--Cher ami, dit M. Pioutre, je sais que vous avez l’habitude de fumer.
Or, grâce à mon fils Rufin, nous avons ici une bonne provision de tabac.
J’oserai donc vous prier de bourrer votre pipe autant de fois qu’il vous
plaira.
Pestant tout bas contre le bonhomme, Isidore se récria. Certes, il lui
arrivait de fumer comme tout le monde, une cigarette douce, par-ci,
par-là, aux heures de rêve... Mais ce n’était ni le lieu ni le moment.
Alors Mme Isabelle:
--Je vous en prie, monsieur... J’adore la fumée de tabac, surtout
lorsqu’elle sort d’une pipe... Si j’étais un homme, je fumerais... Pour
dire tout net mon sentiment, un homme qui ne fume pas...
Elle ne dit point son sentiment, mais fit une moue adorable. Isidore
comprit qu’aux yeux de Mme Isabelle, un homme qui ne fumait pas la pipe
était un individu ridicule et un peu méprisable. Néanmoins, il tint bon
encore un petit moment afin de ne pas se donner tort à lui-même trop
vite. Mais lorsque la partie fut terminée, on se leva pour faire un tour
de jardin et visiter les chiens, les chats, les tortues et les poissons
rouges. Alors, il sortit sa pipe d’un air malin et il la fuma, la refuma
inexorablement, jusqu’à la nausée, si bien qu’il ne sentit point l’odeur
des bêtes.
Ayant promis de revenir, il prit congé et traversa la ville avec des
ailes. Séraphine et lui arrivèrent tout juste ensemble à la villa.
Séraphine fit entendre des paroles amères auxquelles il ne répondit
point tout haut; avec une sorte de rire intérieur, il écoutait en lui la
réplique de la belle Auvergnate.
--Toi, cauje! cauje toujours!
Rufin, dit Broc, arriva chez ses parents dix minutes plus tard, car,
après avoir quitté Séraphine, il s’était attardé à la terrasse d’un café
pour prendre l’apéritif, selon sa détestable habitude.
C’était, cela, un mercredi. Les trois jours suivants, Isidore se rendit
chez M. Pioutre. Et il joua à la manille aux enchères en fumant sa pipe
sous la tonnelle. Il joua avec M. Pioutre et Mme Isabelle, car Rufin ne
se trouva jamais là.
Mme Isabelle faisait de remarquables progrès. Cependant elle ne tenait
pas encore bien ses cartes. Isidore lui prenait le poignet et lui
faisait poser les doigts où il fallait.
--Sapristi, madame! je vois tout! je lis dans votre jeu comme dans un
livre!
Elle remerciait avec un petit sourire enchanteur. De visage, elle
n’était pas jolie, jolie, mais elle avait l’air si distinguée! elle
était si douce, si prévenante à l’égard de son père, si bonne enfin! De
plus, elle avait des bras fort honorables et ses yeux noirs semblaient,
à de certaines minutes, profonds comme des puits. Quand il se trouvait
seul avec elle, Isidore lui en eût fait compliment s’il eût osé.
Le samedi, on prit le thé en famille. La causerie fut longue et très
amicale. Cependant, ce jour-là, Isabelle parut profondément
mélancolique. Offrant le sucre avec un sourire courageux, elle semblait
atteinte d’un de ces maux secrets qui ne pardonnent pas.
--Qu’est-ce que cette malheureuse peut bien avoir comme ça? se demandait
Isidore en revenant chez lui.
Il se grattait les cheveux et remuait en sa tête ses souvenirs de
lectures.
Le lendemain, il eut le mot de l’énigme. Le lendemain dimanche fut un
grand jour...
Ils avaient fait une partie à l’ombre de la tonnelle. L’heure était
douce, de subtils parfums flottaient. Les cartes tombées, Isidore
parlait... Il parlait de son parc, de ses bois, de sa maison de
campagne... et des bonnes veillées devant l’âtre monumental où flambe
une bûche centenaire... et de la chasse et des chers vieux compagnons,
les deux griffons à poil dur... Quand il s’arrêtait, le professeur
Pioutre lui tendait amicalement la perche; aussitôt, il repartait.
Mme Isabelle ne se tenait pas près de lui comme d’habitude, mais de
l’autre côté de la table. Elle le regardait en face sans rien dire. Et
dans son regard il y avait... Isidore ne savait trop quoi... admiration
passionnée ou rancune mortelle? En tous les cas, il y avait quelque
chose.
Il advint, pendant qu’Isidore parlait, qu’un fâcheux se présenta. M.
Pioutre se leva pour le recevoir; Mme Isabelle et Isidore restèrent
seuls sous la tonnelle.
Alors Mme Isabelle détourna les yeux et lutta un moment avec courage
contre son émotion. Mais l’émotion fut la plus forte et la pauvre jeune
femme s’affaissa sur la table en sanglotant. Un trouble s’éleva dans
l’âme éperdue d’Isidore. Il dit d’abord à voix haute:
--Bon Dieu de bois!
