—Et de notre Ange, qu'il eût aimée, j'en suis sûre!... J'aurais voulu

qu'il vît notre pauvre Blanche.

—Et quelque chose encore!... interrompit Cyprienne; sa voix avait

un accent de tristesse et de reproche quand il a prononcé les noms

d'Étienne et de Roger... Dix fois, j'ai été sur le point de faire une

question.

—S'il fallait accuser, répliqua Diane, il n'aurait pas voulu nous

répondre...

Blanche s'agita faiblement dans son sommeil.

—Mon Dieu! continua Cyprienne, tu l'aimes comme moi, ma sœur... Si

cruelle que soit la blessure de son cœur, nous l'aurions guérie à

force de tendresse... Pense donc!... S'il avait voulu venir avec nous,

là-bas, à Penhoël... Comme il aurait été heureux au milieu de tout ce

bonheur, son ouvrage!... Tu ne me réponds pas, ma sœur?...

—Oui... oui..., fit Diane d'un air distrait; je crois qu'il aurait été

bien heureux.

—Et n'est-il donc plus temps, s'écria Cyprienne, de tenter un

dernier effort?... Il me semble que je serais éloquente en ce moment,

car mon cœur est plein... Je lui dirais comme Madame est sainte et

bonne!... comme notre Blanche a l'âme angélique!... comme la vieillesse

de notre père est vénérable et douce!... Je lui dirais nos tranquilles

joies de Bretagne... ce que nous regrettons, ma sœur!... ce qui

mettait dans nos yeux des larmes si amères quand nous étions seules au

milieu de ce grand Paris!...

Elle s'arrêta, parce que l'Ange s'agitait davantage. La bouche pâlie de

la pauvre enfant exhalait des plaintes étouffées.

—Elle souffre..., murmura Cyprienne.

Diane semblait distraite pour les douleurs de l'Ange comme pour les

rêves d'avenir de sa sœur.

Sa main fit subir une pression plus forte au bras de cette dernière.

—As-tu bien regardé Berry Montalt?... demanda-t-elle tout à coup.

—Pourquoi cela?... balbutia Cyprienne étonnée.

—As-tu remarqué,—je ne sais pas si je me trompe,—as-tu remarqué une

ressemblance?...

—Oui..., interrompit Cyprienne vivement; cela m'a frappée deux ou

trois fois... mais c'est en vain que j'ai interrogé mes souvenirs... Je

cherche encore à me rappeler quel visage...

—C'est que tu ne te souviens plus, peut-être, interrompit Diane à son

tour, du temps où René de Penhoël était heureux...

—C'est vrai!... dit Cyprienne dont les yeux s'ouvrirent tout grands;

c'est vrai!... quand je me représente le sourire de Montalt, il me

semble que je vois Penhoël sourire!

La rêverie absorbait Diane de plus en plus.

—C'est qu'il y a encore autre chose, reprit-elle avec lenteur. Te

souviens-tu que, là-bas, en Bretagne, on nous disait toujours que notre

oncle Louis avait aimé Madame?...

—Est-ce que tu croirais?... commença Cyprienne.

—Et que Madame l'aimait..., poursuivit Diane dont le beau regard

s'éclairait; et que Louis de Penhoël quitta la Bretagne, parce que

René, son frère, se mourait d'amour pour Madame...

—Oh!... fit Cyprienne pâle d'émotion, c'est vrai!... c'est vrai!... ma

sœur, il faut courir!... nous jeter à ses genoux... le prier... le

supplier!

Elle avait saisi le bras de Diane et l'entraînait vers la porte.

Blanche poussa un cri aigu. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent

effrayées. Blanche se soulevait sur son lit et se tordait en des

convulsions.

Diane et Cyprienne l'avaient trouvée, toute vêtue sur sa couche, dans

l'appartement de madame la marquise d'Urgel; mais une fois à l'hôtel du

nabab, elles l'avaient déshabillée pour la mettre au lit.

