[Illustration: Biredjik vu de la citadelle: la plaine s'allonge

indéfiniment (page 148)--D'après une photographie.]

Et nous poursuivons vers le sud: le pays est de plus en plus

abandonné, l'étendue sablonneuse, inculte; il faut, parfois,

s'éloigner de la rive qui ne livre aucun passage et marcher au hasard,

tantôt rebroussant chemin, tantôt sautant des fossés devant lesquels

les chevaux s'embourbent et hésitent. Les cartes ne font plus foi; les

villages n'ont plus de nom ou en portent plusieurs; ce sont des

campements provisoires de bergers: une douzaine de tentes, formées de

toiles infectes tendues sur des piquets et surmontées d'une lance.

L'indigène est en vain pressé des mêmes questions: «À quelle distance

le prochain village? Y trouve-t-on de l'eau?» Souvent, il ne comprend

pas, regarde d'un air hébété et déclare son ignorance, ou donne au

hasard quelques faux renseignements; la notion de l'heure n'a rien de

précis dans sa cervelle, et ce nomade ne semble connaître que son

séjour du moment.

Avant Rakka, je n'ai trouvé que deux établissements gouvernementaux: à

Meskéné, un bureau de poste et une minuscule caserne; à El-Hammam, un

petit poste de gendarmes. Ces braves gens me signalent, à quatre

heures de marche droit au sud, une ville antique, debout avec ses murs

intacts et ses églises: Rou R'sapha (_Resapha-Sergiopolis_). Le grand

épigraphiste Waddington avait négligé de s'y rendre; mais on m'en dit

tant de merveilles, et c'est si près! En un jour, je puis aller et

revenir; il le faut bien, du reste, car l'endroit est inhabité,

dépourvu d'eau. Je laisse tente et bagages au bord du fleuve, n'emmène

que trois de mes compagnons et pars de bonne heure, d'un pas allongé,

me guidant à la boussole. Je comptais sur la limpidité de l'air pour

me révéler de loin les ruines. Or la pluie se met à tomber et me

dérobe l'horizon. Que faire? Un découragement serait honteux, et quel

regret si le temps doit s'élever! Puisqu'on ne peut avancer, déjeunons

pour gagner une heure. J'aurais voulu sortir de moi-même à ce moment

et contempler notre groupe: n'aurais-je pas pris pour quatre fous ces

quatre hommes encapuchonnés, se courbant pour abriter leur pain, et,

entre leurs quatre chevaux qui baissaient tristement la tête, au

milieu de la campagne nue, mais ruisselante, mangeant avec entrain

sous l'averse? J'aurais mal jugé. Le temps s'éclaircit et nous permet

de repartir; bien tard, nous atteignons enfin la ville, en plein

saisissement. Il est exact que ses murailles ont subsisté, formant un

grand quadrilatère, et creusées sur tout leur pourtour d'un élégant

portique, impeccablement rectiligne, dont je contemple avec admiration

les perspectives lointaines. Sergiopolis ne fut qu'un enclos

artificiel autour d'un lieu de pèlerinage fréquenté, l'église de

Saint-Serge, un rempart destiné à le protéger contre les incursions

des Arabes. Justinien est l'auteur de cette grande oeuvre. Presque

aucun Européen n'en a parlé depuis que deux négociants anglais d'Alep,

il y a deux siècles, y firent une halte aussi brève que la mienne, et

pour le même motif. Ironique mésaventure que ce manque d'eau en

présence des gigantesques citernes que les Byzantins ont creusées là

et maçonnées. J'en sonde la profondeur, 15 mètres, mais non

l'incroyable étendue. Du moins, elles suffiraient à abreuver des

milliers d'hommes; et rien n'en est détruit que les pavements

supérieurs, formant jadis un entonnoir où s'engouffraient les pluies

d'hiver. À l'oeuvre utile, ces ouvriers du VIe siècle ont donné un

cachet artistique: les chapiteaux et les corniches des chapelles sont

ornés de moulures, comme dentelées. Contre la porte nord, à

l'extérieur, s'applique un ordre décoratif grandiose, dont les arceaux

sculptés offrent aux yeux des entrelacs, des fruits et des feuillages.

[Illustration: Sérésat: village mixte d'Yazides et de Bédouins (page

146).--D'après une photographie.]

