«Qu’est-ce qu’elle veut?... demandez-lui ce qu’elle veut?» gémit le

grand financier à l’annonce du retour persistant d’une quémandeuse.

Et ce calice de l’homme d’argent contient moins de la crainte

d’obliger, même magnifiquement, que l’ennui de se voir ainsi monopolisé

monétairement, et surtout l’espoir, qui sait? luisant «comme un

caillou dans un creux», l’espoir de Verlaine, d’être enfin sollicité

pour quelque autre spécialité qu’on se connaît, philosophe, exégète,

sociologue, lettré, artiste, botaniste, naturaliste, et de se révéler

tour à tour Kantien, Talmudiste, Fouriériste, Ibsénien, Wagnérien,

Rodiniste, jardinier de la fleur d’Açoka ou maître-chanteur de l’oiseau

asfir... Et le Crésus qui se consulte lui-même sur tant de titres à

un questionnaire moins restreint, continue de gémir désespérément:

«Qu’est-ce qu’elle veut?... Demandez-lui ce qu’elle veut.» Mais

l’employé qui n’a pas bougé, et sans prendre la peine d’interroger

l’invisible cliente atteint au cœur du trop éclectique richard, le

droit qu’il ose se croire de faire autre chose que «le compte de ses

deux milliards» et l’étrangle de ces deux mots: «Monsieur le baron

sait bien... elle veut... elle veut de l’argent!» L’amusante ode

funambulesque de Banville, bien connu sous le nom de _La Pauvreté de

Rothschild_, en dépit de certains traits un peu lourds, s’apitoie

lyriquement et spirituellement sur ce cas de misère archidorée.

L’autre jour, attendant vainement de l’argent

Qui me vient du Hanovre,

Je pleurais de pitié dans la rue, en songeant

Combien Rothschild est pauvre.

Mais lui, Rothschild, hélas! n’entendant aucun son,

Ne faisant pas de cendre,

Il travaille toujours et ne voit rien que son

Bureau de palissandre.

Lorsque par les chevaux de flamme à l’Orient

Cent portes sont ouvertes,

Et que, plein de chansons, je m’éveille en riant,

Il met ses manches vertes.

Tandis que pour chanter la Chloris, je choisis

Ma cithare ou mon fifre,

Lui, forçat du travail, privé de tous lazzis,

Il met chiffre sur chiffre.

Il fait le compte, ô ciel! de ses deux milliards,

Cette somme en démence,

Et, si le malheureux s’est trompé de deux liards,

Il faut qu’il recommence!

Est-ce à de telles causes, soin d’accroître, inquiétude de maintenir,

souci de perdre, qu’il faut référer cette mélancolie propre au richard,

qu’elle désigne à l’observateur.

Plus de chant, il perdit la voix

Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.

écrit La Fontaine.

«Monsieur aussi est millionnaire!» disait une gracieuse et soucieuse

Fortunata, en désignant un partner d’une assez silencieuse gravité

pour faire un pendant à ce délicat _tædium vitæ_ fait de satiété,

d’inappétence et d’ennui dont elle nous offrait elle-même l’image.

Et cette réplique nous venait aux lèvres: «Monsieur aussi est

millionnaire; vous n’avez que faire de le spécifier; cela se voit

de reste à cette ombre opaque et bleuâtre des forêts qu’il possède

et jamais ne parcourra; mais, qui cerne ses paupières, obnubile son

front, terrifie son cœur; à la froideur de ses viviers qui filtre en

ses prunelles; à la rigidité de ses marbres qui pétrifie sa chair.

Oui, monsieur est millionnaire, et vous n’avez que faire de nous le

spécifier, cela se voit de reste et tout autant qu’à vous-même, pauvre

Calypso de l’or, inconsolable du départ de vos rêves...»

