Mais il n'y avait pas là l'ombre d'une pensée de défiance. Depuis douze

heures qu'elles avaient amené l'Ange dans la maison du nabab, l'idée ne

leur était pas venue qu'il pût y avoir danger ou seulement inconvenance.

L'ordre de Montalt les trouva préparées. Elles laissèrent Nawn auprès

de Blanche, et s'éloignèrent en se tenant par la main.

Ce fut ainsi qu'elles entrèrent dans la chambre de Montalt.

Elles demeurèrent auprès du seuil, les yeux baissés, le front

rougissant et le sourire aux lèvres.

Montalt était toujours assis auprès de son bureau.

Il les regarda un instant en silence et avec admiration comme s'il se

fut étonné de les retrouver si jolies.

—Approchez..., dit-il enfin.

Diane et Cyprienne s'avancèrent. Mais l'entrevue était loin de se

renouer à ce point de familiarité intime où le sommeil de Montalt

l'avait interrompu, la nuit précédente, et la gentille joue de

Cyprienne serait devenue bien plus vermeille encore si quelqu'un lui

eût rappelé qu'elle avait osé mettre un baiser sur le front de cet

homme.

Montalt avait l'air grave, presque sévère.

—Bonsoir, Berthe..., dit-il en prenant les mains des deux sœurs;

bonsoir, Louise... Il y a bien longtemps que je ne vous ai vues...

Avez-vous pensé à moi, aujourd'hui?

—Oh! oui, milord!... répliqua Cyprienne.

—Grâce à vous, ajouta Diane, nous avons porté secours à ceux que nous

aimons.

Montalt les regardait en face tour à tour.

—Et vous n'avez point eu regret de m'avoir menti?... murmura-t-il.

—Menti?... balbutièrent les deux jeunes filles en échangeant un regard

furtif.

Le nabab souriait tristement.

—Laquelle de vous s'appelle Diane?... demanda-t-il; et laquelle a nom

Cyprienne?...

Les deux sœurs étaient devenues toutes pâles.

—Oh! monsieur!... monsieur!... s'écria Diane, je vous en prie,

pardonnez-nous!... Le désespoir nous a poussées à venir... et quelque

chose nous disait que nous bravions, en venant, les blâmes du monde...

Nous avons menti, c'est vrai... mais c'est que nous songions à notre

vieux père.

—C'est vous qui êtes Diane, n'est-ce pas?... dit le nabab; et c'est

vous qui aimez Étienne?

—Étienne?... répéta encore la jeune fille.

Il lui semblait qu'un pouvoir surnaturel pouvait seul lire ainsi au

fond de son cœur.

—Et vous, Cyprienne, reprit le nabab, vous aimez Roger de Launoy?...

Que Dieu vous donne du bonheur, mes pauvres enfants!... L'amour fait

bien souffrir... et quand deux cœurs se donnent l'un à l'autre, il y

en a toujours un qui ment ou qui se trompe...

—Étienne est un honnête homme, répliqua Diane en relevant la tête.

—Je le crois..., dit Montalt.

—Et Roger m'aime!... ajouta Cyprienne.

—Comment ne pas vous aimer, ma fille?... Qui sait?... j'ai tort,

peut-être... Dieu le veuille!

Sa physionomie changea, comme s'il eût fait effort pour secouer sa

tristesse. Il rappela sur sa lèvre son beau sourire, et prit les mains

des deux jeunes filles, qu'il serra contre son cœur.

—Pourquoi ne m'appelez-vous plus votre père? dit-il presque gaiement.

Diane ne répondit pas, mais Cyprienne, plus hardie par moments, secoua

la tête en prenant un petit air mutin:

—Parce que vous nous grondez..., dit-elle, et parce que vous avez

deviné notre secret!

—Et si je vous pardonne?...

—Alors, nous vous pardonnerons.

Montalt les attira vers lui et réunit leurs têtes charmantes sous un

même baiser.

—Merci, mes filles..., dit-il.

