trois gentilshommes. Son cheval était le seul disponible qui restât
dans les auberges et à la poste de Redon, car Robert avait pris ses
précautions en cas de mésaventure.
Il avait vaguement la crainte d'être poursuivi par le nabab.
Celui-ci avait perdu un jour entier à chercher dans Paris Madame et
René de Penhoël. Au départ, Robert et ses deux compagnons avaient sur
lui plus de douze heures d'avance; mais ce large intervalle s'était
amoindri peu à peu durant le voyage, et les deux chaises de poste du
nabab touchèrent le pavé de Redon quatre ou cinq heures seulement après
l'arrivée des fugitifs.
Le maître de l'auberge lui donna tous les renseignements désirables sur
les cinq voyageurs descendus au _Mouton couronné_ dans l'après-midi.
L'oncle Jean fut chargé de se rendre auprès de Madame. En la voyant si
faible, il dut hésiter et se demander si elle pourrait supporter encore
la route de Redon au manoir. Mais on ne pouvait la laisser dans cette
chambre d'auberge à la merci des événements.
Jean de Penhoël se fit reconnaître et prononça quelques paroles
d'espérance, mais il ne risqua point encore les noms de Diane, de
Cyprienne et de Blanche, parce qu'il craignait, pour la pauvre malade,
l'émotion subite et trop forte.
On la plaça, loin de ses filles, dans la voiture où se trouvaient le
père Géraud et Vincent...
A une lieue de Redon, René de Penhoël qui chancelait au trot de sa
monture, en suivant machinalement la route connue du manoir, entendit
derrière lui le galop d'un cheval.
La nuit était humide et sombre. C'était au fond de cette vallée,
couverte de taillis, où Bibandier alignait jadis les rangs de sa
fantastique armée.
Penhoël tourna la tête et vit dans les ténèbres une forme noire qui
s'avançait rapidement.
C'était un cavalier dont la taille et la figure disparaissaient sous
les plis d'un long manteau.
—Qui es-tu? cria l'ancien maître d'une voix avinée.
Le cavalier ne répondit point.
—Moi, je suis Penhoël..., reprit René; je vais racheter le manoir de
mon père... et chasser Pontalès, le fils du gargotier de Carantoire,
comme un chien qu'il est!...
Le cavalier garda le silence.
Malgré son ivresse, René se sentit le cœur serré par un effroi vague.
Il mit son cheval au pas. Le cavalier fit de même. René le considérait
à la dérobée, et mesurait sa grande taille qui se développait
confusément dans l'ombre.
Il mit les éperons dans le ventre de sa monture, qui partit au
galop. Le cheval de l'étranger galopa de front.
—Qui es-tu?... qui es-tu? balbutia Penhoël.
Même silence de la part de l'inconnu.
René tremblait.
Au bout d'une heure de marche, pendant laquelle son ivresse fit passer
devant ses yeux d'effrayantes visions, son cheval roidit les jarrets et
s'arrêta court.
Une nappe d'eau écumante et agitée s'étendait sur la route au-devant de
lui. A gauche, le marais de Glénac prolongeait sa surface immense, au
centre de laquelle _la Femme Blanche_ balançait les plis de sa robe de
brouillard. A droite, la double colline donnait passage au torrent.
En face, on distinguait vaguement, au sommet de la montée, les
constructions du manoir.
Il n'y avait pas une seule lumière aux fenêtres.
Mais, au bas de la colline, on distinguait une lueur incertaine qui
brillait, à travers les châtaigniers, dans la loge de Benoît le passeur.
—Au bac!... cria René de toute sa force.
Sa voix enrouée dut mourir avant d'arriver au milieu de la rivière.
Il ne se fit aucun mouvement dans la loge.
L'inconnu arrondit ses deux mains autour de sa bouche et cria d'une
voix vibrante, qui sonna dans la nuit comme l'appel d'un cor.
—Au bac!... ho!... ho!...