Vers cinq heures, je me détache à regret de ces imposantes murailles,

d'une blancheur plus éclatante que le marbre, étant en pierres

micacées dont les paillettes scintillent au soleil. Nous avons même

trop tardé; la plaine continue à se déployer devant nous comme

derrière, toujours pareille, et rien ne dénonce l'approche du fleuve.

Nos ombres, de plus en plus longues, ont finalement disparu avec le

jour; impossible de se guider d'après le ciel, voilé, ni d'après la

boussole, où je ne distingue plus l'aiguille. Mieux vaut s'arrêter; il

ne reste qu'une croûte de pain à se partager, nos montures n'auront

pas de fourrage, et nous manquons de couvertures à étendre entre nos

corps et la terre fraîchement arrosée. Pour allumer du feu, nous

disposons des mauvaises herbes épineuses et humides dont l'étendue est

parsemée; on se déchire les mains à les arracher; Ali-Oum-Bachi, avec

une rare constance, souffle à pleins poumons sur les brindilles qui ne

produisent, durant deux heures, qu'une fumée blanche. Enfin la flamme

jaillit et éclaire le touchant tableau de deux de nos chevaux qui se

tiennent embrassés à leur manière, en se frottant le cou avec un

faible hennissement plaintif. Le reflet a réveillé des hôtes

insoupçonnés, car des cris indistincts d'animaux sauvages se laissent

percevoir à grande distance. Pourtant, et malgré la dureté du matelas,

j'arrive à sommeiller, quand une voix nasillarde et monotone me

réveille en sursaut: Abdallah s'est mis à chanter pour tuer les

heures.--_Tchok soïlima_, «tais-toi.» Il se résigne au silence avec un

gros rire bête, et la nuit s'achève paisiblement.

Sommes-nous loin du campement? Cette fois, le soleil nous guide; au

bout de dix minutes, un gros point blanc apparaît près de l'Euphrate.

Nous avons mis une heure et demie à le rejoindre, les jambes de nos

bêtes tremblant d'inanition. Une compassion éperdue se lisait sur les

visages des hommes du poste; la veille, ils nous avaient cherchés dans

toutes les directions, excepté la bonne. Il faudra se reposer tout le

jour. Arrive une caravane de Bagdad: on cause de l'état troublé du

pays; la rumeur s'est répandue que des tribus ont été aux prises et

des pertes subies de part et d'autre; mais on s'accorde à penser qu'un

étranger comme moi n'a rien à redouter de ces querelles.

[Illustration: Les Tcherkesses diffèrent des autres musulmans: sur

leur personne, pas de haillons (page 152).--D'après une photographie.]

Le lendemain, nous parvenons en face de Rakka, par où je compte

pénétrer en Mésopotamie; il faut s'empiler à nouveau dans une étrange

barque; l'après-midi presque entière est absorbée par cette pénible

opération; les animaux regimbent, n'entrent dans le bac qu'à force de

coups. Rakka est l'ancien _Nicephorium Callinicum_; près de là

débouche le Belich, qui vient du nord, fil conducteur dès l'antiquité,

dans le steppe uniforme; une route longeait donc son cours

intermittent. La cité a été bâtie à quelque distance du confluent et

de ses alluvions, foyers de paludisme; la forme en est encore très

nettement indiquée, en demi-cercle; mais rien ne semble subsister des

temps antiques. La grande porte orientale, en briques crues, ornée

avec les curieuses ressources de l'art arabe, donne leur date aux

débris de l'enceinte; celle-ci n'est plus représentée que par un fort

remblai de terre, bordé d'un fossé, et qui, par endroits, s'élargit,

marquant la place des tours rondes. Les décombres du rempart ont le

même ton gris jaune de ceux de l'intérieur, qui brûle les yeux tout en

absorbant la lumière et que ne peuvent traduire les plaques les plus

sensibles.

Dès le soir, le gouverneur délègue vers ma tente le _bim-bachi_ ou

commandant de la place, qui bientôt me quitte et va s'accroupir auprès

de mes deux cavaliers;--le sens de la hiérarchie s'oblitère dans les

contrées reculées de l'intérieur.--Une heure après, les trois hommes

causent toujours, rangés en cercle; l'officier cause avec animation,

très longuement, joignant les gestes aux regards sournois, il semble

exposer tout un plan de campagne. L'énigme m'est enfin expliquée: il

voudrait bien une boîte de sardines et a chargé le caporal

d'intercéder auprès du drogman pour qu'il obtienne de moi cette

largesse.

