--Il les adore... mais il éprouve le besoin de se faire plaindre et
surtout le besoin de gronder... Vieille manie d’universitaire... Depuis
qu’il n’a plus d’élèves, ce sont ses chiens qu’il gronde... oh!
gentiment!... Nous avons trois chiens, monsieur, et nous les aimons
beaucoup. Peut-être trouverez-vous cela un peu ridicule?
--Moi, répondit résolument Isidore, moi, madame, j’ai deux griffons à
poil dur et je veux me faire inscrire à la Société protectrice des
animaux.
Entendant cela, Mme Pioutre marcha vers Isidore.
--Monsieur, dit-elle, permettez-moi, sans autre préambule, de vous
féliciter.
Et d’une main loyale, elle secoua la main d’Isidore, deux fois.
Alors la bonne voix de M. Pioutre s’éleva:
--Je me permets, dit-il de solliciter toute votre indulgence, car je ne
me dissimule pas que la proposition que je vais émettre pourrait, à
certains, sembler saugrenue. Mais enfin, voici notre ami dévoué qui
vient perdre auprès d’un convalescent l’heure la plus belle du jour. Si
j’en crois ses confidences réitérées, il a coutume de consacrer cette
heure et les suivantes aux joies de la manille aux enchères. Pourquoi le
priverions-nous de cette honnête et agréable distraction? Nous avons ici
des cartes, une tonnelle ombreuse, des liquides frais. Rufin, qui est
sorti ce matin, ne saurait tarder à revenir et il connaît tous les jeux
de hasard; moi-même, il m’est arrivé autrefois de faire un coin de
table, pour obliger certains collègues un peu libertins...
Isidore, enchanté, fit pourtant des manières. Il aimait jouer, certes,
mais ce n’était pas chez lui une telle passion!
Mme Pioutre emporta ses dernières hésitations.
--Voyons, monsieur! dit-elle, sans cérémonies! Cela rajeunira mon mari.
--Oui, dit M. Pioutre, j’ose affirmer que cela me rajeunira
singulièrement.
Isidore eut un sourire silencieux.
--Ces dames, pensa-t-il, sont charmantes, mais un peu naïves; le
bonhomme les embarque comme il veut... Moi-même, il me faisait voyager
avec son Hindenbourg et son Ravachol!
Mme Isabelle avait installé une table de jeu; Isidore, sans perdre de
temps, donna les cartes pour jouer à trois. Mais Rufin ne paraissait
point; toujours ce caractère jeunet!... Absent depuis le matin, que
pouvait-il bien faire? Où diable était-il passé, ce Rufin, dit Broc? Mme
Pioutre sortit avec Messaline dans l’espoir de le rencontrer.
--Ma fille, dit M. Pioutre, si j’osais, je te proposerais de prendre
cette place en attendant le retour de ton frère...
Mme Isabelle rougit de surprise.
--Oh! père! Y pensez-vous?
Mais Isidore dit à son tour, en ouvrant largement les deux mains:
--Voyons, madame! à la bonne franquette! Sans cérémonies!
Il avait parlé avec tant d’élan qu’il fut impossible à Mme Isabelle de
refuser. Elle abandonna donc sa broderie et, avec une exquise bonne
grâce, vint au jeu.
Il fallut tout lui expliquer, depuis A jusqu’à Z. Elle confondait
manille et manillon et n’avait point pour les atouts la considération
qui s’impose. Elle coupait à faux avec une candeur désarmante.
Isidore la reprenait avec bonhomie.
--Sapristi, madame, il ne faut pas mêler les torchons aux serviettes...
Vous avez des atouts: placez-les donc à part, nom d’un petit
bonhomme!... Et puis, vous tenez mal votre jeu: voulez-vous me
permettre?...
Elle voulait bien tout lui permettre.