indéfiniment (page 148)--D'après une photographie.]
Et nous poursuivons vers le sud: le pays est de plus en plus
abandonné, l'étendue sablonneuse, inculte; il faut, parfois,
s'éloigner de la rive qui ne livre aucun passage et marcher au hasard,
tantôt rebroussant chemin, tantôt sautant des fossés devant lesquels
les chevaux s'embourbent et hésitent. Les cartes ne font plus foi; les
villages n'ont plus de nom ou en portent plusieurs; ce sont des
campements provisoires de bergers: une douzaine de tentes, formées de
toiles infectes tendues sur des piquets et surmontées d'une lance.
L'indigène est en vain pressé des mêmes questions: «À quelle distance
le prochain village? Y trouve-t-on de l'eau?» Souvent, il ne comprend
pas, regarde d'un air hébété et déclare son ignorance, ou donne au
hasard quelques faux renseignements; la notion de l'heure n'a rien de
précis dans sa cervelle, et ce nomade ne semble connaître que son
séjour du moment.
Avant Rakka, je n'ai trouvé que deux établissements gouvernementaux: à
Meskéné, un bureau de poste et une minuscule caserne; à El-Hammam, un
petit poste de gendarmes. Ces braves gens me signalent, à quatre
heures de marche droit au sud, une ville antique, debout avec ses murs
intacts et ses églises: Rou R'sapha (_Resapha-Sergiopolis_). Le grand
épigraphiste Waddington avait négligé de s'y rendre; mais on m'en dit
tant de merveilles, et c'est si près! En un jour, je puis aller et
revenir; il le faut bien, du reste, car l'endroit est inhabité,
dépourvu d'eau. Je laisse tente et bagages au bord du fleuve, n'emmène
que trois de mes compagnons et pars de bonne heure, d'un pas allongé,
me guidant à la boussole. Je comptais sur la limpidité de l'air pour
me révéler de loin les ruines. Or la pluie se met à tomber et me
dérobe l'horizon. Que faire? Un découragement serait honteux, et quel
regret si le temps doit s'élever! Puisqu'on ne peut avancer, déjeunons
pour gagner une heure. J'aurais voulu sortir de moi-même à ce moment
et contempler notre groupe: n'aurais-je pas pris pour quatre fous ces
quatre hommes encapuchonnés, se courbant pour abriter leur pain, et,
entre leurs quatre chevaux qui baissaient tristement la tête, au
milieu de la campagne nue, mais ruisselante, mangeant avec entrain
sous l'averse? J'aurais mal jugé. Le temps s'éclaircit et nous permet
de repartir; bien tard, nous atteignons enfin la ville, en plein
saisissement. Il est exact que ses murailles ont subsisté, formant un
grand quadrilatère, et creusées sur tout leur pourtour d'un élégant
portique, impeccablement rectiligne, dont je contemple avec admiration
les perspectives lointaines. Sergiopolis ne fut qu'un enclos
artificiel autour d'un lieu de pèlerinage fréquenté, l'église de
Saint-Serge, un rempart destiné à le protéger contre les incursions
des Arabes. Justinien est l'auteur de cette grande oeuvre. Presque
aucun Européen n'en a parlé depuis que deux négociants anglais d'Alep,
il y a deux siècles, y firent une halte aussi brève que la mienne, et
pour le même motif. Ironique mésaventure que ce manque d'eau en
présence des gigantesques citernes que les Byzantins ont creusées là
et maçonnées. J'en sonde la profondeur, 15 mètres, mais non
l'incroyable étendue. Du moins, elles suffiraient à abreuver des
milliers d'hommes; et rien n'en est détruit que les pavements
supérieurs, formant jadis un entonnoir où s'engouffraient les pluies
d'hiver. À l'oeuvre utile, ces ouvriers du VIe siècle ont donné un
cachet artistique: les chapiteaux et les corniches des chapelles sont
ornés de moulures, comme dentelées. Contre la porte nord, à
l'extérieur, s'applique un ordre décoratif grandiose, dont les arceaux
sculptés offrent aux yeux des entrelacs, des fruits et des feuillages.
[Illustration: Sérésat: village mixte d'Yazides et de Bédouins (page
146).--D'après une photographie.]