La lumière s'éteignit dans la loge.
René tressaillit sur son cheval et se sentit froid dans les veines.
II
LE MOURANT.
En quittant l'auberge du _Mouton couronné_, qui devait rappeler à
Robert et à Blaise une foule de bons souvenirs, nos trois gentilshommes
avaient pris la route de Redon à la Gacilly.
Mais au lieu de poursuivre tout droit leur chemin jusqu'au manoir,
ils s'arrêtèrent à la hauteur du bourg de Bains, et entrèrent dans le
taillis.
Ils descendirent tous trois de cheval.
Jusqu'alors, la route s'était faite silencieusement, et chacun d'eux
semblait en proie à des méditations assez graves.
—Nous allons jeter notre bonnet par-dessus les moulins!... dit
Robert en passant sa bride autour d'une branche de chêne, nous allons
jouer le tout pour le tout... et ces parties-là se gagnent plus souvent
qu'on ne pense!
—Nous avons du malheur..., soupira Bibandier.
—Tais-toi! s'écria Blaise; sans ta bêtise, les petites seraient au
fond de l'eau... et nous aurions dans nos poches les diamants du nabab!
—L'Endormeur, mon ami, répliqua Bibandier, tu n'as plus le droit de
parler... Ton poison n'a pas mieux réussi que ma noyade... Les petites
ont un sort!
—Imbécile!... grommela Blaise.
—La paix!... fit Robert; nous n'avons pas le temps de nous disputer...
Si nous travaillons comme il faut, ce soir, la chance peut tourner
encore... Et ce qui me plaît dans cette partie, c'est qu'au moins elle
ne sera pas longue à décider!
—Mais, dit Blaise, si nous la perdons...?
—A la grâce du diable, mon bonhomme!... Si nous la perdons, il n'y
a plus rien à faire en France... Tu files de ton côté, moi du mien;
Bibandier prend une troisième route, et nous recommençons sur nouveaux
frais...
Il s'arrêta sur le bord du taillis qui faisait face au bourg de Bains,
et reprit:
—C'est dur à penser!... Les années viennent... et l'on n'est pas
beaucoup plus avancé que le premier jour!... Bah! chaque homme trouve
l'occasion de faire fortune une fois dans sa vie... Il ne s'agit que de
la saisir... Mes bons amis, c'est peut-être ce soir que notre étoile
prendra sa place au ciel...
—Peste!... interrompit Blaise; te voilà poëte!...
—Tu vas mourir!... marmotta Bibandier.
L'Américain fit la grimace à ce dernier mot.
Puis il releva la tête et montra du doigt la dernière maison du bourg.
—Si maître Protais le Hivain n'a point perdu ses vieilles habitudes,
reprit-il, nous allons le voir sortir tout à l'heure et venir de ce
côté, vers la brune, fumer sa pipe du soir...
—Mais que diable veux-tu faire de maître le Hivain?... demanda Blaise.
Robert haussa les épaules.
—Penses-tu, répliqua-t-il, que M. le marquis de Pontalès viendrait
volontiers à un rendez-vous que nous lui assignerions sur la lande,
après la nuit tombée?...
—C'est juste!... c'est juste, dit Blaise; Macrocéphale nous servira
d'appeau... Qui sait? l'aventure sera drôle et nous allons peut-être
rire!...
—Je sais bien, moi, qui ne rira pas!... dit l'Américain en fronçant le
sourcil; le vieux brigand de Pontalès y passera, ou bien nous serons
riches!
Bibandier redressa tout d'une pièce sa longue taille.
—En voilà un que j'exterminerais sans faiblesse!... prononça-t-il
gravement; jusqu'ici j'ai été la victime de mon bon cœur... Il est
temps que cela finisse!
—Chut!... murmura Robert, et attention!
Il se courba pour cacher sa tête derrière le talus qui bordait le
taillis. Blaise et Bibandier l'imitèrent.
