II

Au mois de juillet, vers cinq heures, le cri aigu d’un pipeau déchira le

ciel, et un instrument à cordes se mit à ronfler comme un essaim.

Manech, pareil à ceux de sa province qui n’admettent que le jeu de

pelote si noble, si pur, si dépouillé, considérait avec une curiosité

mêlée de dédain les danseurs aux oripeaux multicolores. Sur la place

même du rebot, où Basques-Français et Basques-Espagnols venaient de se

livrer une rude bataille, les danseurs souletins semblaient se déplacer

sans toucher le sol. Il était impossible, sous leurs semelles de corde,

d’apercevoir antre chose que le vide. Un personnage, coiffé d’une mitre

monumentale, emplumée, fleurie et constellée d’éclats de miroirs, avait

le corps passé jusqu’à la taille au travers d’un cheval de bois. Il

animait d’un continuel et doux balancement cette monture fantastique à

la croupe assez volumineuse, dont la tête réduite jusqu’à la

monstruosité rappelait, au bout du col serpentin, une pièce du jeu

d’échecs. Ce cavalier danseur était ai sûr de lui qu’il n’avait nul

besoin de jeter le moindre regard sur ses jambes chaussées de gros bas

et bandées de velours à la cheville. Elles lui étaient d’ailleurs

cachées par un ample volant de dentelles qui simulait la housse du

destrier. Dès qu’il entrait en action, il faisait, d’un élan circulaire

infiniment gracieux qu’il imprimait à ses hanches, se développer autour

de lui cette jupe qui ondulait avant de retomber en neigeant. Sa face

respirait l’orgueil mâle, la dureté, l’indifférence d’une sauvage beauté

qui ne cède qu’au souffle invisible qui monte de la terre. Il était

comme un astre qui soumet à sa gravitation de brillants satellites. Il

hésitait à prendre l’essor, marquant le pas sur place. Puis, tel qu’un

paon blanc faisant la roue, huppé de toutes ses roses pourpres et

violettes il s’avançait. La trépidation s’accélérait. Il ne tenait plus

au sol. Avec une magique vitesse il croisait et décroisait ses pieds

rebondissants qu’une vertu secrète décochait en l’air comme deux flèches

multipliées dans le déploiement de sa nébuleuse.

Autour de cet empereur, ou de cet évêque guerrier, divers baladins

tournaient, vêtus d’un rouge, d’un bleu, d’un jaune et d’un blanc si

criards que l’on eût cru voir vivre d’anciennes images d’Epinal. Chacun

des personnages avait un rôle nettement assigné, accomplissait des rites

dont la tradition a conservé les gestes, mais sans doute perdu le vrai

sens. L’un d’eux, tenant un martinet en guise de sceptre, semblait, tant

son vol était rapide, se laisser porter par un cyclone. Il souriait d’un

air sensuel, montrant des dents de carnassier, les yeux perdus vers le

zénith, entraînant dans son orbite l’un de ses compagnons dont la robe

coquelicot laissait paraître d’étroits pantalons de femme empesés. Tous

semblaient soutenus par une puissance diabolique. Et il est vrai que

cette danse bizarre s’appelle _la danse des satans_.

* * * * *

La danse des satans! Manech en avait souvent entendu parler. On la

pratiqua toujours à Mauléon et à Tardets, mais il ne l’avait jamais

encore vue. La municipalité la produisait ici, pour la première fois, en

l’honneur de la fête patronale.

Lorsque ces hommes infatigables qui, depuis l’avant-veille, avait

traversé huit villages en y dansant, et en dansant sur leur trajet, tout

au long des routes poudreuses, laissèrent se dissiper le charme qui les

élevait dans les airs, l’un d’eux se plaça au milieu de la haie de

curieux qui les entourait.

* * * * *

Un grand silence majestueux et triste planait au-dessus des platanes

qu’accablait encore la canicule dans le soir tombant.

* * * * *

Une phrase monta, une phrase chantée par celui qui venait remercier le

Labourd d’avoir invité la Soule à danser devant lui, une phrase sans

limites, aux modulations variées comme les nuages du couchant où elle

allait se fondre, une phrase si ample qu’on l’entendait dépasser les

crêtes, descendre au bas des vallées et remonter, une phrase sans

reprise faite de soupirs ou d’appels.

* * * * *

C’est alors que Manech aperçut, à vingt pas de lui, Yuana qui, de ses

yeux d’amoureuse, le provoquait. Elle portait des bas fins, des souliers

à la mode, une rose noire au corsage. Elle lui sourit. Mais il ne

répondit pas à cette agacerie. Et, lui tournant le dos, les mains aux

poches, le berret en arrière, il alla retrouver ses camarades qui

s’amusaient aux tirs et aux loteries. Il se sentait libre à ce moment.

Il ne pensait pas à grand’chose. Depuis la fin du printemps, il avait

peu rencontré Yuana et ses sens s’étaient tus, sa fièvre s’était

éteinte. Il était encore le sage adolescent auquel son père avait permis

d’assister, ce soir, au feu d’artifice.