—Merci, père..., répondirent en même temps les voix caressantes des

deux sœurs.

Montalt resta quelque temps à les contempler en silence. Il n'était

plus forcé de feindre pour cacher sa tristesse; une expression de joie

recueillie éclairait son visage.

—C'est vrai, pourtant, dit-il; j'ai deviné un secret, moi!... moi qui

laisse toujours sommeiller mon esprit!... Je vous aime si bien, mes

enfants chéries, que j'ai fait une fois comme tout le monde... J'ai

oublié que j'étais mort et qu'il n'y avait plus en moi ni curiosité ni

désir... J'ai travaillé, j'ai tâché de lire dans le regard... et j'ai

réussi.

—N'avez-vous appris que cela?... demanda Cyprienne en jouant

l'indifférence.

—Rien que cela, mademoiselle Berthe..., répliqua le nabab. Soyez

tranquille... Je ne sais pas le nom de votre vieux père, qui est un

gentilhomme!... Je ne sais rien, sinon que je vous aime et que je suis

heureux de vous avoir là toutes deux contre mon cœur...

—Nous aussi, nous vous aimons! murmura Diane émue, comme un ami et

comme un père.

Les yeux de Montalt se perdirent un instant dans le vide.

—Sais-je pourquoi?... pensa-t-il tout haut; on dit que je suis l'homme

du caprice... je le crois quelquefois... Et pourtant, s'il y a un Dieu,

c'est lui qui vous a mises sur mon chemin, pauvres enfants, afin que je

sois bon à quelque chose ici-bas... Oh! je ne jouerai plus... Ce qui me

reste est à vous, mes filles, et vous serez riches!

Il se prit à sourire tout à coup.

—Vous souvenez-vous que je vous ai poursuivies longtemps? dit Montalt.

Le monde me croit fou de galanteries et d'aventures amoureuses...

Pauvre monde! qui prend le désespoir pour l'ardeur et le découragement

pour la fièvre!... En courant après vous, mes enfants, ce n'était pas à

moi que je pensais... Vous allez bien m'en vouloir... Étienne et Roger,

que j'aimais en ce temps-là, me parlaient de vous sans cesse, et je

voulais leur donner un remède contre l'amour...

—Oh! fit Diane avec reproche, vous vouliez les rendre infidèles!...

—L'amour est un si cruel malheur, ma fille!... En vous voyant jolies

comme des anges, je m'étais dit: «Voilà ce qu'il me faut...»

Et, sans vous connaître, je vous opposais à vous-mêmes... Je prenais

les deux pauvres petites chanteuses pour en faire les rivales des

deux nobles filles de Bretagne... Vous me ferez croire à Dieu avant

de mourir, mes enfants, car sa main est là, et c'est elle qui vous a

défendues contre moi.

—Père, dit Cyprienne qui lui baisa la main avec un petit frisson de

crainte, quand je pense que nous aurions pu vous haïr!...

Le nabab baissa les yeux, et un nuage descendit sur son front.

—Cela eût peut-être mieux valu ainsi..., murmura-t-il; demain, qui

sait ce que seront nos cœurs?... Quand je vous vois, je crois mon

âme guérie;... quand je vous entends m'appeler mon père, je suis

heureux, et il me semble que je n'ai jamais connu la souffrance... Mais

tout cela n'est que mensonge!... ajouta-t-il en se levant brusquement,

vous n'êtes pas mes filles! Un autre a droit à l'amour que je voudrais

tout seul.

Les deux sœurs le regardaient tristement et ne trouvaient point de

réponse.

Montalt parcourait la chambre à grands pas.

Au bout de quelques minutes, il se laissa retomber sur son siége.

—Père..., dit Diane en prenant sa main timidement, est-ce que

vous êtes fâché contre nous?

Le nabab la pressa contre sa poitrine avec un geste passionné.

