jeunes filles.
Décidément, il n'y avait donc pas moyen de faire un pas sans se heurter
contre elles au beau milieu de la route!
Sans le hasard diabolique qui les amenait là, Robert allait entrer le
premier. On lui volait son rôle de providence!
Ces réflexions chagrines et sa mauvaise humeur ne l'empêchaient pas de
tenir son œil collé à la serrure; il vit parfaitement la poignée
d'or rouler dans la poussière.
—Cela sent son nabab!... pensa-t-il en fronçant le sourcil; les
petites sont décidément à l'hôtel... Si elles y sont, la paix n'est
plus possible... et j'ai bien fait d'entamer la guerre!... Ah! coquin
de Bibandier!... si tu avais fait ta besogne!
Un instant, il eut l'idée de redescendre l'escalier quatre à quatre
et d'aller prévenir Lola qui demeurait à deux pas, afin qu'elle fît
suivre les deux jeunes filles à leur sortie; mais, au moment où il
allait quitter son poste, Cyprienne et Diane soulevèrent la planche et
disparurent de l'autre côté de la cloison.
Les idées de l'Américain changèrent. Un plan surgit tout à coup de son
cerveau.
Il était sûr que pas une parole n'avait été prononcée depuis qu'il
avait l'œil à la serrure. Puisqu'on lui cédait la place, c'était le
moment d'agir et de se hâter.
La clef était toujours en dehors de la porte, où René l'avait laissée.
L'Américain entra sans bruit.
Il passa franc devant René, qui n'avait point encore repris
connaissance, et ne s'arrêta qu'auprès de Madame.
Il fit tinter légèrement l'or déposé sur le carreau.
Marthe rouvrit à demi les yeux, et les referma aussitôt avec un
mouvement de frayeur.
—Madame..., dit Robert doucement, écoutez-moi au nom de Dieu, et
revenez à vous!... Voilà déjà longtemps que je suis ici à tâcher de
vous secourir... Par pitié, ne repoussez point mon aide, et voyez en
moi un ami!
Marthe demeurait affaissée sur elle-même. Elle se redressa au choc
d'une pensée soudaine.
—Ma fille!... monsieur, dit-elle, qu'avez-vous fait de ma fille?...
—M. Jean de Penhoël n'a-t-il pas reçu ma lettre? demanda l'Américain.
—Je ne sais pas, répliqua Marthe qui joignit les mains; je vous en
prie, dites-moi ce qu'est devenue ma fille?
—Je n'ai pas osé signer la lettre, reprit Robert au lieu de répondre,
de peur que M. Jean n'eût pas confiance... C'est un grand malheur,
madame, que d'avoir donné aux gens qu'on respecte et qu'on aime le
droit de douter...
—Oh! monsieur!... monsieur! interrompit Marthe, vous ne voulez pas me
parler de ma fille!
—J'en parlais dans la lettre, madame... Écoutez! Ce n'est pas ici le
lieu de nous expliquer... Les anciens maîtres de Penhoël ne peuvent
rester un instant de plus dans cette misérable retraite... Je suis venu
vous chercher.
—Nous chercher?... répéta Marthe qui détourna les yeux; vous, monsieur?
Robert prit un air de contrition résignée. Cela ne l'empêcha point
de jeter un furtif regard vers la cloison; il sentait que l'entrevue
s'engageait mal. La discussion n'était pas de saison: il fallait agir,
car son instinct lui disait que l'absence des deux jeunes filles
ne serait pas de longue durée.
—J'ai mérité cela!... murmura-t-il en baissant la tête; je sais bien
que vous devez me haïr, madame... Et pourtant, s'il est vrai que toute
faute s'expie, j'espère obtenir un jour votre pardon... Dussé-je ne
jamais l'obtenir, ajouta-t-il en feignant une émotion plus grande, je
me féliciterais encore d'avoir payé aujourd'hui une partie de ma dette
en sauvant votre vie.
—C'est donc vous?... dit Marthe faiblement.
L'Américain regarda tout autour de la chambre comme si cette question
l'eût étonné bien fort.
—Et qui donc serait-ce?... demanda-t-il.
—Je ne sais..., murmura Madame qui parlait surtout pour elle-même;
j'avais cru... ma pauvre tête est si faible!... Cependant, je suis bien
sûre d'avoir vu de l'or.