Au reste, n’est-ce pas de vous, la même _confitens rea_, que je tiens

l’ingénue et peut-être décisive explication de cette psychiatrie des

riches: «_C’est parce qu’ils reçoivent trop de lettres!_» Il est

vrai qu’ils prennent le parti de n’y pas répondre; et cela, j’ose

l’affirmer, sans distinction de personnes, puisqu’une de mes plus

nobles et charmantes amies a bien pu quêter pour un intéressant

bénéfice un richissime Américain, sans en recevoir, fût-ce rien qu’un

remerciement d’un si précieux autographe; et que pareille mésaventure

quand j’eus résolu de statufier Mme Valmore, m’est advenue, je mets

certain orgueil à l’avouer, avec un raffinement d’impolitesse de la

part d’un jeune Plutus et d’une dame Mécène. Mais notre écriture, à

mon amie et à moi, est périlleuse. Et le moyen de s’arracher, pour la

déchiffrer, aux douceurs même spléenétiques, de ces demeures dont la

mirobolante façade me remémore le savoureux refrain qui fait briller

les yeux de l’enfance:

Il était une Dame Tartine

Dans son palais de beurre frais;

Sa muraille était de praline,

Son parquet était de croquets.

C’est une erreur pour un médiocre exécutant d’apprendre un morceau de

musique dont l’audition l’a charmé. L’exercice en rend fastidieux pour

lui les plus agréables traits, et quand l’interprète s’en sera tant

bien que mal assimilé les mélodiques circonvolutions dont le mystère

le séduisait, elles ne lui offriront plus que rengaine. «Restons où

voyons!» a dit le poète. Ou nous entendons aussi: «Un pot de fleurs

donne toutes les jouissances d’une propriété,» affirme George Sand.

Les exigences de l’entretien ne laissent plus voir au propriétaire

blasé et lassé que des comptes courants qui raturent pour lui seul les

grâces de son jardin français doux à ses hôtes; et qui salissent de

leurs griffonnages aussi laids que «les noms entrelacés de Victoire

et d’Eugène», le Carrare de ses groupes et le Paros de ses vases. Il

y a de l’évasion hors de tels soucis dans la teinte neutre dont se

déguisent certains riches. Leur fortune est leur royauté, par moments

aussi gênante que celle-ci; et l’on sait toutes les douceurs que

les grands-ducs incognito goûtent dans nos cabarets de Montmartre.

C’est un plaisir encore plus vif que la difficulté vaincue. Rien

n’égale celui-là, à en juger par les prodiges d’ordres si divers

continuellement effectués de son ressort. Je citerai entre autres

parmi ses effets, non des moindres, et pour prendre deux exemples sans

autre rapport apparent: la construction de Venise et l’hilarité des

estropiés, la gaîté des infirmes. Il sied d’y joindre l’illusion de la

pauvreté que réussissent à se donner certains riches. On sait que la

grande Catherine devançant le lever du jour et celui de ses valets,

allumait elle-même son feu, et qu’il lui arriva de roussir--sinon de

rôtir, ainsi, un ramoneur dans sa cheminée.--Les affaires de l’État

motivaient de telles habitudes, qui pouvaient bien néanmoins ressortir

à certaine soif de médiocrité dorée. Mais je sais une opulente matrone

qui se lève dès patron-minette, et grâce à dix heures d’un obstiné

travail de couture dont elle s’assure le débit, entretient ses pauvres

sans attenter à ses revenus, et s’offre à elle-même le fruit défendu,

_d’avoir gagné sa journée_! Et ce sont des jeunes femmes de la même

famille qui firent recouvrir d’argent jusqu’à la moitié les diamants de

leur rivière, _afin de les faire paraître plus petits_!

Dans le même temps, et _dans le même esprit_, le même désir de donner

le change, de plus touchantes illusionnistes se constellent de

bijoux faux, et leur mensonge m’est plus cher, car il me plaît qu’on

puisse juger les gens sur la mine, et que l’on sache de prime abord

à qui l’on s’adresse; que les rois se promènent avec leur couronne,

à la ville et par les forêts, ainsi que dans les contes de fées.

