La première, le dimanche, celle des Latins; jusqu'à l'achève

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LE TOUR DU MONDE

PARIS

IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT

20, rue du Dragon, 20

NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE

LE TOUR DU MONDE

JOURNAL

DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS

Le Tour du Monde

a été fondé par Édouard Charton

en 1860

PARIS

LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND

1905

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TABLE DES MATIÈRES

L'ÉTÉ AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_

I. De Paris à Srinagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à

Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de

Rawal-Pindi à Srinagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du

Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1

II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et

batelières. -- De Baramoula à Srinagar. -- La capitale du

Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de

Srinagar. 13

III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --

Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de

Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25

IV. Le pèlerinage d'Amarnath. -- La vallée du Lidar. -- Les

pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.

-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37

V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et

hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --

Frissons d'automne. -- Les adieux à Srinagar. 49

SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE

Par _le docteur LAMY_

_Médecin-major des troupes coloniales_.

I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.

-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --

Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --

Arrivée à Dioubasso. 61

II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La

mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De

Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --

Retour à Petit-Alépé. 73

III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur

économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --

Supériorité de la faune. 85

IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --

Retour en France. 90

L'ÎLE D'ELBE

Par _M. PAUL GRUYER_

I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots

d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville

d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.

-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à

Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.

-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un

enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules

blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes

de l'île. 97

II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir

tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte

Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la

Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de

l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte

orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge

de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109

III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux

Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San

Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond

aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et

le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates

sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --

L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par

le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut

chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon

gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse

Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de

la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du

Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les

broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de

Porto-Ferraio. 121

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

Par _M. VICTOR CHAPOT_

_membre de l'École française d'Athènes._

I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et

l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route

d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu

d'Alep. 133

II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --

Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --

Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment

atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145

III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de

l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.

-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --

Conclusion pessimiste. 157

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES

Par _M. RAYMOND BEL_

À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou

Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --

L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --

L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des

Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

Par _M. ALBERT THOMAS_

I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole

sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182

II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie

moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le

Kreml et la ville. 193

III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --

L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du

_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère

Volga». 205

IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les

passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:

l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217

V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux

fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de

l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229

VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La

Grande-Russie. -- Conclusion. 241

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par _M. GERSPACH_

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu

d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de

Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --

Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --

Procédés employés pour le transfert des fresques. 253

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE

Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_

I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession

française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre

concession. -- La police municipale et la prison. -- La

cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de

volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265

II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --

Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie

d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le

fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --

Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --

Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS

Par _M. BARGY_

Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut

Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --

L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --

Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la

casuistique de la Constitution. 289

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE

Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_

_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.

I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la

ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les

Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;

son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de

Kirman. 301

II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la

faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et

dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la

province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313

III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe

Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325

IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De

Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de

délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la

Commission. -- De Kouak à Kélat. 337

V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --

Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le

Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349

AUX RUINES D'ANGKOR

Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_

De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur

le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.

-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la

civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.

-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le

palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne

devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361

EN ROUMANIE

Par _M. Th. HEBBELYNCK_

I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La

vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché

de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373

II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --

Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges

à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385

III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de

Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,

promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la

Couronne. 397

CROQUIS HOLLANDAIS

Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_

_Photographies de l'auteur._

I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.

-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.

-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons

aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits

enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410

II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un

déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421

III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --

La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la

Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq

jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur

l'eau. 423

IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --

Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le

fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu

des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes

filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --

Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --

Houille locale. 433

ABYDOS

dans les temps anciens et dans les temps modernes

Par _M. E. AMELINEAU_

Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les

dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur

spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES

Par _M. JULES BROCHEREL_

I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --

En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les

gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un

chef kirghize. 457

II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La

traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une

vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --

Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue

du Khan-Tengri. 469

III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La

vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef

kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.

-- Arrêtés par les rochers. 481

IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaënde. --

En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaënde. -- Bloqués

par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée

de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --

Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493

V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous

retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La

dispersion. 505

VI. -- Les Khirghizes -- L'origine de la race. -- Kazaks et

Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume

khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.

-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507

L'ARCHIPEL DES FEROÉ

Par _Mlle ANNA SEE_

Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de

l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La

vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La

pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers

l'Archipel. 517

PONDICHÉRY

chef-lieu de l'Inde française

Par _M. G. VERSCHUUR_

Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et

ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels

de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;

les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --

L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La

fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_

I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --

Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541

II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --

Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --

Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la

parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La

poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMENÉ_

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.

-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --

Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements

indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La

plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir

Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.

-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --

Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_

I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en

_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La

Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine

hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux

palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --

Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --

Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre

du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --

Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses

transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.

-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique

est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite

mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle

à la bataille de Toro. 589

III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les

chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa

Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les

portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --

Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil

couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son

architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de

l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa

mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de

Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.