—J'aurais voulu vous l'apporter plus tôt..., répliqua Robert, mais
j'ai été bien pauvre aussi, moi, madame!... Quand on vous chassa
indignement de Penhoël, pensez-vous donc que j'y sois resté après vous?
La porte qui restait ouverte établissait avec la fenêtre un courant
d'air vif. Le poids qui était sur la poitrine de Marthe s'allégeait,
et sa présence d'esprit revenait. Le maître de Penhoël lui-même
recouvrait lentement la vie; il s'agitait par intervalles sur son
matelas, et c'était maintenant le sommeil de l'ivresse qui l'empêchait
d'ouvrir les yeux.
Marthe regarda Robert en face.
—Il ne nous reste rien, monsieur, dit-elle; je ne sais pas quel
intérêt vous avez encore à nous tromper.
—Oh!... fit l'Américain en levant les yeux au ciel, n'ai-je donc pas
été assez cruellement puni, mon Dieu?... Madame, je ne cherche pas à
pallier ma faute... je me suis laissé autrefois séduire par les belles
paroles du marquis de Pontalès... Je me suis ligué avec lui contre
Penhoël... J'ai été dur envers vous, madame... J'ai abusé du secret
que le hasard avait mis entre mes mains... mais, sur ma conscience, je
vous le jure, tout cela n'avait qu'un but... je voulais vous forcer
à me donner votre fille que j'aimais... Je me disais: La fortune que
j'emprunte, je la rendrai en épousant Blanche... Mon amour était si
grand, madame, qu'il excusait tout à mes yeux... Je restais aveuglé,
ne voyant que Blanche au monde, et ne m'apercevant pas que Pontalès
faisait de moi l'instrument d'une trahison infâme!...
Il s'arrêta, comme si l'émotion qui l'oppressait l'eût empêché de
poursuivre. Marthe l'écoutait, incrédule encore, mais attentive
déjà. Ce long malheur qui pesait sur elle n'avait pu laisser intacte
l'énergie de son intelligence.
—Le jour fatal arriva, reprit Robert; j'enlevai votre fille, dont le
jeune Pontalès voulait faire sa maîtresse... votre fille, ajouta-t-il
plus bas, tandis que Marthe cachait son front entre ses mains, qui
était déjà ma femme devant Dieu... Le soir même de votre départ, je fus
chassé, à mon tour, de Penhoël... A Paris, où je vins tout de suite, je
vous cherchai longtemps... Dans votre misère, madame, n'avez-vous pas
reçu parfois de mystérieux secours?
Robert disait cela au hasard.
—Quoi!... s'écria Madame vivement, ce pain qui soutenait notre vie...?
—J'étais trop pauvre pour faire davantage, reprit l'Américain
hypocritement. Ce n'est que d'aujourd'hui que la fortune semble vouloir
me sourire... Ce matin, j'ai reçu une somme considérable qui m'a
rendu bien heureux, car j'ai pensé à vous, madame... et à Blanche...,
ajouta-t-il en détournant les yeux; avec de l'argent, on est bien fort,
et nous pourrons sans doute la retrouver.
—La retrouver?... s'écria Marthe en se levant à demi.
—Ma lettre disait tout cela!... répondit Robert; c'est un affreux
malheur, madame!
—Mais vous ne me dites pas ce qui est arrivé..., interrompit Marthe;
vous ne me dites rien.
L'Américain mit un genou en terre.
—J'étais venu vers vous, madame, murmura-t-il les mains jointes, pour
implorer mon pardon et pour vous dire: Nous la retrouverons ensemble!
Marthe se leva, chancelante.
En ce moment René de Penhoël, éveillé par le courant d'air qui passait
sur son corps, s'agitait et tâchait de se mettre debout.
L'Américain jeta encore un regard vers la cloison. Il lui semblait
entendre un bruit derrière les planches.
Désormais une seconde de retard pouvait tout perdre. Il se pencha
vivement vers Marthe.
—Je sais où elle est..., murmura-t-il; voulez-vous venir la chercher
avec moi?
Marthe fit d'elle-même un pas vers la porte.
Il n'y avait pas d'explication possible avec le maître de Penhoël.
Robert le prit tout bonnement par le bras et l'entraîna de force vers
l'escalier.
Ils sortirent tous les trois. Madame marchait devant; elle eût voulu
courir.
Robert ferma la porte en dehors, et fit monter les anciens maîtres
de Penhoël dans la voiture qui l'attendait devant la maison.