Le seul regard qu'elles avaient échangé alors, et la rougeur subite de

leurs fronts, avaient dit leur commune pensée.

Blanche était enceinte; il n'y avait pas à s'y méprendre.

Quant à percer le fond de cet étrange mystère, qui semblait accuser

d'une manière victorieuse une enfant jusqu'alors innocente et pure

comme les anges, les deux sœurs avaient essayé, chacune de leur

côté, mille explications impossibles, mais elles ne s'étaient point

communiqué leurs doutes de vive voix.

Avant d'aborder ce sujet, elles sentaient leurs joues en feu; leurs

yeux se baissaient, et les paroles hésitaient sur leurs lèvres.

D'ailleurs, Nawn n'avait presque point quitté la chambre, et ce n'était

pas devant la servante qu'elles eussent voulu parler.

Mais, si elles ne s'étaient point communiqué leurs pensées, leurs

pensées n'en étaient pas moins semblables.

Au cri de Blanche, le même effroi les saisit.

Si c'était l'heure de la délivrance! Elles étaient là, seules,

ignorantes, et ne sachant pas même quel genre de secours il fallait

porter à la malade.

Et Blanche était si faible!...

L'idée ne leur venait point, pourtant, d'appeler à leur aide, car, en

ce premier moment de trouble, elles ne raisonnaient pas leur situation.

La frayeur, qui les prenait à l'improviste, les aveuglait en quelque

sorte, et ne laissait parler que leur instinct, qui leur criait de

sauver l'honneur de Penhoël.

Qu'espéraient-elles, cependant? Hélas! les pauvres filles eussent été

bien en peine de le dire.

Elles avaient la volonté vague de cacher l'enfant qui sans doute allait

naître.

Par quel moyen? Elles ne savaient.

Ce qu'elles ne pouvaient ignorer, c'est que la naissance d'un enfant

met bien souvent la mère aux portes du tombeau.

Il faut, autour du lit de l'accouchée, les soins expérimentés et l'aide

précieuse de la science. Qu'allait-il se passer? Il n'y avait ici à

espérer que l'aide de Dieu.

Blanche criait; ses plaintes déchiraient le cœur de Diane et de

Cyprienne, qui demeuraient pourtant immobiles à l'autre bout de la

chambre. Quelque chose les retenait loin de ce lit, où s'accomplissait

un mystère qui les épouvantait.

Blanche ne les voyait point; elle se croyait seule. Elle disait parmi

ses plaintes:

—Mon Dieu, ayez pitié de moi!... Sainte Vierge, vous qui savez si je

suis innocente, ne me laissez pas mourir sans secours!... Oh! ma mère!

ma mère! si tu savais comme je souffre!...

L'affaissement et la fatigue faisaient trêve un instant à sa torture.

Diane et Cyprienne voyaient alors sa tête charmante se renverser sur

l'oreiller.

Elle était si pâle qu'on eût dit une morte.

Ses yeux se fermaient. Ses grands cheveux blonds tombaient, épars, sur

son front et sur ses joues.

Et, chaque fois que les douleurs se calmaient, le doute revenait dans

sa conscience d'enfant, où il n'y avait que de purs souvenirs.

—C'est impossible!... murmurait-elle; je suis folle!... Les jeunes

filles comme moi ne sont pas mères!... Mon Dieu! si je dois mourir,

ôtez-moi cette pensée qui m'empêche de prier.

Diane et Cyprienne écoutaient stupéfaites; elles ne pouvaient deviner

la vérité bizarre et incroyable; mais leurs cœurs n'avaient pas

besoin d'une certitude raisonnée. Elles auraient juré que Blanche était

innocente.

Les instants de trêve étaient courts. L'Ange de Penhoël reprenait son

épuisant martyre. Les deux filles de l'oncle Jean s'étaient rapprochées

peu à peu et se tenaient debout auprès du lit.