-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés

et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--12e LIV. Nº 12.--25 Mars 1905.

[Illustration: Dans une sorte de cirque se dressent les pans de

muraille du Kasr-el-Benat (page 142).--D'après une photographie.]

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

(SYRIE DU NORD ET MÉSOPOTAMIE OCCIDENTALE)

Par M. VICTOR CHAPOT

_membre de l'École française d'Athènes._

I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et

l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route d'Alep

par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu d'Alep.

[Illustration: Le canal de Séleucie est, par endroits, un tunnel (page

140).]

Les souvenirs que je recueille ici sont le menu profit d'un voyage qui

n'avait pour but ni le plaisir, ni la connaissance d'une région

réservée aux touristes audacieux. J'avais en vue de relever les traces

de vie grecque, romaine ou byzantine, qu'il était possible de

rencontrer dans ce pays où le passé inspire la honte du présent. Cette

pensée m'a dicté le choix de la saison, et en même temps l'itinéraire:

il me fallait les longues journées d'un printemps déjà avancé; je

devais laisser les routes des caravanes, quand elles s'écartent des

points jadis occupés. Ce plan m'a bien servi, éloigné souvent des

sentiers battus; j'ai pu voir des localités dont les noms sont moins

familiers, les habitants encore plus près de la nature, et cela à un

moment de l'année où se révèle pleinement leur caractère. Le goût de

l'actualité sera lui-même servi par ces notes rapides: là où j'ai

passé, s'allongera bientôt le chemin de fer de Bagdad. Je voudrais

donner un aperçu de l'état de cette contrée avant le grand effort de

la poussée européenne.

Le service d'Europe le plus rapide à destination d'Alexandrette est

celui du Lloyd autrichien. Depuis Smyrne, une brève escale à Rhodes; à

Mersina, arrêt plus long, sans grand attrait, et, après une courte

navigation nocturne, le navire jette l'ancre à un mille de la côte où

je dois atterrir. C'est le 6 avril; il fait à peine jour; le froid du

matin me pénètre, et le paysage, que le recul du continent me présente

en un seul tableau, complète la première impression, plutôt pénible.

Presque au bord de l'eau, qui est couleur d'ardoise, une montagne

haute et abrupte, dont on devine le sommet, mais barrée en travers par

une traînée d'épais nuages noirs, qu'on sent de loin chargés

d'humidité, j'allais dire de fièvre. Sous eux, comme écrasée, la ville

minuscule: aux extrémités, deux grandes usines, qui rapetissent les

autres maisons. L'ensemble est misérable et rebutant. En un clin

d'oeil, je revois mes aventures de l'année précédente, un peu plus au

sud, en Palestine et dans le Haouran: le désert nu et mort, le manque

de ressources après un accident soudain, les journées où le soleil

aveugle et assomme, et je songe que bientôt, peut-être, je regretterai

ce temps gris, cette côte qui semble inhospitalière, ce port sale et

laid, qu'anime au moins cette vie factice et intermittente que produit

l'arrivée des bateaux.

En Orient, pour l'étranger de passage, l'activité forcée est, par

bonheur, un dérivatif à l'ennui: je suis vite arraché à mes réflexions

par les soins du débarquement. Déjà, ces gueux de bateliers ont, sans

échelle, on ne sait comment, escaladé le bâtiment et envahi le pont;

au milieu des vociférations gutturales, le prix est débattu, enfin

fixé, les bagages enlevés; me voilà devant la douane. Seul Européen

qui descende à Alexandrette, j'attire toutes les curiosités, faites

surtout de méfiance. Je retrouve avec une colère contenue les espions

ordinaires, manches en loques, tarbouches crasseux, regards hébétés,

pourtant scrutateurs. Mes malles sont retournées dans la poussière; on

explore mes souliers et mes chaussettes; ma caisse de plaques

photographiques fait faire à chacun un pas en arrière, et l'agent

principal me regarde fixement: «Dynamite?» Je proteste vainement:

l'objet suspect est mis à part, délicatement, sans heurts. Avec les

appareils, nouvel émoi; ce gros oeil rond de l'objectif, serait-ce le

canon d'un énorme revolver? Et les cartes, papiers imprimés, lettres

particulières! autant de choses défendues et séquestrées. Mes

vêtements sont rejetés pêle-mêle dans les malles; ce qui ne peut

rentrer, je l'emporte à pleins bras, et à l'autre bout de la place,

j'atteins l'hôtel. Il est nouveau, partant presque propre, la vie

animale n'y pullule pas encore; la chambre est gaie, si la porte ferme

mal, et du toit en terrasse on a vue, fort au loin, sur la côte

cilicienne; le _paidhi_ ou garçon est bel à voir dans sa culotte

bouffante, sous sa coiffure à gros gland, avec sa fière moustache, son

oeil caressant et malin de Grec des îles.