La maison de l'homme de loi venait de s'ouvrir, et maître Protais
le Hivain, surnommé Macrocéphale, s'avançait, en personne, dans la
direction du bois.
Sa longue tête était couverte d'un bonnet de laine, mais il avait
l'habit noir et les breloques d'un homme d'importance.
Il se promenait tout doucement, les mains derrière le dos, fumant sa
pipe comme un juste, et méditant, à loisir, quelque affreux tour de
chicane.
La nuit commençait à devenir sombre lorsqu'il passa au ras du talus.
—En avant!... dit Robert qui sauta d'un bond sur la lande.
Le pauvre homme de loi voulut pousser un cri en voyant ces trois
figures trop connues qui l'entouraient à l'improviste; mais Bibandier
lui mit sa main énorme sur la bouche.
—Par Satan! M. de la Chicane, dit-il terriblement, si tu soupires
seulement, je t'étrangle!
Le Hivain tremblait de tous ses membres, et ses dents claquaient.
—Mes bons messieurs..., balbutia-t-il enfin, mes dignes et chers
amis... je suis bien heureux de vous revoir... Mais l'étonnement... le
saisissement... le plaisir!...
Ses petits yeux roulaient et n'osaient point se fixer.
—Allons, allons!... dit Bibandier qui était tout glorieux de faire
peur à quelqu'un, on sait bien que tu nous aimes, M. de la Chicane!...
Pas de grandes phrases!... nous avons besoin de toi; suis-nous.
—Je vous suivrai au bout du monde, mes chers messieurs, répliqua le
malheureux Macrocéphale, mais pourtant...
—Venez!... interrompit Robert.
Le Hivain ne souffla plus mot, et se laissa conduire à l'intérieur du
taillis. On se remit en selle, et l'homme de loi fut placé en
croupe derrière Bibandier.
—Marchons!... dit Robert qui prit l'arrière-garde pour pouvoir causer
avec l'homme de loi.
—Si vous allez au manoir, fit observer timidement celui-ci, je vous
engage à prendre le pont des Houssayes, mes dignes messieurs... car
nous sommes en déris depuis hier... et le bac de Port-Corbeau ne sert
plus à grand'chose.
—Benoît Haligan est mort? demanda l'Américain.
—Guère ne s'en faut, mon bon M. de Blois!... Vous savez que le pauvre
fou croit deviner l'avenir... Voilà plus de six mois qu'il agonise...
et il a prédit lui-même que la mort entrerait ce soir dans sa cabane.
—Et Pontalès?... demanda encore Robert.
—Oh! celui-là se porte bien, Dieu merci!... Toujours fin comme une
demi-douzaine de Normands... toujours dur avec le pauvre monde!...
Jésus! bon Dieu! mon digne M. Robert, je suis un homme paisible,
mais lorsque je le vis vous chasser de Penhoël... oh! je l'avoue
franchement, j'eus envie de lui briser mon bâton de houx sur la tête!
—En vérité!... fit Robert, ce fut à ce point-là?...
Macrocéphale prit un air attendri.
—Mes excellents amis..., dit-il, mon digne M. de Blois... mon cher
M. Blaise... et vous-même, mon brave M. Bibandier... vous ne pouvez
pas savoir combien je vous suis attaché sincèrement et du fond du
cœur!... Pour vous être seulement agréable, voyez-vous bien, je me
ferais hacher en mille pièces...
Bibandier éclata de rire.
—J'attendais cette chute-là!... s'écria-t-il. Eh bien! M. de la
Chicane, vous voyez bien que nous vous payons de retour, puisque nous
avons fait cent lieues pour vous chercher!
—Et m'est-il permis de vous demander...? commença l'homme de loi.
—En temps et lieu vous saurez tout cela, M. le Hivain, interrompit
Robert. La question importante, pour le moment, est de savoir si vous
voulez être avec nous ou contre nous.
—Seigneur Jésus! s'écria l'homme de loi, moi... contre vous!...
