L’existence continuait la même à Garralda. L’honneur, la sobriété,
l’obéissance à la loi paternelle fondue avec celle de Dieu, y
présidaient. Mais bien que Manech ne s’en rendît pas tout à fait compte,
ce qui entretenait sa mélancolie, c’était l’arrachement, de ces champs
de blé voisins, du beau pavot sombre qu’était Yuana. Ce n’était point
qu’il la recherchât, mais il ne l’y retrouvait plus, et la nuance est
aussi délicate que possible. Elle revenait dans ses rêves, quoiqu’il fît
tout pour bannir le gracieux fantôme.
* * * * *
Sans doute avait-il parlé de son mal au jeune abbé qui le dirigeait et
qui avait comme lui la candeur des lis paysans. On les voyait ensemble
jouer à la balle ou se promener, sûrs l’un de l’autre, laissant ainsi
que des flocons de neige les paroles tomber doucement de leur cœur. Ils
se recueillaient sur les collines, au pied des croix des rogations que
le printemps recouvre de buis et de soucis, vers lesquelles tout un
peuple se dirige au pas de course en répondant aux litanies. Tous deux
aimaient ces hauteurs choisies d’où les prêtres bénissent la rose des
vents dans la fraîcheur de l’aube. Ils s’arrêtaient auprès des sources
vives qu’ils mêlaient à leurs élévations, et tout se faisait prière pour
ces âmes contemplatives, et jusqu’à la pelote même qui s’envolait vers
le but couleur de brique, telle qu’une petite planète tout encerclée
d’azur.
* * * * *
Parfois, devant des fermes semblables à Garralda, ils saluaient quelque
Vierge de bois, ils nommaient un missionnaire qui en était parti ou un
Américain de retour. La même simplicité régnait dans ces demeures
basques. On eût en vain recherché des mystères sous ces toits. Là,
croissaient de hautes vertus et, s’il y avait des pécheurs, ils se
faisaient repentants et humbles, en redescendant les gazons trop
glissants où l’on croyait entendre les clarines elles-mêmes prononcer
les mots si doux: «Pais mes brebis, pais mes agneaux.»
C’était le poème vécu, ressemblant jour par jour à l’almanach du
colporteur: le soleil, la lune, le beau temps, la pluie, la grêle, la
neige, les nuées, les semailles et les récoltes. Et d’abord, les
renoncules avaient salué de leurs continuelles révérences les graminées
de la prairie. Ensuite, la voix de la batteuse s’était enflée dans la
cour de Garralda où les petites sœurs de Manech avaient lutté à bras le
corps avec leurs sœurs les gerbes. Il y avait eu le repas où l’on mange
la poule au pot, le veau en sauce, le boudin de brebis et les piments.
Les voisins y assistaient. Plus d’une fois Yuana y avait pris part. On
devinait sa présence lorsque la voix de cuivre des jeunes moissonneurs
sonnait plus fort, cependant que son rire leur répondait, brillant comme
un coquelicot.
Elle ne viendrait plus maintenant, celle qui égayait les vieillards
eux-mêmes. En la voyant, il leur semblait revivre leur adolescence,
chausser de blanches sandales pour danser sous les chênes luisants, au
son d’une musique naïve et confuse, dont le vent brise les éclats. Eux,
en apprenant son départ pour Bayonne, avaient hoché la tête. Elle s’en
était allée avec la belle saison.
* * * * *
Une singulière solitude pesait sur le cœur de Manech tandis que l’année
s’avançait. Mais cette solitude même n’allait pas sans un redoublement
d’angoisse. Ne lui avait-elle pas jeté un sort? Elle avait su lui dire
certains mots, le regarder d’une certaine manière. Pour exorciser son
ombre, il lui arrivait de faire le signe de la croix, et aussi de
s’exposer encore aux éléments dans la violence des attaques. Il
recourait à ces remèdes afin d’apaiser une fièvre dont la nature
l’inquiétait comme d’une présence diabolique. Il redoutait bien moins
que le fantôme de la nuit le fantôme du jour. Il savait que, pour
conjurer celui-ci, il suffisait d’une promenade vers le moulin, de
regarder couler l’eau du torrent dont il avait reçu un si doux bienfait
quand la cardamine était en fleurs.