Il me quitte bien vite pour suivre un rassemblement. Nous avions à

bord un ministre plénipotentiaire; pour lui rendre les honneurs

militaires pendant l'escale, la garnison a été mobilisée; elle forme

un groupe de costumes variés,--je ne puis dire d'uniformes,--rapiécés

avec art; les tuniques noires, à brandebourgs jaunes, alternent avec

les vestons bleus ou blancs, les hautes bottes avec les pantoufles. Au

commandement, fusils à pierre, fusils de chasse, fusils innomés,

s'enlèvent avec assez d'ensemble, pour retomber ensuite à terre avec

un incroyable bruit de ferraille. Les physionomies seules ont moins de

variété: on n'y lit guère l'intelligence, mais elles sont mâles et

résolues. C'est toujours une race de soldats; sans nul doute, on devra

compter avec elle....

[Illustration: Vers le coude de l'Euphrate: la pensée de relever les

traces de vie antique a dicté l'itinéraire.]

Mais il fallait songer aux bagages confisqués, que je ne pouvais

obtenir sans l'aide du représentant de la France. J'ai eu la bonne

fortune de trouver aussitôt notre vice-consul, M. Mercinier; je

n'oublierai pas, en dehors de sa victorieuse intervention, son accueil

simple et bon.

Il y a quelque courage à accepter un poste comme le sien; dans les

dernières années, deux de ses prédécesseurs y sont morts, car jusque

dans la ville s'étendent les marécages, et il faut aller loin pour que

l'odeur fade, inquiétante, cesse de vous poursuivre. On travaillait à

l'assèchement sans précipitation, _alla tourca_, comme on dit là-bas,

et sans méthode; aujourd'hui même, il doit rester beaucoup à faire.

Encore ce coin malsain est-il sans grâce; on est mal chez soi et peu

tenté d'en sortir; il n'y a qu'une seule promenade, la route d'Alep,

et, au bout de 2 kilomètres, nul arbre pour l'ombrager. De l'autre

côté, vers Payas, le long de la mer, j'ai dû vite rebrousser chemin;

une pluie violente s'était abattue, inondant les rues et la mauvaise

chaussée; un piéton ne pouvait franchir les flaques où les chevaux

s'enfonçaient à mi-jambe.

[Illustration: L'Antioche moderne: de l'ancienne Antioche il ne reste

que l'enceinte, aux flancs du Silpios (page 137).]

Les éclaircies m'ont permis quelques pas hors de l'hôtel, et bien

vite, par contagion, je suis redevenu un peu oriental; les buveurs de

café, les joueurs de cartes, les fumeurs de narghilés, désoeuvrés de

tout ordre, semblent déjà mes familiers, et, machinalement, je

distribue les coups de coude aux nez des chameaux pour me livrer

passage. Une nouveauté m'intéresse, c'est le restaurant; il ne

ressemble pas à ceux que j'ai vus ailleurs, où l'Européen était à

part, traité en maître. Ici, il n'y a qu'une vaste salle enfumée; que

de monde! et je ne parle pas des mouches. Au beau milieu, le fourneau

et le cuisinier; celui-ci veille sur des marmites monumentales, où

cuisent des débris multicolores. Inhabile au turc comme à l'arabe,

dépourvu d'interprète, j'en suis réduit à désigner du doigt les plats

de mon choix, et au cadran de ma montre l'heure où je désire être

servi à l'hôtel, dans ma chambre. Somme toute, les talents du traiteur

dépassent mon attente; j'y ai mis le prix, du reste: 4 piastres (18

sous), et il paraît que je suis volé de moitié! Mon bon Grec en

témoigne une indignation qui m'étonne....

Je suis arrivé à Alexandrette, la veille de Pâques; voilà bientôt la

ville en fête; les bannières étrangères flottent sur tous les

consulats: il y en a d'Espagne, de Suède, de Norvège, et... pour quels

nationaux? Le consul de France, protecteur des chrétiens, a l'honneur

de présider aux messes.

La première, le dimanche, celle des Latins; jusqu'à l'achèvement de la

nouvelle église, le sacrifice a lieu dans une espèce de grange. Les

bonnes volontés se sont réunies pour l'orner; les talents ont apporté

leur concours; à l'unisson se font entendre le grave harmonium et les

mandolines. Le lendemain, les Grecs catholiques ont leur tour; leur

chapelle aussi est étroite, mais le _pappas_ a grand air, en

dalmatique brodée, et il chante juste. Cette fois, un orchestre entier

nous accueille; ne me demandez pas de nommer les instruments..., du

moins, ils _attaquent_ avec vigueur. Vers l'offertoire, nous nous

levons, on a cru reconnaître--moins les paroles--la phrase musicale:

«Aux armes, citoyens!» Erreur vite constatée; les gens du pays

n'auraient pas si à contre-temps rendu à la France leur hommage,

toujours impressionnant.

