cette scène, mais ils étaient profondément touchés. Seul, Vincent
restait sombre et en dehors de l'émotion générale.
Il n'avait qu'une pensée: Blanche, Blanche, dont personne ne parlait,
et qui était toujours perdue...
Tout à coup Montalt se dégagea de la triple étreinte qui le retenait,
et fit un pas en arrière.
Le rouge vif qui couvrait ses joues fit place à une mortelle pâleur.
—Oh!... balbutia-t-il en frissonnant, j'ai médité cela tout un jour
et toute une nuit... Dieu me punira pour cette affreuse pensée!... Ce
duel...
—Mon fils, interrompit l'oncle Jean, tu me croyais coupable et tu
voulais me tuer...
—Je voulais me venger!... répliqua Montalt; me venger plus cruellement
encore!... Pauvre vieil ami!... je voulais donner ma poitrine à ton
épée et te dire mon nom en tombant frappé à mort.
L'oncle Jean se couvrit le visage de ses mains; son sang était froid
dans ses veines.
Le silence régna autour de Montalt.
Vincent profita de cet instant, et s'avança jusqu'au milieu de la
chambre.
—Personne ne prononcera-t-il ici le nom de Blanche de Penhoël?...
demanda-t-il.
Cyprienne et Diane, à qui Vincent n'avait donné, en entrant, qu'un
froid baiser, le prirent par la main et l'entraînèrent vers la porte
qui communiquait avec l'intérieur de l'hôtel.
Tandis qu'elles s'éloignaient, Montalt les suivait d'un regard attristé.
—Dieu est juste!... murmura-t-il. Mon père, ta bonne et noble vie a
une belle couronne... C'est au nom de tes filles que je te demande mon
pardon!
L'oncle Jean s'approcha comme pour l'embrasser, et prononça quelques
paroles à son oreille.
Montalt recula et porta ses deux mains à sa poitrine, comme si tout son
être eut éprouvé un choc terrible: c'était la joie qui l'écrasait.
Une expression d'extatique bonheur se répandit sur son beau visage.
—Moi!... moi!... s'écria-t-il d'une voix entrecoupée; Dieu m'aurait
gardé tant de joie!... Diane! Cyprienne!... les deux enfants de mon
cœur!... les deux anges qui charmaient ma détresse!... Morbleu!
ajouta-t-il avec ce rire franc qui fait ressembler l'allégresse de
l'âme à un élan de gaieté; morbleu! mes jeunes camarades, approchez
ici!... Vous aviez raison d'être jaloux de moi, car je suis bien sûr
de les aimer mieux que vous!... Votre main, Étienne? vous êtes un
noble garçon... Votre main, Roger, quoique vous soyez un détestable
étourdi?...
Les deux jeunes gens ne se le firent pas dire deux fois.
—Étienne, reprit Montalt avec une nuance de mélancolie dans sa
joie, tu seras le mari de ma belle Diane... Roger, tu auras ma douce
Cyprienne... Messieurs, qu'elles soient heureuses, ou bien nous nous
battrons encore une fois!...
—Sur notre honneur, répliquèrent les jeunes gens en pressant ses deux
mains, nous ne nous battrons plus jamais, milord!
* * * * *
Tous les personnages que nous avons laissés dans la chambre du nabab
étaient rassemblés autour du lit de Blanche.
Il y avait un voile de sévère tristesse sur les beaux traits de l'oncle
Jean, dont le regard glissait furtivement, de temps à autre, vers le
berceau où reposait l'enfant. Une sorte de contrainte régnait ici, et
Montalt, tout seul, avait gardé son aspect joyeux.
Ce n'était point l'état de la jeune malade qui pouvait expliquer
cette inquiétude ou cette tristesse, bien au contraire; Blanche avait
retrouvé ses délicates couleurs d'autrefois, et son joli visage
souriait doucement, comme si la vue de tous ceux qu'elle aimait
l'eût subitement guérie.