[Illustration: Ras-el-Aïn. deux jours se passent, mélancoliques, en

négociations (page 153).--D'après une photographie.]

Le kaïmakam est lui-même un personnage original: je remarque, dans une

espèce de chenil, un gros homme en redingote qui a aussi son idée

fixe: il désire sa photographie, et sur l'heure. (Entre temps, nouveau

café, tellement amer, qu'on le jurerait mêlé de quinine.) Ma présence,

l'énoncé de mes projets plus encore, le laissent rêveur: «Quel plaisir

trouve cet _effendi_ à faire tant de chemin sans y être obligé?» Je

m'informe sur les dangers d'une traversée de la Mésopotamie: il n'y en

a pas, mais il faudrait un guide. J'en trouverai sans peine parmi les

Tcherkesses qui peuplent Rakka en majorité. Tout le monde connaît de

réputation ces Circassiens, anciens habitants du Caucase, musulmans

que l'intolérance russe a fait émigrer en Turquie. Comme ils diffèrent

des autres habitants de l'empire! Ce n'est pas une race minée par la

saleté et la misère; leurs demeures ne rappellent en rien les tentes

des Bédouins, les huttes de boue des Kurdes ou des Turcs; dans

quelques villes, elles sont des plus avenantes; à distance, groupées

dans le feuillage, offrant à toutes les orientations leurs blanches

façades, elles ont l'air de ces maisons coloniales que les Européens

se construisent dans les pays tropicaux, comprises de manière à

ménager beaucoup d'ombrage et une facile ventilation. Et sur leur

personne, pas de haillons; ils ignorent les guenilles flottantes qui

s'effilochent; ils ont le goût de la propreté, l'instinct de la

parure; leur pantalon, bouffant dans le haut, se colle plus bas à la

jambe et est retenu par des sous-pieds; ils ont le buste drapé dans un

élégant justaucorps qui accuse leur vigueur svelte. Ils travaillent

habilement le cuir, comme on le voit à leurs bottes, à leurs selles et

aux fourreaux de leurs armes. Enfin bons cavaliers, très braves; et

par-dessus tout très fanatiques et très redoutés.

Je rentrai sous la tente pour discuter avec l'un d'eux. Mon intention

était de remonter le Belich jusqu'à Harran (l'ancienne _Carrhæ_), ayant

appris des auteurs anciens que ç'avait été une ligne stratégique

fortifiée par intervalles. Mais il fallut y renoncer: on savait à Rakka

que, tout le long de cette route, les rares citernes étaient bondées de

sauterelles crevées. Restait un autre programme: foncer sur Ras-el-Aïn,

où devait s'élever, il y a des siècles, _Resaina-Theodosiopolis_, dont

l'empereur Théodose avait renforcé les murs, et qu'ensuite Justinien

entoura de fortins avancés, comme un grand camp retranché. Il était bien

tentant de retrouver quelque chose de cet ensemble. Le plan agréa, et un

vieux Tcherkesse en fit son affaire; c'était un homme déjà mûr, avec

quelque chose d'un peu diabolique dans l'expression, et boîteux par

surcroît.

[Illustration: J'ai laissé ma tente hors les murs devant

Orfa.--D'après une photographie.]

Il arrive au matin, sur sa jument blanche, pauvre bête affaissée, qui

semblait devoir rester sur le chemin; lui, pimpant et magnifique,

faisant l'effet bien plus que moi d'être le chef de toute la bande.

Pendant deux jours, il me fait suivre, vers le sud-est, la rive gauche

de l'Euphrate, d'abord parmi les herbes grasses, sur un terrain

boueux, recouvert par les eaux quand elles débordent, puis, dès que la

rive se relève en une petite falaise, dans ces landes sableuses que je

commence à trop connaître. Brusquement, je vois mon guide élever son

fouet à manche court et à longue lanière, il trotte grand train

jusqu'à une troupe de cavaliers qui vient vers nous. Nous savons que

rien n'est à craindre; il a pris à charge notre sécurité, et jamais

les nomades ne s'attaquent aux Circassiens, dont les vendettas sont

trop inexorables. J'observe de loin qu'on échange un mot de passe; le

groupe approche, c'est une vingtaine de Bédouins armés de lances de

huit pieds; des regards noirs, charbonneux, se braquent sur nous sans

bienveillance; mais chaque main droite s'applique sur chaque poitrine

en un salut solennel, et nul ne se retourne que parmi nous.