Mais chargé d'une mission bien définie, je me dispose à partir pour

Antioche. Le trajet peut se faire en voiture; mon cocher doit

m'éveiller un peu avant le lever du soleil. À une heure du matin, on

tambourine à ma porte: c'est lui. Je lui fais comprendre qu'il est

beaucoup trop tôt; peu d'instants après, le tapage recommence, et une

nouvelle invitation à partir, chaque fois mal reçue, se reproduit à

chaque demi-heure. Le moment fixé arrive enfin; je suis désarmé, dans

mon courroux, par l'expression tranquille et souriante de l'homme; on

lit sur sa figure le sentiment du devoir exactement accompli.

La route gravit en lacets une pente rapide; on ne peut s'enfoncer dans

le pays qu'en empruntant l'unique col qui donne accès vers l'autre

versant. Cette barrière a découragé, à plusieurs reprises, les

constructeurs de voies ferrées: aucun détour n'est possible, et

comment creuser,--entretenir surtout,--un tunnel dans ce massif aux

roches friables, inclinées et glissantes? Il faut pourtant relier Alep

avec la côte; mais ce lien s'établira plus au nord; Alexandrette

pourrait se trouver prochainement isolée, sans relations suivies avec

l'intérieur.

Donc, une montée de deux heures, jusqu'à Beïlan, bourgade en nid

d'aigle, sanatorium d'été pour les négociants du port; une descente

égale fait suite, et, laissant à ma gauche l'embranchement vers Alep,

j'arrive dans la plaine, tout près du lac d'Antioche, vaste marais

dont les limites s'étendent ou se resserrent, selon l'abondance des

pluies les plus récentes. La longue averse que j'ai subie, le jour de

Pâques, a multiplié les mares, détrempé la route; l'ouragan a emporté

presque tous les ponts; heureusement qu'on sait s'en passer en

Turquie, et même, d'habitude, bêtes et gens ne s'y fient guère; ils

n'ont pas tort. Mou landau va de cahot en cahot, au milieu des

flaques, des tas de pierres, des touffes de roseaux; il quitte souvent

le chemin, quand les ornières sont trop profondes. Distraction, après

tout; sans ces menues difficultés, le voyage serait monotone: 25

kilomètres en ligne droite, sans accident de terrain; j'ai tout juste

aperçu un village, disons un campement formé de masures en bois, et

deux tombeaux de saints nosaïrés, dont les petites coupoles blanches

se dissimulent à demi sous le feuillage d'un grand arbre centenaire.

Pas une maison, quelques champs mal cultivés; seulement, à toute

heure, de longues caravanes, chevaux ou chameaux, signalées de très

loin par le mouvement régulier des cous des bêtes de somme et le

tintement saccadé des clochettes.

[Illustration: Les rues d'Antioche sont étroites et tortueuses;

parfois, au milieu, se creuse un fossé.--D'après une photographie.]

Vers midi enfin, je distingue Antioche: c'est une masse verte, qui

repose mes yeux des tons gris de la route et des collines, où l'herbe

courte est trop clairsemée; peu à peu tout se précise, maisons et

jardins; ma voiture franchit l'Oronte, et, après deux ou trois

ruelles, où glisse à chaque pas le sabot des chevaux, s'arrête dans

une vaste cour, celle de la locanda arménienne, où je dois trouver un

gîte.

Un inconnu me fait monter un escalier étroit et raide et m'introduit

dans la pièce d'honneur. Et maintenant, que faire? mon langage est

inconnu de tous; un cercle de curieux se forme à nouveau autour de

moi, sympathique et empressé, mais ignorant de mes désirs. Un petit

garçon me crie enfin: «Kawas franci?--Evett, Evett.» Oui et Non, c'est

tout ce que je sais de turc. Vaguement renseignée sur moi, la foule se

retire; bientôt on frappe à la porte, et avec plaisir je vois entrer,

stature imposante et bonne figure, Chakir-Ali-Kawas-Effendi.

C'est le drogman du vice-consulat de France; bien plus, une des

notabilités d'Antioche. Il est salué en chemin autant de fois qu'un

colonel dans une ville de garnison, qu'un ministre en voyage, et il

répond de la main et du sourire, sans montrer ni fatigue, ni orgueil;

il a, dans la grand rue, son bureau ouvert à tous, où l'on vient

causer librement et se désaltérer. C'est enfin, par-dessus tout,

l'obligeance personnifiée; j'en profite aussitôt, le voilà mon guide

et mon cicerone.

