Un auteur a écrit: «Il semble que mon cœur veuille se fendre en deux!»

Et c’est une juste description du côté physique de la douleur morale,

dont il semble qu’elle agisse matériellement sur le cœur, au point que

nous avions projeté avec un ami d’écrire un traité de la déformation

du cœur par la souffrance sentimentale. Je dirai de même et moins

hyperboliquement que certaines déformations physiques doivent être

infligées au masque humain par les émotions du jeu; et qui sait si la

seule hérédité ne pourrait suffire à perpétuer dans les traits d’un

être qui, lui-même, n’aurait jamais joué, certains tics douloureux de

la face?--Le trente et quarante surtout me semble propre à créer cet

accident nerveux avec son éternelle alternative de perte ou de gain

saccadé, sans cette diffusion d’angoisse et d’espoir que les chances

multiples de la roulette rendent moins nette, moins tranchante, moins

inexorable. Danaïdes, Tantales éternels passant la vie à voir leurs

mains s’emplir et se vider de l’eau du Pactole. C’est _de l’argent qui

découche_, disent pittoresquement les vieux habitués de Saint-Frusquin,

de ce gain qui doit demain revenir à la caisse.

«Essayez avec des haricots», conseillent les guides dits de bonne foi

avec une naïveté dont eux-mêmes n’ont pas sondé la perfidie. Autant

vaudrait conseiller à quelqu’un qui doit passer par le feu d’essayer

avec un bain tiède. L’honnête phaséolus inspire moins de respect qu’un

louis, et ne vous croyez pas en droit de partir pour faire sauter la

banque de Saint-Frusquin, parce que vous vous serez retiré d’une

roulette joujou avec un formidable gain de haricots que vous aurez

laissé porter. Sous forme de napoléons, vous en auriez retiré plus des

trois quarts à tous les coups gagnants, tandis que pour les coups de

perte, vous auriez doublé, triplé, décuplé la mise.

C’est une grande erreur du joueur néophyte, ou plutôt une indubitable

marque où distinguer de l’amateur, le joueur professionnel, puisque

là aussi ces démarcations sont établies, d’attacher du prix à la

pièce gagnée. C’est avec l’argent de la banque qu’il faut jouer.

Mais l’inexpérimenté n’est audacieux que dans la perte; tandis qu’il

voudrait faire monter en épingle, comme me le disait Rochefort, le

louis qu’il est fier de devoir à Saint-Frusquin; et il n’est pas rare

de voir revenir à pied pour épargner la pièce de cent sous qu’elle

vient de gagner, la femme qui n’a jamais hésité à prendre une voiture.

C’est que cette pièce n’est plus la même, n’est plus elle-même, mais

bien toutes les pièces qui en peuvent résulter et qu’elle engendre déjà

par une de ses martingales mentales, un de ces parolis de Perrette, qui

sont le mal contagieux et endémique. La montante d’Alembert, la Garcia,

la Philiberte autant de systèmes hasardeux qui ne valent même pas ce

coup dit de _la femme saoule_, lequel consiste à laisser s’ouvrir sa

bourse au hasard, et les pièces choisir elles-mêmes leurs places. De

gros bouquins ont été écrits annonçant la découverte du système sûr,

avec les preuves à l’appui dont la conclusion est, en fin de compte, le

rendez-vous que l’auteur vous donne au café, avec la recommandation de

ne vous point déranger sans espèces.

Méry qui était gros joueur ne jouait qu’à la rouge. Il prétendait

avoir observé que depuis la fondation des maisons de jeu, la noire

était sortie 296,000 fois de plus que la couleur adversaire, et que

ce déficit allait se combler. «Vous ne prétendez pourtant pas, lui

répondait Rochefort qui me contait l’anecdote, tomber sur une série de

296,000!» Ne vous étonnez pas de voir un joueur qui vous a préconisé

son système, en venir pour toute philosophie du jeu, à battre des

cartes autour de la table pour mettre à la couleur qu’il se tire

à soi-même. Quant au poursuivant de la série, jugez de sa terreur

de manquer un coup, par les appels désespérés de cette grosse dame

conjurant le croupier de ne pas donner le branle à l’instrument avant

qu’elle ait eu le temps de retirer de son bas la liasse de billets

qu’elle y a mise à l’abri des voleurs. Car les pick-pockets ne sont

pas rares à Saint-Frusquin. Ils ont beau jeu de s’exercer sur les

poches d’un public qu’on dirait continuellement occupé--ainsi que me

le faisait remarquer une spirituelle amie, à voir retomber des fusées.