Blanche rouvrit les yeux à demi. Un sourire doux erra autour de sa

lèvre.

—Oh!... fit-elle d'une voix mourante, merci, sainte Vierge!... vous

m'envoyez vos anges pour me secourir.

Sa paupière retomba.

Elle murmura encore:

—Peut-être que je suis morte... car mes deux cousines sont dans le

ciel!

Cyprienne et Diane pleuraient.

Au bout d'une minute de calme, Blanche eut un tressaillement violent

et poussa un grand cri. Diane, que l'émotion faisait sourire sous ses

larmes, reçut un enfant dans ses bras.

Nawn, qui avait feint de s'éloigner, était restée en sentinelle

derrière la porte, guettant le moment de gagner ses louis d'or.

Elle avait tout vu, tout entendu.

Et cette femme, qui attendait impatiemment l'heure du crime, fut saisie

de pitié à la vue de l'enfant et de la jeune mère.

Pour tuer ceux-là, on ne l'avait point payée.

Elle s'élança d'un bond dans la chambre et s'empara de l'enfant pour

lui donner les premiers secours.

Blanche joignit les mains et se laissa retomber sur son oreiller,

heureuse et guérie.

Les deux sœurs se jetèrent au cou de Nawn, et l'embrassèrent à

l'envi.

Nawn ne perdait point la tête. L'instant était souverainement favorable.

—Vous vous rendrez malades, dit-elle, si vous ne prenez rien; et voilà

une pauvre jeune dame qui m'a l'air d'avoir grand besoin de vous!

—Nous prendrons tout ce que vous voudrez, ma bonne!... s'écrièrent à

la fois Diane et Cyprienne qui berçaient tour à tour l'enfant entre

leurs bras.

Nawn arrangea deux pleines tasses de thé. En les présentant aux deux

sœurs, ses mains ne tremblèrent point.

C'était de la besogne commandée.

Cyprienne et Diane burent gaiement, puis elles remirent l'enfant aux

mains de Nawn.

Elles avaient échangé un regard.

Blanche semblait s'être assoupie; leur présence n'était plus

indispensable. Elles s'élancèrent toutes deux dans le corridor pour

gagner la chambre de Berry Montalt, et tenter l'effort retardé par la

crise de Blanche.

La chambre du nabab était déserte; son lit était froissé, bien que

sa couverture n'eût point été soulevée. Il avait dû prendre quelques

instants de repos sans ôter ses vêtements.

Il était alors un peu plus de cinq heures du matin.

Restée seule, Nawn mit l'enfant sur le pied du lit.

—Elles étaient bien jolies!... murmura-t-elle comme si les deux

sœurs eussent été déjà mortes.

Puis elle ajouta en secouant sa tête basanée:

—Elles en ont pour un quart d'heure encore...

Elle sortit en se hâtant, et se rendit dans la dernière pièce de l'aile

gauche, donnant sur les ruelles désertes.

Elle ouvrit la croisée; on n'entendait aucun bruit au dehors.

—Est-ce qu'ils ne seraient pas là?... grommela-t-elle; j'avais

pourtant promis la chose pour cinq heures... Je suis en retard de dix

minutes!

Elle alluma deux bougies qu'elle plaça sur l'appui de la croisée...

Un cri poussé avec précaution troubla la nuit silencieuse.

—Ils sont là!... dit Nawn.

XXIV

CINQ COUPS D'ÉPÉE.

La grande pendule du marchand de vin de la porte d'Orléans venait de

sonner six heures moins le quart. Le jour se levait: le vent soufflait,

sec et froid, parmi les arbres dépouillés du bois de Boulogne.

Quelques charrettes de paysans attardés descendaient encore l'avenue

de Neuilly, et se hâtaient pour gagner les halles. Le bois était

complétement désert.

Il y avait à peine quelques secondes que l'œil-de-bœuf du

cabaretier avait jeté l'heure, à travers les contrevents fermés,

lorsqu'une élégante voiture déboucha au rond-point de la porte

d'Orléans.

