeur des croyants,
d'autres soldats furent chargés de défendre le reste des communautés
chrétiennes! Le collège protestant, la maison des soeurs, le couvent
des franciscains, ne furent point inquiétés, mais durent recevoir,
loger, entretenir des escouades, que le gouverneur disait placées là,
pour éviter que quelque erreur ne vint à détourner, sur des protégés
plus directs de l'Europe, la juste irritation des habitants contre les
infidèles. Même quand le massacre eut cessé, on imposa à ces
malheureuses missions de garder de longs mois leurs pensionnaires;
dormant tout le jour et bien nourris, les zaptiés, délégués à cet
office, se faisaient encore des rentes; leurs montures étaient à leurs
côtés, recevaient, chaque jour, l'orge et la paille. Ne fallait-il pas
être prêt à la première alerte? Exquise ironie: quel cheval pourrait
trotter dans les rues d'Orfa? Les sabots des bêtes non chargées
glissent à chaque pas sur les dalles inclinées des ruelles.
[Illustration: Citadelle d'Orfa: deux puissantes colonnes sont restées
debout.--D'après une photographie.]
J'ai laissé ma tente et mes gens devant la porte du sérail, hors des
murs, et accepté l'hospitalité joyeuse des capucins. Ils sont trois:
le doyen de la maison est un Italien qui a passé là plus de quarante
ans de sa vie; il marche à peine aujourd'hui, ne peut plus sortir du
couvent, a presque perdu le sens des choses extérieures; tout glisse
sur lui sans l'impressionner, et il n'est plus guère capable de dire
autre chose que ces quelques mots où s'affirme son unique
préoccupation: «_A Urfa, i cattolici sono pochi._» Orfa était la
patrie d'Abraham, d'après la tradition biblique; j'ai cru retrouver
dans ce vieux père comme un successeur du patriarche. Les deux autres
tiennent, comme les soeurs, une petite école. Curieux ensemble que
cette trentaine de gamins, qui gardent leurs coiffures et posent
auprès d'eux leurs pantoufles, parfois à peine vêtus, sales et
souffreteux; les yeux sont expressifs, les physionomies intelligentes;
on devine surtout de prodigieuses mémoires, le don d'apprendre sans
étude par le contact et les frottements de la vie; ils ânonnent sur
leurs livres, coupent mal les phrases, semblent répéter un langage
inconnu; et, quand je parle d'eux avec le maître dans le même idiome,
je suis frappé de voir que pas un mot ne leur échappe. La tâche est
méritoire de dégrossir ce petit monde, si fréquemment dans le besoin,
et qu'attire surtout l'espoir de quelque aumône. Heureusement, les
deux missionnaires sont gens du pays, qui connaissent toutes ces âmes
et le moyen d'aller à elles. Même auprès des musulmans, ils jouissent
d'un certain crédit; c'est à peine si les jeunes enfants leur lancent
parfois des pierres accompagnées d'injures. On est habitué à
rencontrer le Frère Joseph, actif et rieur, entouré de sa bande qui
l'escorte dans ses tournées de photographe.
Et j'ai pris, quittant à regret mes hôtes, le chemin de Samosate
(aujourd'hui Samsat), une voie romaine, dont les traces s'effacent,
par endroits, pour reparaître plus loin; elle traverse longtemps des
vignobles prospères. Les villages deviennent plus nombreux, moins
misérables; on y essaie de cultiver, et les maisons s'entourent
d'arbres à fruits. La population, au nord d'Orfa, est presque
exclusivement kurde jusqu'à l'Euphrate. J'ai passé le fleuve à
nouveau, avec moins de curiosité cette fois; j'étais habitué, d'ores
et déjà, à la lenteur des préparatifs, aux discussions sur le prix, au
spectacle des chevaux apeurés, portés dans le bac à force de bras, et
lançant de vaines ruades dans toutes les directions.
Le fleuve est plus jaune que jamais; il faut un impérieux besoin de
fraîcheur pour s'y plonger; le fond n'est que vase et limon, les pieds
s'y enfoncent et s'y embarrassent. L'ancien lit est abandonné, il
formait un coude devant Samosate; sa place ne se trouve plus marquée,
depuis quatre ans, à l'étiage, que par des délaissés fangeux. La force
du courant a brusquement rapproché les deux extrémités de la courbure,
et les sauvages du lieu doivent aller, un peu loin, remplir leurs
outres. Les voilà donc, les successeurs de cette petite république,
qui avait ses magistrats, ses assemblées, qui mettait en circulation
des monnaies d'une si belle frappe, et qui comptait, parmi ses
gloires, le satiriste Lucien, quelque chose comme le Voltaire de la
Grèce, le prince, en son siècle, du savoir et du bon goût. Là où il
est né, où son esprit s'est éveillé, personne, aujourd'hui, ne sait
plus lire: jeter le grain à la terre, pétrir, traire..... et fumer,
c'est toute la science des derniers venus. La majesté hellénique ne se
révèle plus que dans des fragments espacés du mur d'enceinte et quatre
hauts piliers maçonnés, seuls débris des constructions de l'acropole.
