Yéni Cheir veut dire «nouvelle plaine»; ce nom a été donné par les

gens venus de l'est, surpris de voir soudain ce grand espace

découvert, en quittant l'étroit défilé où nous pénétrons nous-mêmes le

lendemain: le chemin devient affreux, par moments à peine tracé dans

une mer de rochers grisâtres. En un point, il a été taillé dans le roc

pour les besoins militaires des Byzantins. Partout la solitude; il

n'en était pas ainsi, il y a quinze siècles; les crêtes sont

couronnées de ruines qui se signalent de très loin à la vue; elles

sont toutes de même style, et le marquis de Vogüé les a depuis

longtemps étudiées. Ces collines déshéritées ont été choisies à

dessein par de grandes communautés, et aussi par des solitaires, les

Stylites. Mais de quoi y vivaient-ils? Il n'y a plus trace que de leur

existence contemplative, dans d'élégantes petites chapelles aux fines

moulures, entourées de portiques branlants qui marquent la place des

monastères. Le plus souvent, ces constructions se profilent sur les

crêtes, et cela seul les fait apercevoir, car leur ton s'harmonise

avec celui des rochers qui ont fourni les matériaux. Néanmoins, au

point le plus étranglé du passage, les ruines s'accumulent; puis,

brusquement, se produit une large ouverture, et dans une sorte de

cirque se dressent les pans de muraille du _Deir_ ou _Kasr-el-Benat_,

le _couvent_ ou le _camp des filles_. Ce double nom se justifie: le

couvent est attesté par la chapelle, dont l'abside s'orne de délicates

palmettes et de rinceaux, tout le long de sa corniche; mais c'est

aussi un château fort, car une grande tour rectangulaire domine tout

le reste des bâtiments. Il a fallu un oeil toujours ouvert sur cette

ligne stratégique; les habitants ont dû penser qu'ils ne devaient

compter sur le secours de Dieu qu'à condition de se garder eux-mêmes.

Tenterai-je de rendre ici l'impression ressentie? Je suis averti par

ma propre expérience: devant le tableau lui-même, le souvenir des

descriptions les plus célèbres m'a causé invariablement une déception.

La photographie aussi est impuissante: elle traduit bien l'opposition

entre l'architecture laborieuse et l'entourage nu, l'isolement qui

grandit l'oeuvre humaine; mais elle ne donne pas toute sa couleur à ce

décor magnifique de majestueuse solitude, à ce curieux bassin où

l'accumulation plus facile des eaux de pluie permet à un léger gazon

de subsister encore en fin d'avril, contrastant avec la teinte du

rocher, terne à l'ombre, mais qu'illumine par endroits une lueur

fauve....

[Illustration: Tout alentour d'Alep la campagne est déserte.--D'après

une photographie.]

Éblouissement d'un instant. Le temps s'est plus d'une fois chargé de

nuages depuis Antioche; il achève de se couvrir, et c'est la pluie qui

m'accueille au terme de l'étape, à Dana. Que dire d'une journée passée

sous la tente et le crépitement de l'averse? Un morceau de mouton

grille devant la porte et m'enfume à demi; je suis étendu sur mon lit

de camp, regardant tomber goutte à goutte, dans une bouteille, l'eau

du réservoir d'à côté que mon filtre transforme en eau pure. Encore un

faux besoin dont mes gens se divertissent! Pour eux, la mare

rencontrée est suffisante, pourvu qu'on puisse s'étendre à plat ventre

sur le bord et approcher les lèvres de la surface. Ils rient d'un

autre genre d'inquiétudes que j'ai peine à cacher: la pluie a chassé

dans ma demeure, au sec, des parasites, dont leur sommeil s'accommode

bien mieux que le mien.... Soudain, auprès de moi, le bruit d'une eau

qui s'écoule: un chat vient de renverser la fiole enfin pleine; il

faut préparer à nouveau le breuvage du lendemain.

De Dana à Alep, deux journées monotones: toujours cette alternance des

champs de terre parfois verdis, livrés autour des villages à de

grossières charrues de bois, et des espaces désolés où le roc affleure

et fait glisser le sabot des chevaux; à peine trouve-t-on, tous les

trois mille pas, quelque figuier sauvage, misérable et comme honteux

d'être seul à émerger. Enfin, au sommet d'une colline, nouveau point

de vue: Alep apparaît, fouillis grisâtre qui va se précisant; mes

hommes signalent d'abord une large tour; puis les minarets deviennent

plus distincts; la citadelle centrale se détache des quartiers qui

l'avoisinent; le détail des constructions s'accentue; au midi

seulement, j'aperçois un peu de verdure; les chemins, aux multiples

ramifications, qui convergent vers le chef-lieu de la grande province

de Syrie, dessinent plus nettement leurs détours capricieux. Voyant

tout alentour la campagne aride et déserte, je me forge l'illusion

d'arriver à La Mecque, en pèlerin, après un long itinéraire.

