Yuana était allée rejoindre dans le bois Arnaud qui l’avait battue. Elle
avait éprouvé une joie sauvage à souffrir à cause de Manech, encore que
la jalousie de l’autre fût bien vaine dans son grossier motif. Mais il
était bien impossible au postillon de concevoir que Yuana, qui déjà
partageait ses faveurs les plus osées entre lui et l’Américain--sans
compter le danseur et les autres--pût tenir un autre langage que celui
dont elle se servait avec eux. Il semble que des raisons intéressées
engageassent Arnaud à montrer de l’indulgence à son amie, lorsqu’il
s’agissait de l’homme mûr et riche. Mais il n’était pas d’humeur à
tolérer qu’elle se livrât à un rival du même âge que lui, et au sujet
duquel, par cette agacerie qui lui était naturelle, il s’était entendu
reprocher de s’être laissé vaincre en compagnie de l’Américain.
* * * * *
Arnaud ne voulut pas que Manech ignorât qu’il s’était vengé sur Yuana de
ce qu’il les avait surpris causant ensemble, au pied d’un arbre. Il le
taxa d’hypocrisie et lui dit qu’il ne ferait croire à personne, malgré
la bonne opinion que pouvaient avoir de lui les abbés, qu’il fût dans
les prés avec elle pour lui apprendre le catéchisme. Manech, après avoir
repoussé l’insinuation, se tut, sentant bien qu’il ne serait pas cru.
Mais il souffrit en silence de ce que la jeune fille eût été soupçonnée,
à tort, de s’être mal conduite avec lui.
Il se faut bien pénétrer de cette forte vie religieuse au pays de
Manech. Dans la maison de Garralda, comme dans la plupart des fermes,
chez Yuana même, la foi est un de ces rayons qui traversent sans hésiter
les plus sombres nuages. Dans la chambre des père et mère de Manech on
se réunissait avant le repos de la nuit pour sanctifier la journée. Il y
avait, sur la cheminée, au pied du crucifix, de nombreuses photographies
de parents plus ou moins éloignés. Celle de l’oncle missionnaire en
Chine occupait la place d’honneur. Çà et là quelques religieuses, des
prêtres. Ceux-ci reposaient dans les cimetières de leur paroisse, dans
les villages primitifs enfouis dans d’épaisses et frustes vallées que
n’égayent que les cigales sur la torpeur des cerisiers sauvages. A
Garralda, durant cette oraison du soir, petits et grands courbaient le
front devant ces ombres vénérables.
* * * * *
Arnaud avait donc reproché à Manech de se faire bien venir des abbés et
d’être indigne de cette confiance qu’ils lui accordaient. Il est vrai
que, tant à cause des saintes gens qui avaient honoré sa famille qu’en
raison de sa sagesse, on le citait aux autres en exemple. Et,
précisément, cette chasteté dont ailleurs on sourit volontiers, et
qu’Arnaud soupçonnait bien à tort d’être feinte, le faisait respecter
même des plus hardis. Entre les jeunes prêtres et lui, existait cette
camaraderie charmante qui fait qu’on se relance la balle à tour de bras
dans le trinquet où les soutanes flottent. A cette rude et saine vie
l’âme apprend à ne point mépriser la force d’un sang vierge. Manech
faisait partie de la fanfare. Et le cœur de Yuana battait lorsqu’aux
processions elle le voyait s’avancer vêtu de toile blanche, portant sur
son berret d’une laine candide un petit rameau de chêne, et sonnant d’un
naïf clairon. Son amour pour lui s’épurait. Elle en arrivait,
croyait-elle, à l’aimer comme aime une sœur.
* * * * *
Pour récompenser de leur zèle quelques enfants du patronage, un de leurs
maîtres les emmena voir la mer. C’était un spectacle nouveau pour
Manech. Lorsqu’il se trouva devant elle, tout d’abord elle lui parut
absente quoiqu’elle barrât toute une rue. Il la confondait avec le ciel.
Ce ne fut qu’après un moment qu’il se dit: «C’est la mer.» Il la portait
tellement en lui qu’elle lui apparaissait comme une chose dont on a
l’habitude et qu’on ne remarque plus. L’oncle de Chine, et l’oncle mort
à la Havane, et tant d’ancêtres ignorés de lui, ceux qui montaient la
barque légendaire qui aborda sur la plage basque étaient nés avec cette
rumeur et cette lumière dans les veines. Maintenant, tandis que la
plupart de ses camarades se distrayaient autour de lui, Manech demeurait
immobile et pâle devant ce développement de clarté.
L’abbé qui les conduisait lui demanda:
* * * * *
--Eh bien! Manech?