—Pour parler franc, reprit Robert, nous voulons en finir avec Pontalès!
—Par des voies légales, je suppose?
—Très-légales.
—Eh bien! mon digne M. de Blois... mon cher M. Blaise... mon brave M.
Bibandier, je suis à vous... tout à vous!
Ils cheminaient maintenant à travers la lande, suivant à peu près
la route que Diane et Cyprienne avaient parcourue, la nuit de la
Saint-Louis, en revenant de leur expédition chez l'homme de loi.
Ils traversèrent le pont des Houssayes, dont les piles de bois
tremblaient sous l'effort croissant de l'inondation; puis ils
descendirent la rivière jusqu'au passage du Port-Corbeau.
Comme ils arrivaient sous le manoir, Robert, qui marchait le premier,
arrêta son cheval.
—Maître le Hivain, dit-il, votre besogne ne sera pas bien malaisée, et
nous vous payerons chacun de vos pas comme si vous étiez un roi.
—Ce n'est pas l'intérêt qui me fait agir, mon digne monsieur...
—Écoutez!... vous aurez tout simplement à monter jusqu'au manoir.
—Volontiers!... Pourquoi faire?
—Pour aller nous chercher M. le marquis de Pontalès, avec qui je veux
avoir une entrevue.
L'homme de loi secoua la tête.
—J'aurais beau monter au manoir, répondit-il, cela ne vous avancerait
guère... Pontalès est un homme habile, je dois en convenir... Il reste
là-bas, dans le grand château, pour faire dire aux alentours que les
convenances sont gardées et que la maison des Penhoël attend
encore ses anciens maîtres dans le cas où ils viendraient payer le prix
du rachat.
—Et il n'y a personne au manoir?...
Macrocéphale montra du doigt la façade où ne brillait aucune lumière.
—Personne!... répliqua-t-il, si ce n'est un vieux domestique, chargé
du bac, qui demeure dans les communs... C'est toute une comédie... La
grande porte du manoir reste ouverte... et Pontalès répète à qui veut
l'entendre qu'il espère voir les Penhoël rentrer dans la maison de
leurs aïeux.
Robert n'écoutait plus, et semblait méditer sur ce contre-temps.
—Mais si vous voulez, ajouta Macrocéphale, je vais prendre un de vos
chevaux et courir jusqu'à Pontalès.
—Il faut que l'entrevue ait lieu ici..., répliqua Robert.
—Eh bien! je vous ramènerai votre homme.
L'Américain examina en dessous l'homme de loi, qui gardait son air
doucereux et innocent.
—L'Endormeur!... dit-il, on ne doit pas encore être couché à la
ferme... va chercher le petit Francin... et si l'on t'interroge, dis
qu'il s'agit des intérêts de Penhoël.
Blaise s'engagea dans le sentier qui conduisait à la ferme.
—Mon brave M. le Hivain, reprit Robert, nous avons toute confiance
en vous... mais il faut une grande heure pour aller et revenir de
Pontalès. Et que de choses passent dans la tête d'un homme pendant une
heure!... Restez plutôt avec nous... le petit Francin portera la lettre
que vous allez écrire à M. le marquis.
—La lettre!... répéta le Hivain; comment voulez-vous que j'écrive au
milieu de ce taillis?
Robert indiqua du doigt une lueur qui brillait à travers les branches
des châtaigniers.
—La loge du vieux Benoît nous servira de bureau..., répondit-il.
—Ce que nous allons faire, murmura l'homme de loi, n'a pas besoin de
témoins...
Ils étaient à cinquante pas, tout au plus, de la loge. Bibandier se
glissa entre les branches du taillis et disparut pour revenir presque
aussitôt.
—Le pauvre vieux ne nous gênera pas..., dit-il de loin.
—Il est mort?...
—Donnez-vous la peine d'entrer!... Nous sommes les maîtres de la loge.