Quand Cyprienne et Diane revinrent, essoufflées, par l'escalier de leur
chambre, elles trouvèrent le grenier désert...
XXII
L'HÉRITAGE.
Le soir de ce même jour, si utilement employé par nos trois
gentilshommes, il y eut un petit festin à l'hôtel des Quatre Parties du
monde.
La journée avait mal commencé. On s'était éveillé dans la tristesse.
La rencontre des deux filles de l'oncle Jean, que l'on croyait mortes,
leur présence chez le nabab, les révélations imprudentes faites à ce
dernier par Robert, enfin l'enlèvement de l'Ange...
C'était une série de coups terribles et qu'il semblait bien difficile
de parer.
Mais la chance avait tourné, ou plutôt, car il faut rendre justice à
chacun, l'habileté des joueurs avait rétabli la partie.
Nos trois gentilshommes, que nous avons vus le matin la tête basse et
la contenance découragée, trinquaient maintenant d'un air tout à fait
vainqueur.
Lola elle-même était d'une gaieté folle.
Chacun avait son triomphe à constater.
Le noble baron Bibander rappelait avec une certaine complaisance qu'il
avait fait monter, la veille, Étienne et Roger sur le cavalier, et
qu'il leur avait montré, à travers une fenêtre ouverte, ce joli groupe:
le nabab endormi entre les deux jeunes filles.
—Il fallait voir, ajoutait-il en riant, comme les petits rageaient de
bon cœur!...
Il rappelait en outre qu'il s'était tenu en observation aux abords du
club, et que l'admission d'Étienne et de Roger avait eu lieu grâce à
son illustre patronage.
Et il concluait en disant:
—Si les deux petits ne le tuent pas demain, ce coquin de nabab, c'est
qu'il aura la vie dure!...
Lola se vantait d'avoir monté la tête du jeune Pontalès, qui avait
passé la journée entière à la salle d'armes pour se faire la main avant
le duel.
Là ne se bornait pas son travail de la journée.
Sur l'ordre de Robert, elle s'était rendue à l'hôtel Montalt, où elle
avait eu quelques minutes de conférence avec une des femmes de Mirze,
nommée Nawn.
Cette femme était d'origine malaise, et soutenait la détestable
réputation de sa race.
Lola gardait une rancune profonde et toute fraîche aux deux filles
de l'oncle Jean. Elle avait donné de l'or à Nawn, la Malaise, et
celle-ci lui avait promis de se trouver à la nuit tombante dans l'allée
Gabrielle, afin de recevoir un nouveau présent, et d'apprendre ce que
l'on attendait d'elle pour prix de l'argent donné.
Il s'agissait de se défaire, une bonne fois pour toutes, de Diane et de
Cyprienne.
Malgré sa rancune, Lola, dont la nature n'était point d'être cruelle,
aurait hésité peut-être à dicter les conditions du marché.
Aussi ne s'en était-on point fié à elle. C'était M. le comte de
Manteïra en personne qui était allé au rendez-vous.
Nawn était bien capable de comprendre à demi-mot ce qu'on exigeait
d'elle: les femmes de son pays sont, au dire des voyageurs, les
premières empoisonneuses du monde entier.
Elles empoisonnent pour un collier de verroterie, pour une image
enluminée, comme leurs maris poignardent pour un flacon de vin.
Ceci est une chose bien connue, et la réputation de la race malaise
n'est plus à faire.
Nawn emporta l'argent, et promit que le lendemain matin les deux jeunes
filles dormiraient pour ne plus s'éveiller.
Elle eut même la discrétion de ne point s'informer du motif qui
poussait Blaise à user de ses talents.
Un signal fut convenu. Nawn promit que quand sa besogne serait faite,
elle allumerait deux lumières sur la dernière fenêtre de l'aile gauche
de l'hôtel, qui donnait justement sur ces ruelles désertes, où nous
avons vu la voiture de madame Cocarde s'engager le jour de la fête.
Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour
attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complément de
la récompense.
C'était assurément une affaire toute simple, et traitée de bonne
foi des deux côtés. Il ne s'agissait plus là, comme le fit observer
Blaise en buvant un verre de xérès, d'une poule mouillée du genre de
Bibandier, et madame Nawn avait toute l'encolure d'une femme en
état de tenir sa parole.
Quant au signal, ce n'était pas seulement Blaise qui devait
l'apercevoir, et nos trois gentilshommes n'avaient pas même besoin de
se déranger pour aller l'attendre: leurs affaires les appelaient tous
trois de ce côté, avant le lever du jour.