—Deux! s'écria-t-il; oh! ce serait trop, c'est vrai!... je n'ai pas

mérité tant de bonheur!... Mais si Dieu m'avait donné seulement une

fille comme toi, Diane... ou comme toi, ma Cyprienne chérie!... que

ma vie serait changée et belle!... et comme je désapprendrais vite à

désirer le néant qui suit la mort!...

—Vous qui êtes si bon..., murmura Diane, comment ne croyez-vous plus

au ciel?...

—Parce que, si le ciel existe, il est impitoyable!... Ne vaut-il pas

mieux douter que de haïr?...

Cyprienne écoutait, saisie par cette vague terreur que le blasphème

inspire à la foi naïve.

—Oh!... fit Diane avec compassion, vous avez donc bien souffert?

—Si j'ai souffert!... prononça le nabab d'une voix sourde et avec

un accent d'amertume si déchirant que les deux sœurs eurent froid

jusqu'au fond de l'âme; pauvre enfants! puissiez-vous ne savoir jamais

ce qu'est une pareille souffrance!...

Il essaya de sourire, et cet effort rendit plus douloureuse

l'expression de profonde angoisse qui était sur ses traits.

Cyprienne et Diane s'étaient rapprochées, attentives.

—Mais je pense bien, reprit Montalt avec une nuance de fatigue et

de sarcasme, que j'ai eu tort de souffrir... beaucoup de gens me

prendraient pour un fou s'ils savaient mon histoire... Et ces gens

seraient sages, peut-être... Que m'a-t-on fait?... M'ont-ils assassiné,

dépouillé?... M'ont-ils seulement trahi?... Non. J'avais un ami et

j'avais une maîtresse... J'aimais la jeune fille au point de lui donner

mille fois ma vie... L'autre... qui était mon ami depuis que je sentais

mon cœur, je l'aimais jusqu'à lui sacrifier mon amour!

«Il était faible; je me croyais fort... nous étions presque des enfants

tous les deux... Je le vis malheureux, parce qu'il aimait en secret ma

fiancée...

«Peut-être eus-je tort, mes filles, car il y a des dévouements injustes

et cruels. La jeune fille avait droit à mon amour, et devant Dieu, moi,

je n'avais plus le droit de fuir...

«Et pourtant, je quittai la maison de mon père, avec des larmes dans

les yeux, moi, qui ne savais encore que sourire!

«J'emportai dans l'exil mon amitié enthousiaste et l'amour qui devait

emplir ma vie.

«De quoi faut-il me plaindre?... Mon ami épousa la femme que je

lui avais cédée... Et un jour que je revenais de bien loin, un jour que

je m'approchais en tremblant de la maison de mon père, et que je me

disais: «Il faudra sourire en voyant leur bonheur,» je rencontrai mon

ami sur le chemin...

«Il me refusa sa main froide. Il se mit entre moi et la porte de sa

maison. Je repartis; mon âme était morte...»

Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.

—Pauvre père!... dirent-elles en couvrant ses mains de caresses.

—De quoi faut-il me plaindre? répéta le nabab avec un élan d'amertume;

et que venais-je faire chez cet homme?... Je lui avais cédé mon

bonheur; peut-être croyait-il que je venais le reprendre... Oh! mais je

l'aimais tant!...

«Et la jeune fille qui était maintenant sa femme?... Celle-là, je

l'avais abandonnée, presque trahie!... De quel droit pouvais-je lui

demander un souvenir?

«N'était-ce pas moi-même et moi seul qui avais brisé ma vie?

«Savaient-ils seulement qu'ils avaient tué mon âme, sinon mon corps:

lui, parce qu'il me chassait dans sa défiance jalouse; elle, parce que

je lui avais jeté le cri suprême de mon repentir et de ma douleur,

et qu'elle avait gardé le silence?...»

Il appuya ses deux mains contre son front tout pâle. La pente de ses

souvenirs l'entraînait.