J'entre dans la ville par le quartier neuf, résidence des étrangers et

des Levantins aisés; il est élégant, bien bâti; les maisons ne sont

point entassées et l'air circule. Là sont réunis les grands édifices

publics: résidence du vali, lycée impérial, casernes; là se trouve

l'hôtel; il marque à peu près la limite extrême du nouveau faubourg;

l'ancienne ville commence à quelques pas. Une vieille porte y donne

entrée et souligne le défaut de transition: le large boulevard

extérieur se continue par une rue étroite, qui est pourtant la voie

principale, où prennent façade les administrations, la régie des

tabacs, la banque ottomane, les grands comptoirs, et qui traverse le

bazar fumeux, empuanti, le marché de la boucherie, où les mouches se

collent à la marchandise et au passant. Elle pousse ses zigzags en

divers sens, se courbe, se rétrécit, bifurque d'une manière déroutante

et finit en cul-de-sac. Toute la ville, d'ailleurs, est un dédale;

seuls, les vieux habitants d'Alep sont sûrs de se reconnaître en tout

endroit.

Le Caire impose par ses contrastes heurtés: luxe éblouissant et misère

extrême, mosquées élancées et sombres taudis. Damas, plus monotone, a

de la masse par l'étendue, mais les habitations sont surbaissées et

exiguës; leur faible hauteur laisse la vive lumière pénétrer un peu

partout dans les ruelles. La ville d'Alep est plus froide, plus grise,

plus sévère; dans le quartier animé des affaires, on ne le remarque

pas instantanément; mais si l'on se glisse dans les voies parallèles,

on est frappé de l'élévation des murailles, rarement percées

d'étroites fenêtres grillées; le jour et l'air arrivent aux habitants

par des cours intérieures. Au dehors, entre ces grands murs nus, on

croit longer des prisons ou suivre le chemin de ronde d'une citadelle.

Il n'y a pas de gaieté dans la ville proprement dite.

J'en apprécie davantage la chambre où je dois passer quelques jours;

ses fenêtres s'ouvrent bien sur un petit marais, mais il n'est pas

nécessaire de les ouvrir; j'ai de l'espace et un bon lit de repos pour

les heures, forcément longues, de la sieste. La vie de l'hôtel se

concentre sous la vérandah, où la table est dressée; j'y retrouve, aux

repas, toute une petite colonie européenne, vrai cercle de famille où

je suis vite admis cordialement. La torpeur orientale n'a pas eu prise

sur lui; on y plaisante, on taquine le propriétaire, le _Baron_

(«Monsieur» en arménien); on se plaint de sa lenteur à exécuter les

ordres, et on s'égaie de la réponse: «_Oui, m'chieu, ça va viendre._»

Avant le dîner du soir et aussitôt après, les groupes de quatre se

forment et on entame le _poker_. Utile passe-temps; ce n'est pas un

jeu silencieux; il faut longtemps le prolonger pour gagner ou perdre

un quart de medjidié; enfin, il est tellement indiqué en terre

ottomane! car tout le monde _bluffe_ plus ou moins en Turquie.

Au dehors, la vie cesse dès dix heures du matin pour ne reprendre qu'à

cinq heures du soir; alors, sur la terrasse qui borde le boulevard,

sous les toits de paille des cafedjis, hommes et femmes allument les

narghilés; les voitures parcourent en nombre la chaussée, et les

officiers arrogants caracolent devant les promeneurs. C'est une ville

militaire qu'Alep; le vilayet qu'elle commande est de grande étendue,

et une partie de la garnison du chef-lieu est souvent appelée au

dehors, car le sultan ne jouit pas dans toute la province d'une

autorité incontestée. Il y place généralement comme gouverneur un

homme énergique; le vali de 1901 n'avait pas son pareil pour la

«poigne», comme on le vit à Trébizonde lors du massacre des Arméniens.

