M. Pioutre leva une main vers le ciel.

--Les poissons rouges! Que ne suis-je poète pour célébrer comme il

convient ces gracieuses et sympathiques bestioles! Monsieur, vous n’avez

pas le droit de vous plaindre! Vous n’en avez pas le droit!

Isidore ne se plaignait point; il trouva cependant plaisant que ce

bonhomme prétendît toujours l’emporter sur lui, même sur cette question

du malheur.

--Parbleu, monsieur! dit-il, tout cela dépend des idées et des goûts de

chacun. Après tout je ne vous trouve point tant à plaindre avec vos

chiens... j’aime les chiens, moi, monsieur; j’ai chez moi, à la

campagne, deux griffons à poil dur.

A ces paroles, le bonhomme se leva et dit:

--Béni soit donc le hasard qui me fit diriger en ces lieux mes pas

incertains! Je vous prie, cher monsieur, d’agréer mes remerciements

anticipés... J’aperçois, sur la plage, un vieil ami qui cherche des

coquillages: pour me permettre d’aller librement le saluer, voulez-vous

avoir l’obligeance de tenir un instant la laisse de ce brave chien?

--Bien volontiers! répondit Isidore qui ne savait pas refuser.

M. Pioutre lui mit la corde entre les doigts et s’éloigna allégrement en

fredonnant un joyeux petit air.

--C’est très joli, tout ça! pensa Isidore au bout d’un moment, mais

voici le soleil qui monte; Séraphine, qui est matinale, ne va pas tarder

à se réveiller... Si je m’attarde trop, elle me chantera quelque chose!

Il attendit longtemps, non sans impatience, le retour de M. Pioutre. M.

Pioutre ne semblait nullement pressé de revenir. Près du chercheur de

coquillages, il gesticulait, levant les bras, montrant la mer, montrant

Isidore, se tournant enfin vers la ville.

--Ah çà! mais!... Je crois bien qu’ils vont prendre un verre!

M. Pioutre entraînait en effet son compagnon vers une petite guinguette

dont la devanture venait de s’ouvrir. Voyant cela, Isidore marcha

vivement afin de couper la route aux deux amis.

--Monsieur Pioutre, je vous ramène Hindenbourg, car j’ai par là quelque

affaire...

Avant de prendre la corde, M. Pioutre fit les présentations.

--M. Duribouc, propriétaire, chasseur et joueur de manille aux

enchères... Mon ami, M. Arrivé, amateur de coquillages.

Alors, l’ami Arrivé, sans plus tarder:

--J’aime moi aussi la manille aux enchères... mais le matin,

généralement, je cherche des coquillages... Il y a vingt ans que je

cherche des coquillages pendant les vacances... C’est pour ma femme: à

la maison, elle en met partout... Elle est très douce; nous n’avons pas

d’enfants.

Il ajouta en riant, sans ombre de méchanceté:

--Ainsi, votre nom est Duribouc? c’est drôle!... moi je m’appelle

Arrivé... ça vous étonne?... Je ne suis pas pupille de l’Assistance...

Ah! pardon!... Je suis un blond aux yeux bleus. Du côté paternel, j’ai

pour ancêtre un charpentier hollandais... Je ne vous dirai pas son nom,

vous ne le retiendriez pas... Les Hollandais ont des noms à coucher

dehors, des noms qu’un Français ne peut pas prononcer... Alors, quand

mon ancêtre est arrivé au pays, quand il y est ar-ri-vé... Vous

saisissez? C’est rigolo, hein?

--Oui, dit Isidore, c’est assez amusant... mais j’ai un rendez-vous

important. Messieurs, veuillez m’excuser...

Il mit la corde entre les doigts de M. Pioutre et s’en alla bien vite.

Il pensait:

--Je serai en retard pour le café au lait... Bon Dieu de bois! Séraphine

va m’en conter pour deux sous!

Et il n’en menait pas large.

* * * * *

Isidore se trompait. Séraphine ne lui conta rien du tout ce matin-là, du

moins dans les formes ordinaires, pour la bonne raison qu’elle était

partie. Cependant, elle avait eu la politesse d’expliquer sa conduite.