Vers cinq heures, je me détache à regret de ces imposantes murailles,
d'une blancheur plus éclatante que le marbre, étant en pierres
micacées dont les paillettes scintillent au soleil. Nous avons même
trop tardé; la plaine continue à se déployer devant nous comme
derrière, toujours pareille, et rien ne dénonce l'approche du fleuve.
Nos ombres, de plus en plus longues, ont finalement disparu avec le
jour; impossible de se guider d'après le ciel, voilé, ni d'après la
boussole, où je ne distingue plus l'aiguille. Mieux vaut s'arrêter; il
ne reste qu'une croûte de pain à se partager, nos montures n'auront
pas de fourrage, et nous manquons de couvertures à étendre entre nos
corps et la terre fraîchement arrosée. Pour allumer du feu, nous
disposons des mauvaises herbes épineuses et humides dont l'étendue est
parsemée; on se déchire les mains à les arracher; Ali-Oum-Bachi, avec
une rare constance, souffle à pleins poumons sur les brindilles qui ne
produisent, durant deux heures, qu'une fumée blanche. Enfin la flamme
jaillit et éclaire le touchant tableau de deux de nos chevaux qui se
tiennent embrassés à leur manière, en se frottant le cou avec un
faible hennissement plaintif. Le reflet a réveillé des hôtes
insoupçonnés, car des cris indistincts d'animaux sauvages se laissent
percevoir à grande distance. Pourtant, et malgré la dureté du matelas,
j'arrive à sommeiller, quand une voix nasillarde et monotone me
réveille en sursaut: Abdallah s'est mis à chanter pour tuer les
heures.--_Tchok soïlima_, «tais-toi.» Il se résigne au silence avec un
gros rire bête, et la nuit s'achève paisiblement.
Sommes-nous loin du campement? Cette fois, le soleil nous guide; au
bout de dix minutes, un gros point blanc apparaît près de l'Euphrate.
Nous avons mis une heure et demie à le rejoindre, les jambes de nos
bêtes tremblant d'inanition. Une compassion éperdue se lisait sur les
visages des hommes du poste; la veille, ils nous avaient cherchés dans
toutes les directions, excepté la bonne. Il faudra se reposer tout le
jour. Arrive une caravane de Bagdad: on cause de l'état troublé du
pays; la rumeur s'est répandue que des tribus ont été aux prises et
des pertes subies de part et d'autre; mais on s'accorde à penser qu'un
étranger comme moi n'a rien à redouter de ces querelles.
[Illustration: Les Tcherkesses diffèrent des autres musulmans: sur
leur personne, pas de haillons (page 152).--D'après une photographie.]
Le lendemain, nous parvenons en face de Rakka, par où je compte
pénétrer en Mésopotamie; il faut s'empiler à nouveau dans une étrange
barque; l'après-midi presque entière est absorbée par cette pénible
opération; les animaux regimbent, n'entrent dans le bac qu'à force de
coups. Rakka est l'ancien _Nicephorium Callinicum_; près de là
débouche le Belich, qui vient du nord, fil conducteur dès l'antiquité,
dans le steppe uniforme; une route longeait donc son cours
intermittent. La cité a été bâtie à quelque distance du confluent et
de ses alluvions, foyers de paludisme; la forme en est encore très
nettement indiquée, en demi-cercle; mais rien ne semble subsister des
temps antiques. La grande porte orientale, en briques crues, ornée
avec les curieuses ressources de l'art arabe, donne leur date aux
débris de l'enceinte; celle-ci n'est plus représentée que par un fort
remblai de terre, bordé d'un fossé, et qui, par endroits, s'élargit,
marquant la place des tours rondes. Les décombres du rempart ont le
même ton gris jaune de ceux de l'intérieur, qui brûle les yeux tout en
absorbant la lumière et que ne peuvent traduire les plaques les plus
sensibles.
Dès le soir, le gouverneur délègue vers ma tente le _bim-bachi_ ou
commandant de la place, qui bientôt me quitte et va s'accroupir auprès
de mes deux cavaliers;--le sens de la hiérarchie s'oblitère dans les
contrées reculées de l'intérieur.--Une heure après, les trois hommes
causent toujours, rangés en cercle; l'officier cause avec animation,
très longuement, joignant les gestes aux regards sournois, il semble
exposer tout un plan de campagne. L'énigme m'est enfin expliquée: il
voudrait bien une boîte de sardines et a chargé le caporal
d'intercéder auprès du drogman pour qu'il obtienne de moi cette
largesse.