Il arrivait à Alep précédé d'une telle réputation que le corps

consulaire tout entier reçut des ambassades de Constantinople l'ordre

formel de ne point entrer en relations officielles avec lui. Cette

situation bizarre dure peut-être aujourd'hui encore; en tout cas, il

en fut ainsi durant quatre ans au moins, et un consul, publiquement,

déclara ce fonctionnaire escroc et assassin, sans que l'affaire eût

plus de retentissement et de suites.

Il y a encore de beaux jours pour l'_Homme malade_....

(_À suivre._) VICTOR CHAPOT.

[Illustration: Le Kasr-el-Benat, ancien couvent fortifié.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--13e LIV. Nº 13.--1er Avril 1905.

[Illustration: Balkis éveille, de loin et de haut, l'idée d'une

taupinière (page 147).--D'après une photographie.]

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE[1]

(SYRIE DU NORD ET MÉSOPOTAMIE OCCIDENTALE)

[Note 1: _Suite. Voyez page 133._]

Par M. VICTOR CHAPOT _membre de l'École française d'Athènes._

II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. -- Première

rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. -- Souvenirs des Hétéens.

-- Excursion à Resapha. -- Comment atteindre Ras-el-Aïn? Comment

le quitter? -- Enfin à Orfa!

[Illustration: Stèle hittite. L'artiste n'a exécuté qu'un premier

ravalement (page 148).]

À mon premier passage à Alep, je n'ai pas eu la fortune de rencontrer

notre consul, M. Pognon, l'éminent orientaliste, si au courant du

monde musulman. Il venait de s'absenter; son chancelier, M. Guys, n'a

pas ménagé ses peines pour m'être utile. Une seule visite officielle,

chez le pacha militaire: un petit homme gros et court, sanguin, au

profil aquilin, vif de gestes et d'allure, célèbre, lui aussi, dans

les affaires arméniennes, malgré une certaine retenue; c'est l'homme,

non du massacre en grand, mais des exécutions particulières,

compliquées d'intrigues. Disposant de la force armée, il met à mon

service deux soldats, car la route de Mardin n'est pas sûre, et c'est

de ce côté que je me dirige par un détour.

La région de l'Euphrate est largement pourvue de brigands, qui

guettent les petites caravanes et les détroussent. À l'inverse de

l'administration, ils ne tuent pas pour tuer, mais chevaux, armes et

bagages les tentent, s'ils sont en force. Deux soldats, aussi mal

armés que leurs nombreux adversaires, pourraient-ils résister? Le

mieux est de se laisser dépouiller, d'autant que les voyageurs n'en

sortent pas nus comme vers; on leur passe le nécessaire en vivres et

vêtements pour gagner la ville voisine. Là, ils déposent leur plainte,

dont les voleurs n'ont cure; mais, ou égard aux précautions prises,

quoique en vain, le Gouvernement turc est responsable et accepte le

principe de l'indemnité. Les frais élevés d'une escorte équivalent

donc à une prime d'assurance. Mes deux gardiens se nomment des

_esterlys_ (muletiers); ils sont, en effet, montés sur des mulets,

comme toute la cavalerie légère. Plus d'uniforme d'apparat: un

mouchoir sur la tête, un modeste vêtement bleu clair et des

pantoufles! La selle supporte tout un fourniment, sur lequel le

cavalier est proprement assis, les jambes portées très en avant, vers

l'étrier qui est fixé presqu'au bas du cou de la monture; au lieu de

bride, une grosse chaîne, terminée par un long clou. N'importe où il

veut s'arrêter, le soldat plante le clou en terre; la bête est

captive, sans le secours d'un arbre ou d'un poteau.

Mes deux hommes ne se ressemblaient guère: l'un, simple soldat,

silencieux, sans ombre d'intelligence, apte aux locomotions indéfinies

et dévot de stricte observance. Toutes les heures, il piquait un galop,

puis descendait soudain, allongeait à terre son manteau et son fusil, et

s'inclinait profondément vers le midi, où est la ville du prophète.

Khalil aura une belle place au paradis. Au contraire, je n'ai jamais vu

prier Ali-Oum-Bachi (le caporal Ali). Malgré tout, je ne suis pas

inquiet de sa vie future: il n'avait que de jolis défauts. Il parlait

trop, mais c'était une distraction pour les autres; gourmand, friand de

beurre et de sucre, il fallait le voir devant la grande marmite où mes

gens puisaient à la ronde, et qui plus d'une fois tint lieu aux chevaux

d'abreuvoir. Combien serviable, en revanche! Bon garçon, dans toute la

force du terme, et semblant--comment le croire!--prendre à tâche de

limiter mes dépenses de _bakchiches_.