Ils s'introduisirent tous les trois dans la cabane, dont l'intérieur
sombre et enfumé n'était éclairé que par une mince chandelle de résine,
placée au chevet du grabat.
Le vieux Benoît était étendu sur le dos, les bras en croix, les yeux
ouverts et fixes. Il ne respirait plus.
Robert alla prendre la résine, et la posa auprès du trou qui servait de
cheminée.
—Allume du feu, Bibandier..., dit-il; car maître le Hivain a l'air de
trembler la fièvre.
L'homme de loi frissonnait en effet. L'aventure tournait au lugubre, et
il se demandait avec effroi quel en serait le dénoûment.
Il s'était assis le plus loin possible du grabat, et de manière à
tourner le dos au mort.
Bibandier jeta dans le foyer une brassée de bois sec. Quand la flamme
s'éleva claire et petillante, l'Américain rapprocha son escabelle avec
un mouvement de bien-être non équivoque.
—Les soirées fraîchissent..., dit-il, et le feu commence à ne pas être
de trop!... Avez-vous ce qu'il faut pour écrire, M. le Hivain?... Moi,
je n'ai que du papier timbré.
Macrocéphale releva sur lui un regard de surprise.
—Ça vous étonne? reprit l'Américain; nous allons traiter une affaire
sérieuse ce soir... Pontalès nous a joué un bon tour autrefois... mais,
après la partie, vient la revanche... Arrangez-vous le mieux possible,
et tâchez d'écrire sur vos genoux.
Le Hivain avait tiré de sa poche une petite écritoire, une plume et du
papier.
—Ma parole!... reprit Robert, j'ai songé un instant à faire en
personne une visite à ce vieux coquin de marquis... c'eût été plus
simple... Mais on pourrait entrer dans ce grand diable de château
et n'en point ressortir... J'aime mieux traiter la chose par
correspondance... Écrivez.
—Je suis à vos ordres..., dit Macrocéphale.
—Écrivez!... Voyons, qu'allons-nous lui dire?
—Quelque chose d'adroit..., insinua Bibandier; si c'était un homme de
nos âges, on pourrait risquer le rendez-vous d'amour...
—Tais-toi!... interrompit Robert; écrivez... «M. le marquis...» Que
diable, M. le Hivain, vous n'êtes pas un enfant... écrivez de manière à
ce qu'il vienne, et gagnez votre argent!
L'homme de loi se gratta l'oreille.
—A cette heure de nuit!... murmura-t-il; et le jour où tombe le
terme... D'ailleurs, le marquis va se dire: «Pourquoi maître le Hivain
ne vient-il pas jusque chez moi?»
—Il faut trouver un moyen.
—Je cherche..., dit Bibandier.
—Tais-toi!... Maître le Hivain, vous êtes un homme de ressources...
-Vous êtes bien honnête, mon digne monsieur... mais Pontalès
est si défiant!... Attendez donc!... s'écria-t-il tout à coup en se
touchant le front; je crois que j'ai trouvé!
—Voyons?...
—Il y a une chose qui mettrait Pontalès sur ses deux jambes, quand
même il serait à l'agonie: c'est le nom de l'aîné de Penhoël.
—En vérité?... fit Robert qui se prit à sourire.
—On parle justement dans le pays, depuis deux ou trois mois, du
prétendu retour de M. Louis..., poursuivit Macrocéphale; vous
m'entendez bien... une de ces rumeurs qui se répandent on ne sait
pourquoi ni comment... Je vais lui dire qu'il s'agit d'événements
graves, où se trouve mêlé Louis de Penhoël.
—Dites lui cela, maître le Hivain..., répliqua Robert; et peut-être ne
mentirez-vous pas tant que vous croyez.
La plume de l'homme de loi, qui courait déjà sur le papier, s'arrêta
net.
—Comment!... balbutia-t-il; est-ce que vous sauriez...?
Blaise revenait avec le petit Francin.
—Finissez votre lettre!... dit Robert; avant une heure, vous en saurez
aussi long que nous.