Elle traversa la place sablée, au trot de ses magnifiques chevaux, et

s'arrêta contre le mur d'enceinte, à trois cents pas environ de la

sentinelle.

Les petits arbres du bois de Boulogne, qui n'était guère alors qu'un

taillis, empêchaient la sentinelle de voir la voiture. Néanmoins le

brave soldat du centre, averti par son belliqueux instinct, arrêta sa

promenade pour se gratter l'oreille et murmurer:

—Voilà des bourgeois qui vont au champ d'honneur! Un militaire

français n'y doit point mettre obstacle...

Il enfonça le shako sur sa titus, et s'enveloppa dans son manteau

couleur de poussière, déterminé à ne rien voir et à ne rien entendre.

La voiture, cependant, s'était ouverte; deux nègres, qui se tenaient

devant et derrière, avaient sauté sur le sable pour aider leurs maîtres

à descendre.

Montalt mit pied à terre le premier, puis vint Nehemiah Jones, le grave

majordome, bien peigné, rasé admirablement, et habillé de noir des

pieds à la tête.

Il n'y avait qu'eux dans la voiture.

Le nabab, qui était très-pâle et dont les traits fatigués dénotaient

l'humeur la plus morose où nous l'ayons encore vu, resta debout, en

avant de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine.

Nehemiah Jones prit dans l'intérieur une paire d'épées, et vint se

placer au côté du nabab.

Les deux nègres reprirent leurs places, l'un sur le siége de devant,

l'autre sur le siége de derrière.

On n'avait pas encore prononcé une seule parole.

Montalt tira sa montre.

—Six heures moins dix..., murmura-t-il; cinq minutes de retard, déjà!

—Le Français, prononça M. Jones sentencieusement, a le caractère

léger, oublieux, étourdi; l'inexactitude est au nombre de ses défauts,

et des voyageurs dignes de foi ont remarqué...

—Assez, mister Jones!... interrompit Montalt; je crois que j'entends

une voiture.

Le majordome s'inclina gravement et tendit l'oreille.

—S'il plaît à Votre Seigneurie, dit-il, c'est une voiture, en effet...

Votre Seigneurie se battra-t-elle ici-même, ou sous le couvert?

—Cherchez une place dans le bois, mister Jones, répondit Montalt.

Le majordome s'éloigna d'un pas digne et mesuré pour obéir à cet ordre.

La voiture qu'on avait entendue de loin se montra en ce moment au bout

de l'allée. C'était un fiacre. Étienne et Roger en descendirent. Ils

n'avaient pas amené de témoins.

—Oh! oh! se dit Montalt; n'aurons-nous point M. de Pontalès?

Il échangea un salut froid avec les deux jeunes gens.

Roger portait deux épées sous le bras.

—Monsieur, dit Étienne, vous nous voyez venir seuls parce que le

combat, tel que vous vouliez nous l'imposer, ne peut pas nous convenir.

—Ah!... fit Montalt du bout des lèvres.

—Nous avons tiré au sort..., reprit Étienne.

—Et j'ai perdu..., dit Roger.

—C'est moi, poursuivit le jeune peintre, qui me battrai contre vous,

milord.

Étienne disait cela d'un air triste et sans colère. Le regard qu'il

jetait à Montalt implorait encore, malgré lui peut-être, cette

explication si durement refusée.

Montalt détourna les yeux et se prit à regarder Roger, qui, loin

d'imiter le calme de son ami, avait déjà le rouge à la joue et semblait

contenir à grand'peine son irritation prête à éclater.

Il baissa les yeux en frémissant devant le regard du nabab, provoquant

et moqueur.

—Ah!... fit encore ce dernier, vous avez joué, mes jeunes

camarades?... et M. Roger a gagné?... et il vient ici comme simple

témoin?... Ah çà! mais c'est donc un insulteur pour rire que ce M.