[Illustration: Orfa: mosquée Ibrahim-Djami; les promeneurs flânent
dans la cour et devant la piscine (page 157).--D'après une
photographie.]
Voilà un mois que je chevauche en plaine, résigné aux horizons reculés
et mornes; les accidents de terrain étaient exceptionnels,
insignifiants; à partir de Samosate, le paysage se transforme. En
amont de Biredjik, l'Euphrate coule constamment entre de hautes
falaises, et il n'arrive guère qu'on en puisse longer les rives.
J'entre dans la région des vallées encaissées, où l'on perd de longues
heures à descendre au torrent par un sentier escarpé, pour remonter
d'autant sur l'autre versant, et, arrivé au sommet, voir s'ouvrir un
nouveau précipice. Le pays est si peu parcouru que les chemins,
parfois, cessent brusquement, aboutissent à un large cours d'eau, dont
on ne sait pas la profondeur et qu'il faut traverser de toute force.
Le surcroît de fatigue, imposé par ces ascensions répétées, se
trouvait compensé par l'imprévu du paysage, la fraîcheur plus grande
de l'atmosphère sur les cimes, enfin par une abondance d'eau de source
qui nous fut, bien souvent, un réconfort. Plus de cloaques dans la
montagne et plus de sable. D'ailleurs, la population restait très
clairsemée; un petit village, toutes les trois heures, vivant surtout
de lait aigre et caillé. Aucune grande ville ancienne ne s'est élevée
dans ces parages; pourtant cette région alpestre n'était point
désertée, un réseau de routes la sillonnait aussi; les hasards du
chemin m'ont conduit devant un pont antique que les Arabes avaient
achevé ou restauré. Au delà j'ai, pour la première fois dans la Syrie
du nord, retrouvé des bornes milliaires romaines, colonnes énormes
mesurant plus de deux mètres de long; leurs bases carrées résistaient
aux efforts pour les faire rouler, afin de voir si quelque inscription
était lisible.
Durant ces exercices, la caravane avait, malgré moi, continué son
chemin. Tout voyageur en Orient a mille difficultés pour imposer à des
moukres un itinéraire de son choix et des arrêts à sa fantaisie.
Habitués au transport des bagages d'une ville à l'autre par les
chemins ordinaires, en faisant halte aux relais connus, ils n'arrivent
pas à pénétrer les intentions de l'Européen et à comprendre que les
voies fréquentées ne sont pas celles qui l'intéressent. Les miens
m'avaient vu bien des fois, pourtant, examiner une ruine ou appliquer
contre une pierre un grand papier destiné à en garder l'empreinte,
déployer des rouleaux où je lisais des noms, et m'amuser à leur
montrer que je connaissais, mieux qu'eux, ceux des villages où je
n'avais jamais mis les pieds. Quelle stupéfaction le jour où, ayant
constaté l'itinéraire d'Humann et Puchstein sur leur carte et demandé
à un vieillard si, en telle année, des étrangers ne m'avaient pas
précédé, j'avais reçu, devant mes hommes, une réponse affirmative et
appris ce détail que l'un des voyageurs était tombé malade en ce lieu
et y avait dû séjourner deux semaines!
Donc mes moukres allaient de l'avant, droit devant eux, par le chemin
le plus court; le bruit des clochettes s'éteignit, et quand nous
repartîmes en hâte, je vis que les deux moitiés de la caravane ne se
rejoindraient pas. Arrivé au hameau d'Alif, je dus envoyer un homme du
pays à la recherche des disparus, qui avaient emporté tous nos vivres.
Heureusement, le village était couvert de ruines intéressantes:
bassins taillés dans le roc, basilique, surtout un curieux mausolée,
bizarrement orné, au-dessus de la frise du premier étage, de toute une
rangée de têtes sculptées.
Mais je vais pouvoir, une dernière fois, me rapprocher de l'Euphrate
avant de le quitter. Un petit berger kurde, nain et bossu, me guide
jusqu'aux falaises qui le surplombent, et où s'élevait une tour de
guet, maintenant écroulée; de là, un sentier de chèvres conduit à une
sorte de belvédère, où une inscription mentionne l'établissement en ce
lieu, sous Vespasien, d'un appareil destiné à faire monter l'eau du
fleuve. Un petit corps de soldats l'avait construit, et, pour charmer
leurs loisirs, des hommes de la troisième légion gallique avaient
sculpté, dans le roc, l'image du Dieu Euphrate, personnage nu couché
sur le côté et, suivant le type habituel, le bras posé sur une urne.
