Hasparren, 1923.
I
Le front bien pris dans l’étroit berret, les poings fermés dans les
poches de son pantalon, Manech revient du village dont le clocher recule
et s’abaisse derrière sa marche rapide. La séraphique vallée s’ouvre
devant lui, avec ses basses montagnes couleur de pensée bleue. Et, entre
elles, dans l’espace qui les isole les unes des autres, éclate la neige
aveuglante et brisée de la grande chaîne pyrénéenne. Manech ne prête
aucune attention au retour animé du marché qui encombre la route, car il
se sent bien humilié. Voici quelques jours qu’Arnaud, le petit cocher
qui fait le service d’Espelette, lui avait crié: «Je te porte un défi.»
Il lui avait répondu: «J’accepte.»
* * * * *
Et Manech s’était répété à toute heure: «Arnaud m’a porté un défi.» Et
ni son père qui commandait de haut, avec calme, pour que les brebis et
le bétail fussent bien soignés, ni les frères et sœurs dont il était
l’aîné, à dix-sept ans, et que l’on voyait patauger, les jambes nues,
dans le fumier d’ajoncs, ne l’avaient distrait de cette obsession.
* * * * *
A ce défi, il venait de répondre, mais il avait été battu au blaid. Et
il avait dû payer à Arnaud dix francs d’enjeu et une bouteille de vin.
* * * * *
Tandis qu’il s’en revenait, la nuit de mars tombait, éclairée par les
blancheurs de l’aubépine. Et, aussi lumineuse que ces fleurs et que la
laine du troupeau, la maison familiale de Manech se détachait d’autant
plus sur la hauteur qu’un dernier rayon affaibli en pâlissait la chaux.
* * * * *
Cette maison avait nom Garralda. Elle ressemblait à un grand oiseau en
train de se poser. L’une des ailes du toit, plus courte que l’autre,
semblait faire perdre à l’oiseau l’équilibre. Sa poitrine, en saillie
sur sa base, était striée de marron par de légères poutres laissées
visibles. Et, comme si des flèches avaient été arrachées de son cœur, on
voyait çà et là des blessures triangulaires. C’étaient les ouvertures
par où le foin et les céréales prennent l’air. Le portail était fait
d’un arc de pierres lourdes. Et au-dessus, dans une niche où le ciel
bleu était peint, une Vierge se dressait entre des géraniums et des
bluets artificiels.
* * * * *
De cette demeure ailée, deux oncles paternels de Manech étaient sortis.
L’un, Jean-Baptiste, missionnaire en Chine où il vivait encore; l’autre,
qui était mort à la Havane avant d’avoir réalisé sa fortune. Si ce
dernier eût survécu à la fièvre jaune, on l’aurait vu revenir au
village, comme tant d’autres enrichis qu’on nomme «Américains», jouant
au trinquet avec des amateurs, ou aux cartes en compagnie du maire et
des adjoints. Il se serait parfois rendu à Bayonne, un pli sans défaut à
son pantalon et chaussé de cuir jaune.
* * * * *
Le missionnaire était venu passer quelques semaines au pays, dans sa
famille, à l’ombre des ailes du vieil oiseau blanc. Ce séjour, réclamé
par sa santé chancelante, avait coïncidé avec la première communion de
Manech, alors âgé de dix ans. La foi de l’enfant était sans mélange. Il
prenait grand soin d’éviter les péchés: à part quelques larcins dans les
vergers, et des coups échangés à l’occasion d’une partie de pelote, je
ne pense pas qu’il en commît beaucoup. Il possédait une angélique
pureté, le respect de son corps net comme du blé. Et il éprouvait une
répulsion presque pour tout ce qui blesse, même de loin, la pudeur. Déjà
l’on prévoyait cette beauté qui éclosait maintenant: des joues, des yeux
et des dents d’un éclat incomparable; une robustesse qui n’excluait
point la grâce et qui le poussait, de préférence, aux jeux les plus
mâles, surtout aux parties de rebot où sa maîtrise de plus en plus
s’affirmait. C’est pourquoi il était atteint dans son amour-propre d’une
blessure que seul un Basque peut à ce point ressentir.
* * * * *
Lorsqu’il franchit le seuil de Garralda, son père était déjà rentré avec
l’ânesse chargée de ses deux paniers. Le bétail avait bu. Les frères de
Manech en avaient pris soin. On soupa. Les femmes servaient. Le père
prononçait, à de longs intervalles, une phrase qui était un ordre
aussitôt exécuté. Manech ne souffla mot aux siens de la partie qu’il
avait perdue. L’eût-il gagnée, il se fût tu de même. Il dormit mal.