Roger?

Étienne se mit au-devant de son ami, qui avait fait un mouvement pour

se jeter sur le nabab.

—Épargnez-vous, milord! dit-il d'un ton sévère; en France, nous sommes

avares d'outrages à l'heure du combat.

Il repoussa Roger, et se tourna vers Montalt, qu'il regarda en face.

Montalt avait toujours les bras croisés sur sa poitrine. Parmi le

dédain qui était sur ses traits, il y avait comme une cruauté froide et

volontaire.

—Milord, lui dit Étienne, je suis venu jusqu'ici avec un reste

d'espoir... Mon cœur s'obstinait à douter... non pas à cause de

vous, milord, car je sais qu'il est une nature chez qui la bienfaisance

est une boutade comme le crime un caprice... mais à cause d'elle, que

j'aimais de toute la puissance de mon âme... à cause d'elle que j'avais

laissée si pure et si belle de cœur, il y a deux mois à peine!...

J'avais vu par mes yeux et par ceux de mon ami... Je me refusais à

croire l'évidence...

—On dit que la foi sauve..., murmura Montalt.

Un peu de sang vint aux joues pâles du jeune peintre, et ses yeux

eurent un éclair.

—L'un de nous deux va mourir..., dit-il; à quoi bon railler

maintenant?... Milord, vous nous avez rencontrés tous les deux sur le

chemin du bon Dieu, comme on dit dans notre pauvre Bretagne... vous

nous avez appelés vos amis... vous nous avez arraché notre secret à

force de tendresse feinte... Votre fantaisie était d'avoir quelqu'un à

aimer... vous avez surpris notre affection, à nous dont le cœur est

jeune et loyal. Voici Roger qui a soif de votre sang, à cette heure,

et qui eût donné pour vous la dernière goutte de son sang! Ce sont des

jeux étranges auxquels vous vous plaisez!... Et quand vous avez su

nos douleurs avec nos joies.... quand vous avez pu mesurer l'espoir

cher qui soutenait notre vie, vous avez dépensé votre or pour aller

chercher tout au fond de la Bretagne, dans un village ignoré, deux

pauvres jeunes filles, et vous avez tué notre bonheur!... Oh! certes,

on pouvait se refuser à le croire, car il y a de la folie dans votre

rôle honteux, milord!... et vous êtes à mes yeux un insensé encore plus

qu'un infâme!

—S'il plaît à Sa Seigneurie, cria Nehemiah Jones dans le taillis,

j'ai trouvé un endroit avantageux et confortable...

—Allons! dit Montalt qui se mit en marche; votre sermon n'était

peut-être pas fini, M. Étienne... mais les affaires avant tout!

Ils s'enfoncèrent tous les trois sous le couvert, et l'instant d'après

ils avaient rejoint le majordome dans une petite clairière, située à

vingt-cinq pas seulement de l'allée.

Les deux jeunes gens étaient muets maintenant. Montalt félicita son

majordome sur le choix du lieu, et jeta bas sa redingote.

Étienne était déjà prêt.

—C'est un combat à mort..., dit-il d'une voix basse et résolue en

tombant en garde.

Montalt se posa tout souriant, fit un salut plein de grâce et ne

répondit point.

Les épées se touchèrent; la garde du nabab, élégante mais lâche,

semblait le découvrir.

Roger, dont le regard de feu suivait la pointe des armes, se disait:

—Si j'étais à la place d'Étienne, ce serait fait de cet homme!

Étienne attaqua pourtant comme il faut, se couvrant d'une garde

prudente, ferme, serrée. Montalt, lui, parait négligemment et du bout

des doigts.

Au bout d'une minute de combat, il se fendit sur un coup droit et

releva l'épée.

La chemise d'Étienne avait une petite tache rouge au milieu de la

poitrine.

La place était mortelle. Roger se précipita sur son ami en tremblant.