Le nabab avait peine à s'empêcher de sourire, et regardait Vincent du
coin de l'œil.
—Mon beau neveu, dit-il, vous voyez bien que, raisonnablement, je ne
pouvais pas répondre à vos demandes d'explications, malgré l'exquise
politesse que vous mettiez à les formuler, M. le gentilhomme!... Ces
deux petites filles, ajouta-t-il en se tournant vers les deux sœurs,
étaient, à ce qu'il paraît, plus maîtresses que moi dans mon hôtel...
C'était sans le savoir que j'avais donné l'hospitalité à notre chère
Blanche.
—Mon oncle, dit Vincent en rougissant, je vous demande pardon...
—Mon enfant, on a ici, de part et d'autre, tant de choses a se
pardonner, que les comptes s'embrouilleraient si nous ne proclamions
pas une amnistie générale...
Il s'approcha de l'oncle Jean.
—Entendez vous bien cela, mon vieil ami? dit-il à voix basse; quant
à ce qui vous fait froncer le sourcil, souriez plutôt, car, si vous
perdez deux filles, vous retrouvez un bel enfant dans ce berceau.
—L'honneur de Penhoël!... murmura le vieillard.
—L'honneur de Penhoël regarde Penhoël, répliqua gaiement Montalt;
quand on a beaucoup voyagé, on sait beaucoup d'histoires... J'en
ai appris notamment une très-jolie, à bord de certain navire anglais
nommé _l'Érèbe_... Voulez-vous que je la raconte, mon neveu Vincent?...
Vincent, le rouge au front, se mit à genoux auprès du lit de Blanche,
et porta la main de la jeune fille à ses lèvres.
—Maintenant qu'elle est pauvre comme moi..., dit-il avec une émotion
grave, je puis bien avouer que je l'aime et promettre devant Dieu
d'être son mari.
—Non pas, morbleu!... s'écria le nabab; elle est riche, et toi aussi,
mon neveu!... Ces petites filles ont en poche de quoi racheter Penhoël,
et le reste de ce que je possède est à vous, mes enfants!
—Penhoël!... répéta Diane. Il faut trois jours pour faire la route de
Bretagne... Et c'est dans trois jours que passe le dernier terme du
rachat!
—Donc, nous avons le temps... s'écria le nabab; fais atteler, ami
Vincent!... Il nous faut retrouver d'abord Marthe et mon frère... Pour
cela, je veux revoir nos trois coquins et leur porter des arguments
irrésistibles... Venez avec moi!
Étienne et Roger baisèrent deux jolies mains qu'on ne leur disputa
qu'à demi, et suivirent le nabab, qui monta dans sa voiture avec
l'oncle Jean.
On ne fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel des Quatre Parties du
Monde.
Mais quand Montalt demanda M. le chevalier de las Matas, on lui
répondit que ce noble étranger et ses deux compagnons étaient partis,
depuis une demi-heure, pour ne plus revenir.
FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.
CINQUIÈME PARTIE.
PENHOËL.
I
TABLES D'HOTE.
Le duel de la porte d'Orléans avait eu lieu le mercredi; on était au
samedi soir.
La principale auberge de Redon, _le Mouton couronné_, qui n'avait plus
pour maître, hélas! le bon père Géraud, ancien cuisinier au long cours,
faisait aujourd'hui de notables recettes.
Il y avait, en vérité, deux tables d'hôte très-bien garnies, à l'heure
du souper: l'une composée de rouliers rennais, de Sauniers, de
Guérande et de fermiers des environs; l'autre illustrée par la présence
de toute la _société_ des bourgs voisins, qui venait pour la solennité
du lendemain.
On était, en effet, aux derniers jours de novembre, et il faut n'avoir
pas de carriole pour manquer la grand'messe de la cathédrale de Redon,
un dimanche de fête majeure.
