En se dandinant, ce ridicule bonhomme suivait avec une extrême
application la dernière ligne de bave déposée par les flots. A chaque
nouvelle vague, un bouledogue qu’il tenait en laisse sautait en arrière,
mais il n’en avait cure.
Isidore Duribouc, dans le secret de sa conscience, ne souhaita pas la
mort immédiate de ce vieil imbécile mais, simplement, qu’une vague
énorme et discrète vînt le cueillir par les pieds pour le rouler à
travers de vastes étendues.
Il faisait à peine jour et déjà Isidore sentait son cœur gonflé
d’amertume et de misanthropie.
Il était cependant un garçon d’humeur égale et très douce, mais il avait
une petite bonne amie qui répondait, quand il lui plaisait, au nom
charmant de Séraphine; et, précisément parce qu’Isidore était d’âme très
douce, Séraphine abusait du droit qu’ont les bonnes amies de rendre la
vie insupportable aux pauvres hommes.
Ainsi, ce matin même, après une nuit sans sommeil, dans cette villa
Roméo si chèrement louée, mais où les insectes étaient rois, Isidore
s’était entendu attribuer des crimes honteux et quelques vices des moins
avouables. Il demeurait encore pétrifié de douloureuse surprise que
Séraphine, de sa voix angélique, ajoutait:
--De plus, monsieur, j’ai à vous dire que vous sentez le vieux crabe
d’étalage et que c’est répugnant.
Ayant ainsi parlé, forte du devoir accompli, elle s’était tournée vers
la ruelle. Et, bientôt, entre ses lèvres pures, un souffle léger mille
fois plus doux que le parfum de l’oranger... Car, cette petite guenon,
on ne sait par quelle miracle du diable, les puces la respectaient...
Alors Isidore s’était vêtu à tâtons, avait ouvert la porte, puis,
recherchant la solitude, il avait marché vers les sables de la mer.
Il n’aimait nullement les bains froids. Il s’y résignait parfois, mais
ce n’était que contraint et forcé par les exigences de la mode ou de
Séraphine. Dans tous les cas, il eût préféré jouer à autre chose, à la
manille aux enchères par exemple, bien qu’il n’y fût pas de première
force et que les consommations lui restassent le plus souvent.
Pourtant, ce matin-là, il s’était décidé librement au sacrifice. C’est
qu’il éprouvait le besoin de calmer l’irritation de sa peau et aussi
qu’il était un peu en colère et que la mer l’agaçait à lui cracher ses
vagues à la figure comme autant de défis.
Sur la plage déserte, il avait donc commencé de se déshabiller en plein
air lorsqu’il vit apparaître le vieux bonhomme avec son chien.
--Après tout, pensa Isidore, je serais bien simple de me cacher pour si
peu.
Il s’assit au fond d’un trou, ôta prestement son pantalon et enfila son
maillot. Puis, d’une allure décidée, il s’avança vers la plate-forme
d’où les plongeurs, à marée haute, produisaient leurs effets. Prudent,
il n’alla point cependant jusqu’à l’extrémité de cette plate-forme. Il
fit seulement quelques pas; puis, sans hésiter, d’un seul coup,
brutalement, il s’enfonça au sein des flots comme un poignard.
Or la marée montait depuis un bon moment, mais sans s’emballer le moins
du monde. Il y avait encore bien peu d’eau au pied de la plate-forme
quand Isidore, avec tant d’autorité, plongea. Aussi laboura-t-il le
sable, des mains d’abord, puis du front, puis du nez.
Dès que cela lui fut possible, il se redressa, aveugle et suffoqué. Il
eût volontiers juré et proféré quelques gros mots, mais il lui fallait
d’abord rejeter par la bouche et par les narines, l’eau qui lui était
entrée jusqu’à l’âme. L’immense éclat de rire de la mer se prolongeait
encore quand Isidore put ouvrir les yeux. Il vit, à quinze pas de lui,
ce sapristi de bonhomme qui, les mains au dos, le regardait en rigolant
aussi.
--Est-elle bonne, ce matin?
