Il saisit l'une des tiges d'acier recourbées, et sonda la serrure à son

tour.

Même résultat! La tige d'acier se tordit, et la serrure demeura

inattaquable.

Robert se releva; Bibandier voulut essayer à son tour, et ce fut avec

aussi peu de succès.

—Le diable est dans cette serrure!... grommela-t-il.

Nos trois gentilshommes étaient debout, la tête basse et regardant

d'un œil piteux ce charmant petit meuble qui semblait si facile à

ouvrir...

Ils ne s'étaient pas découragés trop vite, et un temps

considérable s'était écoulé déjà depuis leur entrée à l'hôtel.

—C'est infernal!... murmura l'Américain. Échouer au port! Je parierais

ma tête que les diamants sont dans ce coffre!...

—Ça me paraît clair!... appuya tristement Bibandier. Une si bonne

petite serrure doit servir à quelque chose!...

Blaise tourna la tête par hasard, et ses yeux tombèrent sur l'une des

fenêtres.

—Regardez, dit-il d'un ton de frayeur.

Les regards de Blaise et de Robert suivirent sa main étendue.

Malgré la lumière de la lampe, on apercevait aux fentes des contrevents

fermés deux ou trois de ces points étincelants qui annoncent le grand

soleil.

—Il faut en finir!... dit Robert.

Il se recula jusqu'à l'autre bout de la chambre et, prenant son élan,

il vint donner de toute sa force contre le petit meuble. Le choc de son

talon produisit un son sec et faible. Ce fut tout.

Le ventre du bahut n'avait même pas fléchi.

—Il y a du fer sous le bois!... murmura-t-il en laissant retomber ses

deux mains.

Nos trois gentilshommes, au comble de l'embarras, se regardèrent en

silence pendant une bonne minute.

—Messieurs, dit enfin Robert, il faut jouer le tout pour le tout!...

Les gens de la maison vont s'éveiller, s'ils ne le sont pas déjà...

En cavant au mieux, nous n'avons plus que quelques instants... Ne les

perdons pas en efforts inutiles!... Je me souviens d'avoir vu une hache

dans la chambre où Nawn nous a introduits d'abord... A l'aide de cette

hache, nous aurons bien raison de la doublure de fer!

—Je vais la chercher!... s'écria Blaise.

—Allons tous les deux!... ajouta Bibandier.

Ils se faisaient ce raisonnement que la fuite serait plus aisée, en cas

de danger, s'ils étaient une fois hors de cette chambre.

Ils sortirent ensemble.

Nawn ne les avait point trompés. Malgré l'heure avancée, aucun bruit ne

se faisait encore dans l'hôtel.

Resté seul, Robert prit la lampe et l'approcha de la serrure pour

l'examiner mieux. Il y avait autour des ornements d'or guilloché,

figurant une arabesque extrêmement légère.

Au milieu des lignes enchevêtrées du dessin, Robert distingua un petit

bouton d'argent.

Son cœur battit comme s'il avait eu déjà en sa possession la fameuse

boîte aux diamants. Et tout de suite, il eut l'excellente idée de

s'adjuger le trésor à lui tout seul.

La moins tordue des tiges d'acier fut introduite de nouveau dans la

serrure, et Robert la fit jouer en même temps qu'il pressait le bouton.

Le couvercle du petit meuble s'ouvrit et bascula de lui-même.

Robert poussa un cri de joie folle à la vue des diamants qui

renvoyèrent, en gerbes étincelantes, la lumière de la lampe.

Il saisit la boîte et s'élança vers la porte.

Mais, au lieu de franchir le seuil, il s'arrêta comme frappé de la

foudre, et la boîte s'échappa de sa main tremblante...

Il y avait devant lui deux fantômes: Diane et Cyprienne de Penhoël, qui

tenaient à la main les pistolets du nabab, et qui, droites et fermes

au-devant du seuil, dirigeaient les deux canons contre la poitrine de

Robert.