La _société_ venait de s'asseoir autour de la longue table, où
s'étalait un souper assez maigre: des brèmes de Vilaine, cuites dans
la poêle, des pommes de terre à la sauce blanche, des œufs durs à
profusion et un grand luxe d'assiettes de noix sèches. Les rouliers de
l'autre table n'auraient certainement point voulu de ce repas.
Mais les rouliers mangeaient avec des fourchettes de fer, tandis que la
société se servait d'argenterie d'étain pour découper ses œufs durs.
En outre, il y avait quelque chose de digne et de respectable à
voir devant chaque convive, une bouteille de vin, où s'attachait la
serviette pliée, ceci dans le propre pays du cidre!
Ces bouteilles étaient pour l'étiquette, si chère aux petits
gentilshommes de la pauvre Bretagne. Elles étaient toutes à demi vides,
et on les avait entamées peut-être six mois auparavant, la veille
du dimanche de Pâques ou du jeudi de l'Ascension; mais c'était du vin,
du vrai vin, acide, épais, détestable, et l'on ne buvait pas du bon
cidre comme les gens du commun!
Nous eussions retrouvé là toutes nos bavardes connaissances du salon de
verdure de Penhoël: les trois Grâces Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang,
le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame
veuve Claire Lebinihic avec ses trois vicomtes, et même le bon père
Chauvette, maître d'école du bourg de Glénac.
Il pouvait être huit heures du soir, et l'assemblée eût été complète,
sans le retard du jeune M. Numa, le frère des trois Grâces, dont la
chaise restait vide.
—Comme le temps passe!... dit la Romance, l'aînée des Grâces Babouin,
en acceptant une queue de brème des mains du chevalier adjoint de
Kerbichel; voilà deux mois et demi à peine que nous étions assis à
cette table, la veille de la mi-août, avec les Penhoël...
—C'est pourtant vrai!... répliqua-t-on à la ronde.
—Pauvre Madame!... murmura le père Chauvette; pauvre oncle Jean!...
comme ils étaient bons et comme on les aimait!
—Ça n'empêche pas, répliqua la Cavatine d'un ton aigre-doux, que le
maître actuel de Penhoël, M. le marquis de Pontalès, vaut mieux
pour le pays, M. Chauvette!
L'assemblée approuva du bonnet.
—Je ne voudrais pas parler mal de l'ancien maire..., reprit le
chevalier adjoint de Kerbichel en avalant une rasade de son vin éventé,
mais il était notoire que ce pauvre M. de Penhoël s'adonnait aux
liqueurs fortes.
—Et puis, poursuivit l'Ariette, dont l'aimable étourderie n'eût point
fait espérer des réflexions si profondes, il était joueur comme les
cartes, et bâillait à se démettre la mâchoire dès qu'on faisait de la
musique!
—Moi, je dis une chose, prononça gravement la chevalière adjointe,
quand un homme se ruine, c'est un mauvais sujet!... Le marquis de
Pontalès a bien maintenant quatre-vingt mille livres de rente... ça
fait honneur à un pays!... D'ailleurs on aurait dit qu'il n'y avait que
ces gens-là pour faire comme il faut les honneurs de chez eux!
—Ah!... c'était joli!... murmura madame veuve Claire Lebinihic avec
regret, c'était bien joli les fêtes de Penhoël!
Les trois vicomtes répétèrent aussitôt:
—C'était bien joli les fêtes de Penhoël!
Les trois Grâces Babouin se rangèrent à l'avis de madame de Kerbichel,
et la Romance ajouta:
—D'ailleurs, on vous faisait sur ces gens-là des cancans à ne plus
s'entendre, et moi je ne peux pas souffrir les cancans!... C'était
cette Lola, qui n'avait pas assez du maître et qui faisait jaser d'elle
encore avec le petit Pontalès!... un bien joli homme, par exemple,
celui-là!... C'était M. de Blois qui regardait Madame d'un œil, et
de l'autre mademoiselle Blanche!... A propos de mademoiselle Blanche...