Il me fait visiter la ville, qui est curieuse, d'aspect vieillot; les

rues sont étroites et tortueuses; parfois, au milieu, se creuse un

fossé, ruisseau-égout en été, torrent aux jours de pluie. Hormis le

bazar et le quartier du petit négoce, Antioche est peuplée de gens

silencieux; les fenêtres sur le dehors sont rares, et bien peu

s'entr'ouvrent. Il y a pourtant des bruits dans l'air, et de telle

nature que j'en viens à me demander: «Suis-je bien en Orient?» Un

grincement continu fait croire au voisinage d'une grande manufacture,

et je remarque, de distance en distance, une _noria_ à grande roue,

qui élève l'eau de l'Oronte et la déverse dans les jardins. Plus

harmonieux, parce qu'il change de note, siffle ou chante, s'élève ou

s'affaiblit, est le bruit du vent dans les grands arbres. Tout à

l'heure, à l'hôtel, il secouait, à les briser, les vitres mal

assujetties, et il me trompait sur la direction du fleuve en faisant

refluer les eaux à la surface.

[Illustration: Le Tout-Antioche inonde les promenades.--D'après une

photographie.]

Antioche est, par l'Oronte, une vaste oasis, en toute saison

habitable, grâce à ce vent; il ne soulève pas de poussière et

rafraîchit sans causer de ravages, parce que les hautes futaies lui

donnent où s'accrocher pour ralentir sa course. L'unique fléau, mais

presque périodique, ce sont les tremblements de terre; les habitants

le savent terrible et construisent leurs maisons en torchis ou en pisé

pour éviter des frais qu'une catastrophe soudaine peut rendre

inutiles; ou, au contraire, ils élèvent de formidables murailles,

qu'ils croient peut-être capables de résister.

La ville antique et la ville moderne ont également souffert des

caprices du sol; de la première, il reste fort peu de chose; les

débris de ses édifices écroulés sont recouverts par l'épaisse couche

de limon, amoncelée peu à peu par la rivière. Cette métropole si

fameuse de l'époque hellénistique ou romaine, longtemps résidence

royale, centre d'études, ne nous a livré que de très rares débris

d'inscriptions; l'ancienne topographie se laisse tout juste deviner,

et notre temps ne trouve plus debout que la solide enceinte de

Justinien, encore cramponnée aux flancs du vieux _Silpios_. Pour

l'Antioche d'aujourd'hui, les guides des voyageurs ont trop peu de

louanges; j'ai admiré plus qu'eux la cité et son cadre, les méandres

du fleuve, les grands vergers, les coins de rues bruyants ou discrets,

où les bêtes conduisent les hommes, et jusqu'aux cimetières, qui n'ont

point l'air délaissé comme de coutume, bien que l'opoponax et les

glaïeuls envahissent les tombes; j'ai apprécié, au dîner du soir, même

l'invariable rôti de mouton, l'éclairage fantastique de la grande

lanterne sourde, l'empressement du vieux bonhomme qui me servait, et

dont j'imitais, malgré moi, la mimique, levant avec gravité le menton

et la main droite en signe de dénégation ou de refus courtois.

Accueil très empressé de la société européenne où Chakir m'a

introduit. Peu nombreuse, mais, chose trop rare, très unie, elle est

groupée auprès de M. Potton, notre vice-consul et compatriote,

qu'entourent l'estime et la considération générales. Deux communautés

chrétiennes, un médecin grec, un ingénieur civil, M. Toselli et sa

famille, forment la colonie; la plupart de ces personnes ne demandent

qu'à rester dans le pays, c'est tout dire. M. Toselli est un Italien,

depuis longtemps fixé en Syrie; son nom est sympathique à tous les

archéologues qui ont visité sa résidence, et plusieurs de mes anciens

de l'École d'Athènes s'étaient déjà loués de ses bons offices.

Son fils m'a accompagné à Daphné, le faubourg de plaisance des anciens

habitants d'Antioche. Ils y avaient les avantages de la ville et de la

campagne, y trouvaient temples et théâtres, portiques, salles de bains

et de conversation, et en même temps, l'air pur qui y souffle encore

maintenant, les eaux vives qui continuent d'y couler, formant des

nuées de ruisseaux et de cascatelles. C'est un ensemble de jardins, de

frais ombrages, de champs de légumes et de plantations de mûriers.

Rien d'oriental encore, hormis l'état des chemins que personne ne

paraît entretenir, la pauvreté des cabanes, basses, étroites, et des

indigènes en guenilles.

Ceux-ci appartiennent à la secte des nosaïrés, apparentée à

l'islamisme, mais qui pourtant s'en distingue. J'aperçois surtout des

bandes de jeunes garçons, aux dents magnifiques, un peu étonnés de me

voir. Ils mènent là une vie libre et insouciante; ils ont l'art de

tout simplifier; en ces lieux-mêmes, il y a quinze cents ans, on

célébrait des festins à triple service, à raffinements multipliés;

aujourd'hui, chaque enfant nosaïré cache dans son vêtement un petit

sac à farine, qu'il va remplir au moulin voisin. Sent-il la faim

venir; il remplit de poudre blanche le creux de sa main, l'arrose de

quelques gouttes puisées dans le ruisseau, et le tout est vite avalé.