Ces nouveau-venus annoncent le vrai désert arabique; voici, pour

compléter l'impression, le vent du continent, le khamsin, qui s'élève,

embrase et forme des tourbillons; tous les sons assourdis, hormis le

bruit de son haleine; toutes les couleurs éteintes, confondues dans ce

gris désespérant. Deux villages, en deux jours: Fatsa, puis Haonas. Ce

ne sont que des tentes, un instant délaissées et commises à la garde

des grands chiens jaunes, muets, mais en éveil. Toute la population

s'est éloignée vers le fleuve, et dans le courant s'ébattent chevaux

et hommes, côte à côte. Je vais les imiter au plus vite; je suis tout

blanc; il suffit de me secouer sur un tapis pour le saupoudrer, et

j'ai grand besoin de m'arroser la tête à flots....

Ce temps doit-il durer? Nous n'aurons plus même la ressource des eaux

troubles de l'Euphrate, car nous allons l'abandonner pour pousser vers

le nord. Mais le vent tombe et l'air fraîchit; Allah est propice aux

coureurs d'aventures. Il nous faut sa clémence pour les trois longues

étapes à fournir: 150 kilomètres environ, du fleuve à Ras-el-Aïn, et

notre guide a prévenu qu'il n'y aurait que deux points d'eau sur le

parcours. Qu'adviendra-t-il s'ils ont tari, ou si le vieux Tcherkesse

ne les retrouve pas? Un instinct spécial anime ces races d'hommes,

et, comme aux pigeons voyageurs, leur montre le chemin. Celui-ci va

tout droit, taciturne, sachant bien qu'au bout de douze heures il

tombera juste sur le premier lieu de repos. Nous ne faisons qu'une

courte halte de nuit pour diviser la longueur de la course; nous avons

traversé une plaine uniforme vaguement gazonnée et où pointent des

herbes sauvages, comme dans celle de Resapha. Le temps est si doux

qu'il fait oublier l'ennui de la distance. Bientôt, le jour se levant,

le guide demande ma lorgnette et interroge une masse noire qui émerge;

c'est là qu'est Aïn-el-Beida (Aïn désigne une source). Il retrouve

sans peine le maigre filet d'eau, qui s'étale dans de petits bassins;

une mousse verte en couvre la surface, des animalcules y frétillent

et, au premier essai de me débarbouiller, je constate avec stupeur que

l'eau est grasse et dissout fort mal le savon. Une sorte de cresson

sauvage y pousse cependant et une végétation rabougrie croît sur les

bords. Je cherche un peu d'ombre sous un branchage aux feuilles

jaunies, quand un aboiement sec me fait tressauter, parti d'une cavité

dans le rocher d'en face. Une pauvre chienne, qui accompagnait sans

doute une caravane, a dû s'arrêter là pour mettre bas; de quoi se

nourrit-elle? de quoi vivent, loin de tous débris apparents, les

mouches si actives contre le dormeur, insensibles au vent qui fouette

le toit de la tente?

La vie humaine fait entièrement défaut, mais non la vie animale. La

source est au pied d'un rendement du sol, suivi d'une autre plaine, et

encore d'un coteau allongé, coupé d'un défilé; de grottes naturelles,

au bord du sentier, prennent leur vol des nuées de pigeons sauvages.

Plus loin, une famille de sangliers s'enfuit en toute hâte, s'égare

dans une impasse, cherche une issue. «Tire donc, Khalil,

tire.»--Khalil a un sourire éteint; son fusil n'est pas chargé, et

pour sûr n'a jamais commis aucun méfait.--Mais, plus joli spectacle, à

un tournant, nous mettons en émoi un grand troupeau de gazelles. Il

n'est pas seul: le pelage de ces animaux s'harmonise si bien avec le

sol, leur pas est si léger que nous n'avons longtemps ni vu ni entendu

les nombreuses bandes qui gambadent de toutes parts dans la plaine.

Cette fois, Toselli a pu arracher à Khalil son arme et une cartouche;

le coup part, et la bourre va s'abattre dans le champ, à quatre cents

pas!...