* * * * *

Il ne reprit que vers dix heures le chemin de Garralda. La nuit était si

lourde qu’il avait enlevé sa veste, la laissant pendre négligemment sur

une épaule.

* * * * *

Il n’avait pas franchi le premier kilomètre qu’il crut apercevoir, à

quelques pas de lui, Yuana qui revenait de la fête. C’était bien elle,

mais pas seule. Il la distança et reconnut, sans hésiter, dans le jeune

homme qui la tenait par la taille, le danseur souletin qui, tantôt, les

yeux perdus, porteur d’un sceptre comique, valsait vertigineusement. La

lune était trop claire pour qu’il pût se méprendre, quoique le baladin

eût substitué à son costume de parade un simple pantalon de toile

blanche et l’une de ces blouses que, dans le pays, on appelle chamar.

* * * * *

Manech passa devant eux, sans avoir l’air de les reconnaître. Mais il

s’entendit nommer presque aussitôt. Yuana courait à lui avec beaucoup de

grâce, ayant abandonné son accompagnateur.

* * * * *

--Manech, dit-elle, tu retournes à Garralda? Veux-tu que nous fassions

route ensemble! Mais ralentis ton pas, je suis un peu essoufflée.

Il n’osa refuser, ne lui fit d’abord aucune réflexion, mais elle la

prévint:

* * * * *

--Cet homme avec qui tu m’as rencontrée...

--Est un danseur.

--Oui, un danseur qui a connu mon cousin au régiment et qui m’en donnait

des nouvelles.

--Est-ce que ton cousin n’est pas déserteur?

--Une nuit, répondit-elle, il était en permission, il a aidé à passer

des chevaux par Espelette. Une fois en Espagne, il n’est plus rentré à

la caserne.

--Et le danseur, fit Manech ironique, est-ce qu’il n’a pas déserté avec

lui?

--Je vois que tu te moques d’un brave garçon; pourquoi veux-tu qu’il ait

déserté?

--Parce qu’il est d’une race de fainéants et de sauteurs qui ne sauront

jamais jouer à la pelote, d’une race de bohémiens.

* * * * *

Yuana, qui connaissait les bruits mis en circulation sur ses origines,

sentit passer l’affront comme une gaule qui eût cinglé sa figure. Mais

elle n’était point méchante, ni rancunière, ni colère. Elle répondit,

les larmes aux yeux:

* * * * *

--Ah! certes, je sais que je ne suis pas née à Garralda. Vous êtes l’une

des plus anciennes maisons du pays, où il y a le plus d’honneur.

--J’ai un oncle et j’ai eu des cousins prêtres, prononça-t-il avec

orgueil.

--Je le sais, Manech.

--Un autre de mes oncles est mort aux Amériques...

--Je le sais, dit-elle, et qu’une fille de mon sang, que tu dois

mépriser, n’aspirera jamais à devenir même ta servante.

Il la regarda avec hauteur.

* * * * *

--Oui, reprit-elle. Je sais ce que tu vaux, Manech, et ce que je ne vaux

pas. Et c’est pourquoi je t’appartiendrai, tant que tu le voudras, dans

la forêt.

Il comprit mal cette expression «je t’appartiendrai», encore qu’elle la

traduisît en basque; mais tout de même assez pour lui répondre:

--Tu es une fille de péché! Laisse-moi.

Et, pressant le pas, il fut bientôt devant Garralda, la laissant rentrer

seule chez elle.

* * * * *

Il commençait de pleuvoir à grosses gouttes. Il éclairait et tonnait.

* * * * *

Manech entra dans la chambre où dormaient ses frères.

* * * * *

La chaleur était suffocante. Ce ne fut plus la fièvre légère du

printemps dernier, que le riant îlot de cardamines et le chant des

oiseaux avaient suffi à faire tomber, mais une tentation qui causait un

vertige comme celui qu’engendrent les fumées du vin nouveau. Et la

grappe sombre qui distillait cette ivresse, Manech n’en douta plus,

c’était Yuana. Tout le mal venait d’elle et se fixait dans son fantôme

nocturne.

Autour de Manech, sous les ailes du grand oiseau Garralda, tous

reposaient doucement. Il n’en pouvait qu’être ainsi pour ses jeunes

frères dont tout l’émoi ne passait pas le cadre de l’étable où une

génisse était née, ou les mailles du filet qui servait à prendre de

menus poissons; de même pour ses sœurs aux sourires innocents, contentes

de si peu, appliquées à leur humble besogne, et pour ce père et cette

mère étendus l’un à côté de l’autre.

* * * * *

Manech avait fini par céder au sommeil. Mais il se réveilla bientôt en

sursaut, en proie à une crise qui surprit la netteté de son âme et de

ses sens. Il avait pourtant prié Dieu avant de se coucher. Pour tenter

d’échapper aux feux de cette nuit d’été, il se vêtit et sortit comme il

avait fait au printemps. L’averse noyait toutes choses, et il grelotta

dans l’épaisse obscurité. L’eau découla tout le long de son corps,

pénétrant par le col mal ajusté de sa chemise. En peu de minutes il fut

trempé de la tête aux pieds.