—Oh! je l'aimais!... murmura-t-il d'une voix tremblante; vingt

années se sont écoulées depuis lors, et je n'ai jamais aimé une autre

femme!... J'ai supplié Dieu de m'envoyer l'oubli!... Dieu ne m'a point

exaucé... Je l'aime encore... je l'aime!... Cette nuit, je suis devenu

fou rien qu'en écoutant une histoire où je ne sais quelle femme jouait

un rôle qui pouvait ressembler à sa vie...

«Et maintenant que je vous parle, j'attends comme un pauvre insensé...

J'ai entrevu un vague espoir dans la nuit de mon avenir... Si je

m'étais trompé!... si elle avait souffert, elle aussi, comme j'ai

souffert!...

«J'attends pour savoir si je dois vivre, ou m'endormir dans la fatigue

qui m'accable...»

Il se tut. Cyprienne et Diane l'écoutaient encore.

Il y avait en elles une émotion puissante et grave qui les faisait

muettes.

L'un des noirs entr'ouvrit la porte de la chambre.

—Une lettre pour milord, dit-il.

Le sang remonta violemment à la joue du nabab.

—D'où vient cette lettre?... demanda-t-il d'une voix mal assurée,

tandis que le noir s'avançait vers lui.

—De l'hôtel des Quatre Parties du monde, répondit le nègre.

Montalt redevint plus pâle. Sa main tremblait en saisissant la lettre.

Il la regarda longtemps: on eût dit qu'il n'osait point l'ouvrir.

—Ceci est mon arrêt..., murmura-t-il en souriant avec tristesse.

Il glissa la lettre fermée dans son sein.

—Ne voulez-vous donc point savoir?... demanda Diane.

—Plus tard..., répliqua le nabab; si mon désir est satisfait, j'ai

toute une vie pour me réjouir... Si mon dernier espoir me trompe,

j'ai toute une longue nuit à souffrir... Parlons de vous, mes filles,

car il faut au moins que j'aie fait, ici-bas, quelqu'un d'heureux. Je

vous ai fait hier une promesse... Je ne l'ai pas oubliée... et je vais

l'accomplir.

Il se dirigea vers son secrétaire, dont la tablette restait baissée.

Il prit dans l'un des tiroirs la clef du petit meuble, qui se trouvait

au pied de son lit.

—Regardez bien tout ce que je fais..., dit-il; vous pourrez avoir

besoin de vous en souvenir.

Dans le meuble, il prit la boîte de sandal, et revint auprès des deux

jeunes filles.

—Voilà toute ma fortune..., poursuivit-il; je n'ai rien au monde,

sinon cette boîte qui renferme une boucle de cheveux blonds... Je les

regarde parfois, quand je suis seul, et je vois sourire alors toutes

les belles joies de ma jeunesse... Cette boucle est là, gardée par les

diamants qui l'entourent... Pour me la ravir, il faudrait me prendre

aussi mes diamants, dont la perte me laisserait plus pauvre qu'un

mendiant... Cela me plaît à penser... Et, vous savez, chacun pare son

idole... Moi, je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille... J'ai voulu

faire un asile brillant à mon cher souvenir.

Il porta la boîte de sandal à ses lèvres, pour la baiser d'abord,

puis pour arracher, à l'aide de ses dents, quelques-uns des diamants

enchâssés dans le couvercle.

Il en prit quatre et les examina durant quelques secondes.

—C'est là une monnaie que je me suis faite..., reprit-il en continuant

son examen; je sais la valeur de ces pierres tout comme si j'étais

joaillier... Ne m'avez-vous pas dit qu'il vous fallait cinq cent mille

francs?

Cyprienne et Diane ne purent pas trouver de réponse, tant la

surprise et l'émotion agissaient fortement sur elles.

—Il m'en reste encore cinq ou six fois autant..., poursuivit le nabab,

qui sembla compter de l'œil les vides nombreux marqués sur le

couvercle de la boîte: et qui sait si j'aurai besoin désormais de cette

fortune? Voici toujours quatre pierres qui valent chacune cinquante

mille écus, à peu près... Je vous les donne, mes filles.