Parvenus à la deuxième source, trop identique à la première, nous

vidons les sacs; plus de pain. D'habitude, on le faisait cuire dans

les villages; les Kurdes le réussissent à merveille: encore chaudes,

leurs galettes, minces comme du papier, sont fort appétissantes. Finis

également les biscuits de Meskéné, lentement amollis dans l'eau

bouillante; épuisé le sac de charbon.--Abdallah devra montrer ses

talents: les chameaux qui ont séjourné à Aïn-Abdul-Aziz y ont laissé

sur le sol des traces de leur passage; elles brûlent comme du bois

mort, et, prudemment, j'ai emporté de la farine. Le cuisinier en

répand au fond d'une poêle à frire, humectée d'eau; et quand la

galette s'est formée, il l'étend sur le combustible même pour hâter la

cuisson. Je suis désormais presque incapable de répugnances;

d'ailleurs le goût de fumée éclipse tous les autres.

[Illustration: Environs d'Orfa: les vignes, basses, courent sur le

sol.--D'après une photographie.]

Enfin le dur trajet est achevé; la ligne verte du Khabour, qui arrose

Ras-el-Aïn, se rapproche; sa rive nous invite au repos. Fatale idée;

un nuage de moucherons nous enveloppe, s'attache aux vivres, exaspère

les chevaux et nous oblige à repartir. D'ailleurs, notre but véritable

est encore éloigné, et on ne peut l'atteindre qu'en faisant un long

détour, pour trouver un passage à gué. Nous longeons d'abord des pans

de murs écroulés; des ruines? Oui bien, mais ruines toutes récentes,

les restes d'un village qu'a fauché une vengeance de tribus. Nous en

saurons bientôt plus long; c'est vers un champ de bataille que nous

marchons à notre insu.

À peine arrivés devant Ras-el-Aïn, dont nous sépare une grande pièce

d'eau, nous sommes environnés d'un bataillon de Circassiens, tous

armés comme mes esterlys de vieilles carabines Martini: «Êtes-vous

venus renverser notre ignoble gouvernement?» On m'a pris pour un

Anglais, et les Tcherkesses s'imaginent que l'Angleterre les

débarrassera du joug ottoman. Le kaïmakam, se sentant mal entouré, a

filé discrètement; il est on ne sait où; la poste, qui est volante,

l'a suivi. Toute la région est livrée à une colossale insurrection: ce

n'est pas une guerre de races, mais de partisans; chacun a dans sa

troupe des Turcs, des Kurdes, des Arabes, des Circassiens. Le sultan,

obligé de choisir, a donné son appui à l'aventurier le plus

redoutable, un certain Ibrahim, devenu par investiture officielle

Ibrahim-Pacha; ses adversaires, Khalil et Faris, se sont aussitôt

créés pachas eux-mêmes. Or il paraît que ces bandes errent tout autour

de Ras-el-Aïn. Comment vais-je m'en aller de cet horrible petit bourg,

où je n'ai rien à faire? car de l'ancienne Resaina, il ne reste pas

pierre sur pierre; les décombres gisent encore derrière le village,

mais n'ont plus forme ni figure. Et personne ne connaît de ruines aux

environs, sauf en un point vers l'ouest. J'y voudrais aller; mais

parmi les chefs de bandes, c'est Ibrahim qui est le plus proche; toute

la population lui est hostile et en a peur, et aucun Circassien ne

consent à risquer sa vie que pour une somme énorme, que je ne saurais

donner. Deux jours se passent mélancoliques, en négociations

ininterrompues; finalement, j'accepte d'aller dans n'importe quelle

direction, mais la difficulté n'en diminue guère. De temps à autre, on

vient me chercher au bord de l'étang, où je taquine de l'hameçon des

carpes avisées qui se moquent de moi comme les hommes; un nouveau

guide s'est présenté; quelques-uns me demandaient quinze ou vingt

livres, il se contentera de dix, de douze. Mais que croire pour la

distance? les indications varient de dix à trente heures. Il est

certain qu'on veut me berner, s'amuser de mon impatience. Les moukres

commencent à frémir, et moi-même à souhaiter que, pour tirer de là la

faible caravane, «_le bon ange du lieu se lève et l'accompagne_».

[Illustration: Vue générale d'Orfa.--D'après une photographie.]