Pendant cela, Montalt faisait signe à Nehemiah Jones, qui tira

froidement de sa poche un foulard des Indes, et vint essuyer la pointe

de l'épée, où restait une gouttelette de sang.

Roger arracha l'arme des mains d'Étienne.

—Tu es blessé!... dit-il.

—Un quart de ligne de fer... murmura Montalt. Un oiseau-mouche serait

mort sur le coup!...

Sur le terrain, on ne se rend guère compte d'une blessure que par

l'endroit touché; Étienne avait cru, au premier moment, que sa poitrine

était traversée; par le fait, et comme le disait le nabab, il n'avait

qu'une piqûre d'épingle.

Sa fierté se révolta énergiquement, et la colère qu'il avait contenue

jusqu'alors rendit son visage écarlate.

Il voulut reprendre l'épée à Roger, qui le repoussa brusquement.

—Laisse-moi!... s'écria Roger; je veux voir si cet homme pourra

continuer avec moi sa plaisanterie.

—C'est juste cela, dit Montalt qui se remit en garde; mon cher

peintre, ce ne peut pas être toujours à vous... Il faut bien que mon

secrétaire ait son tour.

—Défendez-vous!... défendez-vous!... criait Roger dont la main

tremblait de rage.

—M. de Launoy, dit Montalt, vous êtes pressé... je conçois cela...

mais moi, il faut que je me ménage; nous en sommes encore aux

bagatelles de la porte... J'en suis désolé pour vous, mes très-chers,

mais vous me donnez la petite pièce avant le drame...

—Monsieur! monsieur! interrompit Roger, défendez-vous, ou je ne

réponds plus de moi!

Étienne restait là, vaincu et la tête baissée.

—Soyez tranquille, reprit Montalt; la plaisanterie ne durera pas

toujours... Et il y aura du sang ailleurs qu'à l'extrême pointe de

mon épée... Je suis ici pour me venger, de vous d'abord, mes jeunes

camarades, qui avez insulté la main d'un bienfaiteur!... Or chacun

en prend à sa guise... Moi, je me venge de vous en vous faisant une

dernière aumône... Je vous donne la vie, mes enfants, après vous avoir

donné ma table et mon toit...

Roger fit un pas en avant.

Montalt, au lieu de reculer, prit négligemment son épée au croisé,

et l'envoya tomber à quelques pas.

—Patience donc! poursuivit-il tandis que Roger, confus, allait

ramasser son arme; j'ai bien écouté, moi, tout le sermon de M. Étienne,

ce matin, et toutes vos insultes, hier, mon jeune camarade!...

J'attends ici bonne compagnie... Nous sommes seuls encore; le temps ne

presse pas.

Roger revint se mettre en face de lui.

—Pardieu! s'écria le nabab, c'est une chose étrange que la destinée

de certains hommes... Moi, chaque fois que j'ai fait le bien, j'ai

toujours été châtié par le sort!... Sur cinq personnes que j'attends

ici, pour croiser le fer avec elles...

—Cinq personnes?... répétèrent les deux jeunes gens.

Montalt poursuivit sans s'arrêter à l'interruption:

—Une seule ne me doit ni amitié ni reconnaissance... Des quatre

autres, il y en a deux, vous, Étienne Moreau, et vous, Roger de Launoy,

que j'ai traités comme mes fils... Le troisième est un pauvre jeune

homme à qui j'ai sauvé la vie... Le quatrième...

Il passa le revers de sa main sur son front et n'acheva point.

—Aux trois premiers, reprit-il d'une voix grave, qui me devraient

reconnaissance et amour, je vais infliger une punition pareille... Il

y aura trois poitrines marquées par la pointe de mon fer, et ce seront

trois signes de pitié... trois stigmates de mépris!...

—En garde donc, alors!... s'écria Roger qui ne se possédait plus.

Montalt ne bougea pas.