Le représentant de l'autorité à Antioche est un kaïmakam, à qui je

dois faire voir mon _bouyourltou_, c'est-à-dire mes lettres

vizirielles, sauf-conduit et recommandation. L'excellent Chakir

m'accompagne à la porte du konak et demande le gouverneur; la

sentinelle prend un air goguenard et incline la tête sur sa main, qui

simule un oreiller.

Ce n'est un secret pour personne dans la ville que ce sous-préfet a,

dans le jour, de longues heures d'assoupissement; musulman, il a subi

l'influence païenne; le délire dionysiaque s'empare de lui, chaque

matin, mais des libations consciencieuses lui procurent un repos non

troublé jusqu'au coucher du soleil. C'est à une heure tardive que nous

sommes admis dans une petite salle obscure; tout autour de la muraille

s'étale un banc chargé de coussins, où je m'assieds et où les autres

s'accroupissent, laissant à terre leurs pantoufles. Le kaïmakam arrive

en longs vêtements blancs; on dirait un prêtre de Bacchus; mais il

faut croire qu'il est en chemise, car il s'excuse de ce négligé qui

m'a charmé. On apporte les «noirs», et chacun boit gravement sa petite

tasse avec de longs sifflements que je croirais rituels. Lecture est

faite de mes papiers, couverts de cette écriture vermiforme, vraiment

décorative, que les illettrés d'Europe désignent du nom de «macaroni».

Je suis en règle; on me répète seulement que j'ai le droit d'étudier

les vieilles pierres «sans les déplacer». Du reste, la surveillance du

gouverneur ne passe pas pour inquisitoriale, et les gens malicieux

disent même qu'il y a à Antioche un notable bien plus puissant que

lui.

[Illustration: Les crêtes des collines sont couronnes de chapelles

ruinées (page 142).]

Chakir m'avait promis merveille de ce que je verrais le lendemain

dimanche; il a dû remarquer mon peu d'enthousiasme après la fête; et

depuis que nous nous sommes ensemble promenés dans Paris, il croit

sans doute m'avoir compris: je suis habitué à plus de luxe!--Au vrai,

tout Antioche inonde les promenades; les gamins allument des pétards;

les femmes vont lentement, par groupes, à l'écart des hommes; de

nombreuses épaisseurs d'étoffes les enveloppent, celle de dessus est

retroussée et sert de capuchon. L'absence de voile sur le visage

distingue seule les chrétiennes; elles ont d'ordinaire un beau type,

mais de trop grands yeux noirs, trop immobiles, d'une expression trop

invariablement tranquille, qui paraissent encore assombris par

artifice; du moins la figure est couverte d'une effroyable couche de

fard; et ce maquillage, les couleurs vives gauchement portées, la

façon dont ces femmes vont s'asseoir, le demi-silence qu'elles

observent entre elles, telles que des figurantes de théâtre,

indifférentes les unes aux autres, tout cela me constitue un décor

d'opérette, une turquerie truquée, et j'en éprouve une déception.

[Illustration: Alep est une ville militaire.--D'après une

photographie.]

Mais j'aurai l'occasion de revoir Antioche sous un meilleur jour.

D'ici-là, je dois me rendre à Soueidieh où fut Séleucie de Piérie; M.

Toselli m'accompagne. Nous suivons l'Oronte presque jusqu'à la mer,

traversant un pays faiblement vallonné, où les lits des torrents

s'appellent des chemins; un _zaptié_ ou gendarme est préposé à ma

garde. C'est un grand diable d'Arabe au teint cuivré, aux mains

larges, aux talents multiples; soldat de profession, au besoin il sera

_moukre_ ou loueur de chevaux et valet d'écurie, cuisinier,

commissionnaire en tous genres, allumera le feu, ira chercher de

l'eau, sollicitera en ma faveur les détenteurs d'antiquités; au

demeurant un très brave homme.

[Illustration: La citadelle d'Alep se détache des quartiers qui

l'avoisinent (page 143).--D'après une photographie.]