—Est-il possible?... s'écrièrent à la fois Diane et Cyprienne.

—Ne me remerciez pas..., dit le nabab en les baisant au front tour à

tour; je vous suis encore redevable... Mon cœur était mort depuis

vingt ans, et vous l'avez ressuscité pour un jour... Oui, ajouta-t-il

en fixant sur elles ses yeux attendris, j'avais oublié la joie

d'aimer... Soyez bénies, mes filles, car vous prierez pour moi, j'en

suis sûr, quand vous ne me verrez plus.

Les deux sœurs tressaillirent, et leur regard s'emplit d'inquiétude.

Montalt arrêta la question qui se pressait sur leurs lèvres.

—Ne craignez rien, dit-il, Dieu a enfin pitié de moi, puisque je vous

ai trouvées... Vous m'aimez, n'est-ce pas?...

—Oh! notre bon père!... s'écrièrent les deux jeunes filles

qui tâchaient de sourire à travers leurs larmes, nous vous aimerons

toujours!...

Montalt souriait aussi et ses yeux étaient humides.

—Chères... chères enfants! murmura-t-il, je vous crois... et je crois

que nous serons tous heureux...

Il avait mis les quatre diamants dans la main de Diane.

Il retourna vers le meuble, afin d'y replacer la boîte de sandal.

Tandis qu'il refermait le meuble à double tour, la pendule sonna: il

était minuit.

Montalt revint vers les deux jeunes filles, mais il n'y avait plus de

sourire sur ses lèvres.

—Diane, dit-il, je vous confie cette clef, ma fille... J'avais encore

bien des choses à vous dire, mais j'ai besoin d'être seul... Écoutez

seulement mes dernières paroles... Je vous reverrai demain vers huit

heures... peut-être à neuf heures... Si je n'étais pas revenu à dix

heures, vous vous serviriez de cette clef, Diane; vous prendriez

la boîte de sandal... les diamants qui la couvrent seraient votre

héritage...

—Oh! père!... interrompirent les deux jeunes filles effrayées en se

serrant contre lui.

—Laissez-moi poursuivre..., reprit Montalt qui parlait d'une

voix triste, mais ferme; cette fortune que je vous lègue, vous n'aurez

de compte à en rendre à personne... Seulement, dans le cas où je

ne devrais point revenir, ma volonté est que la boucle de cheveux

renfermée dans cette boîte soit détruite... Promettez-moi de la brûler,

mes filles, et d'en jeter les cendres au vent...

Diane et Cyprienne promirent. Elles voulaient parler et décharger le

poids qui était sur leur cœur; mais le nabab les conduisit lui-même

jusqu'à la porte.

Elles se jetèrent dans ses bras; il les repoussa doucement.

—A demain, mes filles!... dit-il.

Il était seul.

Un instant, il resta auprès de la porte, écoutant les pas légers des

deux sœurs qui s'éloignaient dans le corridor.

Sa main se posa sur sa bouche, comme pour leur envoyer un dernier

baiser.

Puis il tira précipitamment de son sein la réponse de Robert.

Il la considéra durant plus d'une minute avant de l'ouvrir. Il n'osait

pas.

Sa respiration soulevait péniblement sa poitrine, et il y avait de

grosses gouttes de sueur à son front.

Enfin il rompit le cachet.

La lettre était ainsi conçue:

«Le chevalier de las Matas a l'honneur de présenter ses respects

à lord Berry Montalt, et le prie de remettre à demain, dans la

soirée, l'affaire dont il est question.»

La tête de Montalt tomba sur sa poitrine.

—Demain! murmura-t-il.

Puis il ajouta en déchirant la lettre:

—Je mourrai sans savoir...

XXIII

LE PREMIER CRI.

Nawn, la servante de Mirze, était restée seule au chevet de Blanche,

lorsque les deux filles de l'oncle Jean avaient quitté leur chambre

pour se rendre aux ordres du nabab.