Ainsi approuverais-je que les millionnaires marchassent escortés de

lingots ou de ces sacs ventrus qu’on voit reproduits dans les rébus

et sur lesquels des zéros infinisés sont précédés d’une unité qui les

qualifie. Les gamins et les adultes arrêteraient au passage de telles

sacoches et les éventreraient au besoin; et l’on verrait ces Crésus

enfin consentants, répondre aux nazardes des gavroches à coups de

dragées d’un baptême doré, et de _confetti_ monétaires.

Ces mystères de l’argent, Hello, qui ne les a pas énumérés, les fait

tenir tous dans la monstrueuse idolâtrie de son Ludovic, l’avare

agenouillé devant son trésor stérile. Le Veau d’or adoré comme Dieu ne

peut qu’engendrer d’abominables anomalies. Et M. Valdemar, l’étonnant

hypnotisé au delà du trépas, dont Poë nous rapporte le ton ondoyant

quand l’interrogateur le force à répondre sur Dieu, questionné sur

l’argent n’aurait peut-être pas employé de moins évasives formules.

Or, exercée à l’égard d’un somnambule plus vivant, la dite sommation

pourrait bien lui coûter ce qu’il advint à cet enfant magnétisé qui

tour à tour Socrate, Praxitèle, Napoléon selon qu’on le lui enjoignait,

parlait avec sagesse, polissait des marbres, et gagnait des batailles.

Mais quand on en vint à ce sacrilège de lui dire qu’il était Jésus,

le sujet pâlit horriblement, et se mit à dire du même ton bas de M.

Valdemar: «Vous savez bien que cela n’est pas possible!» Et l’impie

interlocuteur ayant insisté, l’enfant tomba mort.

Qui sait en effet si ce mot de l’argent, de la malédiction et de son

mystère, ne serait pas l’histoire des trente pièces dont fut payé le

Haceldama, le champ du sang, le champ du potier, après que Judas les

eut rejetées?

Car c’est le dernier mystère de l’argent sur lequel je veuille conclure

ce frontispice, qu’il n’y ait pas de richesse et pas de pauvreté; que

seule l’aberration dont frappe Moloch constitue ces deux états qui

n’existeraient pas sans elle. La disproportion entre les ressources

et les dépenses fait seule les véritables pauvres. Cette affirmation

digne de La Palisse--et de La Bruyère! se vérifie chaque jour en la

gêne manifeste de bien des Crésus et la relative opulence de certains

Lazares. J’en veux pour preuve cette historiette édifiante: un ménage

de serviteurs retirés vivait économiquement avec aisance d’une rente

d’environ mille francs servie par la famille des anciens maîtres. Un

de ces derniers, touché par les miracles d’entente de ces braves gens,

leur ayant proposé d’augmenter leur mensualité trop modique, s’entendit

refuser avec gratitude mais non sans effroi de la part de ces vieux

domestiques. Ils auraient craint que ce surcroît de ressources, par

la nécessité d’en trouver l’emploi, ne vînt attenter à leur bonheur!

_Lui_, pêchait à la ligne, sans doute par la prolongation de son

geste d’ancien cocher, d’un siège occupé trente ans, rejeté au bord

d’une rivière. _Elle_, à l’occasion d’une exposition universelle, et

désespérant si elle attendait plus longtemps, de lui trouver un autre

usage, s’était décidée à utiliser pour s’en faire une petite capote, un

chiffon de velours gros vert, reste d’une blouse gâtée dans un goûter,

plus de quarante ans en arrière, par un des marmots, devenu barbon, de

la respectable famille.

* * *

La République de Saint-Frusquin est le lieu du monde le plus propre à

étudier en ce qu’ils ont de plus spécieux les phénomènes pécuniaires.

Saint-Frusquin est une de ces Maisons de jeu comme celle qui fit la

prospérité de Baden-Baden, du temps de M. Bénazet, et que je vis quand

j’étais enfant; comme celles qui fonctionnent encore aujourd’hui à

Monaco et à Spa, et que les chroniqueurs déclarent établies «avec le

minimum d’inconvénients inséparables de ces sortes d’établissements».