Une lettre était posée sur la table de la salle à manger à côté du

déjeuner refroidi. Isidore ouvrit cette lettre et lut:

«Monsieur,

«Ayant acquis de mes propres yeux la preuve de ce que je soupçonnais

depuis longtemps, je pars! Je me joins, à l’instant même, aux jeunes

touristes qui vont aux Iles pour une excursion de deux jours. A

l’heure où vous lirez ces lignes, je serai loin. J’espère que vous me

saurez gré de vous laisser votre liberté, cette liberté que vous

employez à des fins honteuses, mais sans doute profitables.

«_Signé_: Une malheureuse dont le cœur est brisé.»

La malheureuse avait ajouté en post-scriptum:

«Ne pouvant accepter un argent dont je ne connais point l’origine, je

n’emporte pour ce voyage que les quarante francs qui m’appartiennent en

propre.»

Quarante francs! mais le seul voyage coûtait trente-cinq francs!...

Comment ferait-elle pour manger, boire et dormir pendant ces deux jours?

Isidore pâlit et s’abîma en de tristes réflexions.

--Monsieur ne mange pas? observa innocemment Monique, la vieille bonne.

Isidore avala son café au lait, mais ce café au lait lui resta en

bouillie sur le cœur.

--Mais enfin, pourquoi diable est-elle partie? Qu’a-t-elle à me

reprocher? Je veux être pendu si je devine!... Le savez-vous, Monique?

La vieille ferma un œil et l’autre parut vraiment canaille.

--Madame s’est levée de bonne heure et elle est allée derrière vous,

vers la plage...

--Eh bien! après?... Je veux être crucifié...

--Alors madame aura sans doute vu monsieur qui promenait le chien de

l’aut’ dame...

--Quoi? quelle dame?

--Une vieille dame millionnaire qu’est inconséquente avec les jeunes

gens... C’est ce que disait Madame!

Certes, Isidore commençait à s’habituer aux injures. Il était entraîné

et s’attendait au pire. Pourtant cette fois, il demeura béant...

--Tout cela, dit Monique, avec une hypocrite pitié, tout cela est bien

ennuyant!

--Vous, fichez-moi la paix! hurla Isidore.

Aussitôt, il fut étonné de son audace et la regretta. Car, s’il lui

arrivait à présent de penser brutalement et par gros mots, il n’en

croyait pas moins toujours de son devoir de suivre les règles de la

civilité puérile et honnête, surtout à l’égard des femmes.

Mais aussi, Séraphine exagérait, voyons! Depuis certaine heure de folle

ivresse où Isidore lui avait donné en toute propriété et irrévocablement

sa ferme du Noyer-Rouge--trente hectares de bonnes terres avec les

bâtiments d’exploitation et un pavillon de chasse--cette ingénieuse

enfant avait trouvé mille façons inédites de montrer sa reconnaissance.

Isidore en avait vu véritablement de toutes les couleurs. Son malheur

lui coûtait si cher que, longtemps, il avait refusé d’y croire.

Maintenant, il n’en pouvait plus guère douter. A trente-cinq ans, pourvu

de rentes solides et d’une âme douce, il avait, certes, rencontré plus

d’une fois l’ingratitude humaine. Il avait fait la guerre en qualité de

simple soldat; emmené prisonnier chez les ennemis, il s’était trouvé, en

certain camp de représailles, sous la coupe d’assez remarquables

saligauds. Cependant il avait beau chercher dans sa mémoire, jamais il

n’avait été manœuvré de la sorte, jamais personne ne l’avait mis si bas;

non, jamais!

--M’accuser d’un tel crime! oser prétendre que je mangerais de ce

pain-là, moi!... malgré mes rentes et mes convictions religieuses!...

Et, par-dessus le marché, elle est partie avec quarante francs! Quarante

francs! par les temps où nous vivons!... Sacré tonnerre du bon Dieu de

bois! qu’ai-je fait pour mériter ça?

Ce qu’il avait fait? Parbleu, il le savait bien! Séraphine le lui

reprochait assez souvent! et aussi sa conscience depuis que l’affaire

allait mal... Pourquoi avait-il abusé de ses avantages physiques pour

détourner de ses devoirs cette enfant innocente, élevée dans la crainte

de Dieu et des hommes au sein d’une famille qui vivait selon les

principes les plus rigoureux?...

Isidore, il est vrai, avait perpétré son crime sans préméditation et le

plus aisément du monde.