—Celui qui ne me doit rien, poursuivit-il, sera le mieux traité; il

trouvera une arme sérieuse au-devant de la sienne... Et il tombera dans

un combat digne d'un homme!... Quant au dernier, que Dieu le protége!

car la vengeance, ici, sera terrible...

Sa voix était devenue basse et sombre.

Il secoua sa longue chevelure noire, qui tombait en anneaux mobiles sur

le collet de sa chemise, et tendit enfin l'épée.

Roger croisa le fer en poussant une sorte de cri joyeux.

Étienne était toujours immobile, comme si la foudre l'eût touché.

Il ne craignait point pour la vie de Roger.

Ce duel était pour lui une incroyable comédie, sous laquelle se cachait

un mystère dont l'explication échappait à son intelligence.

L'image de Diane était devant sa vue. Parfois, tant était grande

encore l'irrésistible sympathie qui l'avait poussé jadis vers Montalt,

au delà de ce prologue funeste il voyait un dénoûment heureux.

Le cœur de cet homme n'était-il pas un abîme où se confondaient

vertus et vices, doutes et croyances?...

Il ne savait...

Au moment où les deux épées glissaient pour la première fois l'une

contre l'autre, un bruit de voiture se fit sur le sable de l'allée

voisine.

Roger précipita son attaque furieuse comme s'il eût craint qu'on ne lui

enlevât sa proie.

Car il n'avait aucune des idées qui remplissaient le cœur du jeune

peintre. Il avait vu, il croyait. La jalousie était désormais sa seule

passion et sa seule pensée.

Avec Roger comme avec Étienne, le nabab en prenait fort à son aise.

Vous eussiez dit un maître d'armes qui trompe, en se jouant, les coups

pressés d'un élève maladroit.

—Qu'est-ce à dire?... s'écria le jeune Pontalès qui parut en ce moment

sur la lisière du taillis avec deux témoins.

Au même instant, Vincent, qui venait aussi de quitter son fiacre, se

montra d'un autre côté.

Étienne, Roger, Vincent et Pontalès se reconnurent avec une égale

surprise.

Mais ce n'était pas l'heure d'échanger des explications.

Le nabab s'était fendu. Une petite tache rouge, toute pareille à celle

que gardait la chemise d'Étienne, marqua la poitrine de Roger.

Le nabab releva encore son épée, dont la pointe humide fut essuyée

soigneusement par le grand foulard des Indes de Nehemiah Jones.

—Ce n'est rien! s'écria Roger; en garde!

Le nabab tira sa montre.

—Mon cher monsieur, répliqua-t-il, je n'ai qu'un quart d'heure à

donner à chacun de vous... et la demi-heure est passée.

Les nouveaux arrivants faisaient cercle autour des adversaires.

—En garde! répéta Roger qui fondit impétueusement sur le nabab.

On vit l'épée de Montalt décrire un demi-cercle rapide, et Roger,

désarmé pour la seconde fois, comme un enfant, laissa tomber ses bras

le long de son corps.

—A votre tour, M. de Pontalès!... dit froidement le nabab.

Pontalès échangea un regard avec ses deux témoins.

—Un duel semblable me paraît contre toutes les règles...,

murmura-t-il, et je ne sais si je dois...

Pendant qu'il parlait, Vincent avait ramassé l'épée.

—Moi, je ne connais pas les règles..., prononça-t-il rudement; cet

homme m'a donné rendez-vous... voici des armes... cela suffit.

—A la bonne heure! s'écria Montalt en riant, celui-là est un vrai

gentilhomme breton... crinière de lion et cœur de loup!

—Celui-là sait tenir une épée!... répondit Vincent; si vous n'avez pas

le poignet libre et la tête froide, ne vous battez pas contre lui.

Pour toute réponse, le nabab reprit, pour la troisième fois, sa garde

élégante et fière; mais il fut obligé tout de suite de serrer son jeu

et de se tenir ferme à la parade, car Vincent était un adversaire

redoutable.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 5 · 第 6 / 11 段