Image grossière, mais curieux document sur les goûts et les
passe-temps des troupes de cette époque. Ce petit détachement servait,
sans doute, à protéger les populations qui devaient, comme
aujourd'hui, se presser en aval, le long des rives. J'ai trouvé là un
jardin ininterrompu, où la végétation luxuriante des arbres à fruits
et des lauriers-roses jette, sur la berge, une ombre épaisse. Nous
cheminons, durant une heure, dans ce verger enchanté, qui nous conduit
jusqu'à Roum-Kaleh.
[Illustration: Pont byzantin et arabe (page 159).--D'après une
photographie.]
Le «château des Francs» fut la principale place de guerre de la
principauté franque d'Édesse, puis du royaume de Petite-Arménie. C'est
une formidable forteresse, établie à un niveau très élevé, sur un
promontoire à pic, dominant l'étroite presqu'île formée par l'Euphrate
et un de ses affluents. J'ai planté ma tente au pied des créneaux et
des tourelles, au seul endroit à peu près horizontal; c'est là que les
Turcs avaient établi leur cimetière; les pierres tombales, au grand
effroi de mes deux soldats, servaient de table à manger et de points
d'attache pour les cordages. Il fallait bien contre le vent leur peu
de résistance. La vallée de l'Euphrate, décidément, est un foyer
d'appel pour les orages: à peine la quittons-nous le lendemain qu'une
forte grêle vient nous assaillir et embarrasse longtemps notre marche.
[Illustration: Mausolée d'Alep, orné d'une frise de têtes sculptées
(page 160).--D'après une photographie.]
J'ai dû cheminer deux longues journées, à travers un pays inculte,
presque inhabité, avant de prendre, à Aïntab, une journée de repos.
Cette ville, aujourd'hui importante, ne remonte pas plus haut que le
Moyen Âge, où elle avait un nom sans éclat. Ses rues sont larges et
bien percées; il y règne une visible aisance, qu'accroît l'industrie
prospère des teinturiers. Mais je n'en connais pas de plus banale;
rien qui attire l'oeil et le séduise. On peut errer dans les rues sans
haut-le-coeur; elles sont relativement propres, mais l'absence totale
de pittoresque et de couleur entraîne un insurmontable ennui. Seul, le
quartier arménien, plus escarpé, mérite d'arrêter les regards. Quand
le gouverneur m'a posé, avec ce sourire figé, inévitable, irritant, la
question traditionnelle: «Cet endroit vous plaît?» l'acquiescement
sollicité a coûté beaucoup de peine à ma franchise. J'ai su gré et
tenu compte à ce joli garçon, à la moustache trop noire et trop
soignée, aux joues trop pleines, trop roses, de sa connaissance du
français, chose exceptionnelle dans le vilayet d'Alep, et de son
penchant à la tolérance, dont se louaient les Pères Franciscains, mes
hôtes, qui m'accompagnaient au konak. Il n'en a pas toujours été
ainsi, depuis le transfert du vice-consulat de France, d'Aïntab à
Marach. On a connu une censure méticuleuse qui lisait avec soin et
corrigeait les livres envoyés par l'Alliance française pour les
écoles, arrachait des pages conçues dans un mauvais esprit, rayait le
mot Dieu pour mettre Allah en marge, et, trouvant sur les couvertures:
_Ouvrage pour l'enseignement primaire dans les colonies françaises_,
barrait les derniers mots, de peur de laisser croire qu'Aïntab avait
un autre maître qu'Abdul-Hamid.
Pour prendre en grippe Aïntab, il m'eût suffi de constater les effets
du fléau qui y sévit. Tout le monde a entendu parler du «bouton
d'Alep», maladie de la peau consistant en des pustules, dont la cause
demeure incertaine, et qui s'attaque à tout le corps, mais
spécialement à la figure. Elle s'étend, en réalité, bien au delà de
cette ville, sur toute la Mésopotamie; Bagdad et Mossoul en sont
affligées; mais, dans aucune localité, elle ne fait autant de ravages
qu'à Aïntab; je ne crois pas avoir rencontré un seul indigène qui
n'eût, au cou, aux joues, au front, une ou plusieurs cicatrices
jaunâtres qui, lorsqu'elles se multiplient, font croire à distance que
les visages, ainsi marqués, sont couverts de plaies.