Ma caravane,--sept hommes, huit animaux,--quitte Alep le 2 mai, et

suit, dans la direction du nord-est, une longue route poudreuse.

Premier arrêt à Tell-Erfat: pas d'antiquités; mais le présent me

dédommage. La localité est peuplée d'Yazides; ils passent pour

adorateurs du diable; du moins, toute exclamation contre ce dernier

les indispose. On reconnaît cette secte à la forme de ses habitations;

elles ressemblent à des pains de sucre, ou mieux, à des obus: toutes

minuscules, faites de boue, elles ne sont percées que d'une entrée

basse et, dans le haut, de deux ou trois trous qui laissent passer,

soit la fumée, soit l'air nécessaire aux hommes, chiens, ânes et

moutons qui s'entassent là pêle-mêle; des os plats de chameaux,

plantés au sommet dans la terre crue des briques, rejettent au dehors

les eaux de pluie.

Durant plusieurs jours, la plaine que je traverse conserve le même

caractère, celui de la dévastation; la colère me gagne à voir d'heure

en heure s'accumuler les marques de l'esprit destructeur; les petits

centres d'habitation s'espacent de plus en plus et s'amoindrissent, se

réduisent parfois à cinq ou six maisons; une vingtaine de sauvages

déguenillés y vivent avec quelques ânes, quelques poules. Leur paresse

invétérée trouve peut-être en ce moment une excuse qui suffit à leur

fatalisme: Allah n'a que rigueurs pour qui travaille; l'année est

terrible pour les récoltes de blé et d'orge, qu'un fléau vient

d'anéantir. À plusieurs reprises, nous sommes enveloppés dans un nuage

épais d'énormes sauterelles; ailleurs, la bande nous a précédés, les

criquets ont tout ravagé et, une fois repus, sont morts sur place;

leurs cadavres, littéralement, tapissent le chemin.

[Illustration: Église arménienne de Nisib; le plan en est masqué au

dehors.--D'après une photographie.]

Brusquement, au sentier incertain succède une voie romaine,

accumulation de gros cailloux qui pointent dans tous les sens; une

rangée de pierres plus volumineuses forme rebord de chaque côté. Mes

moukres ne l'apprécient guère, ils préfèrent la lande poudreuse, moins

dure sous les pas. Mais voici, après coup, de quoi donner raison aux

grands routiers du monde antique: le ciel s'est encore chargé de

nuages, et la pluie commence à tomber avec furie; la poussière se

transforme en boue gluante; les chevaux, harassés, fouettés par le

vent, reculent d'un pas sur deux qu'ils font. On regrette déjà la

chaussée, ses pierres disjointes. Nous sommes pourtant sur un grand

chemin de la Syrie; la ligne du télégraphe, qui vient directement

d'Alep, sans faire tous nos zigzags, nous rejoint à l'instant. Elle

aussi semble attester qu'une force ennemie a passé par là: les poteaux

penchent dans tous les sens, quelques-uns sont arrachés, et le fil est

bien près de toucher terre; ailleurs, il repose simplement sur la tige

de l'isolateur dont la faïence a été enlevée ou s'est brisée. Pourtant

cette ruine remplit encore son office; c'est toujours un rappel de

civilisation, un indice de vie humaine. Encouragement bien

nécessaire: mes cartes me trompent sur les distances ou marquent un

village disparu. L'étape s'allonge, et rien devant nous que le vide;

le moukre Sélim commence à protester avec énergie, puis se tait,

voyant qu'il réussit tout juste à me faire rire. Je les connais,

maintenant, les charmes du voyage qu'a chantés le poète hostile aux

voies ferrées: «_Les détours imprévus des pentes variées_» se

multiplient sans nous conduire au gîte nocturne. «_L'espoir d'arriver

tard dans un sauvage lieu_» semble déjà presque insensé, quand enfin,

dans le déclin du jour, apparaissent les quelques masures du village

désiré, au bord d'un affluent de l'Euphrate, où les grenouilles

coassent dans les joncs. Kersin! je n'oublierai pas son nom.... Je

gage qu'Alfred de Vigny, regrettant l'imprévu, ne songeait qu'aux

routes de France.

[Illustration: Tell-Erfat est peuplé d'Yazides; on le reconnaît à la

forme des habitations.--D'après une photographie.]