Celui-ci toucha son front, qui se mouillait d'une sueur froide.

—Encore!... encore!... murmura-t-il d'une voix étouffée.

La signification de ce mot dut échapper aux deux jeunes filles, qui ne

se doutaient même pas du danger récent qu'elles avaient couru par le

fait de Nawn.

Pendant que cette dernière, en effet, après avoir versé le poison dans

la bouilloire, s'éloignait précipitamment pour jeter au dehors le

flacon accusateur, Séid était entré sans bruit dans la chambre de

Blanche. Il avait renversé dans les cendres la liqueur empoisonnée, et

rempli de nouveau la bouilloire avec de l'eau pure.

De sorte que Nawn, au lieu de son poison malais, avait servi

d'excellent thé aux deux jeunes filles.

Celles-ci veillaient dans leur chambre, attendant le retour du nabab.

Blanche dormait auprès de son enfant. Diane et Cyprienne sortaient, de

temps à autre, dans le corridor, pour prêter l'oreille.

Au moindre bruit, annonçant le retour espéré de Montalt, elles

voulaient s'élancer au-devant de lui, le supplier de vivre et vaincre

sa résolution fatale à force de caresses.

Un bruit se fit, c'était le coup de pied de Robert, essayant de forcer

le petit meuble.

Cyprienne et Diane traversèrent aussitôt le corridor. En un clin

d'œil elles furent à la porte de Montalt.

Cette entrée dont nous parlons, et qui communiquait avec l'appartement

donné à Blanche, était située à la tête du lit. Au moment où les deux

jeunes filles y arrivaient, l'Endormeur et Bibandier sortaient par

l'autre porte pour aller chercher la hache.

Robert ne pouvait voir entrer les deux sœurs, qui étaient

masquées pour lui par le brocart épais des rideaux.

Quand elles s'avancèrent dans la chambre et qu'il eût pu les

apercevoir, la découverte du secret l'absorbait déjà.

Il était tout entier à sa besogne.

Diane et Cyprienne demeurèrent d'abord étonnées à la vue d'un étranger.

Il n'y avait point à s'y méprendre, cet homme était un voleur.

Grâce au bruit que faisait Robert en travaillant la serrure, elles

purent, sans éveiller son attention, décrocher deux grands pistolets

anglais, pendus aux deux côtés du secrétaire, et gagner la porte

principale.

Elles ne reconnurent Robert qu'au moment où celui-ci se retournait pour

sortir.

—Vous êtes notre prisonnier, M. de Blois! dit Diane; n'essayez pas de

fuir... ne faites pas un mouvement, ou vous êtes mort!

L'Américain regarda tour à tour les deux pistolets dont les gueules lui

semblèrent énormes.

—Vous ne vous attendiez pas à nous retrouver ici!... reprit Diane, et

pourtant vous avez habité la Bretagne assez longtemps pour connaître

nos vieilles légendes... les belles-de-nuit voyagent sur l'aile du

vent... Hier, nous tourmentions madame la marquise d'Urgel à Paris...

cette nuit, nous avons dormi à notre place, derrière l'église de

Glénac... et ce matin, M. de Blois, nous avons enfourché le dernier

rayon de lune pour venir vous mettre le pistolet sous la gorge...

—Ma sœur!... ma sœur! dit Cyprienne d'un ton plus sarcastique

encore, c'est mal de railler un vaincu!... Je suis sûre que si nous

laissions passer le pauvre M. de Blois en ce moment, il nous donnerait

sa parole d'honneur de se convertir et de faire pénitence... Mais les

morts ont de la rancune, M. de Blois... et nous allons vous garder là

jusqu'au retour de milord.

L'Américain avait très-sérieusement peur.

—Écoutez-moi!... dit-il au hasard; je sais bien que vous pouvez

me perdre, mais je sais aussi que vous avez le cœur généreux,

mesdemoiselles... Ayez pitié de moi!