[Illustration: Ras-el-Aïn. deux jours se passent, mélancoliques, en
négociations (page 153).--D'après une photographie.]
Le kaïmakam est lui-même un personnage original: je remarque, dans une
espèce de chenil, un gros homme en redingote qui a aussi son idée
fixe: il désire sa photographie, et sur l'heure. (Entre temps, nouveau
café, tellement amer, qu'on le jurerait mêlé de quinine.) Ma présence,
l'énoncé de mes projets plus encore, le laissent rêveur: «Quel plaisir
trouve cet _effendi_ à faire tant de chemin sans y être obligé?» Je
m'informe sur les dangers d'une traversée de la Mésopotamie: il n'y en
a pas, mais il faudrait un guide. J'en trouverai sans peine parmi les
Tcherkesses qui peuplent Rakka en majorité. Tout le monde connaît de
réputation ces Circassiens, anciens habitants du Caucase, musulmans
que l'intolérance russe a fait émigrer en Turquie. Comme ils diffèrent
des autres habitants de l'empire! Ce n'est pas une race minée par la
saleté et la misère; leurs demeures ne rappellent en rien les tentes
des Bédouins, les huttes de boue des Kurdes ou des Turcs; dans
quelques villes, elles sont des plus avenantes; à distance, groupées
dans le feuillage, offrant à toutes les orientations leurs blanches
façades, elles ont l'air de ces maisons coloniales que les Européens
se construisent dans les pays tropicaux, comprises de manière à
ménager beaucoup d'ombrage et une facile ventilation. Et sur leur
personne, pas de haillons; ils ignorent les guenilles flottantes qui
s'effilochent; ils ont le goût de la propreté, l'instinct de la
parure; leur pantalon, bouffant dans le haut, se colle plus bas à la
jambe et est retenu par des sous-pieds; ils ont le buste drapé dans un
élégant justaucorps qui accuse leur vigueur svelte. Ils travaillent
habilement le cuir, comme on le voit à leurs bottes, à leurs selles et
aux fourreaux de leurs armes. Enfin bons cavaliers, très braves; et
par-dessus tout très fanatiques et très redoutés.
Je rentrai sous la tente pour discuter avec l'un d'eux. Mon intention
était de remonter le Belich jusqu'à Harran (l'ancienne _Carrhæ_), ayant
appris des auteurs anciens que ç'avait été une ligne stratégique
fortifiée par intervalles. Mais il fallut y renoncer: on savait à Rakka
que, tout le long de cette route, les rares citernes étaient bondées de
sauterelles crevées. Restait un autre programme: foncer sur Ras-el-Aïn,
où devait s'élever, il y a des siècles, _Resaina-Theodosiopolis_, dont
l'empereur Théodose avait renforcé les murs, et qu'ensuite Justinien
entoura de fortins avancés, comme un grand camp retranché. Il était bien
tentant de retrouver quelque chose de cet ensemble. Le plan agréa, et un
vieux Tcherkesse en fit son affaire; c'était un homme déjà mûr, avec
quelque chose d'un peu diabolique dans l'expression, et boîteux par
surcroît.
[Illustration: J'ai laissé ma tente hors les murs devant
Orfa.--D'après une photographie.]
Il arrive au matin, sur sa jument blanche, pauvre bête affaissée, qui
semblait devoir rester sur le chemin; lui, pimpant et magnifique,
faisant l'effet bien plus que moi d'être le chef de toute la bande.
Pendant deux jours, il me fait suivre, vers le sud-est, la rive gauche
de l'Euphrate, d'abord parmi les herbes grasses, sur un terrain
boueux, recouvert par les eaux quand elles débordent, puis, dès que la
rive se relève en une petite falaise, dans ces landes sableuses que je
commence à trop connaître. Brusquement, je vois mon guide élever son
fouet à manche court et à longue lanière, il trotte grand train
jusqu'à une troupe de cavaliers qui vient vers nous. Nous savons que
rien n'est à craindre; il a pris à charge notre sécurité, et jamais
les nomades ne s'attaquent aux Circassiens, dont les vendettas sont
trop inexorables. J'observe de loin qu'on échange un mot de passe; le
groupe approche, c'est une vingtaine de Bédouins armés de lances de
huit pieds; des regards noirs, charbonneux, se braquent sur nous sans
bienveillance; mais chaque main droite s'applique sur chaque poitrine
en un salut solennel, et nul ne se retourne que parmi nous.