* * * * *
Il trouvait maintenant, à la place des fraîches corolles, lorsqu’il
allait s’asseoir sur le mur en ruine, la fille la plus jeune du meunier.
* * * * *
Elle avait quatorze ans. Elle se nommait Kattalin. Elle était encore une
enfant qui, à la saison nouvelle, dépouille de son écorce, pour en faire
un sifflet, le bois tendre de l’aulne ou du peuplier. Elle était rousse
et bleue, telle qu’une poignée de froment que la faulx rase en y mêlant
deux campanules. Elle courait nu-pieds, dépeignée, après le bétail et
les canards, mordant avec des dents sans ombre à la chair neigeuse des
pommes ou dans un lourd morceau de pain. Elle n’avait rien de commun
avec Yuana qui, trois ou quatre ans plus tôt, au même âge, était déjà
comme la palombe fougueuse, au col changeant, qui fait naître la guerre
dans la forêt où elle roucoule. Kattalin n’était que l’humble
bergeronnette qui longe sans bruit la berge sableuse et caillouteuse.
Rien ne l’avait le moins du monde émue. Elle était faite d’innocence et
portait aux garçons de son âge, qui grimpaient avec elle aux arbres, la
même amitié qu’à ses compagnes. Au catéchisme, on lui avait parlé de la
vertu de modestie. Elle en avait retenu que, pour assister aux offices,
il lui fallait enfermer, en des bas tricotés par sa mère, ses jambes aux
hâles d’or, jeter une mantille sur la paille de ses cheveux rétifs. Elle
regardait tout avec simplicité. Elle s’intéressait aux mules qui
traînent les chariots du moulin, à l’entrée des sacs de blé, à la sortie
de la farine qui souvent la poudrait; au départ d’une génisse pour le
marché; au prix qu’on en avait retiré; à la recherche des œufs; aux
couvées dans le foin des étables; à la bonne cuisson de la soupe qu’elle
allait servir aux hommes quand ils désertaient un moment le blutage pour
les travaux pressés des champs. Elle était née dans le bruit d’argent
des roues qui déchirent l’eau claire. Dès son premier jour, elle en
avait été bercée. La rivière lui parlait comme une nourrice qui montre
des images: la truite qui se dissimule en chassant, dont on doute si
elle n’est qu’une ombre sur les galets et qui happe la sauterelle et le
grillon; les petites lamproies qui ondulent sur place et que l’on
confond avec les herbes submergées; les légions d’alevins, pareils à de
courtes épingles; les insectes savetiers, si légers qu’ils marchent à la
surface sans enfoncer; le rat qui glisse, plonge et ressort; la poule
d’eau qui s’envole en faisant jaillir des perles, et en laissant à peine
admirer le jade de ses pattes ensoleillées; la nacre, plus belle que
tous les arcs-en-ciel, de la grosse moule d’eau douce; les aulnes qui
poissent les doigts, mais dont l’ombre est reposante.
Manech disait à Kattalin:
* * * * *
--Je crois que tu passes ta vie au bord du ruisseau.
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--Oui, plutôt que de lire et d’écrire, j’aime mieux faire briller le
cuivre des chaudrons avec le sable. Je suis heureuse lorsque je vois le
soleil danser dedans. On ne peut pas le regarder longtemps.
* * * * *
Il disait:
* * * * *
--L’oiseau-bleu qui vient de passer est celui qui va le plus vite. As-tu
jamais vu son nid?
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--Il fait son nid au fond de la Joyeuse où il emporte du ciel sous ses
ailes. Là, il pond et il couve ses œufs. Il se bat avec les anguilles.
* * * * *
Il disait:
* * * * *
--Ton père et tes frères sont habiles à pêcher la truite. Moi, avec
cette gaule, je n’attrape rien que de tout petits poissons qui sont
amers au goût. Je suis un maladroit.