Il ne répondit pas. Il ressentait une paix infinie. Il lui semblait que
les hommes qui vivaient sur ce pâturage mobile et sans arbres, où
l’écume éparpillait ses brebis, possédaient la plénitude de bonheur que
peut donner le monde. Des voiliers qui se rapprochaient peu à peu
étaient comme de blanches métairies qui se fussent détachées de la
terre, planant dans leur liberté. Certes, belle et douce était Garralda,
la maison natale, mais pourquoi ne remuait-elle pas? Pourquoi ses
grandes ailes inégales demeuraient-elles abaissées dans cette mort? Ah!
partir! plonger son âme dans cette rumeur semblable au chant lointain
d’une église; se perdre dans cette pureté qui planait au-dessus des
eaux; échapper aux malaises qui l’avaient tourmenté, à Yuana, aux
malices d’Arnaud et de l’Américain. Il voulait aller sur la mer. Il se
disait cela.
* * * * *
Il préféra, pendant que ses compagnons et leur maître allaient visiter
la ville, de demeurer sur un rocher, sans même songer à prendre la
nourriture qu’il avait apportée. Et le déroulement de ces prairies
infinies et transparentes, labourées par d’invisibles charrues, sous ses
yeux se déployaient en courbes écumantes qui rentraient en elles-mêmes
pour s’épandre à nouveau. L’abbé dut l’arracher à sa rêverie. Il suivit
les autres, tout étonné de n’apercevoir qu’alors, sur la plage, tant de
personnes qu’il n’y avait pas remarquées. Des femmes allaient et
venaient.
* * * * *
L’une lui sourit en passant. Il l’aurait prise pour Yuana. Mais ici?...
Il se retourna et elle se retourna.
* * * * *
Que lui importait d’ailleurs? Il y avait maintenant, sur l’océan qui se
fonçait, de longues traînées semblables à des bancs de sable jaune et,
entre elles, des flots qui luisaient et sautaient comme des poissons. Ce
lui fut une journée inoubliable et, le soir, à Garralda, il s’endormit
comme s’il venait de naître à une vie nouvelle.
* * * * *
Il rêva aux Amériques. Il s’y rendait en se jetant aussi facilement à la
mer que dans la nasse du moulin de la Joyeuse. Le désir de s’enrichir
qui hante chaque Basque se mêlait à l’attrait de l’aventure. Ce fut un
songe diffus, plein d’ambition et d’allégresse.
Bien qu’il occupât fort peu son esprit de Yuana, il s’était plusieurs
fois demandé comment il se pouvait qu’il eût rencontré sur la plage une
jeune fille qui lui ressemblait tellement et qui lui avait souri. Mais
la supposition lui parut vite absurde que cette élégante à chapeau et
Yuana ne fussent qu’une même et seule personne, puisqu’il venait de
surprendre celle-ci, nu-pieds, comme elle était le plus souvent, et
s’amusant à faire galoper sous elle une petite jument que l’on soignait
pour l’élevage et les primes. Elle la montait sans selle, s’accrochant à
la crinière et poussant des exclamations qui se changèrent en fous rires
lorsqu’elle aperçut Manech. Il ne put s’empêcher de la trouver
charmante, quoique dans son admiration elle demeurât toujours «la fille
de péché». Il est vrai que cette amazone brune et nerveuse devait
ressembler bien davantage à une Sarrazine qu’à une Chrétienne. Comme
elle s’excusait en ramassant son chapeau et en défroissant sa robe, il
se mit à parler avec elle, lui racontant qu’il était allé voir la mer.
Et il lui demanda si elle ne s’absentait jamais que pour se rendre au
village.
--Mardi dernier, dit-elle, j’ai été à Bayonne pour acheter une
bicyclette.
* * * * *
C’était le même jour qu’il l’avait rencontrée sur la plage, voisine de
la petite cité.
* * * * *
--Tu as donc maintenant une bicyclette?
--Oui.
--Tu es bien heureuse!
--Tu n’avais pas encore été à la mer? demanda-t-elle.
--Non, jamais. Et toi?
--Moi, oui. Mais je l’avais déjà vue de loin.
--D’où cela? demanda-t-il.
--D’Ursuya. Es-tu monté à Ursuya?
Et elle indiquait de la main la petite montagne qui s’étend au sud avec
sérénité.
* * * * *
--Non, fit-il. Qu’aurais-je été y faire? Nos brebis n’y pacagent pas.
--Il y a des granges et une source sous un arbre.
--Alors, de là, on voit loin?
--Quand on commence de monter, le pays devient grand, grand.
--Tu y es allée toute seule?
--Je connais le chemin. Lorsqu’on est à moitié de la montagne, on voit
les flèches de la cathédrale de Bayonne et des fumées. Puis, en
s’élevant encore... Oh! tout d’abord je ne pensais pas que c’était la
mer, tout le bas du ciel devient luisant. Je ne sais pas comment le
dire, c’est comme du lait qu’on trait dans une terrine.