Ces nouveau-venus annoncent le vrai désert arabique; voici, pour
compléter l'impression, le vent du continent, le khamsin, qui s'élève,
embrase et forme des tourbillons; tous les sons assourdis, hormis le
bruit de son haleine; toutes les couleurs éteintes, confondues dans ce
gris désespérant. Deux villages, en deux jours: Fatsa, puis Haonas. Ce
ne sont que des tentes, un instant délaissées et commises à la garde
des grands chiens jaunes, muets, mais en éveil. Toute la population
s'est éloignée vers le fleuve, et dans le courant s'ébattent chevaux
et hommes, côte à côte. Je vais les imiter au plus vite; je suis tout
blanc; il suffit de me secouer sur un tapis pour le saupoudrer, et
j'ai grand besoin de m'arroser la tête à flots....
Ce temps doit-il durer? Nous n'aurons plus même la ressource des eaux
troubles de l'Euphrate, car nous allons l'abandonner pour pousser vers
le nord. Mais le vent tombe et l'air fraîchit; Allah est propice aux
coureurs d'aventures. Il nous faut sa clémence pour les trois longues
étapes à fournir: 150 kilomètres environ, du fleuve à Ras-el-Aïn, et
notre guide a prévenu qu'il n'y aurait que deux points d'eau sur le
parcours. Qu'adviendra-t-il s'ils ont tari, ou si le vieux Tcherkesse
ne les retrouve pas? Un instinct spécial anime ces races d'hommes,
et, comme aux pigeons voyageurs, leur montre le chemin. Celui-ci va
tout droit, taciturne, sachant bien qu'au bout de douze heures il
tombera juste sur le premier lieu de repos. Nous ne faisons qu'une
courte halte de nuit pour diviser la longueur de la course; nous avons
traversé une plaine uniforme vaguement gazonnée et où pointent des
herbes sauvages, comme dans celle de Resapha. Le temps est si doux
qu'il fait oublier l'ennui de la distance. Bientôt, le jour se levant,
le guide demande ma lorgnette et interroge une masse noire qui émerge;
c'est là qu'est Aïn-el-Beida (Aïn désigne une source). Il retrouve
sans peine le maigre filet d'eau, qui s'étale dans de petits bassins;
une mousse verte en couvre la surface, des animalcules y frétillent
et, au premier essai de me débarbouiller, je constate avec stupeur que
l'eau est grasse et dissout fort mal le savon. Une sorte de cresson
sauvage y pousse cependant et une végétation rabougrie croît sur les
bords. Je cherche un peu d'ombre sous un branchage aux feuilles
jaunies, quand un aboiement sec me fait tressauter, parti d'une cavité
dans le rocher d'en face. Une pauvre chienne, qui accompagnait sans
doute une caravane, a dû s'arrêter là pour mettre bas; de quoi se
nourrit-elle? de quoi vivent, loin de tous débris apparents, les
mouches si actives contre le dormeur, insensibles au vent qui fouette
le toit de la tente?
La vie humaine fait entièrement défaut, mais non la vie animale. La
source est au pied d'un rendement du sol, suivi d'une autre plaine, et
encore d'un coteau allongé, coupé d'un défilé; de grottes naturelles,
au bord du sentier, prennent leur vol des nuées de pigeons sauvages.
Plus loin, une famille de sangliers s'enfuit en toute hâte, s'égare
dans une impasse, cherche une issue. «Tire donc, Khalil,
tire.»--Khalil a un sourire éteint; son fusil n'est pas chargé, et
pour sûr n'a jamais commis aucun méfait.--Mais, plus joli spectacle, à
un tournant, nous mettons en émoi un grand troupeau de gazelles. Il
n'est pas seul: le pelage de ces animaux s'harmonise si bien avec le
sol, leur pas est si léger que nous n'avons longtemps ni vu ni entendu
les nombreuses bandes qui gambadent de toutes parts dans la plaine.
Cette fois, Toselli a pu arracher à Khalil son arme et une cartouche;
le coup part, et la bourre va s'abattre dans le champ, à quatre cents
pas!...