Il apparaît enfin sous les traits d'un Bédouin qui, pour trois

medjidiés, me mènera au nord, à Ouerancher. Je n'avais pas porté cette

station sur mon itinéraire, n'importe, c'est une solution; et nous

partons vers deux heures, précédés de notre guide, qui a bien prévenu

qu'il décamperait à la première alerte. Je le regarde curieusement de

dos: il va pieds-nus; un manteau blanc l'enveloppe comme une cagoule;

il est ceint d'une corde de pénitent, qui supporte un long sabre,

courbe et rouillé. Sans cette arme extraordinaire, je le prendrais

presque pour un moine, mais un moine de carnaval; le reste de la

troupe est à l'avenant: les bagages, ficelés à la hâte,

s'entrechoquent; le second moukre, un grand maigre, fait l'effet sur

son âne, Rossinante rapetissée, d'un chevalier errant: «Eh bien!

Habib, brigands couper tête?» Et le geste l'aide à comprendre....

«Non, M'sieu.» Pourtant, il rit avec contrainte et se retourne par

intervalles pour voir si, du village, on ne nous poursuit pas.

D'habitude, en agitant le cou, nos bêtes faisaient entendre un son

argentin vif et gai; cette fois, c'est bien la cloche de bois, on a

supprimé tout signal dangereux de notre marche. Aussi, les animaux

eux-mêmes semblent soupçonner la situation, le besoin d'aller vite; et

les croupes trottinent avec un gauche dandinement. Le guide est devenu

presque aussitôt inutile; nos premiers pas auraient pu s'égarer, mais

au bout d'une heure, nous nous trouvons tout simplement sur une voie

romaine. Une double ligne de cailloux marque le rebord de la chaussée;

de loin en loin quelques citernes, naturellement comblées aujourd'hui.

À la nuit tombante, nous sommes croisés par cinq Tcherkesses, lancés

au grand trot, le fusil sous la cuisse. Stupéfaits de rencontrer un

étranger, qu'ils devinent Européen, ils ralentissent seulement

quelques secondes et disparaissent. On rit de cette fausse peur,

l'obscurité devient complète; plus loin, de vagues silhouettes se

dessinent devant nous, et nos oreilles sont frappées d'une rumeur

indistincte, mais qui paraît voisine. Bravement, les soldats se

précipitent en avant, et le Bédouin se met à courir derrière eux;

j'entrevois deux cavaliers qui causent, et je porte machinalement la

main à mon revolver. Mais les ombres s'accusent, plongent et se

relèvent d'un mouvement de vagues, j'aperçois de longs cous et, à

côté, des formes humaines. Ce sont de paisibles chameliers, eux-mêmes

à peine rassurés, et qui nous disent enfin que Ouerancher est près de

là.

Nous y arrivons de bonne heure; la ville nous est cachée par un vol de

sauterelles, qui se déplace lentement comme un épais brouillard; une

éclaircie nous montre, en ordre dans la plaine, un groupe de tentes,

d'où parviennent jusqu'à nous les sons d'une diane allègre, criblée de

notes fausses. Il y a plusieurs bataillons et des troupes à cheval,

envoyées d'Alep; deux semaines auparavant, une lutte s'est engagée aux

portes de Ouerancher: Ibrahim a dû livrer combat; on lui a tué 70

hommes, d'après les uns, 150 ou 200, disent les autres; Faris-Pacha a

été vaincu, grâce à l'aide de Khalil, puis celui-ci s'est esquivé,

dérobant 400 chameaux. Il y a encore dans l'air un vent de bataille;

Ouerancher même se prête à l'illusion; du dehors, je ne vois que les

restes des portes massives, les pans de murs démantelés de la ville

byzantine; des fumées s'élèvent par derrière, et des cavaliers passent

à bride abattue. De ce côté nord, se développe en avenues régulières

la vaste nécropole de l'ancienne _Constantina_, où les Kurdes ont fait

des tombes leurs domiciles; les lits funéraires servent de tables, de

bancs ou de dressoirs, et les portes verrouillées sont encore celles

des anciens. Mais beaucoup de ces mausolées demeurent vides, faute de

gens. Et, voyant ce concours de troupes, cette étendue peu habitée, je

me plais à m'imaginer que la domination des «Romains» vient de finir,

et que Constantina a succombé aux attaques d'une horde brusquement

survenue, déployant la bannière verte du prophète.

Le Tour du Monde; d'Alexandrette au coude de l'Euphrate Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 3 / 8 段