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--Non, tu n’es pas un maladroit. Ta réputation de pilotari est venue
jusqu’à notre moulin. Tu as battu, le même jour, un monsieur d’Amérique
et Arnaud le postillon. Je le sais. Mais tu as l’air triste, et tu ne
joues presque plus.
* * * * *
Il disait:
* * * * *
--Je n’aime pas jouer avec ceux qui y mettent de la malice. Je joue avec
monsieur l’abbé du patronage.
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--C’est lui qui m’a fait apprendre le catéchisme. Il sait comment on
fait la farine, parce qu’il est, comme moi, l’enfant d’un meunier, du
meunier de Hélette.
* * * * *
Il disait:
* * * * *
--Je le sais.
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--Il vient quelquefois à notre moulin pour voir ma grand’mère qui ne se
lève plus. Il lui a apporté plusieurs fois la sainte communion.
* * * * *
Il disait:
* * * * *
--Je le sais, et je sais encore que ton père lui a fait don d’un sac de
farine pour que les religieuses préparent les hosties.
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--Et ton père a donné du vin et deux agneaux à monsieur le curé.
* * * * *
Il disait:
* * * * *
--On ne parle pas de ce que l’on donne, mais mon père est juste.
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--On ne voit plus Yuana. Elle venait parfois jusqu’ici. Elle échangeait
avec moi des sucres d’orge contre du miel de nos ruches. Elle est
gourmande, on dit qu’elle est placée à la ville.
* * * * *
Il disait:
* * * * *
--Peut-être. Il y en a qui s’en vont. Il y en a qui restent.
* * * * *
Elle disait:
* * * * *
--Est-ce que tu voudrais partir?
* * * * *
Il ne répondit pas. Un grand frisson le parcourut, tel que celui qui
ride la surface de la mer. Il regardait cette campagne pareille à il y a
des mille ans. Il regardait la rivière. Il regardait Ursuya qui
s’allongeait dans la nacre du ciel comme un promontoire attentif aux
nefs des nuages. Il sentit les racines de son cœur se nouer plus
fortement à ce sein maternel, dans cet amour qu’il portait à sa terre
naïve et fruste, à ceux qui l’y avaient engendré, à ses frères et sœurs,
à Yuana peut-être, peut-être à Kattalin. Mais, en même temps, il
entendait le même appel que les oiseaux sauvages quand leur aile est
agitée par le souffle des expatriements. Ainsi, sur le bord de son nid
qu’il a rempli de sa tendresse et de ses plumes, le blanc voilier. Il
cède à l’attrait de sa douleur. Il part, et ce qui fait son cercle si
doux autour du monde, c’est qu’avant de s’en aller il a songé à revenir.
Ils poursuivaient la même pensée.
* * * * *
--On trouve de l’or aux Amériques, reprit-elle; on le ramasse dans la
rivière comme ici les cailloux.
* * * * *
Il avait fait ce rêve d’être riche, qui hante chaque Basque et le pousse
aux lointaines aventures. Cette âme étrange, douce et mystique, était
possédée et fascinée par le métal qui se soumet les choses de la terre.
Ah! il savait bien, s’il la réalisait jamais, à quoi il emploierait sa
fortune. Il ferait bâtir un trinquet où il n’inviterait que tel et tel.
Il se ferait faire un costume à Bayonne, et il porterait une montre qui
sonne les heures et marque les jours de la semaine. Il se rendrait en
voiture ici et là pour assister aux parties de longue ou de blaid. Mais
au mariage il ne songeait pas, il n’avait jamais songé, songerait-il
jamais?
Le voyant absorbé, le regard fixé sur le liège qu’il abandonnait au
courant, elle rompit de nouveau le silence:
* * * * *
--Si tu vas aux Amériques et si tu en reviens riche, Manech, tu seras
fier et tu ne me parleras plus. Tu ne fréquenteras que des élégantes
comme Yuana.