Il se revoyait entrant, sans penser à mal, dans une banque pour y

toucher quelque argent. Au guichet «Coupons», une jeune fille qu’il ne

regarde même pas. On lui remet un bordereau... ça va bien!... Il prend

le bordereau et passe à la caisse... Mais l’étourdi a oublié son

portefeuille: la jeune fille le rappelle. Il la voit alors, il voit ses

yeux candides, si brillants, si beaux!...

Le soir même, la rencontrant par le plus grand hasard dans la rue, au

coup d’œil qu’elle lui lança, il comprit qu’elle l’aimait. D’ailleurs,

avec l’ingénuité de son âge, elle lui avoua en pleurant qu’elle l’avait

remarqué depuis longtemps. Alors, lui, sans vergogne, abusa de la

situation.

Depuis... Ah! depuis!... S’il avait déshonoré la petite comptable, elle

le lui avait rendu! avec tous les intérêts capitalisés!... D’abord, elle

avait carrément refusé le mariage; pourquoi? le diable peut-être le

savait. Malgré cela, elle était venue s’installer chez Isidore, dans la

chambre même où ses vénérés parents avaient fermé les yeux. En pleine

campagne, parmi une population réputée pour la pureté de ses mœurs, elle

avait apporté ses parfums violents et ses robes décolletées jusqu’au

délire. Mieux! ne s’était-elle point imaginé d’amener avec elle joyeuse

compagnie! Plus d’une fois, Isidore avait dû héberger de petites

camarades de la comptable et quelques jeunes lascars, aimables certes,

mais sans foi ni vertu et, d’ailleurs, communistes au dernier point.

Les résultats ne s’étaient pas fait attendre. Isidore avait vu se fermer

toutes les portes des maisons amies. Sa famille ne le recevait plus; ses

voisins lui refusaient le droit de chasse. Quant à jouer à la manille

avec ses pairs en fumant une bonne pipe, il n’y fallait plus guère

compter; car il n’avait plus de pipe, premièrement; et, ensuite, ses

pairs l’évitaient. Si l’envie de perdre une partie le tenaillait par

trop fort, il lui fallait, pour trouver des partenaires, s’adresser à

des étrangers ou bien à quelques-uns de ces personnages déconsidérés que

l’on trouve par tous pays et qui s’en fichent un peu.

Le séjour à la mer, exigé par Séraphine au moment de l’ouverture de la

chasse, naturellement, évitait à Isidore la honte d’être montré du

doigt, mais présentait d’autres inconvénients non moins graves.

L’exiguïté de cette villa Roméo multipliait les points de contact. Nuit

et jour, à toute heure, Séraphine tenait Isidore à portée de ses

griffes. Avec cela, gentille quelquefois, s’amusant à faire camarade. A

ces moments-là, Isidore s’épanouissait, buvant du lait... jusqu’au

rapide et traîtreux coup de patte qui le ramenait à la réalité. Guerre

d’usure, la plus déprimante de toutes les guerres. «Je le grignote,»

disait cet ange aux amis de son ami.

--Mille tonnerres du bon Dieu de bois! je veux finir au bagne si

quelqu’un devine la raison de tout cela! De deux choses l’une: ou bien

elle devient folle, ou bien c’est moi... Enfin! ça changera peut-être un

jour...

Isidore ouvrit le catalogue d’une fabrique d’armes que le facteur venait

d’apporter. Il lut les «conseils aux débutants», compara la valeur des

différentes poudres d’après les résultats constatés au banc d’épreuves.

Et ses pensées, comme une volée d’oiseaux nostalgiques, partirent pour

la belle aventure... Il revécut les heures incomparables de certains

matins de septembre! d’un brodequin bien suiffé il foula l’herbe

mouillée de rosée! la pipe au bec et bourrée de vrai tabac, il respira

ton frais arome, ô lande! Dans une petite auberge, il but un fort coup

et mangea effroyablement!... Pan! Pan!... Ayant touché du second, il

cria: Taïaut!... Vainqueur! Cyrano!... Taïaut! là-là-là-là!... et,

aussitôt, avec des abois forcenés, les oreilles retroussées par le vent

de la course, passèrent comme la foudre deux grandes bêtes fauves, les

griffons à poil dur...

Vainqueur! Cyrano!... Que devaient-ils penser de leur maître, à présent,

les deux chers vieux compagnons? A cause de l’odeur que répandait leur

niche, il avait fallu les expulser, les confier à un fermier...