Car, comme on peut le penser, en combinant cette quintuple provocation
adressée au nabab, Robert avait voulu se ménager d'autres chances que
celle du duel lui-même, et nos trois gentilshommes avaient dessein de
dormir assez peu cette nuit-là.
Quand chacun eut exalté ses propres mérites, l'Américain prit la parole.
—Moi, dit-il, je ne parle même pas du petit Vincent et de l'oncle
Jean, que j'ai jetés comme des bâtons dans les jambes de Montalt.
—Il était pourtant bien beau, l'oncle Jean!... interrompit Bibandier,
avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand
je pense que j'ai été plus mal habillé que ça, autrefois.
—Misères!... reprit l'Américain; je ne dis pas non plus que j'ai eu le
premier l'idée d'entrer en relations d'affaires avec madame Nawn... Il
faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne
fait œuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique
de bonne maison... Quant à l'expédition de demain matin, elle est
encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger
les résultats... Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c'est
d'avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.
Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent théâtral:
—Il y avait un pauvre ménage, réduit au dernier degré de la misère...
et nous avions bien contribué un peu à cette misère-là, tous tant
que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui doit calmer à jamais
tous nos remords. Je suis arrivé au moment où le mari avait allumé un
réchaud au milieu de la pauvre retraite; je suis entré comme un bon
ange, j'ai rendu le souffle à leurs poitrines étouffées. Je les ai pris
chacun sous un bras, tout déguenillés qu'ils étaient, et je les ai fait
monter dans ma propre voiture.
—Ah! dit Bibandier sans rire; saint Vincent de Paul n'est pas
grand'chose auprès de toi, M. Robert!
—Je les ai conduits auprès d'ici, reprit ce dernier, dans un hôtel
décent... Je leur ai fait donner un bon repas et des lits tout
frais... Ils sont comme des poissons dans l'eau.
—Comment t'ont-ils suivi? demanda Blaise.
—J'ai dit à Penhoël, répondit l'Américain, que je lui donnerais de
l'eau-de-vie tant qu'il voudrait... et une revanche générale pour
toutes les parties d'écarté qu'il a perdues contre nous en Bretagne.
—Et Madame? demanda encore Blaise.
—Je lui ai parlé de sa fille...
—Pauvre femme!... murmura Lola qui baissa les yeux dans un mouvement
de pitié involontaire.
—On a bien raison de dire, reprit Robert, que toute bonne action a sa
récompense... car, maintenant, nous avons sous la main le véritable
maître de Penhoël, mes enfants... Et gare à ce vieil aigrefin de
Pontalès!
—Il ne nous manque plus qu'une bagatelle..., dit Bibandier; cinq cent
mille francs.
—Bah!... fit Blaise; demain matin, nous serons tous trois
millionnaires.
—Et si nous manquons le coche?...
—Eh bien! s'écria Robert, dans ce cas-là même nous pourrions encore
utiliser Penhoël... car je ne vous ai pas tout dit, mes enfants!...
Cette prétendue école que j'ai faite hier en racontant au nabab une
histoire un peu trop vraie, n'est pas si sotte que vous voudriez
bien le croire... Vous savez bien cette lettre que j'ai reçue de
l'hôtel Montalt, avant de partir ce matin?
—Oui..., répliquèrent à la fois Blaise et Bibandier; tu sais ce que
veut le nabab?
—Je le sais.
—Tu l'as donc vu?
—Du tout... mais, en rentrant ici, j'ai trouvé deux autres lettres du
même Berry Montalt... Dans la première, il ne disait rien du tout, vous
savez... Dans la seconde, il s'expliquait un peu... Dans la troisième,
il dit la chose tout au long, comme un brave homme.
—Et que dit-il?
L'Américain se mit à sourire et joua du cure-dent.
—C'est une drôle d'histoire!... répliqua-t-il enfin; ça ne se comprend
guère... Je ne sais que penser; mais, au demeurant, ce Montalt est
comme tous les enrichis qui reviennent des antipodes... c'est l'homme
des fantaisies absurdes et inexplicables!
—Mais encore...
—Eh bien, voici ce que c'est! Il paraîtrait qu'hier j'ai été
très-éloquent... surtout en rendant compte de certaine missive adressée
par madame Marthe à Louis de Penhoël, il y a bien longtemps...