Pendant les premières minutes qui suivirent le départ des deux jeunes

filles, Nawn demeura, comme d'ordinaire, accroupie sur son carreau

de soie, la tête penchée, les bras tombants, dans une attitude de

nonchalante apathie.

C'était une femme de grande taille, qui pouvait avoir quarante ans à

peine, mais dont la peau cuivrée était déjà sillonnée de rides.

Les domestiques de l'hôtel la craignaient. Ou l'accusait d'avoir

empoisonné, à Londres, un groom mulâtre de milord, qui l'avait

abandonnée après avoir été son amant.

Mais elle semblait dévouée à Mirze, et Mirze avait conservé sur

l'esprit du nabab ce pouvoir que donne l'habitude.

Nawn n'avait point été chassée, bien que les deux noirs du nabab

prétendissent l'avoir vue verser quelque chose de diabolique dans le

dernier verre d'ale du pauvre mulâtre défunt.

Au bout de deux ou trois minutes, les yeux baissés de Nawn se

relevèrent lentement. Ses membres étaient toujours immobiles, mais ses

prunelles, noires comme le jais, se prirent à rouler avec vivacité,

comme si elle eût voulu embrasser d'un seul coup d'œil toute

l'étendue de la chambre.

Quand cet examen rapide l'eut bien convaincue qu'elle était seule, son

regard inquiet se porta sur Blanche endormie.

Les paupières de la jeune fille étaient bien closes. De ce côté encore,

Nawn était à l'abri de toute surprise.

Elle se leva et gagna la cheminée, auprès de laquelle deux

bouilloires d'argent chauffaient. Dans l'une d'elles, il y avait de la

tisane pour Blanche; dans l'autre, de l'eau pour le thé de Diane et de

Cyprienne.

Nawn s'accroupit devant le foyer et ranima le feu.

Il y avait sur son visage pensif de l'hésitation et de la pitié.

—Elles sont bien belles, ces deux jeunes filles!... murmura-t-elle;

elles sont bien douces... et leurs voix vont au cœur... Moi, je suis

vieille et je suis laide.

Elle souleva le couvercle de la bouilloire qui contenait l'eau pour le

thé.

—Et puis..., grommela-t-elle en fronçant le sourcil, ce sont toutes

ces belles filles qui font pleurer ma maîtresse!... Pauvre Mirze!...

comme elle était belle avant que les larmes eussent creusé ses yeux!...

On l'aimait autrefois... maintenant, elle est dédaignée.

Tout en parlant, Nawn caressait, au fond de sa poche, des pièces d'or

qui tintaient légèrement.

Elle retira sa main pleine de louis et les compta d'un regard joyeux.

—Oui, oui..., reprit-elle, ce que j'en fais, c'est pour ma bonne

maîtresse. Que m'importe cet or?...

Son œil amoureux démentait ses paroles.

Quand elle eut bien contemplé ses louis, elle les remit dans sa poche

et tira de son sein une petite fiole de verre.

En ce moment, Blanche ouvrait les yeux à demi. Elle jeta son regard

éteint autour d'elle...

—J'ai rêvé..., pensa-t-elle; j'ai vu mes deux cousines qui sont

mortes... Elles souriaient toutes deux au pied de mon lit...

Sa paupière retomba, lassée, tandis que ses lèvres pâles murmuraient

une prière pour les pauvres belles-de-nuit...

Sa raison, affaiblie comme son corps, ne cherchait point à se rendre

compte de sa situation nouvelle. D'ailleurs, le demi-jour qui régnait

dans la chambre la trompait; elle ne savait pas où elle était.

Nawn avait débouché, à l'aide de ses dents, le petit flacon de verre.

Elle murmurait en regardant la bouilloire:

—Cela tue vite... les jeunes filles ne souffriront pas.

Son hésitation était finie.

Elle étendit la main et versa dans l'eau chaude la moitié du contenu de

son flacon.

Nul bruit ne se faisait dans la chambre, et pourtant Nawn n'était plus

seule.