Après cinq ou six heures de marche, nous sommes arrivés dans la plaine

de Soueidieh, au bord de la mer; c'est un vaste dédale de sentiers

rocailleux, serpentant à travers des jardins, des plantations de

figuiers et de mûriers, de petits enclos entourant des maisons

sordides où grouillent dans le vêtement national, indéfiniment

rapiécé, Fellahs et Arméniens. La ville antique occupait l'extrémité

nord-ouest de cette plaine; les ruines aussi sont étendues, et

j'aurais mis plus de temps à m'orienter sans mon guide qui connaissait

la région pierre à pierre. Séleucie, son nom l'indique, est une

création d'un Séleucide; il fallait un port à Antioche; on l'a creusé

sur le rivage, de main d'homme, et j'en ai pu voir les contours,

malgré l'envahissement des sables. La ville partait de là; les

maisons, les tombeaux s'étageaient au flanc du _Kasios_, et

l'enceinte, encore partout marquée, enfermait un imposant espace. La

haute ville de jadis est remplacée par le village arménien de

Caboucié; une heure d'ascension y conduit; la montée est rude, mais au

sommet l'ardeur du soleil est moins accablante sans que son éclat

s'affaiblisse; et quelle joie pour les yeux que ce panorama! Reprenant

une idée déjà ancienne, M. Toselli avait projeté l'établissement d'un

chemin de fer de Séleucie à l'Euphrate; il n'a pu réaliser ses plans

longtemps mûris; du moins, ils ont créé un lien entre cette localité

et lui; on s'y est disputé l'honneur de l'accueillir, et moi à sa

suite.

Avril est le moment de croissance des vers à soie; j'ai reçu

l'hospitalité dans leur chambre, au premier étage d'une maison de la

plaine, ouverte à tous les vents. Enfouis dans les feuilles de

mûriers, ils me donnaient l'illusion d'une petite pluie tombant sur le

toit.

[Illustration: Les parois du canal de Séleucie s'élèvent jusqu'à 40

mètres. D'après une photographie.]

Mais il y avait autre chose pour me distraire; le lit de paille où je

reposais livrait asile à tout un menu peuple, et l'on entendait courir

par intervalles des hôtes plus gros, et non moins agiles, de cette

race qu'a chantée La Fontaine. Pour occuper l'agitation que me causait

la leur, j'avais cette précieuse ressource de fredonner deux airs

célèbres de la _Damnation de Faust_ et l'émerveillement de constater

que le rythme accompagnait assez bien les agaceries qui m'étaient

prodiguées. Je garde le souvenir de ces nuits d'Orient, harmonieuses

et claires, d'un pittoresque que je poursuivrais vainement à Paris.

M. Toselli m'a dressé un plan des ruines; il n'en existe que

d'incomplets, faits à la hâte; le sien embrasse l'aire totale de

Séleucie. On y suivra le parcours exact de l'extraordinaire canal qui

a longtemps protégé le petit port contre les alluvions des torrents;

c'est tour à tour un tunnel creusé dans le roc et une tranchée à ciel

ouvert, dont les parois verticales se dressent jusqu'à une hauteur de

40 mètres; il est encore aujourd'hui à peu près tel que les soldats

romains l'ont fait, et, devant l'énormité de la tâche, on devine comme

un certain respect dans les âmes simples qui, parfois, s'y aventurent.

Je suis revenu par un autre chemin, plus accidenté, qui domine

longtemps la vallée de l'Oronte, suivant à mi-côte les contours du

_Kasios_. Il traverse des champs plantureux où l'habileté des

agriculteurs fait merveille; il en faut attribuer l'honneur à des

populations chrétiennes; le village de Koderbeg, vers le milieu de

l'étape, est dans l'ensemble une colonie d'Arméniens; d'épaisses

frondaisons y ombragent les chemins, et les eaux vives y chantent

gaiement dans les ruisseaux.....

[Illustration: Les tombeaux de Séleucie s'étageaient sur le

Kasios.--D'après une photographie.]

Et me voilà de retour à Antioche, à la nuit tombée; c'est l'heure

favorable, les rues s'animent, les cafés des carrefours sont comme

illuminés en même temps que remplis d'une foule bruyante; j'ai

l'illusion que la ville me fait fête, au moment où je reviens pour la

quitter encore. Je n'ai plus, en effet, qu'à organiser ma caravane:

l'interprète est tout trouvé, ce sera le fils Toselli, qui accepte de

partager mes aventures. C'est un compagnon précieux qu'un Européen, un

homme de notre race et de notre esprit, dans les pays perdus où nous

devons nous engager; peut-être a-t-il souffert parfois de la mauvaise

humeur que d'autres me causaient; en son absence sans doute, j'en

aurais éprouvé de plus fréquents accès. Avec lui, j'ai pris un

cuisinier; ce nom semblait convenir au personnage qui se présentait,

muni de toute une batterie, avec quatre couteaux énormes, à manches

rutilants, plantés dans la ceinture; j'ai vu depuis que c'étaient des

armes de parade, comme les baïonnettes et les fusils hors de service

de mes soldats d'escorte. Il n'aurait même pas su ouvrir nos boîtes de

conserves; mais sa paresse dépassait encore son ignorance, et il se

grisait sans honte aux heures de liberté. Néanmoins, comme tout

Oriental a quelque tour dans son sac, il m'a quelquefois été utile par

sa connaissance du kurde; j'ai stationné dans des villages où cette

seule langue était parlée, et nul autre que lui ne l'entendait parmi

nous. Sa canaillerie même m'est devenue profitable: Kurde au besoin

par le langage, il était Turc avec les Turcs, Arménien chez les

Arméniens, Arabe devant une tribu de Bédouins, Tcherkesse encore,--ô

prodige!--s'il le fallait, musulman ou chrétien à volonté. Je ne

serais pas étonné que dans tel ou tel campement de nomades, on nous

ait fait un accueil passable en raison de la confiance qu'inspirait,

durant quelques heures, cet animal d'Abdallah. L'enrôlement du moukre

a eu lieu par les soins de Chakir; une sorte de colosse se présente,

s'accroupit contre la muraille et commence les négociations. Bientôt

son interlocuteur donne des signes de gaieté méprisante: «Voyez-vous

cet imbécile! Il me dit: Fais-lui un bon prix, nous partagerons la

différence.» L'illusion du pauvre homme ne dure pas, et l'on revient

aux conditions ordinaires; finalement, chacun des deux voisins frotte

les paumes de ses deux mains l'une contre l'autre, ce qui, en Turquie,

indique marché conclu.

Et le lendemain, de bonne heure, nous prenons le chemin d'Alep. Le

départ fait sensation; on ne voit pas tous les jours à Antioche une

caravane d'Européens, coiffés du casque de liège, précédés d'un agent

de l'autorité, accompagnés de bagages superflus et emportant avec eux

leur tente. Au premier moment, je trouve, quant à moi, que nous avons

vaguement l'air de saltimbanques: les costumes des voyageurs se

ressemblent si peu; l'uniforme du gendarme est plus que défraîchi; le

moukre adjoint a sur le dos une casaque indescriptible; le cuisinier

est juché très haut sur un amoncellement de sacs et de paniers qui

multiplient sur sa personne les réactions de sa monture. Nos chevaux

ont pauvre mine: petits, très ensellés, le cou plongeant, la lèvre

pendante, l'oeil résigné, ils ont pour bride une corde et sont ferrés

avec trois clous, aux têtes énormes. Mais je connais leurs pareils

pour résistants, insensibles au froid et à la chaleur, capables de

fournir des traites de douze à treize heures sans arrêt. Seulement,

ils vont toujours au pas ou ne trottinent qu'en maugréant, presque sur

place, et régulièrement à l'amble; ils donnent à l'heure 6 kilomètres

en chemin plat et vont en file indienne; deux cavaliers qui veulent

causer ont grand'peine à mener de front leurs chevaux. Cette allure

donne souvent de l'impatience à un Occidental; le cadre où il se meut

semble l'accompagner dans sa marche, il a l'illusion de ne pas

avancer.

Généralement, on traverse une plaine aux horizons lointains comme ceux

de la mer, un peu verte encore après les pluies, en d'autres saisons

grisâtre sans le soleil, et avec lui flamboyante. Rien n'arrête le

regard; pas d'arbres, pas de végétation, un village toutes les trois

heures à peine. La vallée de l'Amouk, où je m'engage d'abord, a

précisément ce caractère; à midi, nous atteignons le pont jeté sur

l'Oronte, qui, près de là, dévie du nord vers l'ouest; pour la

première fois, nous voyons quelques habitations, misérables magasins,

épiceries, débits de tabac, boutiques de bourreliers. À l'heure du

déjeuner, nous ne trouvons qu'un arbre qui puisse nous abriter du

soleil; le vent violent venu de la mer soulève la poussière et en

couvre nos assiettes.

Nous franchissons ensuite une immense prairie où s'ébattent des

chevaux mis au vert; c'est, durant tout l'après-midi, un labeur

forcené de retenir nos animaux, qui, malgré leur chargement,

trépignent à l'envie d'aller paître avec leurs camarades. La fin du

jour nous voit arriver à Yéni Cheir où nous campons: c'est l'heure

bénie. Qu'il est loin mon mouvement de répulsion d'Alexandrette! Au

lieu des hôtelleries misérables, le confort de la tente; on y est bien

chez soi; elle est spacieuse, gaie à voir du dehors avec son élégante

forme blanche, luxueuse au-dedans par sa décoration multicolore qui

fait l'ébahissement des indigènes. Ils viennent toucher du doigt,

constater ces réalités inconnues; les femmes surtout, plus éprises

d'élégance, même au désert; et elles secouent la tête, manifestent,

d'un clappement de la langue, une admiration où il entre quelque

indulgence pour tant de vanité. Les bagages sont réunis autour du

piquet central, car il faut se méfier des petites mains, expertes à se

glisser de l'extérieur entre le bas de la toile et le sol; et mon

zaptié est fort occupé à écarter du fouet la bande de gamins, que la

curiosité n'attire pas seule devant la porte mobile, rejetée sur un

cordage.

[Illustration: À Alep une seule mosquée peut presque passer pour une

oeuvre d'art.--D'après une photographie.]

Le Tour du Monde; d'Alexandrette au coude de l'Euphrate Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 1 / 8 段