—Ma sœur..., interrompit la Cavatine en baissant les yeux, il faut
de la charité!... On a vu des jeunes filles hydropiques, à ce que dit
le médecin de la Gacilly, qui avaient l'air...
Elle hésita, et secoua sa tête embéguinée.
—Bien, bien!... reprit madame veuve Claire Lebinihic; c'est moi qui
me suis aperçue la première qu'on élargissait de temps en temps sa
robe!... Et l'évanouissement pendant le bal!... On sait ce que parler
veut dire.
Les trois vicomtes la regardaient avec admiration.
—Et les deux filles de l'oncle Jean?... reprit la Romance; l'oncle aux
gros sabots!... Si on pouvait dire sa façon de penser sur les morts...
—Prenez garde, mademoiselle!... interrompit un des vicomtes, les
bonnes gens disent qu'elles reviennent la nuit autour du manoir...
et, si bien fermée que soit votre chambre à coucher, les
belles-de-nuit ne seraient pas embarrassées pour aller vous rendre une
petite visite...
—Et alors, s'écria Claire Lebinihic avec un gros rire, gare à votre
cou, ma chère demoiselle!
Les deux vicomtes qui n'avaient point parlé se dédommagèrent en
poussant un hurlement de joie.
La Romance était toute pâle.
—Que Dieu me préserve! murmura-t-elle; je sais ce qu'une chrétienne
doit aux trépassés, madame... et je trouve votre plaisanterie au moins
inconvenante!
—La paix! mesdames, la paix!... fit la chevalière adjointe. N'oublions
pas que nous sommes dans un lieu public... Pour en revenir à Penhoël,
il paraît que le petit Vincent a été guillotiné à Paris.
—Guillotiné! s'écria le père Chauvette en sautant sur sa chaise.
—Je lui avais toujours trouvé une mauvaise figure..., dit la Cavatine,
mais ce n'est pas malheureux: voici mon frère qui vient enfin souper
avec nous!
—_Tarde venientibus ossa!..._ déclama le chevalier adjoint, ce qui
veut dire qu'on garde les arêtes pour les galants qui oublient l'heure
en courant la pretantaine, M. de l'Étang!
Numa Babouin avait une figure grave, où se lisait l'orgueil d'une
grande nouvelle apportée. Il s'assit en silence à sa place.
—M. Numa sait quelque chose!... s'écria Claire Lebinihic dont les
petits yeux ronds petillaient de curiosité.
—Apportez-vous des nouvelles du _déris_?... demanda Kerbichel.
—Le _déris_ a dû se faire ce soir..., répondit le frère Numa; c'est
la même chose tous les ans, M. le chevalier... Mais il pourrait bien
arriver, sous peu, des événements comme on n'en voit pas souvent dans
le pays!
Toutes les oreilles se dressèrent. Tous les regards dévoraient le
petit frère Numa Babouin, qui avait repris son attitude solennelle et
compassée.
—Mais enfin?... dirent ensemble la Romance, l'Ariette et la Cavatine.
Le petit frère Babouin jeta sur Kerbichel un regard plein de dignité.
—On ne court pas plus que vous la pretantaine, M. le chevalier,
dit-il; on tâche seulement de savoir ce qui se passe... Et ce qui se
passe, ajouta-t-il en secouant la tête lentement, est bien étrange,
mesdames! messieurs! bien étrange! bien étrange!...
—Vous nous faites mourir, mon frère!... s'écria la Romance
impatientée.
Numa mit ses deux coudes sur la table.
—Vous savez bien que la vente du manoir est frappée d'une clause de
réméré?... commença-t-il.
—Parbleu! fit Kerbichel.
—C'est aujourd'hui le dernier jour du terme, M. l'adjoint.