Le lendemain, nous sommes à Nisib, le seul gros bourg après Killis, et

plus riant que lui. L'abondance des eaux courantes en fait un grand

parc où prospèrent le figuier, la vigne et l'olivier; peut-être aussi

la population plus industrieuse qui y prédomine a-t-elle réalisé ce

dont l'élément turc eût été incapable. Étrange race que ces Arméniens:

en servitude depuis de longs siècles, nulle part chez eux et partout

espionnés, ils en ont gardé quelque chose de timide dans le regard,

d'oblique dans l'attitude. On a signalé ce caractère exceptionnel de

leur architecture: le plan intérieur de leurs églises est entièrement

masqué au dehors; il s'enveloppe de constructions massives et carrées,

qui dissimulent l'ordonnance des nefs et des absides. Un spécimen de

leurs chapelles, orné de fresques, me permet de contrôler ce besoin,

si curieusement manifesté, de voiler ce qu'ils font et ce qu'ils

cherchent.

L'Euphrate est désormais tout proche; sous ses infiltrations, le pays

reverdit et les arbres se font moins rares. Soudain, une trouée se

produit, par où j'aperçois un lambeau de son ruban qui miroite; reste

à descendre jusqu'à lui; il coule en contre-bas d'une haute falaise,

dont la blancheur éblouit, et que le ravinement des pluies a découpée

en petites collines. Sans la majesté plus grande du cours d'eau, je me

croirais revenu en face du Jourdain, parmi les dunes de Jéricho.

Émotion réelle devant ses bords: la vue d'un grand fleuve, dans un

pays perdu, est rassurante; les sentiers du plateau rattachent

d'infimes villages, qui parfois se déplacent; ce sont des voies

artificielles et inconnues; l'Euphrate a son parcours tracé sur toutes

les cartes, on sait d'où il vient et où il va; je crois retrouver une

des grandes routes du globe. J'ai même vu depuis que bien souvent le

même état du ciel s'offre tout le long de sa vallée; chose étrange,

c'est la terre qui resplendit et éclaire le paysage; en l'air

s'étalent d'énormes nuages d'un noir d'encre; trois ou quatre rayons

de soleil à peine s'échappent au travers et font un contraste lugubre.

L'impression s'accentue plus près des rives: cette grande artère a de

pauvres voisins. Le village de Balkis éveille, de loin et de haut,

l'idée d'une taupinière: les gîtes des habitants ont une toiture plate

du même ton gris que le sol, sur lequel leur faible saillie ménage de

rares jeux d'ombre; on croirait voir les orifices de tanières

souterraines où se blottissent des animaux rongeurs. L'humanité a

reculé: les sauvages en haillons, qui approchent de ma tente en foule,

épient anxieusement le dernier tour de clef donné à une boîte de

conserves pour se précipiter sur elle, une fois vide; précieux

ustensile! Deux gamins se disputent un bout de papier de trois

centimètres que j'ai rejeté de ma boîte de cigarettes. Là-haut, sur le

coteau voisin, les hommes d'autrefois ont laissé des témoignages, des

points de comparaison. Une ville importante s'élevait à cette place:

le lent travail des siècles n'a pas encore détruit tous les pavements

de mosaïque; j'ai pu m'engager dans un long couloir, reconnaître une

vaste citerne creusée dans la colline avec une rare habileté. Dans le

cimetière kurde, de petites pierres informes, mal dressées, marquent

seules les tombes; ici, je vois des sarcophages, des grottes taillées,

où sont gravés les noms des morts, à côté de leurs portraits et

d'ornements symboliques, et le temps a respecté ce pieux hommage; les

noms se lisent encore et les silhouettes ont subsisté, bien que la

matière soit friable au doigt comme du plâtre. J'ai retrouvé à terre

deux statues; ce ne sont pas des oeuvres d'art; mais elles témoignent

d'une civilisation où avaient leurs rôles des hommes de pensée et

d'experts ouvriers. Ce peuple ne laissait rien au hasard: une longue

entaille dans le rocher m'a indiqué le niveau où passait la route

riveraine, à l'abri d'une submersion par le fleuve qui, lors des

crues, sort parfois de son lit.