Ce chiffon de papier-là nous a déjà été d'une certaine utilité dans
l'affaire de Bretagne... Et maintenant, voilà Montalt qui veut me
l'acheter un prix fou!
—L'acheter?... dit Blaise: pour quoi faire?
—Est-ce que je sais?... J'ai vu à Londres un Anglais qui paya, devant
moi, deux mille guinées trois lignes de l'écriture d'une voleuse,
pendue à Tyburn... Montalt est Anglais, après tout!...
Il prononça ces mots comme s'il avait été préoccupé, malgré lui, d'une
arrière-pensée.
—Mais cette lettre, dit Bibandier, l'as-tu? L'Américain tira son
portefeuille de sa poche.
—Je l'ai, répliqua-t-il, et je serais porté à croire qu'elle vaut
en effet un bon prix, car c'est pour l'avoir que ce pauvre diable de
Penhoël m'avait permis d'enlever sa fille... Ce soir-là, il arriva bien
des événements... Penhoël, en partant, oublia la lettre dans le salon,
et je la repris.
—Eh bien!... dit Blaise, pourquoi hésites-tu?... Vends-la!
Malgré lui, Robert était tout pensif.
—Sans doute..., répliqua-t-il; sans doute!... En fait de folies, le
nabab ne compte pas... et je suis bien sûr qu'on en aurait ce qu'on
voudrait... mais il faut attendre... Une arme vaut mieux parfois
que de l'argent... et demain, comme tu dis, ami Blaise, nous serons
peut-être millionnaires.
* * * * *
La soirée s'avançait déjà lorsque Berry Montalt revint à son hôtel. Il
avait passé toute la journée dehors, et c'était du Cercle qu'il avait
écrit ses deux dernières lettres à M. le chevalier de las Matas.
La première chose dont il s'informa en descendant de voiture fut de
savoir si le chevalier était venu ou s'il avait écrit. A ces deux
questions, le concierge de l'hôtel répondit négativement. On n'avait
point eu de lettres, et la seule visite reçue dans la journée était
celle de madame la marquise d'Urgel, qui avait demandé Mirze.
Le nabab gagna ses appartements d'un air triste et préoccupé. Il
s'assit, en rentrant, devant son secrétaire, et trempa sa plume dans
l'encre.
—Jean de Penhoël!... murmura-t-il; une jeune fille enlevée!... Tout
cela est étrange... J'aurais dû lui parler peut-être...
Il déposa sa plume et appuya la tête contre sa main.
—Ces choses m'entourent et me pressent!... poursuivit-il. Le doigt de
Dieu est-il là?... Ou n'est-ce qu'un jeu du hasard moqueur?...
J'ai beau me révolter et dire: Que m'importe?... Toutes mes blessures
saignent... et je n'ai plus qu'une seule pensée...
Il resta un instant immobile; puis sa plume, reprise avec emportement,
courut en grinçant sur le papier.
Une lettre fut écrite en un clin d'œil, mais plus vite encore
déchirée.
—Ce n'est pas le moyen de savoir!... murmura-t-il; j'ai montré trop
clairement à cet homme quelle était mon envie... Désormais, c'est un
marché qu'il faut lui proposer.
Il écrivit encore:
«Si la lettre dont M. le chevalier de las Matas m'a parlé hier
est remise à l'hôtel Montalt avant minuit, je tiendrai une somme
de cinquante mille francs à la disposition de M. le chevalier.»
Il signa.
Comme il était en train de plier sa lettre, il se ravisa tout à coup et
la rouvrit pour mettre cent mille francs à la place de cinquante mille.
Et sa plume resta suspendue, pendant plus d'une minute, au-dessus du
papier, parce qu'il se demandait s'il devait doubler encore la somme
promise.
Il sonna Séid et lui remit la lettre dans son enveloppe.
—La réponse à ce message devra m'être rapportée sur l'heure, dit-il.
Séid s'inclina comme d'habitude en signe d'obéissance.
Au moment où il sortait, Montalt le rappela.
—Ces deux jeunes filles..., demanda-t-il en hésitant, sont-elles
revenues à l'hôtel?
—Oui, répondit Séid.
—Y a-t-il longtemps?
—Oui.
—Faites-les venir ici.
Séid se retira.
L'instant d'après, Diane et Cyprienne entraient dans la chambre du
nabab.