Puis il prit en ses mains les bras grassouillets et il murmura avec une
infinie douceur:
--Sapristi, madame! Sapristi, madame Isabelle! qu’avez-vous donc comme
ça?
Ce qu’elle avait! Pouvait-elle le dire devant lui? Pour qui la
prendrait-elle si elle laissait déborder son cœur?... Non! jamais!
Plutôt mourir! Plutôt souffrir en silence, toute sa vie!...
En ce lieu, à cette heure, commença une phase nouvelle de l’histoire
d’Isidore.
* * * * *
--Mon cher ami, disait Isidore, en un mot comme en cent, j’aime votre
sœur et je désire l’épouser.
--Ça, répondit Broc, c’est une autre affaire! allons au café!
Ils allèrent au café. Broc fit servir ce qui lui plut, but un coup et
attendit.
--Je vous disais que j’aime votre sœur et que je désire l’épouser.
Rufin, dit Broc, eut vers Isidore un élan fraternel. Au-dessus des
verres, leurs mains s’étreignirent.
Ému jusqu’aux larmes, Isidore poursuivit:
--J’ai trente-cinq ans; je jouis d’une excellente santé et ma fortune
est honnête. Votre sœur sera heureuse auprès de moi, je puis vous donner
cette assurance.
Broc dit:
--Vous serez heureux aussi. Ce n’est pas parce qu’il s’agit de ma sœur,
mais j’affirme sans hésiter que vous ne sauriez faire un meilleur choix.
C’est là ma conviction profonde. Je ne vous parlerai pas de l’éducation
d’Isabelle ni de sa naturelle distinction; je ne vous dirai pas ses
qualités d’ordre, d’économie, de patience; je ne vous vanterai même pas
la pureté de ses mœurs ni la force de ses convictions religieuses...
Non! Je vous dirai tout en un seul mot: ma sœur Isabelle, c’est une
perle!
--Je m’en suis déjà aperçu, dit Isidore.
Broc commanda du même, puis il reprit:
--Tout cela est donc bel et bon, mon cher monsieur... Malheureusement,
il y a un cheveu!
--Je vous attends là! répondit Isidore; quel cheveu, s’il vous plaît?
--Il y a Séraphine! dit Broc.
Et il hocha la tête plusieurs fois.
Mais Isidore cogna sur la table avec autorité.
--Eh bien, quoi! Qu’est-ce que vous me chantez avec votre Séraphine?
Nous ne sommes pas mariés, je suppose! Elle n’aura pas à se plaindre,
Séraphine! Vous ne savez pas, vous, que je lui ai donné ma ferme du
Noyer-Rouge, qui vaut cent cinquante mille francs et que je regretterai
toute ma vie!...
Il continua, plus bas:
--D’ailleurs, cher ami, je puis bien vous l’avouer: Séraphine se
consolera facilement, car j’ai l’impression, depuis quelque temps,
qu’elle se fiche de moi.
--Cela est possible! dit Broc; mais elle fera quand même des histoires;
c’est un sacré petit crampon!
--Eh bien! qu’elle fasse des histoires, si ça lui chante! Après tout,
j’aurai ma conscience pour moi!
Rufin, dit Broc, se renversa sur sa chaise et passa le pouce dans
l’entournure de son gilet.
--Vous n’avez pas froid aux yeux! dit-il. Moi, à votre place, je me
méfierais... Vous dites à Séraphine: «Mon bel ange, je t’ai assez vu...
Nous sommes quittes... Je te quitte!» Et vous la quittez en effet. Ça va
bien! Mais imaginez que Séraphine, là-dessus, aille trouver ma sœur et
lui chante un petit air de sa façon... Elle en est capable, vous le
savez!... Eh bien, mon cher, en cette occurrence, voici ce qui se
passerait: ma sœur pleurerait toute sa vie son bonheur perdu, mais
jamais, vous m’entendez, jamais plus elle ne consentirait à vous
écouter!
--Que me racontez-vous là? s’écria Isidore... Pour une bagatelle, vous
croyez donc?...
--Non seulement je le crois, mais j’en suis parfaitement sûr! Ma sœur
est toute bonté, je ne crains pas de l’affirmer, mais sur le chapitre
des mœurs, fichtre! elle ne plaisante pas! Qu’elle vienne seulement à se
douter de quelque chose et tout est rompu!... Donc, pas de bruit! Pas
d’imprudences! Manœuvrez, cher ami, manœuvrez!
--Manœuvrer! C’est facile à dire!... Si j’ouvre seulement la bouche,
Séraphine me sautera à la figure! Ce n’est pas que je la craigne,
entendez-moi bien!... Mais je comptais filer tout simplement... quitte à
laisser un petit mot d’explication.
La figure de Broc devint sévère.
--Vous ne ferez pas cela! dit-il; d’abord, ce serait imprudent; de plus,
ce ne serait pas d’un gentleman... Quittant Séraphine, vous lui causez
un dommage certain: donc, vous lui devez réparation. La justice avant
tout, n’est-ce pas?
--Mais, bon Dieu de bois! je vous répète que je lui ai donné le
Noyer-Rouge! Elle me revient à quinze cents francs la livre, frais non
compris...