* * * * *
Elle disait cela sans malice aucune, sans le moindre soupçon, simplement
parce qu’elle avait été éblouie par les robes de sa voisine. Cependant
il en éprouva du malaise. L’ombre de Yuana, évoquée par ces simples
mots, rida l’eau pure.
* * * * *
Il dit:
* * * * *
--Laisse-moi, Kattalin!
* * * * *
Et, triste de le sentir fâché, elle s’en alla tenant sa petite gaule et
poussant ses canards devant elle.
Manech ne revit plus, jusqu’à la Toussaint, Yuana qui ne manqua pas de
se rendre alors sur la tombe de ses parents.
* * * * *
Le cimetière basque est si simple, si beau, qu’on ne saurait concevoir
un lieu où les vivants communient davantage avec les morts. Là, rien ne
cherche à masquer la vérité. La terre est celle du jardin d’à côté,
seulement un peu plus fleurie. Les plus vieilles tombes sont surmontées
de disques de pierre dont on dirait, à la nuit tombante, de têtes
dressées hors du sol, image peut-être de la résurrection. Sur ces
disques sont gravés des signes du zodiaque, signifiant sans doute le
Ciel, et des objets ayant trait aux professions: un marteau, une
quenouille, une arbalète, une pelote. Les sépultures les plus récentes,
surchargées de lettres et d’ornements noirs, ressemblent à d’étranges
faire-part. Ce peuple attend la renaissance des cendres, plus fermement
qu’il ne compte sur la poussée des chênes. Les inhumations ont lieu sans
phrases. Les capes des affligés retombent sans qu’aucun geste en dérange
les plis. Seule révèle quelque signe extérieur de sensibilité l’étroite
caisse blanche à galons d’argent qu’un fossoyeur emporte sous le bras,
telle qu’une boîte à dragées, et dans laquelle la jeune mère en pleurs a
couché son enfant. Parmi les tertres, les cierges laissent ruisseler
leur cire en cette fête des élus. Çà et là des sièges où les vivants
continuent de causer avec ceux qui, fatigués du grand soleil, se sont
étendus dans la nuit.
Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda et la tombe des parents de
Yuana étaient adossées. Mais quel contraste! Les hôtes de Garralda
conservaient, jusque sur leur dernière demeure, cette distance, cet
ordre, cette fierté de la noblesse paysanne, qui se lisent sur le marbre
en caractères profonds et réguliers. Plusieurs desservants et
personnages municipaux y figuraient.
Devant cette table de pierre qui témoignait pour sa race, Manech se
tenait debout. Il priait. Lorsqu’il releva son visage, il vit Yuana en
face de lui, sa chevelure plus sombre que sa mantille.
* * * * *
Ainsi que Manech, elle était devant ses morts. De tout temps, les siens
avaient été un peu des miséreux, des fermiers qui n’ont pas réussi. Les
noms gravés sur leurs tombes étaient rares, les dates récentes.
L’origine suspecte n’était pas éloignée, croyait-on. Et, d’ailleurs,
n’assurait-on pas que, jusqu’à ces dernières années, on n’entendait
jamais dire qu’un seul des Bohémiens eût trépassé? Le démon leur
prêtait-il, afin de les mieux damner, une survie singulière, ou bien
leur clan confiait-il ses ossements aux secrets des vallons boisés qui
s’attachent aux flancs d’Ursuya? Avaient-ils possédé même un nom, ces
ancêtres mal vus, ces parasites, ces empoisonneurs de porcs et de
poissons, ces tresseurs de paniers, ces diseurs de bonne aventure,
jusqu’à ce que l’alliance, bien rare avec de vrais Basques, eût conféré
un état civil à leur lignée? Tel avait été le cas de la famille
maternelle de Yuana. Et c’est pourquoi, dans la contrée, un singulier
mépris pesait même sur la jolie descendante des disciples de Mahomet,
encore que jeunes et vieux se montrassent à l’occasion épris de son
enjouement.