Un attendrissement subit mouilla les yeux d’Isidore. Alors Monique dit:

--Monsieur a bien tort de se faire tourner le sang parce que Madame est

partie sans argent! les dames comme Madame trouvent toujours le moyen de

se débrouiller.

--Merci! répondit Isidore en souriant tristement; vous êtes une mère

pour moi, Monique!

Dans l’après-midi, après qu’il eut mal déjeuné, Isidore alla vers la

plage; puis il erra par la ville, acheta résolument une pipe et un

paquet de fort tabac. Solitaire et désemparé, il but quelques bocks à la

terrasse d’un café. Près de lui, des messieurs graves, mais mal

embouchés, jouaient au bridge; cela le fit suer. Une glace lui renvoya

son image: malgré sa pipe, il n’avait pas grand air! Alors, pour se

faire rafraîchir, il entra chez un coiffeur; il s’assit en attendant son

tour.

Un bonhomme dont on frictionnait le crâne continua de parler.

--Il y a des choses curieuses... Pas si fort, mon ami! très curieuses...

les noms, par exemple... Ainsi, moi, pour ne pas chercher plus loin, je

m’appelle Arrivé... ça vous étonne?... Du côté paternel, j’ai pour

ancêtre un charpentier hollandais. Voyez plutôt: je suis un blond aux

yeux bleus... Mais vous n’y êtes pas encore: écoutez-moi un petit peu...

Mon ancêtre s’appelait... au fond ça n’a pas d’intérêt pour vous, de

savoir comment il s’appelait, car vous ne seriez pas fichu de prononcer

son nom... un nom à coucher dehors... Pas si fort, mon ami!... Quand il

est arrivé au pays, personne ne pouvait prononcer ce nom; c’était

gênant... alors on a dit: le charpentier Arrivé... Et moi aussi, par

conséquent, je suis Arrivé... Ce n’est pas une blague, mais n’est-ce pas

que ça vous fait cependant rigoler?

--Oui, répondit le coiffeur; il n’y a pas à dire, elle est bonne!...

Voici, monsieur!

Le bonhomme se leva; reconnaissant Isidore, il se montra fort étonné de

la rencontre, puis bien content. Ils sortirent ensemble.

--Ma femme fait la sieste; elle dort beaucoup... Moi, je ne vais pas aux

coquillages pendant la soirée. Voulez-vous que nous allions vers la gare

aux marchandises, _chez la belle Auvergnate_?... C’est une petite

auberge qui s’appelle ainsi; on y est tranquille pour jouer aux

enchères... Nous trouverons M. Pioutre, probable! Il nous fera des

discours; il en a dans le bidon, mais il est honorable... D’ailleurs, si

nous ne le trouvons pas, Poisramé, l’aubergiste, sera toujours là pour

un coup.

Isidore dit en se redressant soudain:

--Allons sans tarder _chez la belle Auvergnate_.

Vers la gare aux marchandises, ils rencontrèrent bien M. le professeur

Pioutre qui marchait à petits pas et se répandait en imprécations contre

Messaline. Ils trouvèrent également Poisramé à son poste. Isidore fit

monter de la bière; puis, sans l’ombre d’une hésitation, ils en

commencèrent une à quatre.

Isidore, plein d’enthousiasme, prit à 47. Premier à jouer, il abattit

une seule fois atout, puis, comme un grand garçon, risqua sa manille.

Ainsi, du premier coup, les trois autres virent bien à qui ils avaient

affaire.

--Je vous prie, dit M. Pioutre, je vous prie, cher monsieur, d’agréer

mes excuses les plus sincères... Je me vois dans la cruelle obligation

d’opposer à la candeur de cette vierge la brutalité d’un atout.

--Ça! nom de d’là, c’est envoyé! remarqua Arrivé; elle est bonne!

Et cette pratique de Poisramé:

--Messieurs, puisque nous sommes entre amis, si nous prenions quelque

chose d’un peu distingué... Mélanie, monte du vouvray supérieur!

--Tout de chuite! dit la belle Auvergnate.

Isidore, à la fin du compte, paya le vouvray; tout de même, bien

entendu, que les autres consommations. Mais il ne le regretta fichtre

point, car il s’était bien amusé.

A l’heure exquise du soir, il dîna seul, paisiblement, confortablement.