—On connaît cela, M. Babouin!... et personne n'apportera les cinq cent
mille francs qu'il faut pour le rachat...
—M. l'adjoint, c'est ce que je ne voudrais pas affirmer!
—Comment cela?
—Jugez-en!... Tout à l'heure, je suis entré dans la salle où les
petites gens prennent leurs repas... Je me doutais bien qu'on
parlerait de Penhoël... mais je ne me doutais guère de ce que j'allais
apprendre!... Vous qui savez tout, M. de Kerbichel, je vous le donne en
cent!
—M. le chevalier renonce..., dit l'assemblée en chœur.
—Je vous le donne en mille!...
—Grâce!... grâce!
—Eh bien, messieurs!... eh bien, mesdames! vous avez raison de
renoncer, car vous n'auriez point deviné!... M. et madame de Penhoël
sont ici dans cette auberge.
Ce ne fut qu'un cri:
—Est-ce bien possible?...
—Je ne sais pas si c'est possible, répondit Numa Babouin, mais cela
est.
—Après tout..., dit Kerbichel en comptant ses mots, ils ont peut-être
trouvé de l'argent... Personne n'a jamais songé à prétendre que Penhoël
ne fût un parfait honnête homme!
—Assurément... assurément! appuya l'assemblée.
—Mais voilà le beau de l'histoire!... poursuivit le frère Numa. Vous
souvenez-vous de cet aventurier qui se faisait appeler Robert de Blois?
—Un coquin, celui-là!
—Nous parlions de lui tout à l'heure!
—Eh bien! il paraîtrait que ce Robert de Blois est le bailleur de
fonds de Penhoël.
—Oh!... fit l'assistance stupéfaite.
—Positivement!... Il a ramené dans sa voiture le maître et Madame...
Il a toujours avec lui son ancien domestique Blaise, et en outre un
pauvre diable que vous avez pu connaître fossoyeur du bourg de Glénac...
—Bibandier?
—Bibandier!... On dit qu'ils apportent un million dans les coffres de
leur voiture.
—Un million! s'écria le chevalier adjoint; voyez comme on est coupable
de s'avancer au hasard! Il y a quelqu'un ici qui appelait tout à
l'heure M. de Blois un aventurier!
—Ce n'est pas moi toujours!... riposta la Romance.
—Ni moi!... répéta la Cavatine.
—Ni moi!... ni moi!... ni moi!...
Ce n'était personne.
—Ah çà! reprit Kerbichel, ne pourrait-on être admis à présenter ses
hommages à ce cher M. de Penhoël?
—Il garde le plus sévère incognito.
—Je conçois cela... mais ce digne M. de Blois?
—Il est déjà en route pour le manoir avec ses deux compagnons.
Il y eut un instant de silence, après quoi l'aînée des trois Grâces
prit la main de son jeune frère.
—Voilà ce que je nomme un événement heureux! dit-elle; certes, je
n'ai rien contre le marquis de Pontalès... mais j'ai toujours désiré,
dans le secret de mon cœur, le retour de cette chère famille de
Penhoël!...
—Et nous donc!... fit-on à la ronde.
Puis chacun ajouta son mot.
—De si braves gentilshommes!
—Des gens si généreux!
—Le plus vieux nom du département!
—L'honneur, enfin, de la contrée!
On faillit faire un mauvais parti au pauvre père Chauvette, qui ne se
réjouissait pas assez haut.
Un bruit se fit cependant au dehors, et tout le monde se précipita aux
fenêtres, car la curiosité était excitée au delà de toutes bornes.
C'était tout bonnement un homme qui montait à cheval devant la porte de
l'auberge, et qui partait, un instant après, au grand trot.
—Je parierais cinq francs contre dix sous, dit madame veuve Claire
Lebinihic, que cet homme est Penhoël et qu'il est ivre!
—Ivre! M. de Penhoël?... répéta l'assistance scandalisée.