Fusée d’or et fusée d’argent, mais qui partent d’en bas, et que l’on

contemple en baissant la tête. Les exploits de ces détrousseurs se

haussent ici jusqu’au brigandage.--Témoin cette histoire advenue à une

belle Otero quelconque en séjour dans la région. Comme elle venait,

chaque après-dînée, d’une localité voisine, achever sa soirée dans le

casino, et que ses bijoux étaient célèbres, on l’avertit, un certain

minuit, de rentrer chez elle par une autre voie. Quant à sa voiture,

au détour de la route désigné pour l’agression, les larrons déçus en

virent s’irruer, au lieu de l’idole endiamantée, un gros d’employés

de l’administration, agrémentés, pour tous joyaux, de boutons de

chemise en os, et de pistolets de première marque. A quelques jours

de là, cette belle, rassurée, ayant offert à son coiffeur de le faire

reconduire en voiture, l’homme remercia prudemment d’une réponse à peu

près semblable à celle du savetier de la Fontaine.

Pour en revenir au jeu, on pourrait dire de lui, si son essence n’était

pas précisément de décevoir toute prévision, qu’il est menteur même à

son essence. Sinon, il semblerait que des raisonnements du genre de

celui-ci eussent quelque chance de porter juste. Étant donné le hasard

mobile, et pourtant enchaîné entre quatre termes, un système fixe,

s’exerçant sur le même tableau, sera forcément rencontré par lui. Mais

va t’en voir s’ils viennent, s’ils reviennent les fafiots enfuis!

Et dans tous ces adultes gâtés, en quête de _l’esprit de la taille_,

et qui n’auraient pas d’excuse, s’ils lui demandaient autre chose

que l’émotion qui les désaccorde précisément selon le rythme de leur

détraquement (Mme Jourdain dit excellemment: «il le gratte où il se

démange!»), il me semble voir les aînés de ces enfants à qui l’on

persuade qu’il suffirait, pour attraper un passereau, de lui placer

trois grains de sel sur la queue.

De mystérieuses coïncidences se renouvellent trop fréquemment pour

qu’on n’en puisse pas conclure à des concordances.

Il n’est pas rare, à la roulette, dans l’instant où la boule va tomber,

de voir un joueur, comme averti, placer son enjeu sur le numéro qui va

sortir. Faut-il en conclure que ce chiffre éclôt dans l’espace à cette

minute préventive, et se reflète en certains cerveaux soumis au nombre,

comme un jasmin ou une jacinthe cachés se révèlent durant la nuit, au

promeneur du jardin obscur? La plus péremptoire réponse n’est-elle

pas encore celle du guide dit _de bonne foi_: «Considérez ces dorures

splendides!»

Bien révélatrice est encore la présence de ces joueurs endurcis qu’on

a rencontrés là vingt ans auparavant, qui y sont toujours, mais qui ne

jouent plus; qui peut-être se vengent de leur ruine en retenant des

places pour des confrères, satisfaits du louis ainsi gagné qui leur

assure leurs cigares; un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort; ce

louis est pour eux le fidèle chien qui les console des _morts_ enfuis,

ainsi que Musset les dénommait naguère. Pour le vivre, le couvert,

l’entretien enfin, ils leur sont, dit-on, fournis par la République

elle-même. Moins par pitié que pour éviter de dangereux chantages,

elle a dû prendre le parti de pensionner ainsi de notables décavés,

rivés par leurs pertes à ce coin du sol, seul endroit du monde où ces

malheureux qui l’ont enrichi de leur or, et ne furent pas loin de

l’engraisser de leur sang, se sentent un peu _sur leurs terres_! et

qui le font bénéficier de la caressante citation antique: _Ille mihi

terrarum præter omnes angulus ridet._

Rictus terrestre, étrange fin de vie que celle de ces déshérités de

leur héritage, vieux élégants écœurés entre les chicanes dont on lésine

sur leur trousseau annuel pour un chapeau de feutre gris, une paire

de bottines jaunes. Au reste, qui sait si le Casino n’en tire pas, à

l’occasion, les grands premiers rôles? Je veux dire ces gros joueurs

de maximums, ces périodiques gagnants de huit cent mille qu’on fait

mousser dans les journaux de la localité, et qui font eux-mêmes affluer

le menu fretin alléché, proie imbécile de l’entreprise.--Oui, ce serait

une ironie digne d’Edgar Poë--et de la République de Saint-Frusquin,

que ce déguisement en _terreurs_ de la banque, de pauvres hères

incapables même de plus jouer la _matérielle_, l’entretien du jour; et

qui préfèrent l’obole gagnée par ce tragi-comique faux semblant, aux

douze billets de mille du maximum qui arrive à ne leur sembler rien de

plus qu’une pièce de cent sous _brochée_!