Puis il bourra sa pipe et il lui apparut que Dieu était bon.

Mais lui, Isidore, était-il si bon que cela? Il fit son examen de

conscience...

Séraphine lui avait reproché de sentir comme «un vieux crabe d’étalage»;

mais, au moment où elle parlait ainsi, elle était encore dans la

demi-inconscience du réveil... Et puis, après tout, il n’y avait rien là

de particulièrement déshonorant; cela ne tachait pas... Cette expression

«vieux crabe d’étalage» ne signifiait rien du tout, absolument rien;

cela ne constituait pas une injure... N’importe quel tribunal eût

acquitté la coupable. Et cependant, lui, Isidore, avait soudain pris la

mouche. Au lieu de calmer Séraphine par de douces paroles, il était

parti vers les sables de la mer, profondément vexé. Certes, la petite

avait eu ensuite des torts graves! mais quand la guerre est déclarée, il

faut s’attendre à des excès. Le plus coupable, le seul coupable au fond,

est celui qui a commencé.

Isidore secoua tristement sa pipe éteinte et la mit en sa poche. Ah! si

par quelque miracle de Dieu Séraphine eût pu revenir tout à coup, comme

la réconciliation eût été agréable et facile!

--Coucou!

Isidore se dressa! De son pas léger, Séraphine entrait... Une Séraphine

telle qu’Isidore n’en voyait plus jamais qu’en rêve, une Séraphine aux

yeux tendres, à la bouche rieuse, aux gestes gracieux et mutins; un

ange!

Elle vint à Isidore et lui tendit son front pur; puis, le menaçant du

doigt:

--Vilain méchant! tu as de grands torts et je ne devrais pas te

pardonner!... Pour cette fois, cependant, n’en parlons plus!

--C’est cela! n’en parlons plus! balbutia Isidore, éperdu.

Elle le fit asseoir, prit place tout contre lui; puis elle picora une

grappe de raisin, si gentiment!

--Tu n’es donc pas allée aux Iles?

Non, elle n’était pas allée aux Iles... Une plaisanterie, ce voyage aux

Iles! Il aurait bien dû s’en douter, voyons! Elle avait tout bonnement

passé la journée chez une amie: on avait papoté, bavardé, fait la

dînette, chanté... Mais on s’était bien ennuyé malgré tout, loin de son

gros chéri!

--Mon pauvre loup! murmura Isidore.

Il attirait à lui le tendre visage; ses lèvres s’approchèrent des lèvres

si pures. Elles s’en approchèrent mais ne les touchèrent point...

Séraphine s’était soudain raidie!

--Qu’est-ce donc qui sent comme ça?

Ses narines palpitèrent; le doute, horrible, noircit ses prunelles.

D’une main repoussant Isidore, de l’autre elle le fouillait. Elle trouva

la pipe. Alors, ce fut simple, rapide et beau.

--Brute! sale brute! répugnant ivrogne!... Vous croyez donc que je suis

née pour respirer vos odeurs de vinasse et de tabac immonde!

Elle lança la pipe par la fenêtre.

--Voilà donc pourquoi vous m’avez, ce matin, chassée de ma maison!...

C’était pour vous saouler! oui, pour vous saouler! dans quelque bouge

infâme, parmi la fumée des brûle-gueules et les crachats de jus de

chique!... Bonne nuit, monsieur! Croyez que je regrette de vous faire de

la peine, mais, malgré ma bonne volonté, je ne saurais recevoir dans mon

lit une bête puante.

Ayant prononcé ces paroles hautaines, elle entra dans sa chambre et

poussa le verrou.

Isidore, confus, n’insista pas...

--Ça doit être le vouvray, pensait-il; il n’était cependant pas

mauvais!... Et puis, surtout, la pipe!... Aussi pourquoi ai-je acheté

une pipe? Stupide! Stupide!... Mille tonnerres du tonnerre de bois!

Le lendemain matin, à une heure convenable, le coupable se présenta pour

obtenir son pardon. Il ouvrit sans peine la porte, mais la chambre était

vide. De nouveau, l’oiseau s’était envolé.

* * * * *

Isidore avait pris l’habitude, dont il se trouvait bien, de consacrer

chaque jour quelques minutes à la spéculation pure: il plaçait des mots

en carré et prenait part aux concours organisés par la grande presse.

