M. Pioutre tira son mouchoir et s’en tamponna les yeux.

--Depuis le jour mille fois maudit où mon malheureux gendre quitta ma

maison, c’est moi, naturellement, qui dus m’occuper des bêtes. Mon

épouse les chérissait de plus en plus. Ma fille, de son côté, penchant

vers ces frères inférieurs ses voiles de veuve, trouvait ainsi

l’apaisement de son chagrin et le placement de ces trésors de tendresse

et de bonté qui emplissent jusqu’à déborder le cœur de toute femme

vraiment digne de ce nom. A vous parler franchement, j’eusse préféré

qu’elle fît de la dentelle en bavardant avec les amis de son regretté

mari... Mais je n’allais pas, vous le pensez bien, imposer ma rude

volonté d’homme à mon enfant tant aimée et si éprouvée par le malheur.

Le bonhomme soupira profondément.

--Je suis donc à la mer depuis un mois avec mon épouse, ma fille et

différents animaux dont trois chiens; trois chiens malades et qui ne

crèvent pas. Ces bêtes répondent aux noms glorieux de Bayard, Lucrèce et

Prince-Royal; mais, moi, je les nomme Hindenbourg, Messaline, Ravachol

et je suis encore au-dessous de la vérité. Grâce à cet ingénieux

stratagème, je puis les injurier autant qu’il me plaît lorsque je les

promène, sans encourir la juste réprobation des foules... Hindenbourg,

c’est le matin, au point du jour que, sur l’ordre du vétérinaire, je

dois lui faire parcourir une assez longue distance! Sans quoi, il aurait

des maux d’entrailles!... Hein! que dites-vous de ça?... J’ai essayé

quelquefois de l’attacher afin de me promener librement ou de me

rafraîchir avec de vieux amis... J’ai essayé de le battre, de le faire

écraser... Toujours je m’en suis repenti! Il trouve le moyen de me

dénoncer, monsieur! C’est un affreux mouchard, je crois avoir eu déjà

l’avantage de vous le dire... L’après-midi, mon épouse et ma fille vont

à la plage; moi, non! Je sors avec Messaline; je la promène à petits pas

par les chemins ombreux, derrière la gare aux marchandises. Et, à la

tombée du jour, c’est le tour de Ravachol... Telle est, cher monsieur,

la vie d’un honnête homme quatre fois décoré et auteur de plusieurs

mémoires remarqués. Mon épouse prétend qu’il n’est plus de mon âge de

nager; en maillot, je serais, paraît-il, ridicule et quelque peu

indécent. Il y aurait beaucoup à dire contre de semblables propositions,

mais à quoi bon? Puisque, de toutes façons, je n’aurais pas le temps de

me baigner... Je vous prie d’agréer mes excuses les plus sincères,

monsieur! Je vous raconte mon histoire et mon histoire ne vous intéresse

sans doute point... mais je suis un homme assez malheureux et parler

soulage.

Isidore dit:

--J’ai plaisir à vous écouter. Bien que nous n’ayons pas les mêmes

goûts, je vous comprends et je compatis à vos peines. Mais, que

voulez-vous, monsieur, il faut être raisonnable: chacun, ici-bas, porte

sa croix.

Le bonhomme montra quelque curiosité.

--Eh! quoi! monsieur!... auriez-vous comme moi, dans votre vie, des

tortues, des chats, des écureuils et les chiens les plus sordides?

--Non! répondit Isidore; Séraphine, ma jeune amie, ne s’attache qu’aux

porte-bonheur en émail bleu, aux échantillons de soierie et aux poissons

rouges.

Huit gouttes d'opium · 第 14 / 27 题