Les inconvénients nous les verrons tout à l’heure.

Je me souviens, un radieux après-midi de septembre à Belliago, avoir

rencontré une étrange voyageuse. Nous étions parvenus à l’extrémité de

ce panoramique sentier qui contourne la Villa Serbelloni et se termine

par un de ces bancs dans le voisinage desquels une pancarte anglaise

annonce souvent: _The view_, comme pour préparer le touriste réfléchi à

porter un jugement comparatif sur la Nature.

En effet, le bruit de nos pas, une déférence hospitalière non moins

sans doute qu’un rapide _visa_ à délivrer à quelque autre contrée du

globe, firent se lever automatiquement une miss qui s’éloigna sur ce

brevet encyclopédique, dont d’une voix nette elle sut récompenser le

lac enchanté, le soleil couchant, la minute exquise: «Le troisième

point de vue, en beauté, dans le monde?»

Je ne sais au juste le rang qu’assignerait à Saint-Frusquin, cette

pédagogue des paysages. Nul doute pourtant qu’elle ne le juge digne de

figurer _parmi les dix premiers_, comme nous disions au collège. Étagée

au bord de la mer, cette grosse bourgade n’est pas le contraire d’une

petite Carthage. Elle m’y fait songer, quand du haut de ma terrasse

qui la domine et sous l’estompe du soir qui descend, j’y vois aborder

non les navires chargés de murènes ou de vases murrhins, de byssus ou

de pourpre; mais les yachts des cosmopolites nomades des eaux, attirés

par le cliquetis des roulettes. Certes, le soir y est nécessaire pour

draper d’antiquité l’architecture-joujou des villas modernes, toutes

vêtues de ce kennédia dont la fleurette semble une glycine minuscule,

et de bougainvilléas, ce pariétaire aux feuilles d’un magenta vif,

donnant aux murailles qu’il habille l’air de constructions élevées par

un couturier, des maisons en ruches. Seul, le soir aussi permet de

prendre pour quelque avenante Salammbô, Mlle Petit-Pois, qui n’a pas

les cheveux poudrés de poudre bleue et dont les chevilles ne sont pas

réunies par des chaînettes. Mais cette gracieuse Carthaginoise, loin de

rougir de sa fraîche ascendance de primeurs, en verdit allègrement son

nom de guerre et de paix; se pare de cette riante couleur que le XVIIe

siècle appelait le _verd naissant_, et toute fière de sa rame dont elle

porte en bijou la parlante armoirie, se proclame avec esprit: de la

famille des Pois, branche cadette.

Mais le soir y est obligatoire surtout pour la révélation par

l’éloquente cernure de ses feux, de la Maison-Mère de l’endroit, le

Casino, le Temple de Saint-Frusquin en personne. Huysmans a trouvé pour

notre Trocadéro la singulière comparaison d’une femme hydropique, les

jambes en l’air. La partie centrale du Temple (ainsi le désignerai-je

au cours de ces pages), laquelle n’est pas sans rapports avec ce hideux

palais, s’interprète, dans l’obscurité, d’une signification diabolique.

Deux cornes deviennent ses deux tours; deux rougeoyantes prunelles,

ses deux cadrans lumineux striés par les fibrilles, les unes mobiles,

les autres fines de leurs aiguilles et de leurs heures. Au milieu du

premier étage, une baie s’ouvre sur un balcon, pareille aux narines

d’un nez camard plein de reniflements mortuaires, au-dessous duquel

les deux cordons superposés de globes laiteux qui contournent la

véranda font grincer comme le rictus géant d’une double rangée de dents

lumineuses.