Un voyageur, débarquant un jour à Saint-Frusquin, se préparait à

monter dans un de ces omnibus dont la livrée est aux couleurs de la

République, lesquelles sont aussi celles du Diable. _Diabolo juvante_

n’est-elle pas au reste la significative devise des armoiries locales?

Notre homme sentait déjà son cœur se serrer de cette particulière

anxiété bien décrite par Mme de Staël, celle des gens que nul n’attend

à leur arrivée, quand un visage familier de matrone le fit sourire;

mais il ne se la remettait qu’incomplètement, quand elle vint en aide

à sa mémoire. C’était la patronne retirée d’une maison hospitalière

du Midi, dont le bonhomme avait été chaland. Et comme il s’étonnait

de retrouver en ce lieu l’ancienne matrulle: «--Écoutez-moi bien, lui

répliqua celle-ci; mon commerce m’avait bien apporté de la fortune;

mais lorsque j’eus vendu mon fonds, il me manquait une chose: la

_considération! Alors je suis venue ici._»

Ainsi ne semblent pas penser les honnêtes dames qui font porter

leurs lettres chez le fleuriste ou chez le pâtissier pour que leurs

correspondants ne se doutent pas du lieu de l’envoi, et qu’elles soient

mises à la poste en terre de France.

J’ai parlé de la devise de Saint-Frusquin. N’est-il pas singulier

qu’elle s’inscrive au-dessous d’un blason héraldiquement divisé

en compartiments tout pareils à ceux de la roulette, tout comme

ceux de l’écusson des Grimaldi à Monaco, reproduit singulièrement

en rouge et en blanc le losange de la rouge et la noire. Armes

celles-là véritablement parlantes. La pièce, à l’effigie du duc de

Saint-Frusquin, a été ciselée par Roty; allégorie (prétendent les

joueurs décavés) du traitement dont il sera puni dans l’autre monde.

«Qu’avez-vous fait de votre journée?» demandait gracieusement ce

souverain à l’un de ses invités, et dans le froid (qui n’en fut

pas dissipé) inséparable du début d’un dîner de cérémonie. «Hé!

monseigneur, répliqua l’interpellé, que voulez-vous qu’on fasse ici,

hors aller jeter son argent dans ce satané tripot?»

Est-ce une circonstance atténuante aux universelles exactions de ce

souverain, que l’apparent protectorat tutélaire et paternel qui lui

fait n’autoriser à ses sujets l’accès de la maison de jeu, qu’une fois

l’an, le jour de sa propre fête? Bonasse rouerie à l’adresse du badaud

sensible. Cet après-midi de réjouissance locale suffit à l’épuisement

du pécule de l’indigène,--j’allais dire de l’indigent,--dont la

présence ne fournirait plus, le reste du temps, qu’à l’encombrement et

au scandale.

En résumé, Saint-Frusquin a des jardins assez pareils aux jardins de

Klingsor. On y rencontre des filles fleurs attristées de voir Parsifal

leur préférer les fleurs d’un autre tapis; mais qui prendront leur

revanche.

L’aspect des plus animés de ces quartiers est celui d’une permanente

Exposition universelle en laquelle se rencontrent des marchands de

lorgnettes, des Arabes travestis et de faux tziganes.

Une des plus diplomatiques ruses de l’Alphand de Saint-Frusquin a été

d’y rendre odieux tout ce qui n’est pas la Salle du jeu. Et ce n’est

pas un mince mérite que d’y avoir excellemment réussi, la beauté du

paysage rendant cette tâche difficile. C’est ainsi que le séjour d’une

admirable terrasse en vue de la mer, et _sur laquelle aucune porte ne

donne accès_, a été rendu impossible par le voisinage immédiat, bruyant

et fuligineux du chemin de fer; et que l’escalier qui conduit au salon

de lecture, étant raide comme un perchoir à dindons, on doit quitter

toute envie d’aller y parcourir les journaux et faire sa correspondance.