Parvenus à la deuxième source, trop identique à la première, nous
vidons les sacs; plus de pain. D'habitude, on le faisait cuire dans
les villages; les Kurdes le réussissent à merveille: encore chaudes,
leurs galettes, minces comme du papier, sont fort appétissantes. Finis
également les biscuits de Meskéné, lentement amollis dans l'eau
bouillante; épuisé le sac de charbon.--Abdallah devra montrer ses
talents: les chameaux qui ont séjourné à Aïn-Abdul-Aziz y ont laissé
sur le sol des traces de leur passage; elles brûlent comme du bois
mort, et, prudemment, j'ai emporté de la farine. Le cuisinier en
répand au fond d'une poêle à frire, humectée d'eau; et quand la
galette s'est formée, il l'étend sur le combustible même pour hâter la
cuisson. Je suis désormais presque incapable de répugnances;
d'ailleurs le goût de fumée éclipse tous les autres.
[Illustration: Environs d'Orfa: les vignes, basses, courent sur le
sol.--D'après une photographie.]
Enfin le dur trajet est achevé; la ligne verte du Khabour, qui arrose
Ras-el-Aïn, se rapproche; sa rive nous invite au repos. Fatale idée;
un nuage de moucherons nous enveloppe, s'attache aux vivres, exaspère
les chevaux et nous oblige à repartir. D'ailleurs, notre but véritable
est encore éloigné, et on ne peut l'atteindre qu'en faisant un long
détour, pour trouver un passage à gué. Nous longeons d'abord des pans
de murs écroulés; des ruines? Oui bien, mais ruines toutes récentes,
les restes d'un village qu'a fauché une vengeance de tribus. Nous en
saurons bientôt plus long; c'est vers un champ de bataille que nous
marchons à notre insu.
À peine arrivés devant Ras-el-Aïn, dont nous sépare une grande pièce
d'eau, nous sommes environnés d'un bataillon de Circassiens, tous
armés comme mes esterlys de vieilles carabines Martini: «Êtes-vous
venus renverser notre ignoble gouvernement?» On m'a pris pour un
Anglais, et les Tcherkesses s'imaginent que l'Angleterre les
débarrassera du joug ottoman. Le kaïmakam, se sentant mal entouré, a
filé discrètement; il est on ne sait où; la poste, qui est volante,
l'a suivi. Toute la région est livrée à une colossale insurrection: ce
n'est pas une guerre de races, mais de partisans; chacun a dans sa
troupe des Turcs, des Kurdes, des Arabes, des Circassiens. Le sultan,
obligé de choisir, a donné son appui à l'aventurier le plus
redoutable, un certain Ibrahim, devenu par investiture officielle
Ibrahim-Pacha; ses adversaires, Khalil et Faris, se sont aussitôt
créés pachas eux-mêmes. Or il paraît que ces bandes errent tout autour
de Ras-el-Aïn. Comment vais-je m'en aller de cet horrible petit bourg,
où je n'ai rien à faire? car de l'ancienne Resaina, il ne reste pas
pierre sur pierre; les décombres gisent encore derrière le village,
mais n'ont plus forme ni figure. Et personne ne connaît de ruines aux
environs, sauf en un point vers l'ouest. J'y voudrais aller; mais
parmi les chefs de bandes, c'est Ibrahim qui est le plus proche; toute
la population lui est hostile et en a peur, et aucun Circassien ne
consent à risquer sa vie que pour une somme énorme, que je ne saurais
donner. Deux jours se passent mélancoliques, en négociations
ininterrompues; finalement, j'accepte d'aller dans n'importe quelle
direction, mais la difficulté n'en diminue guère. De temps à autre, on
vient me chercher au bord de l'étang, où je taquine de l'hameçon des
carpes avisées qui se moquent de moi comme les hommes; un nouveau
guide s'est présenté; quelques-uns me demandaient quinze ou vingt
livres, il se contentera de dix, de douze. Mais que croire pour la
distance? les indications varient de dix à trente heures. Il est
certain qu'on veut me berner, s'amuser de mon impatience. Les moukres
commencent à frémir, et moi-même à souhaiter que, pour tirer de là la
faible caravane, «_le bon ange du lieu se lève et l'accompagne_».
[Illustration: Vue générale d'Orfa.--D'après une photographie.]
