M. Loubiau n’envoya point d’argent, mais une lettre sévère.

--As-tu perdu la raison? écrivit-il. Un soldat doit-il s’endormir dans

les délices de Capoue? A quoi aurait donc servi l’excellente éducation

que tu as reçue chez ton père et au collège?

Camille dut se contenter de sa gamelle et de sa boule de son. Il

regardait d’un œil d’envie certains camarades moins fortunés mais moins

bien élevés qui buvaient de bons coups en mangeant du saucisson avec du

pain de fantaisie.

A mesure que les semaines coulaient, la pitance devenait plus mauvaise.

Beaucoup de camarades de Camille et Camille lui-même s’en plaignaient

avec véhémence. Les autres, qui ne disaient rien, n’en pensaient pas

moins.

L’officier responsable entendait vaguement ces bruits et cela lui

portait sur les nerfs. Un jour il rassembla ses soldats et leur

commanda:

--Garde à vous!

Mais c’était une façon de parler; cela n’épouvanta personne.

Et l’officier commença d’un air tranquille:

--J’ai pour principe de consacrer tous mes efforts au bien-être de mes

hommes. J’ai donc le droit de supposer que vous êtes satisfaits.

Cependant nul n’est tout à fait infaillible. J’aimerais donc avoir de

vous l’assurance que le régime vous convient en tous points. Si par

impossible, quelques-uns d’entre vous ont des griefs à formuler, je les

écouterai avec attention. Parlez sans crainte!

Les camarades de Camille le regardèrent et ses voisins les plus proches

lui poussèrent le coude.

--Vas-y, toi qui as de l’instruction!

Camille s’avança et parla avec prudence.

--Mon capitaine, dit-il, nous vous remercions de consacrer tous vos

soins à notre bien-être. Nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre;

nous ne nous plaignons donc point. Cependant, puisque vous le voulez,

nous avouons que nous sommes rassasiés de haricots et de pommes de

terre. Les pommes de terre, d’ailleurs, sont avariées; quant aux

haricots ils ont acquis, au cours des âges, une force de résistance

vraiment invincible. Enfin, à notre humble avis, une tranche de gigot

ferait bon effet dans le rata, au lieu et place des doigts de gants,

bouts de chandelles, rameaux bénits et autres curiosités que l’on y

découvre habituellement.

Le capitaine releva sa moustache et répondit soudain:

--Très bien! je vous sais gré, soldat, de cette franchise toute

militaire. Je préfère, moi aussi, le gigot aux bouts de chandelles et

morbleu! je ne m’en cache pas! Ceux qui ne seront pas contents viendront

me le dire!... Mais!... lorsque la guerre sera déclarée, lorsque vous

serez en campagne ou bien dans une ville assiégée, vous n’y regarderez

pas de si près avant d’avaler votre rata!... Il vous arrivera peut-être

de n’avoir à manger que vos bottes!... oui, mon garçon! que vos

bottes!... Cela s’est vu dans l’histoire de France... Estimez-vous donc

heureux, au lieu de réclamer comme un imbécile! Et puis, d’abord,

qu’avez-vous donc eu le toupet d’insinuer? Vous ne recevez que des

légumes de première fraîcheur. Les pommes de terre, si elles pouvaient

parler, vous répondraient sans doute qu’elles sont moins avariées que

vous ne l’êtes vous-même... et les haricots non plus ne doivent rien à

personne!... Voyez vos camarades; est-ce qu’ils réclament, eux? ne

sont-ils point enchantés de leur sort? Alors, quoi?... Dites-moi un peu;

vous voudriez jouer à la mauvaise tête? au meneur?... Ça va bien! vous

ferez huit jours de prison!

Camille comprit du premier coup. Il n’insista point. Par la suite, quand

ses camarades voulurent encore le faire parler en leur nom, il s’effaça

modestement.

--A vous l’honneur, chers amis!

Aussi, personne ne bougea plus. Il y eut cependant d’assez mauvais

moments. Les camarades de Camille juraient entre leurs dents et leur

mine s’allongeait. Camille jurait comme eux et même un peu plus parce

qu’il cherchait à comprendre, ce qui le fatiguait beaucoup.

Le capitaine qui, sans doute, devinait tout ça, ripostait ferme.

--Bande de flemmards! criait-il; troupeau de goinfres! je ne sais qui me

retient de vous fourrer au bloc!

Personne, malheureusement, ne le retenait!

Parfois il parlait comme un régent de collège.

--Vous vous croyez peut-être en villégiature chez des amis?

détrompez-vous! Le gouvernement vous paie pour que vous vous prépariez à

la guerre. Or la guerre n’est pas une plaisanterie facile. Vous ne serez

donc jamais assez rustiques, assez endurcis, assez disciplinés; en un

mot, vous ne serez jamais assez malheureux.

Et tous les jours, il répétait d’un air menaçant:

--Vous verrez ça quand vous ferez la guerre! Quand vous serez dans une

ville assiégée, il vous arrivera de le regretter, votre rata!

Comme il parlait seul, il semblait toujours avoir raison.