—Pitié!... répliqua Diane; l'eau est bien profonde au tournant de _la

Femme-Blanche_!...

—Et les pierres étaient bien lourdes!... ajouta Cyprienne.

L'œil de Robert s'éclaira subitement pendant qu'elles parlaient

ainsi, et un rayon s'alluma sous sa paupière, rapidement baissée.

—Ainsi..., murmura-t-il en redoublant d'humilité, vous n'aurez point

compassion?...

Son regard, qui se releva, prenait, en ce moment, une expression

si étrange, que Cyprienne et Diane se retournèrent avec vivacité pour

découvrir la cause de ce changement...

Robert éclata de rire.

Diane était prisonnière entre les bras de Bibandier; Cyprienne entre

ceux de Blaise.

Les deux pauvres enfants courbèrent la tête sans essayer même de se

défendre.

—Tudieu! mesdemoiselles, dit l'Américain, il faut jouer serré, quand

vous êtes de la partie!... Pour aujourd'hui nous allons vous traiter

seulement comme vous avez traité Lola, car nous ne sommes pas encore à

la porte de ce maudit hôtel...

L'Américain n'avait pas achevé sa phrase que sa figure changea une

troisième fois.

L'apparition des jeunes filles et celle de nos deux gentilshommes

s'étaient succédé rapidement.

Une troisième péripétie arriva plus vite encore.

Au moment où Robert nouait son mouchoir, roulé en bandeau, sur la

bouche de Diane, la porte que Bibandier et Blaise avaient laissée

entr'ouverte s'ouvrit tout à fait et donna passage au grand jour du

dehors.

La haute taille de Berry Montalt, qui tenait à la main ses deux épées

de combat, se dessina en silhouette sur le seuil.

XXVI

BONHEUR.

Cette émotion soudaine et irrésistible qui avait saisi, au bois de

Boulogne, Berry Montalt, ou, pour parler mieux, l'aîné de Penhoël, et

qui avait arraché l'épée à ses mains tremblantes, ne dura qu'un instant.

Il avait été vaincu par un de ces fougueux mouvements du cœur, dont

nulle volonté humaine ne peut arrêter l'élan. Tous ses projets de

colère et de vengeance s'étaient évanouis à la fois. Durant une minute,

Louis eut des larmes dans les yeux, et son cœur battit contre

la poitrine du vieil oncle Jean.

Étienne et Roger regardaient, partagés entre la surprise et l'émotion

contagieuse.

Vincent restait sombre, à l'écart.

Nehemiah Jones remettait au fourreau, avec méthode, les armes,

soigneusement essuyées.

La seconde minute commençait à peine, que Louis se révoltait déjà

contre ce qu'il appelait sa faiblesse. Ses larmes se séchèrent

brusquement; il se dégagea de l'étreinte du vieillard, et son visage

reprit cette froideur glacée qu'il avait gardée si longtemps.

L'aîné de Penhoël était redevenu le nabab Berry Montalt.

—Louis!... murmura l'oncle Jean qui ne s'apercevait pas encore de ce

changement, mon fils chéri!... comment as-tu pu rester tant d'années

loin de nous?

—Comme il n'y avait plus de place pour moi dans la maison de mon

père..., répliqua Montalt avec amertume, j'ai cherché fortune ailleurs.

L'oncle Jean le regarda, et vit seulement alors ses sourcils froncés et

le sarcasme dur qui relevait sa lèvre.

—Comme tu dis cela!... murmura-t-il.

—M. Jean!... interrompit Montalt, on s'est passé de moi pendant

vingt ans, là-bas, en Bretagne... Moi, de mon côté, je vous jure que je

n'ai guère songé à vous!

Le vieux Breton courba la tête.

—Finissons!... reprit Montalt; vos filles sont chez moi... venez les

reprendre.

—Mes filles?... s'écria l'oncle Jean stupéfait; celles que j'appelais

mes filles... elles sont mortes!...