La «Cathédrale du Jeu», comme l’appelle non sans éloquence un des naïfs

guides de l’endroit; tel s’érige grossier et insolent, et couronne le

rocher maudit, le Temple de Saint-Frusquin, sanctuaire de Moloch et

de Mammon, tandis que le patron chrétien de la région, saint Modeste,

a son église on ne saurait dire édifiée, mais évidée, une sorte de

crypte, au creux d’un ravin de cent mètres de profond et qui semble

mise en pénitence par l’orgueilleux Casino, tout au fond de ce cul de

basse-fosse.

Certes, c’est bien un culte qui s’accomplit là, l’idolâtrie du veau

d’or remis au vert sur le tapis du trente et quarante. Autels plus

saignants que les druidiques dolmens, ces tables de jeu mi-partie

noires de bien des deuils et rouges du sang rejailli sur elles.

L’office s’y célèbre de l’entrecroisement de tant de regards anxieux,

véhicules de tant de désirs. «Là où vous serez plusieurs réunis en

mon nom, je serai au milieu de vous,» assure Jésus. Le diable, de qui

la manie est de singer Dieu, s’approprie ce précepte. C’est de la

concentration de toutes ces volontés, qu’il surgit, de la tension de

tous ces espoirs. La preuve en est que la rupture, certains jours de

moindre presse, du cercle magique autour d’une de ces tables-autels,

supprime de ce seul fait la perpétration du mystère. Je l’ai plusieurs

fois observé. Un malaise, plus pénible que ne l’était tout à l’heure

la coudoyante cohue dont on se plaignait, trouble ces fidèles

décontenancés et qui se hâtent de rechercher une moins incomplète

célébration de la messe rouge et noire. Messe du démon de midi,

vespres de Satan, ténèbres de Belzébuth, messe de minuit, communion

de la plaque sont tour à tour et à la suite célébrés par des fidèles

infatigables.

Les prêtres en sont les croupiers; troupeau de laïques abbés que

vomissent à des intervalles réguliers de mystérieuses sacristies.

Mais _quantum mutati ab illis_, ces sacerdotes! Plus rien en eux de

ces pontifes du hasard, hiératiques et inconscients arbitres de tant

de destinées, séparés du joueur par un dédain qui les vengeait de ses

mépris; éclaboussés du sang qui, sur leur noir, complétait la livrée

méphistophélique. Aujourd’hui, à peine des commis de magasin de deuil,

de vagues jardiniers de la verte plate-bande du drap, fleurie des

coquelicots et des iris de Suse des deux couleurs, et des boutons

d’or des chiffres, entre lesquels leur geste désormais sans autorité,

ratisse mollement le gravier d’or et d’argent des allées de la fortune;

des employés quelconques, ayant leur tirelire au bureau de tabac,

avides du pourboire qu’ils réclament cyniquement aux gros joueurs,

jusqu’à chuchoter un impudent «glissez-la-moi dans le cou!» à ceux dont

ils sollicitent la pièce.

Au point que l’évangélique. «Si le sel perd sa force, avec quoi

salera-t-on?» se puisse transposer sous cette forme: «Si la corruption

se vicie avec quoi corrompra-t-on?» pour ce simoniaque vicaire. Et ne

serait-ce pas un tableau digne du crayon fantastique d’un Rops que le

petit coucher de ce croupier-jupin faisant s’éparpiller autour de lui

pour sa Danaé, la pluie d’or de ses pourboires?

C’est depuis l’ouverture du temple, à midi, jusqu’à sa clôture, à

minuit, un curieux déroulement de ces pompes sataniques. Rien n’y

manque, depuis la solennelle vérification au début de la séance de ces

démoniaques _agnus_ carrés qui sont les cartes, dont chaque jeu, à tout

jamais renouvelé, fut estampillé d’une vignette jamais la même, un

coq, un poisson, qui en assure l’identité et le différencie; jusqu’à,

au début et en conclusion, la sortie du tabernacle, la rentrée dans la

custode, des sac et des coffres, des espèces mêmes de Saint-Frusquin,

l’argent, l’or, les billets dont les yeux se rassasient.