A la longue, Camille finissait par croire ce qu’on lui disait avec tant

d’insistance. Quand il avait de sourdes révoltes, il en rougissait et il

éprouvait des remords. Vers la fin de son temps de service, il était

devenu docile comme un petit caniche, un peu moins gai qu’à sa sortie du

collège et beaucoup plus abruti.

Or, à ce moment-là, alors que personne, au fond, n’y pensait

sérieusement, misère de misère! la guerre, tout à coup, éclata...

La guerre est une si sale chose qu’il faut être un peu dénaturé pour

aimer à en parler longuement. Passons donc au plus court et disons que

Camille fit son devoir comme les autres. Il ne se trouva point dans une

ville assiégée et n’eut pas à ronger ses bottes. La nourriture,

pourtant, ne fut pas toujours de premier choix; surtout, les repas

manquèrent de régularité: Camille en souffrit d’autant plus qu’il avait

l’estomac délabré à la suite de tant de privations.

Il rencontra souvent des camarades qui n’avaient jamais vécu au collège

ni même mangé à la gamelle, des garçons élevés à la diable par des

parents sans souci. Ces camarades, néanmoins, se battaient bravement et

le valaient bien.

Là-dessus, Camille faisait d’amères réflexions. Il baissait tristement

la tête lorsque l’un de ces bons vivants disait:

--Je serai peut-être tué demain, mais bast! si ma vie est courte, du

moins, je n’aurai pas perdu mon temps!

--Moi aussi, pensait Camille, je serai sans doute tué demain, mais je

n’aurai pas connu le goût des bonnes choses!

Il adressa à son père une lettre un peu rude pour lui demander de

l’argent. Le père, vexé, envoya des remontrances et, néanmoins, pour

finir, sa bénédiction.

Camille perdit encore un peu de sa gaieté, devint presque hargneux. Il

supportait mal les privations; quand la pitance était maigre ou de

mauvaise qualité, il grognait. Alors, il y avait toujours par là quelque

capitaine pour lui fermer la bouche.

On lui disait, s’il était au repos:

--Comment osez-vous donc vous plaindre? songez à vos malheureux

camarades qui sont en ligne!... Pensez-vous qu’ils mangent

tranquillement la bonne soupe chaude, le rôti, la salade et le

dessert?...

Et s’il était lui-même en ligne:

--Estimez-vous bien heureux de recevoir du pain comestible et de la

viande froide! si, un jour, il vous arrive d’être fait prisonnier, on

vous collera dans un camp de représailles et alors, vous verrez ça! Vous

n’aurez que de l’orge pourrie, des betteraves crues et quelques autres

saletés, en toute petite quantité...

Ainsi, Camille se faisait toujours moucher.

Il ne fut cependant point emmené prisonnier. Il fit toute la guerre et

revint avec les vainqueurs.

Son père, lui, avait profité du désordre pour amasser encore de

nouvelles richesses. Mais à ce jeu, il s’était fatigué. Si bien qu’un

beau jour, au moment où Camille revenait, il finit par mourir, laissant

à son fils une grande fortune.

Camille se frotta les mains, passa sa langue sur ses lèvres.

--Attends un peu! murmura-t-il; cette fois, on va pouvoir rigoler!

Sans perdre de temps, il essaya de goûter aux bonnes choses. Mais voilà!

il ne savait pas du tout s’y prendre; il manquait d’habitude. D’autre

part, il n’avait plus l’entrain endiablé de son jeune âge. Certains

plaisirs, autrefois violemment désirés, lui semblèrent fastidieux. Il

était un peu abasourdi et riait difficilement. Dès les premiers moments,

la bonne chère acheva de lui détraquer l’estomac. Il tomba malade.

Très embêté, il alla trouver un médecin qui avait sa confiance.

--Guérissez-moi bien vite! dit Camille; car je voudrais prendre du bon

temps.

Le médecin le tripota consciencieusement, puis murmura:

--Ça sera long!

--Qu’est-ce donc qui sera long? demanda Camille.

Le médecin le regarda dans les yeux.

--Vous êtes un homme, dit-il; vous êtes même un héros; on peut vous dire

la vérité... Eh bien!... mon pauvre garçon, vous avez l’estomac fichu...

Trop de soupers fins, trop de vins généreux... Que voulez-vous! on ne

fait pas impunément la noce; les excès se paient un jour ou l’autre...

Bref! il n’y a pas trente-six façons d’y voir; pour vous en tirer sans

trop de souffrances, il vous faudra suivre pendant des années un régime

sévère.

--Voyons ce régime! balbutia Camille.

--C’est bien simple, répondit le médecin: Vie solitaire et tranquille...

ni viande, ni poisson, ni vin, ni café, ni liqueurs... bouillon aux

herbes, rigoureusement maigre, eau de Vichy, purées de pommes de terre

et de haricots décortiqués.

Camille verdit, puis jaunit. Instantanément un flot de bile s’était mêlé

à son sang.

Il n’en mourut point mais perdit le peu de gaieté qui lui restait

encore. Et, à partir de ce moment, la joie d’autrui commença aussi à lui

faire mal au cœur.

C’est ainsi que, né avec les meilleures dispositions pour rire, s’amuser

et réjouir la société, Camille est devenu un triste et mauvais chien,

comme feu son père.

Huit gouttes d'opium · 第 12 / 27 题