L'homme de loi plia sa missive et la remit au petit paysan, qui partit
au galop, croyant servir les intérêts de l'ancien maître de
Penhoël.
Dès qu'il se fut éloigné, Robert devint taciturne, et Macrocéphale
essaya en vain de renouer la conversation.
C'était une nuit de novembre noire et froide; on entendait gémir le
vent dans le taillis, et l'eau déchaînée, qui roulait en bouillonnant
au pied de la colline.
A l'intérieur de la cabane, le silence régnait.
Une fois, Macrocéphale, qui avait l'oreille aux aguets, crut entendre
un soupir faible, venant du lit mortuaire.
Il se leva épouvanté; mais nos trois compagnons le forcèrent à se
rasseoir, et ne lui épargnèrent point les moqueries.
Par le fait, le pauvre Benoît Haligan était toujours sur son grabat,
les bras en croix et les yeux morts.
Au bout d'une heure, on ouït un bruit de chevaux sur la montée.
Nos trois compagnons se cachèrent précipitamment derrière la porte, et
l'homme de loi resta seul auprès du foyer.
L'instant d'après, le vieux marquis de Pontalès entrait dans la cabane.
Il avait mis de côté son sourire emmiellé, et semblait de fort mauvaise
humeur.
—Que signifie cela? s'écria-t-il du seuil; pourquoi ce
rendez-vous?... Et depuis quand n'avez-vous plus la force de venir
jusque chez moi?
Macrocéphale faisait de grands saluts. Peut-être eût-il été fort
embarrassé pour répondre, si nos trois gentilshommes ne lui en eussent
épargné la peine.
Pontalès, en effet, fit trêve à ses questions, parce que la porte
venait de se refermer bruyamment derrière lui.
Il se retourna en tressaillant, et reconnut d'un seul coup d'œil à
qui il avait affaire.
—Un guet-apens!... murmura-t-il.
Puis il ajouta sans savoir qu'il parlait:
—Mon fils m'écrivait hier qu'ils étaient tous à Paris!...
—Voici un pauvre raisonnement pour un homme de votre force!...
répliqua Robert en riant; ne savez-vous pas bien qu'un quart d'heure
avant sa mort, M. de la Palisse était encore en vie?... Mais nous
oublions de nous serrer la main, cher marquis, et de nous demander
mutuellement de nos nouvelles...
Pontalès semblait un renard pris au piége. Sous ses paupières, baissées
à demi, on voyait ses petits yeux gris qui roulaient tout effarés...
Robert, Blaise et Bibandier lui-même vinrent, tour à tour, lui tendre
la main. Il répondit machinalement à cette ironique politesse.
—Messieurs..., balbutia-t-il, c'est vous sans doute qui avez induit M.
le Hivain à m'indiquer ce rendez-vous?...
—Si vous nous aviez laissé notre beau manoir de Penhoël, cher marquis,
répliqua Robert, nous n'en serions pas réduits à vous recevoir dans
une chaumière... Ah! vous jouâtes là un joli coup de cartes!...
Du diable si j'ai vu tricher avec plus d'aplomb en ma vie!... Les
gendarmes... les extraits des rôles de la préfecture... tout cela était
très-fort!... Mais prenez donc la peine de vous asseoir, M. le marquis,
nous avons beaucoup de choses à nous dire, et rester debout sera
fatigant.
Pontalès s'assit sur une escabelle.
—Procédons sans plan ni méthode!... reprit l'Américain dont l'air
libre contrastait avec la détresse du marquis; je ne hais pas cet
aimable désordre qui saute d'un sujet à un autre et varie gaiement
l'entretien... Vous nous parliez de votre fils?... Un très-beau
cavalier, ma foi! et qui menait bonne vie là-bas dans la capitale...
Vous avez reçu de lui une lettre hier... Je puis vous donner des
nouvelles encore plus fraîches.