* * * * *
Là, sur la pauvre fosse de ses parents les plus avouables, en face de
Manech, au cours de ce triste après-midi qui se clôt par les pleurs
espacés du glas, elle se sentait jugée. Son sang de rose rouge, presque
noire, était indigne, pensait-elle, de se mêler, dans cette terre
sainte, au sang clair qui donnait à Manech ce teint d’églantine à
l’aube. Elle eut honte d’elle-même. Et cette honte ne fit qu’accroître,
dans son cœur de petite esclave, l’amour et la déférence qu’elle vouait
à Manech. Le coup d’œil qu’il lui lança était chargé d’orgueil et de
reproche, mais le regard ne parle pas toujours le même langage que
l’âme. Il se signa devant la tombe de Garralda, qui était pour lui comme
un titre d’honneur et, tournant le dos à Yuana, sans lui accorder
d’autre attention, il s’en alla.
* * * * *
A quelques semaines de là, Arnaud et lui se rencontrèrent. Ils avaient
recommencé de jouer ensemble, en assez bons camarades, depuis que Yuana
n’habitait plus sa ferme. Leur rivalité n’était plus hargneuse, d’autant
moins que leurs victoires s’égalisaient, et que l’Américain, préoccupé
par ailleurs, ne les excitait plus l’un contre l’autre.
* * * * *
Arnaud dit à Manech:
* * * * *
--Tu sais... Yuana?
--Eh bien?
--Elle a quitté le vieux et s’est mise avec un danseur qui fait la
contrebande à Ainhoa.
* * * * *
Manech avait compris.
* * * * *
Arnaud ajouta:
* * * * *
--Elle m’a donné de l’eau-de-vie et du tabac.
* * * * *
Yuana avait dit à Arnaud qui l’avait rencontrée à Espelette:
--Puisque tu conduis le courrier qui dessert Espelette, tu ferais mieux
d’y demeurer que d’y venir en passant. J’habite tout près, Ainhoa. Je
m’y trouve fort bien. Je m’y suis mariée.
* * * * *
Elle donnait à ce dernier mot un sens libre, mais le jeune postillon ne
prit pas le change.
* * * * *
Elle eut un silence, puis:
--Si tu avais encore tes père et mère là-bas, je le comprendrais. Mais
puisque tu es seul! Ainhoa est à deux kilomètres de la frontière. On y
peut faire la contrebande qui rapporte beaucoup sans nuire à une autre
profession que l’on peut exercer. Ainsi il y a des gens qui labourent;
ils conviennent de prendre en charge, à un endroit déterminé, sous un
rocher, dans la fougère, des bidons d’alcool ou des ballots que les
Espagnols y déposent. Ou bien ce sont les Français qui leur amènent des
chevaux de Souraïde ou de Louhossoa. Mais, l’autre jour, deux étalons se
sont enfuis dans la montagne et, comme nous les poursuivions, on nous a
tiré dessus.
* * * * *
--Tu étais donc avec les contrebandiers?
--Oui; souvent, j’accompagne mon mari et les autres qui passent les
marchandises pendant que je fais causer les douaniers qui sont une
mauvaise race. Tout de même, nous sommes bien organisés contre eux. La
garde a beau surveiller la vallée, nos hommes se cachent dans les
sentiers. Et si tu savais, à la moindre alerte, comme ils sifflent.
Mais, souvent, il faut abandonner les allumettes, le raisin, la soie,
tout ce qui s’ensuit, à ces démons bleus et rouges dont le pays est
infesté. On croirait qu’ils sortent de terre. Jour et nuit, ils épient.
On dirait de chatards en train de guetter des palombes. Comme si nous
étions un gibier! Si toi, Arnaud, tu faisais le service d’Ainhoa,
d’accord avec notre parti, tu nous rendrais bien des services, tu
gagnerais de l’argent et je serais heureuse de ne pas vivre loin de toi.
Si tu veux me suivre à l’auberge qui est là, je le donnerai du rhum et
des cigares que j’ai rapportés sous ma robe.