Malgré la nature romanesque et aventureuse de leur caractère, malgré
l'ignorance complète où elles étaient des choses du monde, les deux
jeunes filles ne pouvaient s'empêcher de regarder comme un rêve le
souvenir de cette unique et bizarre entrevue qu'elles avaient eue avec
le nabab.
Elles avaient passé toute l'après-midi à l'hôtel, veillant auprès
de Blanche, qui était plongée, depuis le matin, dans un état
d'affaissement léthargique.
La pauvre enfant avait éprouvé cette nuit un choc terrible: cet
enlèvement mystérieux l'avait brisée. Depuis son entrée à l'hôtel
Montalt, ses paupières ne s'étaient point rouvertes. Son souffle était
faible; on l'aurait crue morte si quelque plainte rare n'était tombée
parfois de ses lèvres décolorées.
Nawn, la servante de Mirze, était venue, de son plein gré, offrir son
aide aux deux jeunes filles.
Cette Nawn faisait une garde-malade attentive et souverainement
adroite. C'était un secours précieux que Diane et Cyprienne acceptaient
avec reconnaissance.
Tout en veillant au chevet de Blanche, les deux jeunes filles
songeaient, et, bien qu'elles ne pussent se communiquer leurs pensées
de peur d'éveiller la pauvre malade, leurs pensées étaient les mêmes.
Elles se demandaient comment Madame et René de Penhoël avaient pu fuir
dans l'état où ils étaient; elles les avaient laissés mourants tous les
deux! Pourquoi quitter leur retraite justement à cette heure?
Où étaient-ils allés?
A ces questions nulle réponse n'était possible. Cyprienne et Diane
entrevoyaient un mystère, sans pouvoir même essayer de l'éclaircir.
—Demain, se disaient-elles, nous retournerons...
Et leur esprit, abandonnant cette énigme insoluble, revenait à d'autres
idées. Diane songeait à Étienne, Cyprienne à Roger.
Qu'avaient-ils dû penser la veille? Ils aimaient encore; ils n'avaient
pas oublié. Oh! on les aimait aussi...
Diane se réjouissait d'avoir retrouvé le cœur d'Étienne tout entier
à elle; Cyprienne pardonnait à Roger son inconstance folle, pour les
bonnes larmes qu'elle avait vues dans ses yeux.
Elle l'aimait comme il était.
Un regard échangé disait aux deux sœurs ce qu'elles avaient dans
l'âme; c'était une conversation muette, et parfois toutes deux se
prenaient à sourire en rougissant, comme si elles eussent mis leur
cœur de vierge à nu dans des paroles trop hardies.
Puis elles faisaient un détour encore dans les sentiers perdus de la
rêverie. On ne peut pas toujours parler d'amour, même avec son âme, et
il y avait un sujet de réflexion qui revenait frapper incessamment au
seuil de leur pensée.
Cet homme, qui était maintenant leur hôte, et qui leur avait dit d'une
voix si douce, avec un sourire si bon: «Je suis votre père;» cet homme
dont l'aspect seul avait clos, comme par enchantement, leurs jours
de misère, ce bon génie de leurs anciens rêves! il était là,
toujours, devant leurs yeux...
Elles le voyaient avec sa noble beauté, avec ce charme fier qui
rayonnait de son sourire.
Ses moindres paroles restaient gravées tout au fond de leurs cœurs.
Il avait commencé par être bien cruel pour devenir ensuite si
généreux!...
Diane et Cyprienne ne trouvaient personne à qui le comparer, même de
loin: les hommes qu'elles avaient vus jusqu'alors n'étaient point faits
ainsi.
Elles ne le connaissaient pas, mais elles le devinaient plus
complétement peut-être que ceux-là mêmes qui vivaient avec lui depuis
des années.
Leur bonheur était de penser qu'il leur serait donné peut-être de
mettre un baume sur les blessures envenimées de ce grand cœur.
Depuis le matin, il ne leur avait pas donné signe de vie, mais elles
n'avaient point d'inquiétude encore, parce que toute la maison était à
leurs ordres. Séid avait parlé; chacun, dans l'hôtel, leur obéissait
comme au nabab lui-même.
Elles attendaient; quelque chose leur disait que Montalt ne les avait
point oubliées. Et il n'y avait point d'impatience dans leur attente,
parce qu'un secret sentiment de crainte se mêlait à leur affection
reconnaissante.
Les heures de l'absence avaient encore grandi le nabab à leurs yeux;
elles tremblaient presque à l'idée de le revoir.