Il accordait un peu plus de temps à l’exercice de sa sensibilité et aux

cabrioles de son imagination; il lisait en effet deux feuilletons. Pour

ne pas s’embrouiller, il notait sur un petit carnet, le nom, l’âge, la

position sociale et sentimentale des personnages; et il y avait dans le

nombre des anges purs et radieux, mais aussi de bien ténébreux voyous!

Certaines intrigues où les policiers jouaient un rôle,--ce n’étaient pas

les moins passionnantes--exigeaient un effort plus grand. Isidore,

parfois, se voyait obligé de joindre des croquis à ses notes. Tout cela

ne se faisait pas en un clin d’œil. Mais quand Isidore avait bien

compris, il était content; souvent aussi, il était ému et il rêvait.

C’est à ce moment-là, que, le plus souvent, Séraphine filait, sans

bruit. Cet incident se répétait, à présent, chaque matin. Elle était là,

près d’Isidore; il aurait pu la voir en levant les yeux; il aurait pu la

toucher en étendant la main... Et puis, tout à coup, frrt! elle n’y

était plus!... Disparue, envolée, évanouie... Il ne restait plus d’elle

que son parfum. Où était-elle partie? à droite? à gauche? vers la mer?

vers la ville?... Monique, elle-même, n’avait là-dessus aucune idée.

A présent, Séraphine ne se donnait plus la peine d’indiquer par écrit

une fausse piste. Elle s’en allait, voilà tout!... Le plus souvent, elle

s’absentait ainsi pour la journée entière; quelquefois pour deux ou

trois heures seulement.

Quand elle revenait, c’étaient des histoires impayables. Elle était

montée au ciel, oui, monsieur! parfaitement! en dirigeable, avec des

militaires... Elle avait perdu sa bourse, assisté à un accouchement...

Elle arrivait comme un coup de vent, hors d’haleine, les yeux fous,

prête à défaillir:

--C’est un... c’est un nègre!... dans une ruelle... une ruelle

déserte... C’est un nègre qui m’a attaquée!... je n’ai dû... mon

salut... qu’à la fuite!... Tiens! mets ta main sur mon cœur: il est prêt

à éclater...

Isidore mettait sa main sur le cœur de Séraphine et tout allait à

merveille.

Pour bien peu de temps, hélas!

Un observateur malveillant et superficiel eût pu supposer chez Séraphine

le dessein secret, longuement mûri et bien arrêté, de pousser Isidore au

suicide. Il n’en était rien cependant. Séraphine ne faisait que

s’abandonner à son instinct; elle écoutait simplement ses voix.

Malgré tout cela, Isidore ne la privait pas d’argent. Il ne la battait

pas non plus: il avait, sur ce point, des principes solides.

D’ailleurs, il faut bien le dire, l’idée d’accueillir Séraphine par des

gifles, quand elle revenait d’escapade, ne se présentait plus à son

esprit. Il protestait assez fort parfois, risquait même de cinglants

reproches, mais ce n’était que pour le principe. Dans le fond de son

cœur, il y avait une joie sournoise, ténébreuse, compliquée. Chaque

matin, il lisait ses feuilletons avec toute l’attention désirable et, de

préférence, au jardin. Quand il était bien sûr de trouver la maison

vide, il pliait son journal, allumait une pipe; et roulez!...

Fiez-vous à ces gaillards d’apparence tranquille!

En se dandinant, Isidore s’en allait à la plage, jumelles en main, sans

se gêner. Certes! il ne parlait à personne; il ne regardait personne

avec une insistance déplacée; il était bien trop honnête pour cela! mais

enfin, il faisait, à l’heure du bain, quelques petites constations qui

ne laissaient pas de l’émouvoir et de le réconcilier avec la mer.

Séraphine, le plus souvent, déjeunait avec son amie; cela coûtait

beaucoup d’argent, mais Isidore n’y prenait point garde. Lui, déjeunait

seul et faisait une courte sieste. A trois heures, exactement, il

saluait Mme Poisramé, belle Auvergnate, et commandait de la bière pour

commencer. On portait cette bière au jardin sous une tonnelle. Bientôt,

M. Pioutre, arrivant des champs avec Messaline, poussait un petit

portillon. M. Arrivé ne tardait guère et Poisramé se trouvait toujours

là pour un coup. Alors, on commençait...