* * * * *
Arnaud avait considéré le costume de Yuana. Elle n’était plus l’élégante
de naguère. La Bohémienne avait repris le dessus. Une jupe, cousue dans
une sorte d’indienne à fleurs encore voyantes, mais frippée, boueuse,
effilochée, qui descendait en s’évasant sur des bas blancs et de
mauvaises bottines, lui restituait cette forme inimitable de ses
pareilles dont les hanches roulent au moindre effort. On comprenait que
la jeune fille était tombée fort bas en peu de temps. Les mèches de ses
cheveux, qui n’étaient que folles, étaient maintenant crispées et
nouées, et elle les avait ointes de je ne sais quelle huile rance qui
sentait le jasmin. Dans son cœur violent comme le grenadier, il y avait
un nom, un nom qu’elle aurait voulu faire s’envoler de ses lèvres. Mais,
ayant éprouvé dans les bois la jalousie d’Arnaud, elle n’osa lui
demander des nouvelles de Manech.
V
Il est difficile de savoir exactement ce qui se passa au printemps qui
suivit. Mais Arnaud, quelques semaines après son installation à
Espelette, fut arrêté et emprisonné en compagnie du soi-disant mari de
Yuana. Celle-ci revint alors chez ses parents qui l’accueillirent sans
surprise ni reproche. Elle seule semblait éprouver quelque honte
d’avoir, en si peu de mois, changé de sort et de pays. Elle ne se
rendait plus au village où l’Américain la boudait en la méprisant. Et
même, on ne la voyait plus que rarement se promener autour de sa ferme
et de Garralda.
En passant par un bois, Manech un jour l’aperçut, mais il ne lui adressa
point la parole ni elle à lui: elle se tenait debout, nu-pieds, les
mains croisées derrière le dos, contre une grange. Sa famille était de
plus en plus pauvre, elle sans ressources. Elle portait toujours les
mêmes hardes bariolées qu’à Ainhoa. La jupe évasée accusait davantage
encore son allure de Bohémienne, lui donnait l’air d’un liseron déchiré
par les épines. En l’approchant, on se serait étonné qu’en si peu de
semaines la rondeur brune et ferme de ses joues eût fait place à la
maigreur et à la pâleur, et que ses yeux si jeunes se fussent creusés et
cernés. C’est qu’elle avait vécu une rude misère, son danseur et Arnaud
se réservant de dépenser, en d’autres compagnies que la sienne, les
profits de leur commerce auquel pourtant elle aidait. Ce triste état
avait fait naître en elle une sorte de dévotion superstitieuse et
désolée. Sans toutefois recevoir les sacrements, elle s’était
agenouillée en larmes dans l’église d’Ainhoa. Devant les lis de Marie,
elle avait mêlé à ses pauvres prières ignorantes, à des essais de
contrition, le souvenir si pur de Manech. Mais aujourd’hui, revenue au
pays, elle n’osait plus, se sentant réprouvée, franchir le seuil de la
paroisse.
Au contraire, la piété de Manech s’affirmait davantage, dirigée par
l’humble vicaire. On eût dit plutôt deux frères que deux camarades. Et,
à la procession de la Fête-Dieu qui se déroulait en ce moment dans les
fleurs, les fumées de l’encens, les chants; l’orage des tambours et des
cuivres, la forêt bleue et blanche du ciel, le jeune diacre doré,
escortant l’Hostie transparente, était aussi ravi de savoir l’enfant du
patronage mêlé à l’averse des roses, que celui-ci l’était de sentir tout
près du Seigneur cet autre enfant vêtu de lin presbytéral. Mais l’abbé,
qui avait eu la vocation religieuse tout petit, ne pensait point que
Manech l’eût aucunement et, sans doute, son opinion s’appuyait-elle sur
la grâce de lire dans un cœur qui s’ignorait Lui-même.
* * * * *
Il lui disait:
* * * * *
--Manech, il te faudra épouser Kattalin du moulin. Elle est encore bien
jeune, mais vos âges correspondent. Elle est déjà vaillante. Elle
tiendra ton ménage. Elle sait déjà faire la soupe, soigner les bêtes.