Car là réside le mystère profond qui mieux que la sagesse de Salomon

attire de loin tant de Reines de Saba, évoque des mages chargés de

présents plus que l’étoile messianique; c’est que l’adoration des douze

heures est permanente en ce lieu, et que le dieu s’y montre nu en la

réalité de ses espèces. Cette pudeur inhérente aux demandes d’argent,

et dont j’ai parlé plus haut a sa revanche là, dans l’étalage même de

la divinité offerte à tous les cynismes. Et cet attrait est si fort

que tous les autres sont oubliés. L’autre dissyllabe tout puissant,

que nous avons vu se partager avec l’argent les mouvements humains:

l’amour, ou ce qui en est aussi la sacrilège singerie, s’efface devant

le métallique veau bondissant dans le parc des nombres.

La mine ensemble avide et déconfite de Phryné est impayable à étudier

là. Vainement frisée, fardée, décolletée et parée pour les regards

distraits du joueur, une réflexion sur la qualité du dieu qu’on lui

ose préférer peut seule la consoler de l’échec momentané, du déboire

surprenant de se voir chasser à coups de râteau par un Aréopage

outrageant, s’il lui prenait fantaisie, en guise de masse, de s’offrir

nue. Et puis son dépité sourire n’est pas sans malice. Elle sait

pour qui l’on travaille, et se garderait de risquer en somme un

préjudiciable attentat, dont du reste les fidèles de Saint-Frusquin

auraient vite fait de tirer vengeance.

Car Lucifer est plus exigeant qu’Adonaï; et c’est une des traces de sa

griffe. Dieu a le plus d’indulgence.

Au cours de la visite d’un sanctuaire chrétien interrogez un pieux

guide sur les sacrilèges qui ont mis en deuil le saint lieu,

tabernacles fracturés, ciboires violés, azymes répandus. Il vous

en citera de récents qui ne sont les premiers ni les derniers, et

vous serez peut-être surpris de leur nombre. Rien de pareil dans

la basilique de Saint-Frusquin, seul parvis vierge de scandales.

A peine vous en citera-t-on d’anodins, tels que l’histoire de cet

innocent joueur de maximum, qui se le voyant enlever dûment, puisqu’il

avait perdu, ressaisit sa liasse en criant: «Arrêtez, malheureux!

c’est la dot de ma fille!» Il y eut bien encore ce personnage

éminent qui, lui, s’était _fait une loi_ de gagner un numéro plein,

à chaque séance. Quand donc la chance ne l’avait pas favorisé, et

l’heure du départ approchant, il lui fallait bien prendre le parti

de s’emparer d’une masse sur un numéro sortant. Et sur les hauts

cris du véritable gagnant, on payait deux fois pour une. Mais une

sommation plus menaçante fut celle de cet officier de marine étranger

de qui l’administration, dirai-je le clergé du lieu, reçut un jour

ce saisissant ultimatum: «Ayant mouillé dans cette rade, j’ai joué,

j’ai perdu douze mille francs qui m’appartenaient, plus vingt mille

qui faisaient la provision de mon navire; me trouvant trop jeune

pour en finir avec la vie et résolu à ne pas vivre déshonoré pour

une heure d’imprudence, je vous prie de me faire rendre aujourd’hui

même cette seconde somme de vingt mille francs que je m’engage sur

l’honneur à rembourser avant trois mois. Maintenant si la somme

n’est pas à mon bord à l’heure désignée... je _bombarde le Casino_!»

Quant aux admonestations privées, menaces d’expulsion adressées à un

joueur bruyant par un inspecteur rabat-joie, il n’y a lieu d’en tenir

compte que si ce bedeau se montrait insolent. Dans ce cas, à défaut

d’une pièce bien placée, un coup de râteau bien appliqué peut suffire

à rafraîchir son zèle. Et le délinquant en sera quitte pour voir

prolonger son abonnement, avec salamalec à l’appui.