Pendant trois heures d’horloge, atout, ratatout, je passe ma fausse...

et zut pour le reste! Pas de discussions politiques ou religieuses, pas

de prévisions météorologiques, pas de stratégie, pas d’économique, pas

de coquillages, pas de chiens, pas de Séraphine... Rien! Le bonheur!...

Isidore payait gentiment les consommations. Convention tacite. Si, par

miracle, il gagnait une bouteille, on la lui repassait à l’écarté.

Après la partie chacun parlait à sa manière; surtout des femmes; des

femmes des autres.

--Personnellement, disait Arrivé, j’aurais tort de me plaindre... Ma

femme est douce et dort longtemps; je vais aux coquillages le matin et

le soir je suis libre... Mais je connais de vieilles palourdes!... Vous

me voyez: j’ai le sang hollandais, bien tranquille... je crains Dieu et

je suis honorable... Eh bien! malgré cela, si j’avais chez moi une de

ces vieilles méduses, je courrais tout de suite me noyer.

Il était seul à incliner ainsi aux solutions désespérées. Les trois

autres, sans hésiter, préconisaient la force. Frappant sur la table,

Poisramé résumait l’opinion de la majorité:

--Celui qui n’a jamais battu sa femme n’est qu’un lâche!

--Toi, cauje! cauje toujours! disait Mme Poisramé en rendant la monnaie.

Isidore sortait de préférence avec M. Pioutre. Bien qu’il ne fût pas ce

qu’on appelle un garçon fier, il faisait la différence entre la

compagnie d’un professeur retraité et celle d’un chercheur de

coquillages ou d’un aubergiste.

M. Pioutre parlait abondamment en faisant toutes les liaisons. De plus,

il savait interroger. Bribes par bribes, Isidore lui contait son

histoire, presque sans mentir.

Pour ne pas être en reste, le professeur, à son tour, parlait de sa

famille; de son fils Rufin, sujet de premier ordre--caractère un peu

jeunet, mais fallait-il s’en plaindre?--de Mme Pioutre qui avait de

petits travers comme tout le monde, mais qui n’en était pas moins une

mère admirable et la tendre compagne de sa vie; de sa fille enfin! de sa

fille Isabelle, parée de toutes les grâces et de toutes les vertus,

sérieuse, aimable, distinguée, musicienne jusqu’au bout des doigts, de

goûts modestes, adorant la campagne, l’odeur des landes, la voix des

chiens, le son du cor, le soir, dans les forêts profondes... bonne

ménagère par surcroît, bien qu’elle eût des clartés de tout.

Isidore, écoutant tout cela, pensait:

--Bon Dieu de bois!

Il devint l’ami de M. Pioutre. Ils firent ensemble de longues

promenades. Plusieurs fois, ils allèrent le long de la côte avec

Hindenbourg. M. Pioutre se baigna avec délices pendant qu’Isidore

promenait le chien. Cela, bien entendu, loin des yeux de tous et dans le

plus grand secret.

Enfin M. Pioutre eut l’aimable idée de présenter Isidore à sa famille;

il exprima cette idée en termes choisis. Isidore désirait vivement

connaître Mme Pioutre, le garçon au caractère jeunet et surtout Mme

Isabelle. Il éprouva donc une joie certaine; mais, pris au dépourvu, il

fut également un peu effrayé. Il balbutia, confus et rougissant:

--Je vous remercie du fond du cœur, monsieur Pioutre; mais voyez: ma

tenue est négligée... De plus, aujourd’hui mes instants sont comptés.

Voilà ce qu’il eut le front de dire! M. Pioutre n’insista pas.

Isidore s’en retourna vers la villa Roméo, le cœur bien triste.

--Qu’ai-je fait! murmurait-il; que vont penser de moi ces personnes

distinguées? Imbécile! sauvage! brute!...

Quand il arriva chez lui, Séraphine était encore absente. Attends un

peu! Isidore attrapa Monique et lui dit vertement ce qu’il pensait de

tout ça et qu’il commençait, oui! à en avoir assez! Il fallut l’arrivée

de Séraphine pour le calmer; rien de moins.

Le lendemain M. Pioutre ne laissa voir aucun ressentiment. C’était un

homme de bonne éducation. Comme de coutume, il joua avec Isidore et,

après la partie, sortit en sa compagnie. Il lui tendit même la laisse de

Messaline. Il faisait un peu chaud. Tout à coup, M. Pioutre mit sa main

sur le bras d’Isidore.