Elle est la plus intelligente du catéchisme de persévérance. Ses parents
ne sont pas sans rien. Ils pourront lui donner en dot la prairie où
passe la rivière...
Et cette rivière était celle qui, naguère, lorsqu’il était troublé par
Yuana, versait à Manech, avec ses fraîches fleurs, une telle paix.
... Vous pourrez, avec le pacage, augmenter le bétail. Votre famille
sera nombreuse. On te respectera. Tes père et mère sont dévoués à
l’Église, autant que les parents de Kattalin. Tu seras conseiller
municipal, peut-être. Tu continueras la maison.
* * * * *
Manech ne répondait pas.
* * * * *
Aux environs de la Saint-Jean-Baptiste, qui est le patron basque, une
réunion de patronage fit se rendre à Bayonne Manech et l’abbé. Elle eut
lieu dans la matinée. Après quoi, ils déjeunèrent tous deux chez une
vieille femme, qui était originaire de leur village, et qui leur demanda
s’ils avaient des nouvelles de Yuana. Ils ne lui répondirent point. Elle
feignit beaucoup de mépris à son égard, voulant se justifier de l’avoir
logée quelque temps, chose qu’ils ignoraient. Elle les assura que le
congé qu’elle lui avait donné avait délivré sa maison de la présence du
diable. Cette explication gêna Manech et l’abbé qui dépêchèrent leur
mauvais repas. Un dégoût sans nom souleva le cœur de Manech lorsque
cette loueuse clandestine leur montra, avec une feinte indignation, au
moment qu’ils se retiraient, la chambre qu’avait occupée la fille. Le
fantôme de celle-ci ne se dressa pas ardent, comme tant de fois, devant
lui. Mais il se sentit atteint d’une façon plus terrible peut-être: le
vide se fit dans son âme.
L’abbé comprit que Manech passait par un cruel moment. Alors, pour le
distraire de ce choc, il l’entraîna vers un tramway qui les conduisit à
la plage.
* * * * *
En présence des flots, Manech fut changé; un sourire éclaira sa face.
Que se passait-il dans ce front qu’entourait toujours soigneusement,
sans le cacher, l’étroit berret? Quel invisible et purifiant baiser la
mer donnait-elle à cet enfant? De quels bras, de quels regards
l’enveloppait-elle? D’où venaient cette filiation et cette maternité
mystérieuses qui s’étaient révélées à lui, brusquement, un jour, et qui
s’étaient confirmées en haut d’Ursuya, lorsqu’un amour divin lui avait
versé l’oubli de ce qui se passait au pied de la montagne?
* * * * *
Des paquets d’eau poussaient en avant leurs gerbes de chrysanthèmes et
d’anémones de mer. Sa lèvre était salée. Il aspirait l’arôme du fenouil
des falaises. L’étendue d’eau basculait, d’un poids qui semblait
entraîner le monde, verte ou jaune ou bleue, ou argentée, selon la
distance et les courants. De légers nuages, pareils à des pétales de
roses du Bengale, montaient à l’horizon. Et, toujours, s’entendaient,
confondus ou distincts, cette voix de tonnerre assourdissante et
houleuse, ce grésillement de petites bulles qui crèvent sur le sable,
ces sourdes détonations. Et l’on voyait, blancs et souples comme des
flocons de fumée, des oiseaux s’en aller en hâte vers un devoir éternel.
* * * * *
L’abbé contemplait aussi. Mais, tandis que chez l’un, une soif
d’inconnu, le mirage de fortunes conquises, semblaient au spectacle,
chez l’autre, au même instant, la foi faisait naître cette pensée que
les apôtres n’avaient point hésité à reconnaître, pour créateur de ces
merveilles, l’humble Fils de l’Homme qui les accompagnait dans leurs
barques.
* * * * *
Le temps pressait. Quand ils revinrent à Bayonne, pour rejoindre les
camarades et regagner avec eux le village, le jour était encore clair.