Depuis lors, la métropole du lieu s'est déplacée; je l'aperçois, plus

en aval, à Biredjik. Même phénomène que la veille: le ciel est orageux

et noir, la ville toute blanche, éblouissante, presque coquette, avec

sa façade de premier plan, à petits croisillons; par derrière,

d'autres plans s'enchevêtrent, s'opposent et se répondent; entre eux,

les chemins serpentent avec de brusques dénivellations, des coudes

capricieux. Je camperai en face de la ville, un peu loin de la vaste

berge de sable, où une chaleur accablante s'est emmagasinée, suspend

l'haleine du passant, éblouit ses yeux, lui brûle les semelles. En se

courbant, l'Euphrate s'est rétréci; on le traverse en quelques minutes

dans un bac, large boîte carrée et profonde; les animaux sont réunis

au fond; les hommes, assis tout autour du rebord supérieur de la

coque. La caisse s'abandonne obliquement au courant; l'idée n'est pas

venue de la retenir par un câble; sur la rive droite, à chaque fois,

des corps humains, aux trois quarts nus, la ramènent péniblement en

amont par le halage.

Le télégraphe m'avait déjà signalé, on m'attendait. Le commissaire de

police s'approche en toute déférence et, dans le café du débarcadère,

s'échangent les politesses. Arrivent les «noirs», peu engageants; je

m'habitue à boire la lèvre en retrait, pour lui éviter le contact

dangereux de la tasse. Le commissaire ne veut que de l'eau, mais non

le liquide, à peu près clair, qu'on lui présente; il renverse son

verre avec dédain et l'envoie remplir dans le fleuve, là où débouche

l'égout, donnant une eau plus colorée, plus nourrissante.... Je

pénètre dans la vieille forteresse franco-arabe, qui domine la ville

et la rivière. D'un côté, Biredjik même forme tout le tableau; de

l'autre, vers l'ouest, la plaine s'allonge indéfiniment, unie comme un

grand lac, et le regard va si loin que l'horizon reste trouble et

imprécis, tremblote dans la buée chaude qui monte de terre.

[Illustration: La rive droite de l'Euphrate était couverte de stations

romaines et byzantines. D'après une photographie.]

J'ai repassé l'Euphrate, pour suivre sa rive droite qu'ont couverte

les stations romaines et byzantines; mais c'est d'une autre époque,

bien plus reculée, que datent les premiers vestiges qui s'offrirent à

ma vue. Les plus précieuses parmi les sculptures exhumées à Djerabous

ornent aujourd'hui le Musée britannique; je n'ai retrouvé en place que

les morceaux méprisés. D'autres fouilles, pratiquées ailleurs, ont

encore contribué à faire sortir de l'ombre le peuple énigmatique,

auteur de ces monuments, dont l'écriture nous est connue, mais le

langage mystérieux. Ce sont les Hittites ou Hétéens; ils semblent

avoir couvert une grande partie de l'Asie antérieure, entre le XVe et

le VIe siècle environ avant notre ère. Ils fixaient sur les hauteurs

leurs nécropoles et sculptaient dans le basalte des bas-reliefs qui

rappellent l'art assyrien, avec quelques détails caractéristiques: de

lourdes coiffures, des vêtements brodés, traînants et garnis de

franges, des chaussures au bout pointu et relevé à la poulaine.

On m'a fait voir une stèle de même nature dans un village voisin, à

Kelleklu: une simple ébauche; l'artiste n'a exécuté qu'un premier

ravalement donnant la silhouette et l'attitude du personnage. La

pierre était renversée dans une étable, au-dessous d'un petit mur

maçonné; je désespérais de l'en faire enlever, quand le caporal vient

à mon aide; il persuade le propriétaire, longtemps incertain, et

bientôt l'Hétéen se dresse devant mon objectif. Comme je terminais,

une voix furieuse s'élève derrière moi; la maîtresse du logis, absente

un moment, est revenue, et invective son mari trop complaisant. Les

femmes, dans ces pays sauvages, ont, à l'égard de l'étranger,

infiniment plus de défiance que les hommes; celle-ci s'exaspère dans

sa rage et fait la joie de tous les spectateurs; mais ses cris ont

ameuté les chiens, qui commencent un concert étourdissant, et nous

n'évitons leurs crocs qu'en partant au plus tôt, à reculons, avec

menace de leur jeter des pierres. Ces terribles animaux sont,

d'ordinaire, plus silencieux; on dit qu'ils laissent approcher

l'étranger et se jettent alors sur lui sans aboyer; à cheval,

seulement, on se sent rassuré.

Le Tour du Monde; d'Alexandrette au coude de l'Euphrate Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 2 / 8 段