--Et il y a des faux morceaux, acheva Broc ironiquement. Mon cher, vous
m’étonnez un peu... Ce qui est donné est donné; n’en parlez plus, ce ne
serait pas d’un gentleman. Il y a un fait nouveau qui entraîne votre
condamnation. Vous avez de la fortune: payez et vous ne serez pas
déconsidéré.
Isidore suait à grosses gouttes. Broc ajouta négligemment:
--Sans cela, je crains beaucoup que vous n’épousiez pas ma sœur.
--Même si je paye, gémit Isidore, qui me garantira le silence de ce
petit chameau? Qui me prouve que Séraphine n’essaiera point quand même
d’anéantir mon bonheur?
Broc étendit la main.
--Je connais l’enfant, dit-il; si vous la dédommagez, si vous agissez en
galant homme, je crois pouvoir lui faire entendre raison. Je prends
l’affaire à mon compte.
--Tout cela, fit Isidore, demande réflexion; si vous le voulez bien,
nous en reparlerons demain soir, ici même, en prenant l’apéritif.
Isidore, le lendemain soir:
--Je n’ai pas une grosse fortune; je vais fonder une famille et Dieu
peut me donner des enfants... Ne pensez-vous pas qu’une somme de dix
mille francs, versée immédiatement en bon argent liquide?...
--A ce prix, dit Broc, je n’entreprends pas la négociation, car je
courrais à un échec... et il ne faut pas, comprenez-vous bien? il ne
faut pas échouer! Essayez vous-même: vous serez peut-être suffisamment
persuasif... Mais si vous manquez l’affaire, tout est perdu!
--A votre avis, combien faut-il donc? demanda Isidore.
--J’avais songé à trente mille.
Ils coupèrent en deux la différence.
--C’est égal, observa Broc, vous êtes un peu rude avec les femmes! Ce
n’est pas vous qui vous laisseriez tondre!
--Ça non! dit Isidore en se redressant. Bon garçon, tant qu’on voudra!
mais poire, jamais de la vie! halte-là!
* * * * *
Isidore quitta la villa Roméo un dimanche matin pendant que Séraphine
était aux Iles avec Broc et quelques autres jeunes gens.
A la gare, il rejoignit sa fiancée ainsi que Mme et M. Pioutre. Celui-ci
avait déjà conduit les bêtes quelques jours plus tôt; il ne restait
qu’un écureuil dont Mme Isabelle ne pouvait se passer.
Ils montèrent ensemble dans un compartiment vide. M. Pioutre rayonnait;
Mme Pioutre se tenait bien.
Le train manœuvra, vint s’arrêter près de la gare aux marchandises,
devant le café Poisramé.
--Je vous prie d’accepter mes excuses, si je me trompe, dit M. Pioutre,
mais il me semble entendre un chant qui me rappelle de bons souvenirs.
Tous écoutèrent. Dans l’air tranquille, la voix charmante de Mme
Poisramé montait:
Sur les bords de la Riviera...
Isidore et M. Pioutre échangèrent un sourire complice. C’était chez la
belle Auvergnate qu’ils s’étaient véritablement connus; c’était au son
de cette voix qu’ils avaient appris à s’estimer...
Isidore se prit à songer. Hier, il n’était qu’un pauvre garçon égaré
dans les chemins de la vie irrégulière; chemins plus malaisés qu’on ne
croit! Il était grugé, tyrannisé et, par-dessus le marché, tourné en
ridicule par une petite gourgandine insolente, sans principes et sans
éducation. Tout cela pour quelques rares et méprisables satisfactions
des sens!... Aujourd’hui il allait vers le bonheur et la prospérité.
Avec son épouse chérie, au milieu des campagnes fertiles, il mènerait
une vie saine, honnête et calme. Si Dieu lui donnait des enfants, il les
élèverait au grand air et suivant les meilleurs principes. Il irait à la
chasse, à la pêche; il aurait une basse-cour, un vivier, des ruches! il
s’intéresserait aux nouvelles méthodes de culture, pourchasserait la
routine et ses fermiers vivraient dans l’aisance. Son nom volerait de
bouche en bouche, accompagné de bénédictions. M. le professeur Pioutre,
lauréat de l’Académie de Fontenay-le-Comte, avait de hautes relations.
Grâce à lui, Isidore se pousserait dans le monde. Il se voyait déjà
conseiller d’arrondissement, chevalier du Mérite agricole et peut-être
même--qui pouvait savoir?--lieutenant de louveterie...
Pourvu que cette petite guenon de Séraphine ne bougeât point! Mais Broc
était là; et il avait donné sa parole d’honneur.
Mme Poisramé chantait. Dans l’air radieux, sa voix pure venait par
vagues mollement balancées.
Sur les bords... de la Ri... viéra,
Où murmu... re une bri... je embaumée...
Bouleversé par cette musique qui lui allait droit à l’âme, Isidore prit
la main de sa fiancée. Isabelle eut un sourire enchanteur et tourna vers
lui deux yeux sans fond.