Quant à l’atmosphère du Temple, elle est faite du seul encens que

puissent dédier au dieu qui tourne les sangs, tant de souffles aigris,

toutes ces bilieuses haleines. Il s’y mêle un souvenir d’étouffés

hommages offerts à la plus sonore des idoles antiques par tous ces

culs-de-plomb échauffés, et des relents de ces ronds de cuir qu’on

voit se relever sur les chaises des présidents, et qui sont comme les

auréoles vertes de Crepitus.

Et, pour l’atmosphère morale plus irrespirable encore, elle se trame

péniblement de tant de bouquets fanés et croupis dans l’eau saumâtre

des espérances. L’analyse psychologique décomposerait son interlope

amalgame en odeur de prostitution, d’escroquerie et de mouchardise.

Ajoutez deux caractéristiques: immobilité et silence; la première

seulement rompue au début de la séance, à midi, par l’irruption des

candidats aux premiers sièges. _Sic vos non vobis_; car la plupart

ne sont que des substituts, petits rentiers avisés qui se font un

revenu du prix de leur place cédée aux retardataires. Le second, un

silence étoupé de chambre de malade (attestée par la fade senteur des

cataplasmes dissimulés, de vagues cautères, ou parfois d’un triomphant

iodoforme;) de dortoir d’hospice, et sur lequel se détache clairement

le bruit des pièces, pareil au tintement d’une chaîne d’argent

perpétuellement manipulée sur un sourd tapis, à la fois cliquetante et

lourde. Complétez-le d’un bas chuchotement incohérent assez semblable

à ce Pater infernalement contrefait dont Boïto fait saluer son

Mefistofele par des démons à plat ventre.

Maintenant, les _fidèles_ de ces cérémonies?

Baudelaire a décrit dans son _jeu_, les suppôts de tripots moindres:

«Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles... L’œil câlin et

fatal... et qui font de leurs maigres oreilles--tomber un cliquetis

de pierre et de métal.»--Transposez ce Rops et certain grand tableau

de Gustave Doré qui m’impressionna dans l’un des premiers salons

que je visitai enfant. On y voyait Cora Pearl en chapeau Bibi,

_saute-en-barque_ et _suivez-moi jeune homme_. Quelques-uns des modèles

qui ont posé jeunes pour ce tableau sont peut-être encore là plâtrés,

chenus et cacochymes, en train de garder une place et de pointer

le numéro sortant pour un joueur à système--lequel les paiera d’un

louis, un de ces mêmes louis qui vingt ans auparavant glissèrent des

mains de ces vieux débris, alors tendrement baisées.--Je me souviens

d’une vieille bouquetière absinthique rencontrée naguère à Passy.

Elle s’affalait de bancs en bancs sous le poids d’ailleurs léger d’un

panier de fleurs dès longtemps fanées. Et comme nous l’interrogions,

intéressés par des traces de beauté dans ce Gavarni posthume, elle nous

fit cette réponse digne du grand caricaturiste: «Quand je pense que le

prince Trois-Étoiles et le marquis un Tel ont dételé mes chevaux pour

traîner mon duc, à Baden-Baden?»--Les propos des vieilles joueuses qui

s’éternisent ici ne sont pas moins extraordinaires.--L’une d’elles que

l’on complimentait d’un assez beau collier de corail qu’elle avait au

col répondit à la gracieuseté par ce corollaire étonnant: «J’avais

aussi les boucles d’oreilles, mais je les ai données au cardinal

Antonelli.»

Il faudrait un crayon bien aigu pour rendre ces miroirs d’âme

égratignés par le souci, ces teints verts qui emportent jusque sous

la lumière du dehors, le reflet du tapis des tables; ces yeux jaunes

du mirage de l’or.--Ronde Mesmeriste, en séance autour d’un baquet

de Plutus; miraculés en demande et en attente au bord d’une piscine

probatique agitée par un ange aux mains crochues.

Autels privilégiés · 第 18 / 20 段