Enfin on a installé dans un cabinet attenant et badigeonné de

caca-au-lait, une sorte de bastringue également propre à étouffer le

râle des agonisants et à faire rentrer brusquement dans les salles de

jeu ceux qui seraient tentés d’en sortir sous le prétexte fallacieux

d’entendre de la musique.

La misère de ces spectacles est rendue plus saillante par

l’intervention de premiers sujets en vacances. Ceux-ci en prennent

souvent le prétexte pour jouer (leur rôle) sans aucun souci; et quand

leur art les en empêche, la bassesse de l’entourage n’en est que

plus éclatante. D’autres signes qui distinguent encore ce théâtre de

Saint-Frusquin c’est le mélange au programme, de chefs-d’œuvre et

d’œuvres médiocres, avec cette différence que tous les soins de la

direction se portent justement sur ces dernières, comme pour suppléer à

ce qui leur manque. En outre les comptes rendus adressés aux journaux

à la suite de ces opéras et de ces concerts offrent encore cette

particularité d’être rédigés ainsi: De Saint-Frusquin: acclamations!

(lisez: bâillements prolongés); salle entière debout! (lisez: pour

sortir sans esprit de retour!)

Cela dit, ajoutons pour conclure, que Saint-Frusquin est l’endroit

du monde où se vendent les plus beaux porte-monnaie; cet article s’y

débite chez les bijoutiers; les plus riches sont en réseaux de mailles

d’or constellés de pierres précieuses. D’autres ont des formes et des

bouchons de flacons; et quand leurs propriétaires s’apprêtent à donner

deux sous, vous jureriez qu’ils vont respirer de la bergamote. Enfin

les plus modestes, en maroquin, n’en ont pas moins pour fermoirs des

têtes de serpents en joyaux, des boutons de turquoises ou de perles.

Les porte-veine sont encore en usage à Saint-Frusquin, trèfles à quatre

feuilles, petits cochons et petits bossus sous forme de médaillons et

de breloques. Mais une plus maligne ruse de cette république du jeu,

c’est l’entretien d’un grand nombre de ces petits bossus en chair et

en os. On sait la favorable superstition que les joueurs attachent

au simple contact des hommes ainsi déformés. Leur présence dans les

jardins, dans les salles de Saint-Frusquin donne de l’espoir aux

pèlerins; et ces gnomes ont pour prescription de rouler constamment des

yeux furieux pour ne pas éventer la mèche.

Voulant un jour faire d’un trait l’éloge d’un dîner auquel il avait

assisté, Banville le résuma ainsi: «Le mot _madère_ ne fut pas

prononcé!» A Saint-Frusquin on pourrait en dire autant du mot _mort_.

Et c’est ce qui fait de son territoire la capitale du plaisir,

la Capoue actuelle, le séjour privilégié des vieillards et des

valétudinaires.

De temps à autre seulement, un cercueil apparaît. Dans la rue, des

inconnus à qui vous ne demandez rien, vous accostent pour vous

certifier, qu’il s’agit bien là de la mort naturelle d’un sommelier

atteint de l’influenza, etc. Or, si vous alliez au fond des choses, et

du cercueil, celui-là pourrait bien se trouver vide.

La bière est vide? alors c’est que Franck est vivant!

Ainsi se rétablirait le premier des bons renoms de Saint-Frusquin, qui

est celui d’une terre où l’on ne saurait mourir.

Paradoxale terre de Saint-Frusquin, où réside la paix pour ceux en qui

le démon du jeu ne charrie pas, comme en d’humains flacons d’eau-de-vie

de Dantzick, des particules aurifères. Bienheureux et unique territoire

où expire la despotique tyrannie du piano relégué aux garde-robes! Seul

lieu du monde où l’on ne soit pas en butte aux trop fréquents bonjours

de ses amis perdus en des spéculations moins extérieures. Gardez-vous

donc bien de conclure à un refroidissement pour un sourire pincé:

les voisins du zéro ne sont pas sortis; mais les transversales ou les

_chevaux_ vous dédommageront demain et vous vaudront une accolade toute

fraternelle.