* * * * *
Il demanda encore:
* * * * *
--Est-ce qu’il faut longtemps pour arriver en haut?
* * * * *
Elle répondit:
* * * * *
--Pour toi, il ne faudra pas deux heures.
* * * * *
Il la quitta. Sans doute avait-elle espéré qu’il lui demanderait de
l’accompagner un jour à Ursuya. Non certes qu’elle voulût essayer de le
tenter de nouveau. Elle s’en tenait, avec un respect aussi scrupuleux
que singulier chez une fille de son espèce, à la défense qu’il lui avait
faite. Mais elle l’aimait tant qu’elle eût tout sacrifié pour une
promenade sentimentale avec lui, comme en rêvent les femmes aux sens les
plus passionnés, et qui l’eût changée d’un buissonnage qu’elle se
permettait dans la montagne avec Arnaud, l’Américain et d’autres.
* * * * *
Un dimanche de septembre, après déjeuner, Manech sortit de Garralda sans
dire où il allait. Quelque remords le prit de manquer les vêpres
auxquelles d’habitude il assistait. Mais la belle journée, l’attrait de
cette mer que Yuana lui avait dit être visible du haut de la montagne le
décidèrent. Il contourna le village et fut bientôt à la base d’Ursuya.
Il était assez accoutumé aux pâturages élevés pour qu’il ne déviât pas
de la route qu’il devait suivre pour atteindre le sommet. Cette course
était un jeu pour lui. Il fut aux premières granges vers trois heures.
Çà et là des brebis abandonnées à elles-mêmes broutaient. Il ne semblait
pas que pût être plus complète, se faire sentir davantage que dans ces
lieux déserts, la paix bucolique. Manech ne se fût certes pas attendu à
rencontrer âme qui vive sur ce flanc crépu de fougères qu’il abordait
pour la première fois. Quelle ne fut pas sa désagréable surprise quand,
parvenu aux deuxièmes bordes, il se trouva face à face avec Yuana et
l’Américain, goûtant ensemble à l’ombre d’un rocher. Ils avaient retiré
d’un panier posé près d’eux quelques gâteaux, une bouteille, un verre.
Un éclat de rire de l’Américain salua l’apparition imprévue de Manech
auquel il cria de venir boire à la santé de la jeune fille. Celle-ci ne
savait quelle contenance faire, ennuyée d’être ainsi découverte dans une
compagnie dont elle n’était point trop flattée, par cet enfant de son
âge qu’elle aimait de la façon la plus vive, la plus désintéressée et
qu’elle n’eût point voulu scandaliser.
* * * * *
A l’offre de l’Américain, Manech ne répondit que par un haussement
d’épaule. Il continua de monter, tournant le dos au couple. Et bientôt
la distance et les vallonnements, une grange aussi peut-être, lui
eussent caché, s’il eût regardé en arrière, ce qui lui avait paru une
tache au milieu du paysage vierge.
Arrivé aux dernières bergeries, il s’assit sous le petit arbre et auprès
de la source que Yuana lui avait signalés l’autre jour en le poussant à
cette excursion. Elle était donc venue jusqu’ici! Il comprenait
maintenant les absences qu’elle faisait le dimanche, manquant les
vêpres. Il se la rappela en toilette de ville, comme aujourd’hui, se
dirigeant sans doute vers Ursuya, en cet après-midi de printemps où il
allait pêcher à la ligne afin d’échapper aux charmes dont elle
l’ensorcelait. Il se souvenait d’un petit panier qu’elle tenait à la
main. Il eut un mouvement de dégoût, chassa la vision de tantôt qui lui
paraissait revêtir un caractère bestial: ce monsieur et cette paysanne,
dans l’atmosphère des troupeaux qu’il avait souvent respirée lorsqu’il
allait prendre soin d’eux dans les granges perdues qui dépendaient de
Garralda. Et certains détails se précisèrent, qui lui avaient toujours
répugné, touchant les mœurs des béliers et des brebis.
* * * * *
En ce moment il se perdait en de vagues pensées, il n’avait pas su
apercevoir encore, il n’en fut ébloui que peu à peu, le désert de
lumière qui s’ouvrait devant lui dans le fond du ciel même; plus près,
ce blanchissement laiteux dont lui avait parlé Yuana et, plus loin,
suspendue dans l’espace, cette voûte noire: la mer. A cette distance on
n’entendait pas chanter la coquille irisée du golfe dont l’éclat
surpassait celui du soleil. Manech ressentit que son cœur, ainsi que ce
flot interminable qui s’évanouissait et reprenait sur la plage,
débordait. Il prit dans sa poche son chapelet sous un croûton de pain.