—Elles vivent! dirent ensemble Étienne et Roger.

—Est-il possible? balbutia le vieillard. Diane! Cyprienne!...

—Ce sont deux enfants gracieuses et belles!... poursuivit Montalt au

lieu de répondre; je souhaite qu'elles n'aient point l'âme ingrate de

tous ceux qui portent le nom de Penhoël...

L'oncle Jean n'écoutait plus. Il pleurait de joie.

—Ah!... si vous saviez!... si vous saviez, Louis!... voulut-il dire.

Montalt l'interrompit encore.

—Je ne veux rien savoir..., dit-il; la tendresse et la haine fatiguent

également ceux qui sont devenus sages... Je n'aime plus et je ne

hais pas... Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers Étienne et

Roger, vous êtes intéressés à tout ceci... Je retourne à mon hôtel;

suivez-moi, si vous voulez.

Il n'y avait eu aucune explication d'échangée, et pourtant les deux

jeunes gens ne soupçonnaient plus; Roger lui-même oubliait sa jalousie,

et s'étonnait d'avoir douté.

Ils firent un pas vers le nabab.

Vincent restait seul en arrière.

—Et moi?... dit-il.

—Et l'Ange!... s'écria l'oncle Jean; tu as raison, mon fils... c'est

pour Blanche de Penhoël que je suis venu ici!

—Blanche de Penhoël?... répéta le nabab; je ne connais pas ce nom...

A son tour Vincent se rapprocha.

—En êtes-vous bien sûr?... dit-il le rouge au front et les dents

serrées; quand on veut nier, il faut prendre mieux ses précautions,

milord... J'affirme que vous avez fait enlever, dans la nuit d'hier, ma

cousine Blanche de Penhoël.

—M. Vincent, répliqua le nabab, je suis las et je n'ai plus fantaisie

de me battre... Vous pouvez me regarder avec vos yeux hardis et pleins

de haine, monsieur!... Courage!... vous me forcez de vous reconnaître

pour mon neveu... Ah! ah! jeune homme, ajouta-t-il avec amertume,

combien faut-il donc vous donner de fois la vie pour avoir droit à

votre gratitude?... Courage! vous dis-je, mon neveu Vincent!... vous

porterez comme il faut le nom de Penhoël!

Il se dirigea vers son équipage, qui attendait toujours dans l'allée

voisine.

Étienne et Roger le suivaient.

—Montez..., leur dit-il.

Les deux jeunes gens obéirent.

La portière se referma sur eux. L'oncle Jean, qui s'avançait timide et

triste, monta dans le fiacre avec Vincent.

Les deux voitures reprirent le chemin de Paris.

Montalt et ses deux compagnons gardaient le silence.

Étienne et Roger avaient peut-être envie d'implorer leur pardon, car

leurs cœurs étaient pleins d'espoir et de joie; mais ils n'osaient

pas, tant le visage de Montalt était sévère et sombre.

Montalt rêvait, et sa rêverie avait une navrante amertume.

—Pauvre oncle Jean!... se disait-il; celui-là est toujours le digne

cœur d'autrefois!... Oh! ce n'est pas sur lui qu'il fallait me

venger!... Mais mon frère... mais Marthe!... il n'a pas même osé

prononcer leurs noms devant moi!... Fou que je suis!... Hier, j'aurais

donné ma fortune pour cette lettre où j'espérais trouver un mot de

compassion ou de regret... un mot d'amour peut-être! Fou!...

misérable fou!... ne sais-je pas, depuis vingt ans, qu'il n'y a rien

dans le cœur d'une femme?

—Milord..., dit en ce moment Étienne avec timidité, mon cœur se

refusait à vous haïr... Pendant ces belles années que j'ai passées à

Penhoël, j'entendais votre nom dans toutes les bouches... Avant de vous

connaître, j'avais appris à vous aimer.

—Laissons là Penhoël, s'il vous plaît, monsieur..., repartit sèchement

le nabab.