* * * * *
Le lendemain fut l’une de ces délicieuses alternatives de pluie et de
soleil où, dans un jour de velours gris, se détachent les essaims roses
et blancs des jardins fruitiers. Bravant la légère intempérie, l’ondée
et le grésil, les oiseaux, n’écoutant que les lois de l’amour,
assourdissent la saison adolescente. Les roquettes, l’anémone-sylvie, la
consoude, les narcisses, les ficaires, les violettes, les véroniques,
les pulmonaires, les myosotis, la clandestine, ornent les prés et les
berges. En cette matinée, toute proche de Pâques, mouillée et
capricieuse, Manech menait un couple de bœufs au labour où l’attendaient
son père et ses frères.
* * * * *
Entre deux haies tout écumantes de fleurs comme de vagues de printemps,
il s’entendit appeler. Il reconnut Yuana sa voisine, de même âge que
lui. Elle était plus que belle, brune comme un tabac de contrebande, et
il s’émanait d’elle cette passion qui ne s’ignore pas et ne se laisse
point ignorer des autres. De son large chapeau de moisson s’échappaient
les mèches désordonnées de ses cheveux rétifs. Les yeux très grands
semblaient deux grains de raisin noir tombés dans du lait bleu et
marquaient l’effronterie tranquille. Sous le nez aquilin, charnu et très
pur, les grêlons des dents luisaient entre les lèvres épaisses d’un
rouge tanné. Elle n’avait pas une réputation intacte. On prétendait
qu’elle donnait volontiers rendez-vous, dans les bois, à un Américain
assez âgé, et qu’Arnaud, le postillon qui avait porté un défi à Manech,
ne la laissait pas indifférente. Mais le seul qu’elle eût aimé de toute
sa passion de sauvageonne était précisément ce Manech si loin d’elle par
sa retenue. Entre cette dégourdie qui n’eût demandé qu’à le séduire, et
ce garçon qui laissait percer tant de candeur, le contraste était
saisissant. Il éprouvait une sorte de gêne et de honte lorsqu’il la
rencontrait, et cette impression s’était encore accrue depuis qu’il
l’avait surprise, un soir de foire, buvant au café, en compagnie du
riche monsieur de Buenos-Ayres.
* * * * *
Manech ayant arrêté son attelage, elle lui lança un brin de paille
qu’elle avait déchiré entre ses dents et lui dit avec un sourire:
--Je sais qu’Arnaud t’a porté un défi et qu’il est ton maître.
Il répliqua seulement par un regard dédaigneux, et continua sa route.
Mais un orage s’amoncelait en lui. A ces mots de Yuana: «Arnaud est ton
maître», son cœur avait un moment cessé de battre.
* * * * *
Les fêtes pascales l’apaisèrent. Il communia. Du haut des tribunes qui
faisaient ressembler l’église à une caravelle d’or toute sculptée de
saints, il mêla sa voix aux chants divins et barbares qui semblaient
regagner les lointaines vallées. On l’apercevait, juché comme un mousse
sur la hune, étreignant son berret, le menton sur une main. Il
considérait sur les vitraux le chemin de croix où Jésus lui apparaissait
comme quelqu’un de très naturel, de très personnel, d’infiniment bon. Et
les femmes présentes à la Passion étaient à Manech comme des sœurs et
des mères du pays basque. Mais tous ces Juifs, oh! comme il les eût
défiés au trinquet, au rebot, à mains nues ou au chistera. Ils étaient
noirs comme le démon, et il avait horreur du démon. Le démon! Soudain il
se l’imagina sous la forme de Yuana qui avait la lèvre épaisse, le nez
accentué, un teint de bistre. Ne disait-on pas qu’un sang de bohémien
coulait dans ses veines? Et «bohémien», dans la pensée basque, n’est-il
pas une épithète méprisante qui n’a rien à voir avec les romanichels,
mais qui s’applique à une partie de la population rurale, fixée dans le
pays depuis des siècles, volontiers paillarde et voleuse, et qui dérive,
tout porte à le croire, de l’invasion mauresque. Ils sont fermiers,
métayers, maquignons, vanniers, se reconnaissent à la fixité de leur
masque de bronze, se marient entre eux. Néanmoins, ce qui était arrivé
dans l’ascendance de Yuana, des unions le plus souvent libres mêlent la
race de Mahomet à la douce, mystérieuse et pure lignée euskarienne.