Le visage tourné vers la ferme hantée, il maudissait le fantôme qui

l’avait poursuivi jusque dans ses rêves.

Un coup de vent plaintif balaya les cimes des chênes du petit bois où il

se trouvait. La pluie redoubla. Les fougères lui envoyaient leur âcre

odeur. Il demeura dans la rafale, de plus en plus transi, mais peu à peu

triomphant de son mal mystérieux. Le calme succédait à l’agitation, un

rythme régulier au battement désordonné de ses artères. L’incendie de

son sang faisait trêve. De plus en plus s’estompait dans sa pensée la

trop vivante image de Yuana. La vision spécieuse s’évanouit, la hantise

étrange céda aux éléments. Il alla se recoucher, s’endormit paisible,

bercé par les voix de la nature qui continua de lui verser le calme

qu’elle-même peut-être ne parvenait pas à retrouver.

* * * * *

Durant les jours et nuits qui suivirent, Manech fut encore éprouvé

parfois, mais pas avec cette violence. Cependant il s’intéressait moins

à la vie quotidienne, il se décourageait. Naguère, il lui suffisait d’un

peu de soleil dans l’eau pour qu’il ressentît une joie sans mélange qui

le poussait à siffler ou à chanter. Il prenait moins d’action aux

parties de pelote, malgré la double victoire qui l’avait classé très

haut parmi les joueurs.

Sans doute, maintenant que sa réputation était bien assise, quelques

défaites essuyées çà et là, comme il arrive aux plus experts, n’avaient

guère d’importance: mais, peut-être aussi, n’était-il plus stimulé par

les traits qu’à l’occasion lui avait lancés Yuana. Celle-ci, depuis le

soir où il l’avait traitée si durement, avait à son égard changé

d’attitude. Elle était bonne comme ne le sont que trop souvent ses

pareilles. Et le profond sentiment qu’elle lui gardait l’eût préservée

de la rancune, même si elle y avait appliqué sa volonté. Elle aurait

donné sa vie pour lui. Elle l’aimait de tout le refus qu’il lui avait

opposé, de toute la condamnation qu’il avait portée contre elle en lui

disant: «Tu es une fille de péché, laisse-moi», et qui l’avait laissée

pleurante, durant cette même nuit qu’il avait tant souffert lui-même.

A chaque nouvelle rencontre de Manech, le bonjour de Yuana se faisait

plus grave, plus doux et plus respectueux. Elle semblait implorer son

pardon, et il le sentait si bien que cette attitude le touchait dans ce

que son cœur avait de plus tendre.

* * * * *

Un jour, il la trouva assise au pied d’un châtaignier et, comme elle ne

lui disait rien et continuait d’enguirlander son chapeau avec des fleurs

de la prairie, il lui parla, cette fois, le premier:

* * * * *

--Yuana, lui dit-il, je t’ai fait de la peine? Mais je reste ton ami

quand tu ne veux pas faire ce qui est défendu.

* * * * *

Elle leva vers lui ses yeux chargés de nuit brûlante:

--Avec toi, dit-elle, oh! non... Je t’aime trop: je ne veux pas faire ce

qui n’est pas permis.

* * * * *

Les assourdissantes cigales accompagnaient ce dialogue étrange qui fit à

peine frissonner le ciel pesant et bleu. La campagne trônait dans sa

gloire patriarcale. Non loin de ces deux enfants, les brebis dormaient

debout, formant un cercle dont le centre était formé de leurs museaux et

de leurs fronts qui recherchaient ainsi l’ombre mutuelle. Une innocente

grandeur se dégageait de cette immobilité animale. Une onde ombreuse et

dorée gloussait sous les aulnes qui la cachaient. C’était la marée haute

de la lumière qui accuse les angles des montagnes suspendues dans

l’espace comme des jougs reluisants. Elle vibrait sur les fleurs jaunes

des coteaux broussailleux où se perdent les sentiers difficiles; elle

soulignait le courbe sillage du pivert; elle lustrait l’aile du geai

qui, lourdement, passait d’un bocage à l’autre; elle projetait, dans une

échappée, à l’est, sur les collines hérissées de pins, l’ombre de

quelques nuages blancs d’autant plus épaisse que le reste du paysage

flamboyait.

* * * * *

Un strident coup de sifflet retentit.

* * * * *

A la lisière de cette même forêt où quelques jours auparavant, Yuana

avait proposé à Manech de la suivre, une forme claire et souple surgit

entre les fûts des chênes. Manech reconnut Arnaud, qui, l’ayant vu avec

Yuana, se replongea dans le fourré.

--Je ne sais qui ce peut être, dit la jeune fille.

Manech ne répondit point. Il n’avait pas regagné Garralda, qu’il

entendit un deuxième coup de sifflet plus impérieux.

Cloches pour deux mariages: le mariage basque; le mariage de raison · 第 13 / 24 题