Il donnait toute sa foi basque à ces humbles grains depuis que, toute
jeune, sa mère les lui avait passés au poignet. Il usait, matin et soir,
de ces pauvres mots de bois enseignés par l’Ange au peuple qui verra
Dieu. A peine les lèvres de Manech murmuraient-elles, infléchies comme
des vagues légères. Il priait cette Vierge dont l’image est partout au
pays basque, non point dans les diverses attitudes que l’on s’est plu à
lui donner ailleurs, mais dans une plus particulière. Ce n’est point la
fiancée qui s’avance vers la maison d’Elisabeth, à travers la plaine
d’Esdrelon chargée d’abricotiers, mais la Mère, cette chose infinie qui
comprend le cœur tout entier. Elle reposait dans le cœur de Manech comme
dans une niche fruste et belle.
* * * * *
Lorsqu’il redescendit, il baignait dans la paix. Dieu et l’Immaculée
étaient venus sur la mer aussi bien que dans la légère nuit d’avril,
dans le courant du ruisseau fleuri de cardamines, dans l’orageuse et
ruisselante nuit d’été. Il n’eût même pas resongé à Yuana ni à son
protecteur si, en repassant devant la grange qui les avait abrités, il
n’avait donné un regard distrait aux débris du goûter.
Mais il n’en fut pas ainsi de la jeune échappée, à l’égard de Manech.
Surprise ainsi, elle éprouva de la honte et un sentiment d’hostilité
pour l’homme qui n’avait à ses yeux d’autre prestige que la fortune.
Elle eût bien moins souffert dans son amour-propre d’avoir été
rencontrée de la sorte en compagnie d’Arnaud. Elle n’en eût pas moins
été «la fille de péché», mais elle se serait donné cette excuse de
s’être laissée entraîner par un enfant de son âge. Et peut-être que
Manech, qu’elle aimait par-dessus tous, en eût conçu plus de dépit que
de dégoût. Elle venait de se sentir méprisée à fond, condamnée sans
appel par cet être dont la pure beauté la dominait. En l’entendant
interpeller près de la grange d’une façon aussi grossière par
l’Américain auquel il n’avait pas daigné répondre, une folle rage lui
avait serré le cœur. Et la fin de cet après-midi que Manech avait passée
si calme, à regarder la mer et à prier, la mit de fort méchante humeur
vis-à-vis de son vieil amant. Celui-ci, malgré les frais qu’il fit, dut
essuyer cette colère en même temps que les assiettes. Son aversion pour
son platonique rival s’en accrut, mais il se réserva de ne régler qu’un
peu plus tard cette affaire avec Yuana qui s’emporta jusqu’à le griffer.
Il fut quelques jours sans la revoir, se faisant non pas désirer d’elle,
mais exploitant sa vanité de jolie fille. Éprise de robes bien coupées,
en cela comme dans le reste elle rejoignait les petites Arabes qui
cèdent facilement à quelque amulette, à une ceinture, à un flacon d’eau
de rose. Ici, l’amulette devenait une montre, la ceinture une jupe, et
le flacon d’eau de rose un parfum à la mode. Il semblait qu’elle
apportât chaque jour davantage d’acharnement à retirer le plus d’argent
possible de cet homme déjà fané. Cela, non seulement pour se prouver sa
puissance sur lui, mais encore pour le brimer. Elle ne supportait plus
cette union sans une secrète colère qui entretenait la passion que lui
inspirait Manech. Arnaud, le sauteur et quelques autres, c’était pour se
distraire, elle n’y attachait nulle importance. Du moins ne
l’enchaînaient-ils pas avec de l’or.
Au cours de l’un de ces rapides voyages où Yuana l’accompagnait,
l’Américain prétexta d’un caprice pour lui signifier ou qu’elle dût
renoncer à ses exigences, ou consentir à s’en aller vivre à Bayonne dans
un appartement qu’il louerait pour lui rendre visite de temps en temps.
Il avait craint de l’opposition, non point des parents de la jeune
fille, qui fermaient volontiers les yeux et voulurent trouver naturel
qu’elle devînt soi-disant une femme de chambre à gros gages, mais de sa
part à elle, qu’il savait éprise de Manech, d’une manière qui l’irritait
d’autant plus qu’il ne la comprenait point. Arnaud, il eût encore
excusé... Il sentait que ni lui ni les autres n’étaient en puissance de
donner à la jeune fille le frisson qui la parcourait à la seule vue du
fils de Garralda.
Conseillée par sa futilité, son désir d’être admirée dans les rues et
sous les arceaux où l’on prend du chocolat, et guidée par son étourderie
de fauvette, elle se laissa installer à Bayonne dans un logement plutôt
sommaire. Elle ne revenait que rarement à sa ferme.