C’est encore une particularité de Saint-Frusquin que la forme sociale

d’anxiété qu’y revêt le regard du riche, lequel dans la transe

incessante de l’emprunt (lisez: _d’être tapé_) prend l’offensive en

vous offrant à tout bout de champ, sous le rusé prétexte de vous porter

bonheur, un trèfle à quatre feuilles ou une fleur de lilas à six

pétales.

N’écoutez donc pas les visionnaires fatals, les funestes empêcheurs de

jouer en rond, qui vous affirmeront que le minimum des inconvénients

inséparable de ces sortes de fondations et dont il a été parlé au

début de ce chapitre, c’est deux à trois suicides par jour. Par an,

transposeront les optimistes endurcis; et ceux qui se prétendent

renseignés rectifieront: de vingt-huit à trente-deux, à quarante, les

bonnes,--pardon! les mauvaises années. «--Hier encore, un jeune homme

allait donner de la tête ainsi qu’un taureau furieux contre une des

colonnes de l’atrium--vous dira le sot moineau de fâcheux augure; un

serviteur que son maître avait envoyé retenir des places à la gare,

ayant joué et perdu cet argent qu’il espérait doubler, vient de se

brûler la cervelle. Un des gardiens qui veillent nuit et jour sur

le toit du casino pour surveiller les jardins comme une Brangœne du

suicide, découvre souvent au matin, dans les branches d’un ficus, des

fruits humains qui n’y pendaient pas la veille. Et les Gnidiennes

filles de l’Aurore qui, pareilles à celles de Montesquieu, seraient

tentées d’aller voir se lever leur Mère, pourraient faire crier par

Mlle Poil-de-Brique: «Cette penderie rafraîchit!» Ainsi que le faisait

Mme de Sévigné, _des paysans pendus par le bon duc de Chaulnes_. Un

vieillard que la chaleur incommodait et qui s’était laissé choir au

bord du trente et quarante, se vit tout à coup entortillé du linceul

vert dont on recouvre les tables à la fin de la soirée. Puis après

s’être senti descendre par des couloirs secrets, il reprit ses sens,

allongé sur une table en un lieu fort mystérieux, et dans une macabre

compagnie. Mais le comique de l’affaire, c’est qu’une fois revenu à

lui, il trouva dans sa poche un billet de cinq cents francs qu’il ne se

connaissait pas, et que, sa résurrection constatée, on s’empressa de

lui faire rendre.--Les employés de l’établissement, lesquels au reste

ne changent pas plus que le personnel des hôtels, reçoivent à leur

entrée la formelle instruction pour le cas où un suicide se produirait

dans le casino, de mettre aussitôt le mort debout et de l’emporter

ainsi, la mort n’étant véritablement terrifiante qu’horizontale.

En outre les hôteliers ont reçu le sage conseil souvent exécuté, de

mettre le feu aux rideaux de tout client dont la mort subite dans son

établissement ne serait pas suffisamment «expliquée».--Il est vrai

que nulle part ailleurs les lecteurs nocturnes ne sont autant qu’à

Saint-Frusquin, victimes de leur désir de s’instruire.

--«Du reste, poursuit notre corneille qui abat des pendus en guise de

noix, déchiffrez les symboles de ces magnifiques et terribles jardins.

Ces tranchées du gaz ne vous apparaissent-elles pas comme des fosses?

Linceul, ces toiles vertes dont on recouvre les massifs pendant la

nuit, comme est linceul le vert oripeau dont on enveloppe les tables.

Mais le choix de ces fleurs elles-mêmes ne vous divulgue-t-il pas leur

secret: toutes mélancoliques fleurs de tombeaux, pensées, cinéraires

dont la multiplicité endeuille toute la contrée; et jusqu’à ces

tendres _mères de famille_ dont le nom évoque de lointaines douleurs

maternelles?

J’allais oublier ces bougainvilléas qui barbouillent comme de sang

caillé les maisons dans les paysages.

Fleurs accusatrices sous lesquelles frissonnent à l’heure de la

toilette les femmes qui les piquent dans leurs cheveux, et qui voient

au fond du miroir des mains vagues les leur ajuster, de pâles mains de

jeunes inconnus, de fines mains rouges.

C’est alors que murmurent dans l’air lascif et frémissant des

orchestres dont les musiques se pourraient intituler _la valse des

nœuds coulants_, et _la polka des râles_; mélodieux soupirs à servir

d’accompagnement en sourdine pour cette poésie appropriée.