Roger, qui allait parler, baissa la tête en silence.

—Vous êtes irrité contre nous, reprit le jeune peintre; nous vous en

avons donné le droit... mais, je vous en prie, milord, vous, l'oncle

respecté de celles que nous aimons, oubliez votre colère!

Le nabab laissa tomber sur lui un regard froid et distrait.

—Je n'ai pas de colère, monsieur, répliqua-t-il; seulement ce que je

vois ici m'ennuie et me répugne...

Il bâilla et poursuivit comme en se parlant à lui-même:

—Tristes gens! tristes choses!... Je crois que je vais retourner dans

l'Inde...

Étienne voulut insister, à défaut de son ami, qui gardait toujours

un silence embarrassé. Le nabab fit un geste de fatigue et se renfonça

dans un coin.

On ne parla plus durant tout le reste de la route.

L'équipage du nabab arriva le premier devant l'hôtel. Le fiacre qui

ramenait Jean de Penhoël et Vincent était resté un peu en arrière.

Les fenêtres de la chambre à coucher avaient, comme nous l'avons dit,

leurs contrevents fermés. La pièce n'était éclairée que par la lumière

d'une lampe. Au moment où Montalt ouvrait la porte, ses yeux, habitués

au grand jour du dehors, eurent quelque peine à distinguer les objets.

Il vit seulement une scène confuse: deux jeunes filles terrassées, et

trois hommes que sa présence subite semblait frapper de stupeur.

Cyprienne et Diane se relevèrent en poussant un cri de joie, et se

jetèrent à son cou.

L'un des trois hommes, profitant de ce mouvement, ramassa la boîte de

sandal qui était toujours à terre, se glissa comme une anguille entre

la porte et le nabab, et disparut au détour du corridor.

Étienne et Roger ne savaient rien de ce qui se passait à l'intérieur de

la chambre; ils ne songèrent pas même à l'arrêter.

—Notre père!... disaient les jeunes filles; notre bon père!...

c'est Dieu qui vous envoie... Oh! nous avons bien pleuré cette nuit;

car nous avions peur de ne plus vous revoir!...

Roger serra la main d'Étienne.

—Elles le nomment leur père!... murmura-t-il; savent-elles ce que nous

avons fait?... nous pardonneront-elles?...

Les lèvres de Montalt avaient effleuré le front pâle encore des deux

jeunes filles.

—Que signifie tout cela? dit-il sans beaucoup s'émouvoir.

—Oh! père!... s'écria Diane, ces hommes, qui ont voulu nous tuer

autrefois, sont venus pour dérober votre trésor!...

Montalt regarda par-dessus leur tête.

—Il me semble qu'ils étaient trois tout à l'heure..., dit-il.

Diane et Cyprienne se retournèrent. Il n'y avait plus là que Blaise

et Bibandier, qui se faisaient petits à l'autre bout de la chambre.

Les deux jeunes filles s'élancèrent vers les fenêtres; les contrevents

s'ouvrirent et les rayons du soleil inondèrent la chambre.

—Il s'est enfui!... dit Diane dont le regard aigu fouillait les

moindres recoins.

—Avec les diamants!... ajouta Cyprienne.

—M. le baron Bibander! murmura Montalt en regardant nos deux

gentilshommes atterrés, M. le comte de Manteïra... venus ici pour

dévaliser mon hôtel!... Quel était donc l'autre?...

Avant qu'on pût faire réponse, on ouït une rumeur vague dans le

lointain des corridors, puis la rumeur s'approcha, et la voix de

l'oncle Jean, changée par la colère, se fit entendre.

Il disait:

—Je te reconnais, malgré ton déguisement... comme j'ai reconnu ton

écriture dans cette lettre perfide, qui m'a mis l'épée à la main contre

mon neveu Louis!... Tu es donc le démon de notre famille!...

Il arrivait en ce moment devant la porte, traînant après lui M. le

chevalier de las Matas, qu'il tenait par le collet de son habit.