—Vous l'avez vu récemment?... demanda Pontalès qui tâchait péniblement
à se remettre.
—Mon Dieu, répondit Robert, je ne sais trop comment vous dire
cela... Le fait est que c'est une déplorable affaire!...
Le marquis était père; sa tête se releva inquiète.
—Vous savez, reprit l'Américain, on est jeune... on est brave...
peut-être un peu querelleur... on a des duels...
—Un duel!... s'écria le marquis.
—Un duel extrêmement malheureux, mon cher M. de Pontalès... L'aîné de
Penhoël lui a mis trois pouces de fer dans la poitrine.
Le marquis se leva tout d'une pièce, comme s'il eût reçu un choc
galvanique. Macrocéphale ne put s'empêcher de l'imiter.
Nos trois gentilshommes, assis l'un près de l'autre, balançaient leurs
jambes croisées et gardaient un calme parfait.
—L'aîné de Penhoël!... répéta Pontalès d'une voix tremblante; celui
qu'on n'a pas vu depuis vingt ans?... Mes oreilles ne me trompent-elles
point... et parlez-vous bien de Louis de Penhoël?...
A ce nom prononcé, un soupir rauque se fit entendre du côté du grabat.
Macrocéphale chancela sur ses jambes.
—Le mort s'éveille!... murmura-t-il.
Bibandier et Blaise étaient pâles, mais Robert haussa les épaules.
—Quand les vivants le voudront, prononça-t-il lentement, le mort se
rendormira.
Tout le monde, cependant, glissait vers le grabat des regards effrayés.
Comme si le vieux Benoît eût voulu protester contre cette menace, on le
vit s'agiter entre ses draps, puis se lever sur son séant.
—C'est aujourd'hui!... dit-il d'une voix creuse; voilà bien des jours
et bien des nuits que j'attendais ce moment!... La main de Dieu est sur
moi... je ne verrai pas le retour de Penhoël!
Tout le monde gardait un silence glacé. Robert lui-même, malgré sa
forfanterie, ne trouvait pas le courage d'ouvrir la bouche.
—J'avais compté mes heures, reprit le vieillard; je savais bien que
la maladie n'aurait pas le temps de me tuer... Je l'avais dit... je
l'avais dit!... L'étranger était venu par un déris... dans une nuit
sombre... c'est dans une nuit sombre et par un déris qu'il devait
revenir!... Penhoël! Penhoël! celui qui tuera ton corps et ton âme va
me prendre ma vie mortelle!
Son souffle râlait. Chacune de ses paroles tombait sourde et pénible.
Il n'y avait pas dans la cabane une seule poitrine qui ne fût oppressée.
—Qui donc a laissé ouvertes les portes du manoir?... reprit
encore le vieux passeur dont la voix se fit plus vibrante; je vois
entrer ceux qui n'auraient jamais dû sortir... celles qu'on croyait
mortes ont, autour de leurs lèvres roses, le sourire de la vie...
«Penhoël ne cherche plus ses filles parmi les belles-de-nuit, qui
glissent sous les saules.
«Et l'absent, comme son cœur bat! son noble cœur! à respirer
l'air aimé du pays!...
«Les larmes sont séchées dans les yeux de la sainte femme. Il y a un
nouveau-né dans le berceau, paré de fleurs...»
Un sourire étrange éclaira sa face hâve; il balbutia encore des paroles
qu'on ne pouvait plus entendre, et sa tête lourde rebondit sur la
paille de son oreiller.
Un long silence régna dans la cabane; puis l'Américain rapprocha son
escabelle du siége de Pontalès.
—Il y a du vrai dans ce que dit ce vieux fou, monsieur!...
murmura-t-il. L'œuvre que vous avez édifiée péniblement, à force
de trahisons et de mensonges, est sapée par la base... Tel que vous
me voyez, marquis de Pontalès, je viens vous apporter la ruine ou le
salut... C'est à vous de choisir.
III
LOUIS DE PENHOËL.