--Soyez assez bon pour agréer mes excuses, dit-il; si vous n’y voyez pas

d’inconvénients, nous n’irons pas plus avant...

Il s’épongea le front, soupira deux ou trois coups, profondément.

--Par cette chaleur, je crains un étourdissement... un transport au

cerveau... Cher monsieur, je vous demande la permission de vous laisser

poursuivre seul... je rentre à la maison.

Isidore dit aussitôt:

--Si vous ne vous sentez pas bien, je ne puis vous abandonner. Je vais

vous reconduire, comme mon devoir l’exige.

Il prit sous son bras le bras de M. Pioutre et il ajouta:

--Appuyez-vous sur moi; je suis solide!

C’est ainsi qu’Isidore pénétra pour la première fois chez M. Pioutre.

Il fut accueilli comme le Sauveur; surtout par Mme Pioutre. Il déclara

qu’il n’avait fait que son devoir, tout uniment... Il n’avait droit, par

conséquent, qu’aux remerciements de sa conscience.

--Tout homme, à ma place, en eût fait autant, je vous l’assure, madame!

--Non! dit fortement Mme Pioutre; tout homme n’en eût pas fait autant...

Vous êtes trop modeste, monsieur... A l’époque où nous vivons,

l’accomplissement du devoir n’est pas la règle, mais l’exception...

Mme Isabelle, près de son père, donnait l’exemple de la piété filiale.

Elle montrait d’agréables bras nus et de réelles qualités d’infirmière.

S’approchant à son tour d’Isidore, elle lui tendit sa main fine.

--Merci, monsieur! dit-elle simplement.

Mais ses yeux trahissaient une profonde émotion.

A ce moment, le fils au cœur jeunet entra en chantonnant et aussitôt:

--Tiens! M. Duribouc! Ah! par exemple...

--Bonjour, Broc! dit Isidore qui retombait lourdement sur la terre.

Puis il rougit.

Il fallut expliquer... M. Duribouc et Rufin, dit Broc, avaient des amis

communs. Avec ces amis communs, Rufin était allé faire visite à M.

Duribouc au commencement de l’été... Et l’on avait devisé ensemble sous

les ombrages du parc, devant le château...

--Oh! ne parlez pas d’un parc, dit Isidore modestement; ne parlez pas

d’un château!

--Mettons, si vous voulez, votre gentilhommière.

Toute glace fut rompue; et pour longtemps.

Rufin, dit Broc, reconduisit Isidore.

--Qu’avez-vous donc fait, cher monsieur, de cette aimable Séraphine?

--Elle est ici, avec moi, à la villa Roméo.

--Encore! dit Broc; vous êtes bon!

--Oui! concéda Isidore, je suis bon... Cependant je dois vous dire que,

depuis une quinzaine, je jouis d’une grande liberté: Séraphine sort

beaucoup.

Broc demanda innocemment:

--Comment se fait-il donc que je ne l’aie point encore rencontrée? je

suis ici, moi-même, depuis quinze jours.

--C’est qu’elle passe toutes ses journées chez une amie à faire de la

dentelle et à tricoter pour les aveugles... Cela me coûte assez cher,

d’ailleurs.

--Je suis dans la bonneterie, dit Broc, vous ne m’apprendrez pas le prix

de la laine.

Et il s’en retourna chez lui en gardant son sérieux.

Le lendemain, à deux heures de l’après-midi, Isidore revint aux

nouvelles. M. Pioutre allait mieux; même beaucoup mieux, puisqu’il

prétendait sortir avec Isidore. Il appelait la chienne:

--Où es-tu, Lucrèce? Viens, mignonne! Viens!

Mais son épouse et sa fille lui opposèrent, avec une tendre énergie, les

conseils de la prudence.

--C’est moi, dit Mme Pioutre, c’est moi qui sortirai avec la chienne

aujourd’hui; c’est un plaisir que tu ne me laisses pas souvent, vilain

égoïste!

Elle ajouta, parlant à Isidore:

--Mon mari a dû vous dire qu’il détestait les chiens... n’est-ce pas? je

parie qu’il vous l’a dit... C’est un gros mensonge, il les adore, au

contraire!

Huit gouttes d'opium · 第 15 / 27 题