Ils se retrouvèrent dans le quartier basque du petit port, si
pittoresque avec ses rues étroites, ses auberges basses, ses magasins
pour pêcheurs et matelots, son va-et-vient de camions, ses courriers
desservant l’intérieur du pays.
En repassant devant la maison qu’avait habitée Yuana, et qu’il ne songea
même pas à regarder, Manech vit sur le trottoir passer un petit marin au
col bleu. Il marchait en se balançant d’un air avantageux, de l’or à son
berret. Il suffit, pour que toute la passion de Manech cristallisât. Dès
lors il se prépara à devancer l’appel en entrant dans la flotte.
* * * * *
Son père n’y fit point obstacle, l’abbé non plus; mais ce dernier lui
dit:
* * * * *
--Manech, tu es mon frère. Absent, tu penseras au pays. Tu n’oublieras
pas Bonloc, tu n’oublieras pas Sohano, ni Celhay, ni Hasquette. Tu
n’oublieras pas les petits rebots où l’on joue le dimanche, au soir
tombant, après qu’on a servi Dieu. Tu n’oublieras pas les cerises
d’Ayherre. Tu n’oublieras pas les cascarots qui, au son d’un sifflet,
dansent en déployant les drapeaux de nos provinces. Tu n’oublieras pas
les vieux Harambure et Bordachoury. Tu n’oublieras pas les vieilles
Gachoucha et Maïana. Tu n’oublieras pas l’honneur de Garralda. Manech,
tu ne m’oublieras pas. Manech, tu n’oublieras pas Kattalin. Elle restera
pour toi comme l’eau de la vallée.
* * * * *
Il disait à Manech cela sous les chênes de Garralda. Il fut un nom qu’il
ne prononça pas. Mais, à quelques mètres d’eux, Yuana passait entre les
arbres.
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Manech, demeuré seul, erra un moment, puis revint vers la ferme de son
père. A cette heure indécise où la lune se confond avec le soleil, la
maison se dressait devant lui. Comme d’un vaste oiseau de mer, les
grandes ailes du toit semblaient prendre l’essor. Elle eût voulu partir
aussi. Elle se détachait. Et, avec elle, se détachait Manech.
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--Va-t’en, mon enfant, disait la maison. Va-t’en à ma place, si je suis
trop âgée pour te suivre. Et puis tu reviendras...
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En ces quelques mots tenait toute la formule basque. Manech ne quittait
plus des yeux le grand oiseau blanc qui lui ordonnait de tout quitter,
qui semblait craindre que les paroles de l’abbé n’eussent, par leur
écho, amolli son courage.
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Alors le père? Alors la mère? Alors les frères et sœurs? Alors son ami?
Alors...
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... Alors, un nom s’arrêta sur sa lèvre. Qu’était-ce?
* * * * *
Yuana, telle qu’il l’avait vue tout à l’heure, ressortait de sa ferme,
mais cette fois entre deux gendarmes qu’il n’avait pas vus venir.
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C’était donc vrai, ces choses qu’il n’avait pas voulu entendre, que l’on
murmurait au marché avant-hier?
Elle passait, se tordant les mains. Levant son visage, elle l’aperçut,
et, après avoir poussé l’antique cri de défi, qui sanglota longtemps, de
ses poings qu’elle joignit elle lui envoya un baiser en lui disant:
* * * * *
--Pardonne à la fille de péché! Aie pitié de moi, Manech!
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Il rentra. Dans sa chambre, il s’agenouilla priant et pleurant. Il
partirait. Il irait loin, très loin, sur les chemins déjà parcourus par
les Basques; loin, plus loin encore, jusqu’à ce que l’oiseau blanc de
Garralda ne le vît plus.
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Il n’aurait pas besoin de se faire tatouer un cœur bleu sur la poitrine,
comme avaient fait, au Japon, Erramoun, Sauveur et Célestin. Il avait un
cœur, et, dans ce cœur, se dressait sa première croix.