A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure,

Le soleil couchant est sanguinolent,

Le rosier plus roux et le lis moins blanc;

Duquel d’entre nous va se voiler l’heure?

L’un sent au détour du môle tremblant

Une rouge main dont le doigt l’effleure.

Le soleil couchant est sanguinolent;

A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.

«Les dieux sont pour moi!»--«Ma chance est meilleure!»

Le pouls bat plus vite, et le cœur plus lent.

A Monte-Carlo, sur la mer qui pleure.

Le soleil couchant et sanguinolent.»

Et l’autre déçu par l’éternel leurre

Du jeu saccadé froid et violent,

Plonge sous les flots dont la mer le pleure,

Au soleil couchant plus sanguinolent.»

N’écoutez pas ce «prophète oiseau de malheur, oiseau ou démon» pareil

au corbeau d’Edgar Poë. Oiseau qui mériterait de revêtir la forme de

Miss Winterbottom, l’institutrice hurluberlu dont j’ai depuis longtemps

promis l’histoire, que je donnerai; naïve redresseuse des torts de

l’humanité, et qui ne manquerait pas à sa descente à Saint-Frusquin,

d’appeler les croupiers: des croupions, de s’enquérir du cimetière des

suicidés, d’appeler avenue des sépulcres, l’avenue des Spélugues, et de

feindre de confondre l’hôtel Métropole avec l’hôtel Nécropole.

Balivernes! qui donc ose parler ici de crispations? Entendez plutôt

cette distinguée compagne d’un travailleur éminent, opulent aussi; elle

vous dira de ce jeu calomnié, qu’il est pour lui _une détente_. Voilà

qui est bien dit; à la bonne heure. Et si cette détente s’égare parfois

jusqu’à presser celle d’un pistolet, cela mérite-t-il d’oublier la

grisante odeur du Pittosporum qui sature les jardins de Klingsor et les

terrasses de Saint-Frusquin? et si les panés Tant-pis ouvrent sur son

propos leur Victor Hugo à ce verset:

Quelque chose en tombe

Qu’on n’a point lavé!

Les gagnants Tant mieux le citeront à cet alinéa digne du Temple de

Saint-Frusquin

...................... innocent et splendide

Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs!

Mars 98.

POST SCRIPTUM

I

En 1894 je prévoyais, je pronostiquais, j’appelais une abondante

rééclosion de la correspondance de Mme Valmore. Elle a refleuri. En

96 ce sont en effet les deux volumes publiés par M. Rivière, selon un

choix fait parmi des lettres quatre fois plus nombreuses, et qu’il

n’appartient de juger qu’à ceux qui ont pris connaissance de l’ensemble

de cette correspondance léguée à la bibliothèque de Douai par le fils

de la femme-poète. Ce qui a paru est plein de toujours tendrement

saisissantes beautés. Une chose étonne: la publication de la lettre

à son frère (1813) et des deux suivantes, publiées dans la préface,

moins par le fait de ce qu’elles révèlent[59]--(que la poésie qui les

accompagne, parue dans les premières éditions, avait révélé au lecteur

attentif); mais parce qu’Hippolyte Valmore, soucieux (il l’a prouvé

par la destruction d’une partie de la correspondance) de supprimer,

d’anéantir toute cette région du passé maternel, n’a pu léguer ce

manuscrit aux archives Douaisiaines. D’où émane-t-il? Est-il unique?

ou d’autres lettres contiennent-elles d’autres parts du secret?--M.

Loliée, dans un juste et judicieux article (18 juin 98, _Revue

Encyclopédique_), écrit ceci: «En premier lieu, manquent totalement

les lettres de jeunesse et de passion, celles dont la recherche a

été la plus active, celles qui auraient enfin résolu d’une manière

flagrante le problème irritant dont on s’occupe encore.»--«Peut-être

qu’en cherchant bien, écrit Chateaubriand, on pourrait retrouver

quelques-unes des lettres que Rancé écrivait dans sa jeunesse à Mme de

Montbazon, mais je n’ai plus le temps de m’occuper de ces erreurs.»--Et

il ajoute: «Il s’est formé une solitude dans les lettres de Rancé,

comme celle dans laquelle il enferma son cœur.» Cette noble phrase

s’appliquerait à la correspondance amoureuse de Marceline Desbordes.

[59] J’y renvoie le lecteur.

Autels privilégiés · 第 19 / 20 段