* * * * *
Manech se rendait un mardi vers deux heures au village, lorsqu’il
s’arrêta devant la gendarmerie pour renouer sa sandale. L’Américain de
cinquante ans auquel Yuana accordait un peu plus qu’à d’autres ses
faveurs, flânait de ce côté. S’adressant à un petit groupe:
--Voyez-moi, fit-il en désignant Manech, ce garçon qui ne connaît pas
encore les femmes, et qui s’est laissé battre par Arnaud.
Quelle aigreur n’y avait-il pas dans ce propos! Celui qui le tenait
savait que la folle fille qu’il aimait était secrètement éprise de
Manech.
* * * * *
Celui-ci riposta:
--J’aurai ma revanche. Mais à vous d’abord je porte un défi.
L’Américain cambra la taille, offusqué de s’entendre provoquer par ce
petit. Et, tout pâle:
--Je tiens l’enjeu. Pour l’honneur?
--Pour l’honneur, fit Manech.
--Quand?
--Tout à l’heure, au trinquet.
* * * * *
La joute fut ardente. Mais, dès le début, Manech, en proie à un fou
désir de triompher, sentit se décupler sa force et son adresse.
L’énervement des jours précédents, loin de nuire à ses muscles si
souples, le servait. Quelques ruraux et gens du village, parmi lesquels
Arnaud, assistaient à cette lutte. Mais ils ne soupçonnaient point que
ce qui en causait l’âpreté n’était pas seulement la réflexion mordante
de l’Américain touchant la récente victoire d’Arnaud sur Manech, mais
encore, et sans que celui-ci le comprît au juste, la jalousie du vieil
amant de Yuana.
* * * * *
Dans l’atmosphère chargée du trinquet, les deux rivaux tapaient. La
pelote volait au but avec une obstination multipliée qui dilatait la
poitrine des combattants et des témoins. Puis elle volait sur les toits
des loges, se jouait en capricieux rebondissements, cherchait pour
dégringoler jusqu’à terre l’endroit le plus inattendu où elle pût
échapper à la main du joueur. Mais celui-ci, comme s’il avait eu son œil
au bout de son ongle d’osier, prévenait les ruses de la balle qu’il
relevait d’un coup mat. Elle refilait surprise d’elle-même, agile comme
un cœur détaché de tout, frappait le but, obliquait à gauche,
tambourinait, cascadait, retombait, s’élançait de nouveau, repartait, et
soudain s’immobilisait à l’annonce d’un coup faux ou d’un raté. Parfois,
sous son dernier choc, qu’entendait la tringle de métal du but
tressaillir comme un diapason.
Manech en termina, distançant de beaucoup son adversaire qui entendit
cette phrase qui le cingla:
* * * * *
--Le vieux a les reins faibles, le petit l’a compris et jouait bas.
* * * * *
Ce ne fut point, en cet après-midi, le seul triomphe de Manech. Séance
tenante, il accepta de prendre sa revanche sur Arnaud qui, sans doute
poussé par l’Américain, le provoquait. L’enjeu fut de dix francs comme
l’autre jour. Mais cette fois Manech battit Arnaud, ce qui blessa
l’Américain autant que le postillon dont il avait souhaité la victoire.
Bien qu’il soupçonnât ce dernier de fréquenter Yuana, Manech seul lui
portait ombrage. Le cœur humain a de ces mystères.
* * * * *
Manech ne s’en retourna point chez lui la tête basse, mais fier et
sifflant tout au long de la route. Pas plus qu’il n’avait fait part à sa
famille de la défaite de naguère, il ne lui apprit sa victoire d’à
présent. Il puisa de l’eau, soigna le bétail et les chevaux et, après
souper, s’amusa d’une flûte de buis, assis sous l’arc de pierre antique.
Le souvenir de son double succès lui fit trouver plus douce la tâche de
la maison. Elle s’accomplissait sous la loi du père qui aimait les siens
tout en les tenant sous le joug.
Manech n’avait plus songé à Yuana, lorsqu’il la retrouva, le samedi
suivant, non loin de l’endroit où, avec une amoureuse malice, elle lui
avait parlé de la défaite qu’il s’était vu infliger par Arnaud. Il
allait passer. Mais, à nouveau, elle le retint et, ne dissimulant plus
une passion gracieuse, elle lui dit:
* * * * *
--Tu les as tous battus. Quand me battras-tu, moi?
Et elle lui jeta à deux mains un baiser.
* * * * *
Il en éprouva un choc, non pas de déplaisir. Ce geste n’était-il pas un
hommage rendu à son adresse de jeune joueur de pelote, une preuve
qu’elle avait eu connaissance de l’éclatante revanche qu’il avait prise?