Mais on n'eut pas le temps de pousser plus loin le procès, car le bruit
du dehors se changea en fracas, et deux chaises de poste débouchèrent à
franc étrier du côté de la route de Rennes.
Elles s'arrêtèrent toutes deux devant la porte de l'auberge.
La _société_ n'avait plus assez d'yeux ni d'oreilles.
Le jeune M. Babouin se glissa dans l'escalier pour aller chercher sa
provision de nouvelles.
Un homme, que personne ne connaissait, avait mis cependant pied à terre
et fait appeler le maître de l'auberge.
Il lui dit quelques paroles à voix basse, puis il revint vers la chaise
de poste, dont la portière s'ouvrit de nouveau pour donner passage à un
vieillard à cheveux blancs.
—Je veux mourir si ce n'est pas le vieux Jean de Penhoël!... dit la
Romance.
Le vieillard était entré dans l'auberge.
Personne ne bougeait plus à l'intérieur des chaises de poste, dont les
chevaux soufflaient et fumaient.
L'inconnu causait toujours avec l'aubergiste.
Au bout d'une grande demi-heure, le vieillard qu'on avait pris pour
Jean de Penhoël se montra de nouveau. Aidé par un domestique de
l'hôtel, il portait à bras une femme qui semblait malade et d'une
faiblesse extrême.
—Madame!... murmurait-on aux fenêtres. Et l'on ajoutait:
—Que veut dire tout cela?...
La femme malade fut introduite dans l'une des chaises de poste, où le
vieillard monta derrière elle.
On entendit l'inconnu demander au maître de l'auberge:
—Combien y a-t-il de temps qu'il est parti?
—Une demi-heure à peu près.
—Je vous prie de me faire seller un cheval sur-le-champ.
—Voilà le difficile, notre monsieur... Et vous aurez de la peine à en
trouver par la ville... Les gens dont nous parlions tout à l'heure ont
fait retenir, Dieu sait pourquoi, les chevaux de toutes les auberges.
—Qu'on dételle un de ceux de ma chaise de poste!... dit l'inconnu.
Son ordre fut exécuté sur-le-champ. Il se mit en selle et se pencha à
la portière de l'une des chaises de poste.
—Vous passerez au pont des Houssayes..., dit-il; j'arriverai avant
vous au manoir.
Il piqua des deux et partit au galop. Les voitures s'éloignèrent à leur
tour. Une minute après, il n'y avait plus personne dans la rue.
La _société_ avait la fièvre, et les nouvelles que lui apporta le petit
frère Babouin n'étaient pas de nature à la guérir.
Numa s'était glissé jusqu'à la porte de la rue; il avait fait le tour
des mystérieuses voitures et insinué son regard à l'intérieur.
—Ma foi! s'écria-t-il en rentrant dans la salle à manger, il faut
avoir vu cela pour y croire!...
—Quoi donc?... quoi donc?
Numa reprit haleine. Les trois Grâces étaient fières d'être ses
sœurs.
—Quoi donc?... répéta-t-il enfin; il y a de tout là dedans, des
vivants, des malades et des morts.
—Des morts!... se récria l'assemblée.
—Des revenants, du moins!... J'ai bien regardé dans les deux voitures,
et, à l'exception d'une paire de grands coquins, noirs comme de
l'encre, qui sont sur les siéges, je crois avoir reconnu tout le monde.
La _société_ n'interrogeait plus, mais le frère Numa Babouin était
maintenant le centre d'un cercle qui le pressait à l'étouffer.
C'était un beau moment dans la vie du jeune chef de la maison
Babouin-des-Roseaux-de-l'Étang; il ne se hâtait point de contenter ces
appétits curieux qui lui faisaient une si haute importance.
—Laissez-moi respirer, mesdames et messieurs, poursuivit-il, comptons
un peu sur nos doigts... Dans la première voiture, j'ai reconnu
Vincent, le guillotiné, et l'ancien maître de cette auberge... vous
savez bien, le père Géraud?...