Une route carrossable, vaguement entretenue, relie Aïntab à Alep; mais
il n'entrait pas dans mes plans de la suivre. C'est une obligation--et
pénible--pour le seul voyageur en voiture, qui arrive tout blanc de
poussière, comme aveuglé. Mieux valent les sentiers accidentés, plus
pittoresques, plus rapprochés aussi des anciens itinéraires. Je
voulais passer à _Cyrrhus_, le siège épiscopal de l'historien du Ve
siècle, Théodoret, à qui l'on fait honneur de l'élégant mausolée,
encore debout aux portes de la ville antique. Elle a gardé, à peu
près, ses murailles, enserrant une grande surface. Rien que la
citadelle, au sommet de la colline dont Cyrrhus couvrait la pente
orientale, a jusqu'à 400 mètres sur son plus grand côté; elle n'en
était pas, pour cela, beaucoup plus formidable: au sud, une colline la
dominait bien de 50 mètres. Cyrrhus n'a pu être qu'une très médiocre
place de guerre. Le forum est encore nettement indiqué; j'y ai
retrouvé des bancs de pierre où venaient s'asseoir les oisifs. Les
tronçons de colonnes, épars sur le pourtour, laissent supposer la
présence d'un portique; cet accessoire devait être bien nécessaire
dans une ville exposée à des chaleurs torrides. J'ai cru prendre une
congestion dans le petit cimetière tout proche, où l'on m'avait montré
un grand cippe octogonal, brisé au sommet, qui était couché dans les
champs. Chaque face portait une inscription; mais la masse du bloc de
pierre m'empêcha de le retourner et d'estamper ce qui était gravé
contre le sol. Ma figure et mes gestes devaient trahir bien vivement
ma déception, car une femme, qui assistait à mes tentatives de
déchiffrement, s'empressa de dire à sa compagne, accroupie devant nous
comme elle: «Tu vois cet étranger, il vient de retrouver la tombe de
ses grands-parents: il n'ose pas pleurer devant nous, mais si nous
partions, il fondrait en larmes.» L'éclat de rire que m'arracha cette
phrase, quand on me l'eut traduite, dut inspirer à mes voisines de
sérieux doutes sur l'état de ma raison.
[Illustration: Mausolée de Théodoret, selon la légende, près Cyrrhus.
D'après une photographie.]
Après Cyrrhus, j'ai rencontré plus d'une fois encore des traces de
routes romaines, des ponts séculaires, et noté divers détails
intéressants pour la topographie de la Syrie antique. Il me fallait
cette occupation pour oublier la monotonie du paysage; j'étais revenu
en plaine, dans les étendues poudreuses et privées d'eau. Malgré la
proximité d'Alep, où je touchais presque, la sauvagerie des
populations semblait plutôt s'accroître. Une bizarrerie curieuse était
l'accoutrement des habitants. De loin, on distingue fort mal les sexes
à leurs costumes: hommes et femmes s'habillent pareillement de
caleçons bleus fort larges, simplement serrés à la taille. La femme se
reconnaît seulement à ses fonctions; il n'y a pas de doute si la
silhouette perçue à distance se complique d'un enfant à la mamelle ou
d'une outre sur le dos. Ce sont là, avec la confection du pain, les
seules attributions de la femme: elle est nourrice et porteuse d'eau.
L'homme pousse son âne, fait les trajets de village à village ou
jusqu'à la ville prochaine; rentré chez lui, il s'étend à terre... et
fume. Quant aux enfants, une fois sevrés, ils s'élèvent eux-mêmes; le
plus âgé surveille les autres, leur donne des soins de propreté. Au
dernier arrêt, dans le village de Nebbol, aux toits coniques, je
voyais, au matin, les grandes filles incliner sur les margelles des
puits les têtes ébouriffées de leurs jeunes soeurs, poursuivre dans
les cheveux les parasites, et renverser par-dessus, pour le dernier
nettoyage, un grand seau, dont elles laissaient retomber, ménagères
économes, le contenu au fond du puits.
[Illustration: Kara-Moughara: au sommet se voit une grotte taillée
(page 165).--D'après une photographie.]
Et je me suis retrouvé, au milieu d'une lourde journée de fin juin, à
l'hôtel du Parc, à Alep, au bout de près de deux mois d'absence. J'y
ai pris, par prudence, un repos de quelques jours, auprès du cercle
sympathique qui s'y réunissait encore. Les parties de poker ont
recommencé de plus belle, agrémentées d'un accompagnement jadis
ignoré, la musique infernale d'un cirque, hachée par les rugissements
des lions, et qui obligeait d'entendre le même air pendant cinq
heures, sans interruption sensible. Il fait chaud dans la ville plus
qu'en rase campagne; les surfaces blanches des maisons sont
accablantes pour la vue, et quand le vent n'est point intercepté, il
vous enveloppe d'un nuage. M. Pognon, revenu de voyage, lui aussi, m'a
fait profiter de sa connaissance du pays, pourvu d'indications utiles.
Je repars enfin, satisfait de la pensée qu'une autre région m'attend,
moins reculée, moins remplie de périls, moins désertique.
[Illustration: L'Euphrate en amont de Roum-Kaleh; sur la falaise
campait un petit corps de légionnaires romains (page 160). D'après une
photographie.]