Il fut troublé cependant par tant d’audace et s’éloigna sans mot dire.
* * * * *
--Elle a fait un péché, pensa-t-il.
* * * * *
Au cours du bel après-midi, il se sentit caressé par un souffle qui,
sans qu’il s’en doutât le moins du monde, était dû au baiser de Yuana
qui s’était envolé vers lui. Son cœur en fut gêné. Il lui prit comme une
de ces fièvres de la jeune saison qui reviennent par intervalles. Il ne
sut qu’en penser. Il dormit agité la nuit suivante, tenu longtemps en
éveil par ses sens qu’il ignorait. Il se leva dès l’aube, fit sa
toilette du dimanche, assista à la messe, vaqua aux soins domestiques,
oublia quelque peu son inquiétude.
* * * * *
Mais, un peu plus tard, il se sentit repris de l’étrange malaise. Pour
tâcher de le dissiper, il prit sa canne à pêche et descendit vers le
moulin. Il aperçut Yuana qui se dirigeait vers le village. Elle portait
un costume de demoiselle et tenait un panier. Elle ne le vit pas,
d’autant moins qu’il se dissimula entre les aulnes dont jaillissaient
les jeunes aigrettes d’un vert ensoleillé. A ce moment quelques larmes
roulèrent de ses yeux sans qu’il en pût définir la cause. Mais il sentit
un grand calme se faire dans son cœur lorsqu’il se fut assis sur un mur
ruiné, les jambes pendantes au-dessus du torrent qui bondissait léger.
Le flotteur désaligné était entraîné par les tourbillons. Il sursautait
comme si des truites se fussent acharnées après l’appât: mais ce n’était
qu’une illusion causée par les dentelles de l’écume se déchirant aux
galets. Manech n’y prenait point garde, laissait le bouchon valser dans
le courant. Il lui était bon d’être là. Ce petit coin solitaire
l’emplissait d’une douceur sans nom. Et tant qu’il y demeura, en face
d’un îlot que formait, entre des réseaux d’argent mobiles, une corbeille
de cardamines d’une lumière pourprée et verte, si vive et tendue
qu’aucun paysagiste n’eût su la reproduire, sa pensée demeura limpide et
calme. Le pouvoir occulte de Yuana, qui s’était imposé à lui sans qu’il
le démêlât, les tentations émanées d’elle, éparses autour de lui comme
des pollens irritants, étaient conjurés par la vierge poésie de l’eau en
fleurs.
* * * * *
Mais, dans la suite, quelques nouvelles rencontres qu’il fit de Yuana,
toujours aussi provocante, le replongèrent dans un trouble qui devenait
une légère ivresse dans ce ciel où bourdonnaient les abeilles. On y
voyait flotter et rouler, succédant à l’aube des fleurs, les épais
nuages de lilas se dégageant des haies juteuses. Une nuit, il se sentit
oppressé comme il l’était, au fort du mois d’août, lorsqu’il se
plongeait en frissonnant dans la Joyeuse. Mais, cette fois, il ne se
reprenait point, il n’éprouvait pas cette liberté reconquise, ni cette
détente dans la suffocation du nageur qui s’abandonne au courant après
un instant d’angoisse. Et cette obscure insatisfaction qui le poignait à
cette heure n’allait pas sans remords, elle persistait dans ses rêves
dont une fois il s’éveilla en sursaut, croyant que Yuana l’étranglait.
Il se jeta au bas du lit, fit un signe de croix et, sans troubler le
sommeil de ses frères dont il partageait la chambre, il alla demander à
la fraîcheur des ténèbres du dehors de calmer les battements de ses
tempes. Il s’assit sur le banc que recouvrait une tonnelle de lauriers,
à l’un des angles du potager de Garralda. Et il entendit un rossignol
dont le chant s’élevait d’un tilleul qui masquait à moitié, toute
tremblante de lune humide, la ferme où demeurait Yuana. Un rossignol,
non loin de Manech, répondit. Et l’enfant retrouva dans cette harmonie
le même apaisement que la rivière, sous la pourpre des cardamines, lui
avait versé. De ces liquides phrases que lançaient les oiseaux, l’on eût
dit des murmures d’argent qu’il avait l’autre jour entendus en pêchant à
la ligne. Le mauvais songe se dissipait. Le fantôme de Yuana desserrait
son étreinte. Le cœur de l’adolescent redevenait libre comme une pelote
basque qui, un moment emprisonnée, retrouve l’amour du ciel.