--Sans pareille! rugit Isidore.
Et, tournant le dos au ridicule vieillard, il affronta les vagues. Il
crut de son devoir, puisqu’on le regardait, d’imiter de son mieux les
gestes du parfait nageur. Accroupi, dans l’eau jusqu’au cou, il avançait
par brasses puissantes; de temps en temps, il faisait la planche sur
l’eau mince, ses deux mains reposant sur le sable; ou bien, agitant les
bras à l’anglaise, il s’en allait vers la haute mer jusqu’au point où
ses pieds commençaient à se détacher un peu trop facilement du fond.
De loin, dans la brume du matin, le bonhomme, dont il se souciait,
parbleu, comme d’une vieille noix, devait être dupe.
Isidore lutta longtemps contre la fureur des flots. Il gardait la bouche
strictement fermée; il but encore deux ou trois coups, mais par le nez,
ce qui est bien la plus détestable façon de boire.
Le bonhomme, cependant, s’était assis sur la plage. Il observait le
manège d’Isidore et semblait prendre beaucoup de plaisir. Tant de
plaisir qu’il ne s’occupait plus de son chien. Celui-ci, ayant ramené
sous ses pattes les vêtements d’Isidore et son peignoir de bain, avait
fait sur ce tapis trois petit tours, puis s’était couché.
Isidore sortit de l’eau et le vieillard lui dit d’un air aimable, mais
pourtant un peu rossard:
--Monsieur, je vous prie d’agréer mes salutations les plus sincères et
les plus cordiales... J’ose espérer que ce bain matinal vous aura été
profitable... Mais, permettez-moi une remarque: autant que j’aie pu en
juger de cet observatoire peu élevé, vous ne savez pas nager!... Vous ne
savez pas du tout nager, jeune homme! On ne me trompe pas, moi!
Isidore répondit:
--Je vous prie aussi d’agréer mes salutations; mais, avec tout le
respect que je vous dois, je vous ferai observer que vous surveillez mal
votre chien. Voyez, monsieur! cette délicieuse bête pourrait attraper
des puces!
Entendant cela, le bonhomme se retourna avec vivacité et d’une voix
basse mais terrible et qu’une haine formidable et longtemps contenue
faisait trembler, il apostropha le bouledogue:
--Hindenbourg! fit-il, attends un peu, répugnant fils de cochon! bandit!
Puis, à Isidore avec l’accent de la plus ardente prière:
--Monsieur, soyez donc assez bon pour corriger cet atroce voyou!
Tuez-le, monsieur, tuez-le! c’est votre droit. Vous n’auriez pas, par
hasard, une matraque?... ou bien un revolver?... Hindenbourg! ici!...
Regardez-moi un petit peu cette figure de bagne!... Je vous en adjure,
mon charmant jeune homme, mon ami, cassez-lui sa sale gueule! L’occasion
est belle; puisque vous en avez le droit, cassez-la-lui!
--Permettez que je vous laisse ce soin, répondit Isidore, froidement.
Pour l’instant, je veux avant tout me vêtir, car le vent du matin me
fouette durement les reins... Je dois vous dire aussi que je réserve mon
opinion, monsieur!
Isidore, très digne, s’enveloppa de son peignoir et passa derrière la
carcasse d’un vieux bateau de pêche échoué là.
Lorsqu’il fut habillé et qu’il eut soigneusement roulé son peignoir, il
se demanda comment il allait bien pouvoir employer son temps. Il ne lui
fut pas autrement désagréable de voir venir vers lui le vieillard avec
son chien.
--Monsieur, je vous prie d’agréer mes excuses les plus sincères.
L’affreuse crapule que je traîne comme un remords...
Isidore, souriant, interrompit:
--N’en parlons plus! fit-il rondement avec un geste magnanime.
Et il prit le pas du bonhomme qui suivait toujours, en se dandinant, la
dernière ligne de bave et de varechs.