D'un geste vigoureux, il le lança jusqu'au milieu de la chambre en

disant:

—Cette fois, je crois qu'on va t'écraser, vipère!

La face de Robert était livide. Il tremblait.

Chaque fois que son regard essayait de se relever, il voyait autour de

lui le cercle de ses accusateurs.

Cyprienne et Diane étaient dans les bras de l'oncle Jean; mais leurs

regards se tournaient, pleins de tendresse émue, vers le nabab, car

leur espérance était réalisée.

Cette pensée qu'elles avaient accueillie avec tant de défiance,

malgré la pente romanesque de leur nature, était bien la réalité.

Les dernières paroles de l'oncle Jean levaient le dernier doute. Leur

bon génie s'appelait Louis de Penhoël!

Elles faisaient semblant de ne point voir Étienne et Roger qui

cherchaient leurs regards.

Ceux-ci étaient auprès de Robert, et, avec eux, il y avait l'oncle

Jean, Vincent, les deux jeunes filles, tous ceux que l'Américain avait

dépouillés ou trahis, à l'exception de Marthe et de Penhoël.

—Louis, dit l'oncle Jean, cet homme est cause que Pontalès commande

dans la maison de ton père.

Le visage du nabab eut une contraction légère, mais il demeura en

dehors du cercle.

—Notre père..., dit Diane,—car nous l'appelons aussi notre père,

ajouta-t-elle en s'adressant à Jean de Penhoël, sur qui ces simples

mots parurent produire une impression étrange;—notre père n'ignore

rien de ce qui s'est passé au manoir... Nous avons entendu cet homme

raconter lui-même tous ses lâches exploits.

Blaise et Bibandier, comme on le pense, avaient la bonne envie de fuir,

mais on voyait maintenant, au delà du seuil, les têtes noires de Séid

et de son compagnon.

—Ce que milord ne peut pas savoir, dit Étienne, c'est que cet homme,

en qui nous ne reconnaissions point l'hôte fatal de Penhoël, est

l'unique cause de notre rage folle et de notre erreur... C'est lui qui

a fait naître nos soupçons... C'est lui encore qui nous a donné accès

dans cette maison de jeu où nous avons pu vous joindre hier.

—C'est lui qui m'a conduit par la main jusqu'à vous, ajouta Vincent.

—C'est lui qui a donné de l'argent à Nawn pour empoisonner les jeunes

demoiselles, prononça, derrière le seuil, la voix gutturale de Séid.

—C'est lui qui a tout fait!... ajouta l'oncle dont la main s'étendit

au-dessus de la tête de Robert: notre malheur et notre ruine!... Mon

neveu Louis, il faut que cet homme soit châtié!

Depuis l'entrée de Robert, le nabab n'avait pas prononcé une seule

parole. Sa tête était inclinée sur sa poitrine; ses yeux rêvaient, il

semblait ne point écouter.

En ce moment, il s'avança vers l'Américain, et le cercle s'ouvrit pour

lui faire passage.

Chacun se demandait ce qu'il allait faire, car il était roi dans cet

hôtel, où chacun de ses ordres provoquait une obéissance passive.

On savait que sa fantaisie était sa règle unique, et que la loi

commune n'avait pas de frein pour sa volonté.

Il mit sa main sur l'épaule de Robert, qui fléchit à ce contact, comme

si un poids écrasant l'eût accablé tout à coup.

Montalt se pencha vers lui. Robert se sentit perdre le souffle, tant il

avait de terreur.

—M. le chevalier de las Matas, dit Montalt d'un ton doux et presque

caressant, ce qu'affirment ces gens-là m'importe peu... Vous êtes chez

moi... sous ma protection... et il ne vous sera point fait de mal.

Il y eut dans la chambre un murmure de stupéfaction.

Robert lui-même n'osait pas en croire ses oreilles.