Il apparaît enfin sous les traits d'un Bédouin qui, pour trois
medjidiés, me mènera au nord, à Ouerancher. Je n'avais pas porté cette
station sur mon itinéraire, n'importe, c'est une solution; et nous
partons vers deux heures, précédés de notre guide, qui a bien prévenu
qu'il décamperait à la première alerte. Je le regarde curieusement de
dos: il va pieds-nus; un manteau blanc l'enveloppe comme une cagoule;
il est ceint d'une corde de pénitent, qui supporte un long sabre,
courbe et rouillé. Sans cette arme extraordinaire, je le prendrais
presque pour un moine, mais un moine de carnaval; le reste de la
troupe est à l'avenant: les bagages, ficelés à la hâte,
s'entrechoquent; le second moukre, un grand maigre, fait l'effet sur
son âne, Rossinante rapetissée, d'un chevalier errant: «Eh bien!
Habib, brigands couper tête?» Et le geste l'aide à comprendre....
«Non, M'sieu.» Pourtant, il rit avec contrainte et se retourne par
intervalles pour voir si, du village, on ne nous poursuit pas.
D'habitude, en agitant le cou, nos bêtes faisaient entendre un son
argentin vif et gai; cette fois, c'est bien la cloche de bois, on a
supprimé tout signal dangereux de notre marche. Aussi, les animaux
eux-mêmes semblent soupçonner la situation, le besoin d'aller vite; et
les croupes trottinent avec un gauche dandinement. Le guide est devenu
presque aussitôt inutile; nos premiers pas auraient pu s'égarer, mais
au bout d'une heure, nous nous trouvons tout simplement sur une voie
romaine. Une double ligne de cailloux marque le rebord de la chaussée;
de loin en loin quelques citernes, naturellement comblées aujourd'hui.
À la nuit tombante, nous sommes croisés par cinq Tcherkesses, lancés
au grand trot, le fusil sous la cuisse. Stupéfaits de rencontrer un
étranger, qu'ils devinent Européen, ils ralentissent seulement
quelques secondes et disparaissent. On rit de cette fausse peur,
l'obscurité devient complète; plus loin, de vagues silhouettes se
dessinent devant nous, et nos oreilles sont frappées d'une rumeur
indistincte, mais qui paraît voisine. Bravement, les soldats se
précipitent en avant, et le Bédouin se met à courir derrière eux;
j'entrevois deux cavaliers qui causent, et je porte machinalement la
main à mon revolver. Mais les ombres s'accusent, plongent et se
relèvent d'un mouvement de vagues, j'aperçois de longs cous et, à
côté, des formes humaines. Ce sont de paisibles chameliers, eux-mêmes
à peine rassurés, et qui nous disent enfin que Ouerancher est près de
là.
Nous y arrivons de bonne heure; la ville nous est cachée par un vol de
sauterelles, qui se déplace lentement comme un épais brouillard; une
éclaircie nous montre, en ordre dans la plaine, un groupe de tentes,
d'où parviennent jusqu'à nous les sons d'une diane allègre, criblée de
notes fausses. Il y a plusieurs bataillons et des troupes à cheval,
envoyées d'Alep; deux semaines auparavant, une lutte s'est engagée aux
portes de Ouerancher: Ibrahim a dû livrer combat; on lui a tué 70
hommes, d'après les uns, 150 ou 200, disent les autres; Faris-Pacha a
été vaincu, grâce à l'aide de Khalil, puis celui-ci s'est esquivé,
dérobant 400 chameaux. Il y a encore dans l'air un vent de bataille;
Ouerancher même se prête à l'illusion; du dehors, je ne vois que les
restes des portes massives, les pans de murs démantelés de la ville
byzantine; des fumées s'élèvent par derrière, et des cavaliers passent
à bride abattue. De ce côté nord, se développe en avenues régulières
la vaste nécropole de l'ancienne _Constantina_, où les Kurdes ont fait
des tombes leurs domiciles; les lits funéraires servent de tables, de
bancs ou de dressoirs, et les portes verrouillées sont encore celles
des anciens. Mais beaucoup de ces mausolées demeurent vides, faute de
gens. Et, voyant ce concours de troupes, cette étendue peu habitée, je
me plais à m'imaginer que la domination des «Romains» vient de finir,
et que Constantina a succombé aux attaques d'une horde brusquement
survenue, déployant la bannière verte du prophète.