—Oui! oui!...
—Et l'oncle en sabots.
—C'était donc bien lui?
—Si vous m'interrompez, je ne pourrai rien dire... C'est dans cette
voiture qu'on a fait monter Madame... Dans l'autre, j'ai aperçu, que
diable! celles-là sont bien mortes! les deux filles de l'oncle
Jean avec leurs anciens amoureux Étienne et Roger de Launoy...
—Prenez garde, M. Babouin!... dit Kerbichel; l'acte mortuaire a été
dressé dûment et dans les formes.
—Je m'en lave les mains, monsieur!... Ce ne serait pas la première
fois, soit dit sans vous offenser, que l'état civil ferait des
âneries!... Enfin, toujours dans la même voiture, la petite Blanche qui
tient, ma foi, un enfant dans ses bras!...
—Voyez-vous cela!... s'écrièrent les cinq femmes évidemment ravies.
—Le pauvre cher Ange!...
—Le pauvre cher Ange, murmura le frère Babouin, va peut-être bien
redevenir la plus riche héritière du pays...
Les membres de la _société_ se regardèrent sans rire, et le chevalier
adjoint de Kerbichel reprit d'un accent pénétré:
—A l'exception de M. Chauvette qui, j'ai le regret de le dire, me
semble un peu froid, tout le monde ici porte les Penhoël dans son
cœur... Je propose de boire a leur retour, que chacun de nous
espérait, au fond de l'âme, et qui nous rend si heureux!
* * * * *
Robert, Bibandier et Blaise étaient arrivés à Redon vers trois
heures après midi. Lola ne faisait point, cette fois, partie de
l'expédition. Nos trois gentilshommes n'emmenaient avec eux que le
maître de Penhoël et Madame.
René avait repris de la force, mais son intelligence était de plus en
plus voilée, et tout le long de la route il n'avait fait que boire.
Marthe, au contraire, avait la conscience parfaite du rôle qu'on
imposait à son mari. Elle se sentait prisonnière entre des mains
ennemies, mais son courage éteint ne réagissait plus. Il n'y avait en
elle qu'indifférence et apathie: elle n'eût point levé le bras pour
détourner le couteau qui aurait menacé son cœur. Elle était en
outre d'une faiblesse si grande que, chez elle, la volonté même de se
révolter eût été impuissante.
Durant toute la route, sa fatigue l'avait plongée dans une sorte de
sommeil pesant et maladif.
Ce qui allait se passer lui importait peu. Elle espérait que Dieu
allait bientôt la réunir à ses filles chéries: Diane et Cyprienne, qui
étaient descendues du ciel par deux fois pour visiter sa souffrance.
Sur terre, elle ne regrettait que Blanche.
En arrivant, elle s'étendit sur un lit, sur ce même lit où Lola s'était
reposée, trois ans auparavant, tandis que Blaise et Robert faisaient
leur premier repas à l'auberge du _Mouton couronné_.
Nos trois gentilshommes et René de Penhoël s'attablèrent cette fois
comme l'autre. On fit boire René tant qu'on put, et l'on ne manqua pas
de trinquer à son prochain retour dans la maison de ses pères.
Vers quatre heures et demie, Robert, Blaise et Bibandier montèrent à
cheval.
Avant de partir, ils dirent à René:
—Vous avez confiance en nous, maintenant, Penhoël... Vous savez
désormais où sont vos amis et où sont vos ennemis... Nous sommes forcés
de vous quitter pour aller préparer les voies, là-bas, au manoir...
D'ici huit heures, passez le temps comme vous l'entendrez... mais, à
huit heures, il faut que vous soyez sur la route de Penhoël.
René resta seul avec sa femme qui dormait. Ses anciennes idées de
vengeance ne le reprirent point. On lui avait mis de l'or dans ses
poches, et il avait le vin content ce jour-là.