Le bonhomme reprit:
--Votre bonté, monsieur, ressemble à de la faiblesse... Mais je vous
prie d’agréer mes excuses personnelles. Je me suis permis en effet de
faire quelques remarques sur votre façon si originale de nager; or ces
remarques, vous en êtes encore à vous demander si elles venaient d’un
honnête homme ou d’un de ces vulgaires fripons comme on en rencontre
tant, hélas! à notre époque. Il est bien tard pour me présenter à vous:
souffrez que je le fasse cependant.
Le bonhomme s’arrêta et prononça les mots suivants, nettement scandés:
--Albert Pioutre, professeur en retraite, officier de l’Instruction
publique et du Mérite agricole, lauréat de l’Académie des Belles-lettres
de Fontenay-le-Comte.
Isidore, qui n’avait jamais eu que le prix de bonne conduite et de
persévérance, s’inclina, fort impressionné.
--Charmé, monsieur!... très honoré!... Mon nom, à moi, est Duribouc...
Isidore Duribouc... Je suis propriétaire.
--Qu’il me soit permis, monsieur, de vous en féliciter... Hindenbourg!
suivras-tu, macaque?
Isidore pensa qu’il était en reste. Il en rougit.
--Je vous félicite aussi, dit-il, pour vos succès mérités auprès de
l’Académie de Fontenay-le-Comte. Fontenay-le-Comte est une ville que je
connais et que j’estime. J’ai chassé plusieurs fois chez un ami, du côté
de Fontenay-le-Comte. Il y a du lièvre par là, et de la perdrix rouge.
--Oui, dit M. Pioutre, mais il n’y a pas la mer.
--Ma foi, répondit Isidore, moi, je me passe très bien de la mer... A
vous parler franchement, la mer ne me dit rien; je n’aime pas la mer.
A ces mots, le bonhomme s’arrêta.
--Monsieur, dit-il, si vous pouviez supporter le voisinage du hideux
mouchard que je tiens enchaîné, nous irions nous asseoir sur cette
petite dune artificielle que les mains innocentes des enfants ont
élevée.
Ils s’assirent et M. le professeur Pioutre, sévèrement:
--Vous n’aimez pas la mer... dites-moi donc ce que vous lui reprochez.
L’élève Isidore se trouva bel et bien collé. Certes il n’aimait pas la
mer mais il lui semblait très difficile d’exposer congrûment ses griefs
et de les classer par paquets distincts et par ordre d’importance comme
il eût été convenable de le faire: primo, secundo...
Le professeur lui tendit la perche.
--Le séjour au bord de la mer serait-il préjudiciable à votre santé?
--Non! pas précisément!... mais je vous le dis, la mer m’embête.
Voyant qu’il n’obtiendrait rien de satisfaisant, M. le professeur
Pioutre marqua mentalement le zéro et, à grands traits, développa le
sujet.
--La mer vous embête parce que le logement provisoire que vous occupez
est exigu, peu confortable et visité par de nombreux insectes... Cette
ville, monsieur, est en proie aux puces... D’autre part, les paroles que
vous prononçâtes tout à l’heure à propos de Fontenay-le-Comte me
permettent d’affirmer que vous songez avec mélancolie aux lièvres et aux
perdrix rouges: la chasse est ouverte depuis deux jours... Vous demeurez
ici mais contre votre gré. C’est donc que votre épouse vous tient...
J’imagine cette épouse parée de toutes les grâces et de toutes les
vertus; cependant, je gage qu’elle ne vous laisse pas volontiers flâner
seul sur la plage à l’heure du bain avec, en main, une paire de bonnes
jumelles. Vous êtes tenu de l’accompagner; vous devez garder son
peignoir bien au chaud et peut-être organisez-vous de pénibles
excursions... Vous n’êtes pas libre à l’heure de l’apéritif et il vous
est impossible de jouer au bridge avec vos amis... si toutefois vous
avez des amis dans cette ville...
--C’est à peu près cela, dit Isidore... mais je ne connais pas le jeu de
bridge. C’est à la manille aux enchères que je voudrais jouer, si
j’avais des partenaires et si mon amie pouvait se passer de moi.