En sortant, Diane et Cyprienne n'avaient point pris la peine de

fermer la porte, qui restait entre-bâillée.

Si le regard perçant de Nawn s'était tourné de ce côté, elle aurait

vu sur le seuil une tête, noire comme l'ébène, dont la bouche,

entr'ouverte par l'étonnement, montrait deux rangées de dents

éblouissantes.

Ce fut, du reste, l'affaire d'une seconde. Avant que Nawn eut remis le

flacon dans son sein, la tête noire avait disparu, et Séid se disait

derrière la porte:

—C'est la même eau qui a tué le mulâtre...

Nawn se rapprocha du lit où Blanche était toujours immobile.

Une réflexion lui vint. Les soupçons pourraient se porter sur elle, et

le flacon l'accuserait en ce cas.

Elle traversa la pièce sans bruit et entra dans la chambre voisine,

dont elle ouvrit la fenêtre pour jeter au dehors le reste du poison.

Son absence ne dura guère qu'une minute. Quand elle rentra, Blanche

était réveillée et toute tremblante.

Elle murmurait de sa voix faible, qu'on entendait à peine, et disait

qu'elle avait vu un grand homme noir traverser la chambre en rampant et

s'approcher du foyer.

Nawn ne comprit pas ou ne fit point attention. La chambre était

déserte et les deux bouilloires toujours à la même place...

Quelques instants après, Cyprienne et Diane revinrent.

Elles semblaient tristes toutes deux, et leurs yeux gardaient des

traces de larmes.

—Laissez-nous, ma bonne..., dirent-elles à Nawn; vous pouvez aller

vous reposer.

Nawn ne se pressait point d'obéir. Elle tournait autour du foyer.

—Vous n'avez rien pris de la journée..., murmura-t-elle; ne

voulez-vous point que je vous serve un peu de thé?

—Nous nous servirons nous-mêmes, ma bonne... Allez!

Nawn sortit comme à contre-cœur.

Quand elle eut passé la porte, Diane et Cyprienne se jetèrent dans les

bras l'une de l'autre en pleurant.

Puis elles s'assirent toutes deux. Durant quelques instants, leur

douleur les rendit muettes.

—Ma sœur, dit enfin Cyprienne, le laisserons-nous mourir sans

essayer au moins de le sauver?

Diane secoua la tête en silence.

—Nous n'avons pas prononcé une parole, reprit Cyprienne, pas fait un

signe pour l'arrêter dans sa résolution!... Et pourtant il nous

aime... il nous aurait peut-être écoutées!...

—Il nous a éloignées, répliqua Diane, parce qu'il a eu peur de nos

prières et de nos caresses!

—Et nous avons obéi sans résistance!... Il fallait du courage, ma

sœur!... Oh! si j'étais près de lui à présent, il aurait beau

faire... je m'attacherais à lui... je lui dirais que cette mort qu'il

appelle est un crime!... car il veut se tuer, j'en suis sûre!

Diane avait les yeux secs maintenant.

—Quel noble cœur!... dit-elle; Dieu n'a point dû pardonner à ceux

qui ont ainsi brisé sa foi!

—Oh! cette femme et cet homme!... s'écria Cyprienne, puissent-ils être

maudits!...

Diane lui serra le bras.

—Tais-toi..., murmura-t-elle; n'appelle pas au hasard la colère de

Dieu... Ceux-là que tu maudis sont peut-être bien malheureux, ma

sœur!...

Cyprienne l'interrogea du regard, mais la paupière de Diane se baissa.

—Comme il est généreux et bon! poursuivit cette dernière après un

silence; il a pensé à nous, même à cette heure où tout s'oublie... Tu

as raison, ma pauvre sœur, nous avons manqué de courage... Mais

aussi comment parler?... Il comptait les minutes... Nous avions tant de

choses à lui dire... nous ne lui avons rien dit!

—Pas même ce que nous avons fait grâce à son assistance, répliqua

Cyprienne; j'aurais voulu lui parler de Madame.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5 · 第 5 / 11 段