Il tendit à Montalt la boîte de sandal en murmurant:

—Milord, je suis à la merci de votre générosité.

Montalt prit les diamants comme par manière d'acquit, et sa bouche

descendit jusqu'à effleurer l'oreille de Robert:

—M. le chevalier de las Matas..., reprit-il, si vous le voulez, je

croirai que vous êtes venu à mon hôtel pour répondre enfin à mes

nombreux messages...

L'Américain se redressa du coup; il osa regarder Montalt en face,

et sa frayeur s'évanouit comme par enchantement.

Montalt avait les yeux baissés.

—M'apportez-vous la lettre?... dit-il.

—Milord..., répliqua Robert qui croyait avoir déjà repris l'avantage,

je n'ai rien à refuser à Votre Seigneurie... mais la lettre...

—Si vous l'avez laissée chez vous, interrompit Montalt, donnez un

ordre et vous l'aurez dans dix minutes.

—C'est que... milord...

Les sourcils de Montalt se froncèrent légèrement.

—L'avez-vous, ou ne l'avez vous pas?... murmura-t-il sans perdre

encore son accent de courtoisie.

Et comme Robert hésitait, il lui pressa l'épaule tout à coup avec tant

de force que ce dernier recula et pâlit.

—Je suis sûr que vous l'avez!... poursuivit Montalt; veuillez me la

donner, M. le chevalier... à l'instant même, s'il vous plaît!...ou bien

je vais vous faire mourir sous le bâton!

—Milord..., balbutia Robert épouvanté.

Bibandier et Blaise tremblaient comme la feuille.

—Séid!... dit tranquillement Montalt.

Le noir entra dans la chambre.

Robert ouvrit son habit avec précipitation et prit un portefeuille dans

sa poche.

—Si je vous donne la lettre..., dit Robert, vous me laisserez partir

sain et sauf?...

—Et nous avec lui?... balbutièrent de loin Blaise et Bibandier.

Montalt fixait sur le portefeuille un regard avide. Sa main frémissait

convulsivement; sa respiration s'arrêtait dans sa gorge. Il fit un

signe de tête affirmatif, comme s'il n'eût point pu répondre avec des

paroles.

La lettre sortit à demi du portefeuille de Robert.

Montalt la saisit, tandis que sa poitrine rendait un râle.

—Sortez!... dit-il.

Nos trois gentilshommes s'élancèrent vers la porte et disparurent comme

par enchantement.

Personne n'avait osé leur défendre le passage.

Le nabab était au milieu de la chambre, tenant à la main la lettre

ouverte. Mais il ne pouvait point lire, parce que ses yeux étaient

aveuglés.

Tous les regards étaient fixés sur lui, et il régnait dans l'assemblée

un silence solennel.

Au bout de quelques minutes, les yeux dessillés de Montalt

laissèrent couler deux grosses larmes sur sa joue.

Il chancela, puis tomba sur ses deux genoux.

—C'était elle!... murmura-t-il en souriant comme un enfant sous ses

larmes; elle m'aimait!... Oh! quel cœur m'avez-vous donc fait, mon

Dieu?... J'avais deviné! je savais presque!... et je me forçais à ne

pas croire!... Je me plaisais à détester et à maudire!...

Jean de Penhoël et les deux jeunes filles s'étaient rapprochés de lui.

Il se releva et attira le vieillard sur son sein.

—Mon vieux père!... reprit-il, j'avais trop aimé... La pensée de votre

ingratitude me rendait fou!

—Notre ingratitude!... répéta l'oncle Jean; pas une seule fois, depuis

vingt ans, notre prière n'est allée vers Dieu sans lui parler de toi,

mon fils...

Montalt le serra contre son cœur et donna ses mains aux deux jeunes

filles, qui les couvrirent de baisers.

—Je le crois!... poursuivit-il. Je suis heureux comme je ne pensais

point qu'on pût l'être sur la terre!... Marthe!... oh! Marthe!...

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5 · 第 8 / 11 段