--Enfin, poursuivit M. Pioutre, par-dessus tout, il y a ceci: vous
n’aimez pas la mer parce que vous ne savez pas nager... Moi qui vous
parle, monsieur, j’ai contre la mer les griefs ordinaires et d’autres
encore. Je l’aime cependant avec passion parce que je fus et j’ose le
dire, je suis toujours, un nageur de première force... Ah! monsieur! la
mer furieuse! la mer calme! la mer verte! la mer bleue! la mer, la
mer... Je voudrais être poète comme l’était mon regretté collègue
Bordier, Émile Bordier, agrégé de grammaire, pour pouvoir confier au
zéphir des milliers de strophes ailées... Hindenbourg! veux-tu fermer ta
sinistre gueule?
M. Pioutre tira violemment sur la laisse du bouledogue qui grondait;
puis il continua en ces termes:
--Cette saloperie de chien est, avec quelques-uns de ses congénères, une
des causes profondes de mon malheur. Autrefois, monsieur, je venais à la
mer chaque année, pendant les vacances, avec mon épouse, mes deux
enfants et une tortue, une seule tortue... Gardez-vous, monsieur, de
parler ou d’écrire contre les tortues: ce sont des animaux
sympathiques... Mes enfants cherchaient des coquillages et travaillaient
le sable; mon épouse faisait la conversation avec quelques-uns de mes
meilleurs amis; moi, tranquille, pendant ce temps, je nageais... Quand,
de l’extrémité de cette plate-forme, je plongeais dans la mer écumante,
il y avait foule sur la plage pour me regarder, pour m’admirer. Je
nageais sur le dos, sur le ventre, sur le flanc, en grenouille, en
chien, les mains à la nuque, les mains aux hanches, d’un bras, d’une
jambe... Je nageais comme je voulais!... Quand il me plaisait, je
faisais le mort, oui, monsieur, le mort! sans remuer seulement le petit
bout du petit doigt... J’étais heureux; je savourais les rapides délices
des plus belles vacances. O temps si vite enfui!... Cela se gâta peu à
peu, vous le pensez bien. D’abord, mon épouse se brouilla à mort avec un
de mes amis qui venait le plus volontiers lui tenir compagnie. Elle prit
de l’humeur et, au premier cheveu blanc, elle se déclara jalouse--sans
aucun motif, hélas! vous pouvez en croire la parole d’un ancien
universitaire. Enfin, à mesure qu’elle détestait davantage l’humanité,
elle se prenait à aimer les bêtes d’un amour chaque jour grandissant,
d’un amour exclusif, irrésistible, furieux. Nous avions déjà une tortue
comme j’ai eu l’honneur de vous le dire; nous en eûmes dix, puis des
chats, des souris blanches, des perroquets, un écureuil. A présent, nous
en sommes aux chiens, aux très vieux chiens, aux chiens malades,
grognons, affreux. Ces bêtes-là, à la fin du compte, c’est moi qui les
ai presque toujours soignées. J’eus cependant quelques mois de répit; ce
fut grâce à mon regretté gendre. Car, j’ai oublié de vous le dire, ma
fille Isabelle, à la fleur de son âge, parée de toutes les grâces et de
toutes les vertus, épousa un charmant jeune homme qui, lui, ne savait
pas nager et adorait les animaux. Je le vois encore préparant avec
application les pâtées, posant les vésicatoires, lavant, brossant,
épouillant! Le pauvre cher garçon! Il était marqué par le destin et,
quand j’y songe à présent, je crois qu’il en avait obscurément
conscience. Souvent, en effet, je l’entendis murmurer entre ses dents:
«Vivement la guerre! vivement!...» Ces propos ne laissaient pas de
m’étonner alors, venant d’un jeune homme si doux et qu’une boiterie
légère avait d’ailleurs éloigné de la noble carrière des armes... Hélas!
elle éclata, la guerre! Mon gendre, aussitôt, prit volontairement du
service et partit gaiement; il ne devait pas revenir!... Ah! monsieur!
pardonnez à ma faiblesse, mais je ne puis m’empêcher de verser quelques
larmes...