bleuissement de leurs bouffées, est de laisser s’évaporer, s’évader
enfin ces volutes et ces spirales; de leur rendre la liberté leur
criant le beau vers qu’Hugo jette à l’oiseau détenu:
Pensif, je me suis dit: je viens d’être la Mort.
car les marbres n’en peuvent mais, et parce que les arbres tant de fois
martyrisés aspirent à ne plus _pousser sous la dictée--de M. l’Abbé
Batteux_.--Laissons toute cette poussière se poser et toute cette
cendre reposée enfin, murmurer dans un historique lointain, le _Memento
quia pulvis_ des Ages.
Le Maître des _Contemplations_ fait se héler avec une majesté inquiète
les antiques cités dévastées. Babylone, Thèbes, Ninive, Tyr?
Ce qui fut doit faire place à ce qui doit être.
Le Frère, il faut mourir! est un cri religieux des civilisations et des
empires. Et les pompeuses pierres de Versailles imprégnées de solennité
et de solitude, de lassitude et d’ennui le baillent muettement de tout
l’hiatus et de tout le rictus de leurs fissures et de leurs lézardes...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce mélancolieux cri des pierres avides de s’effriter dans l’oubli,
un distingué écrivain, un sincère amant de Versailles l’a proféré
pieusement, et excellemment. M. Émile Hovelacque a dit ce qu’il
fallait, mêlant les chiffres au style et la technique à la rêverie en
ses éloquents et fervents articles de la _Gazette des Beaux-Arts_,
qui auraient mérité plus de retentissement. Nonobstant l’alarme a
été donnée, l’appel a été entendu. D’heureux effets en résultent
déjà. L’enlèvement des baraques qui devaient servir à la soi-disant
restauration de dômes inexistants, a prouvé, se relevant sur du vide,
que ces gobelets en planches n’avaient d’autre mission que d’escamoter
des crédits moins chimériques.
L’épuisement prématuré auquel l’écrit de M. Hovelacque semble
destiné, chez les libraires versaillais, factice ou réel, est de bon
augure, puisqu’il prouve que le coup a porté sur des juges iniques et
inquiets, ou sur des lecteurs désireux de lumière. C’est que le Jonas
de cette Ninive n’y va ni de main ni de lettre morte. Il appelle des
choses par leur nom: un Cubat un Cubat, et un restaurateur un fripon.
C’est plaisir de l’entendre parler de «destructions arbitraires, de
_retapages_, d’un faux luxe effectué sans aucune garantie; de _toc_
lamentable et grotesque; d’enlaidissement inutile accompli sans retard,
au mépris de réparations urgentes; d’étranges mixtures versées à faux
sous prétexte de patiner de faux bronzes; enfin de toute cette campagne
de dévastation onéreuse et sacrilège.»--«La destruction analogue du
bassin de Cérès ne coûtera que dix mille francs,» ajoute l’inexorable
vérificateur en son ironie attristée. Mais que de poésie et de vérité
dans ces doléances motivées! «Cet ensemble unique créé par le génie,
que les saisons, que les années, que les siècles ont doré d’une suprême
gloire mélancolique, en une heure on le dépouille de sa vieillesse
vénérable, de son passé séculaire, de son émouvante beauté, on le
maquille, le rajeunit, le déshonore.
«Les pierres avaient vieilli avec les arbres qui les entourent,
avec les charmilles dont la cime pourprée, dont les troncs moussus
ont le ton des plombs bronzés des bassins, des pierres riches des
margelles; ensemble ils avaient connu les vicissitudes des saisons,
subi les événements des années, vécu d’une vie commune d’où une
commune beauté était née: peu à peu la Nature avait repris l’œuvre
d’art, l’avait rendue sienne et pareille à ses œuvres. Le patient
effort du temps avait fait de cet ensemble, arbres et pierres, une
harmonie, un seul objet d’art. Cette unité, on l’a brisée. On ne
remplace pas ainsi en une heure le mystérieux travail de la nature.
Elle a ses nécessités, ses lois, son imprévu que les restaurateurs
ne comprennent pas. Les hasards du feu sur un grès flammé ne sont
pas plus étranges que ses caprices, ni plus beaux. Les patines sont
l’effet de réactions mutuelles: elles manifestent la vie propre d’une
œuvre qui a su durer, en résistant sur tel point, en cédant sur tel
autre. Elles sont l’affleurement et le signe de forces profondes et
multiples. Sourdement, inconsciemment, la présence de ces forces nous
émeut: obscurément nous sentons sur ces pierres, sur ces bronzes,
sur ces plombs harmonisés à la nature, leur silencieuse activité,
nous jouissons de la logique de leur effort.»--Poétique et véridique
tableau, tendrement contrastant avec ce _donner partout à l’ancien
l’aspect du neuf_, qui semble, au dire de l’écrivain processif,
l’inepte et hideux _propositum_ d’aujourd’hui. Car c’est contre cela
qu’il importe de réagir. Le remplacement de tous les balustres (il
en manquait un sur vingt) est aussi malséant dans la restauration de
Trianon que l’apparition d’un râtelier éblouissant et complet dans une
bouche âgée où suffisait un plombage.
N’infligez pas plus longtemps à ces monuments dont la ruine est,
comme Montaigne écrivait de celle de Rome: _glorieuse et enflée_, le
prolongement d’un retour d’âge calamiteux. N’allez pas jusqu’à faire
dire d’eux ce qu’un seigneur osait chuchoter du vieux Roi: «Il garde
contre moi la seule dent qui lui reste,» ni contraindre d’appliquer
à la maison du soleil cette triste phrase de Chateaubriand: «Il y
avait déjà longtemps qu’elle n’existait plus, à moins de compter des
jours qui ennuient tout le monde.»--Que celui qui a commencé achève
de me réduire en poudre! s’écriait Job. Il est bon d’entendre la
même plainte s’exhaler de la _ruine glorieuse et enflée_. Le Trianon
de porcelaine est révolu, et parvenu à cette survie dont j’ai parlé
plus haut, qui est la relique collectionnée. La sienne consiste en
quelques céramiques, débris peints de roseaux et d’oiseaux. Reliquat
satisfaisant et impondérable. Le temps est venu pour les autres
Trianons de s’acheminer vers cette sorte d’achèvement qui renaît de
l’abolition. Et cela est suffisamment attesté par les abominables
objets, Sèvres modernes montés en plomb verni, qui sont venus remplacer
les bibelots anciens sur les consoles et les cheminées. Tous les
œillets en bronze des petits candélabres de Marie-Antoinette qui
avaient graduellement disparu dans les poches des Touristes, ont
maintenant refleuri tout flambant neufs. C’est justement le contraire
qu’il faut: la conservation avec authenticité, d’une antiquité même
tronquée. C’est encore le lieu d’une comparaison à l’humanité: un
squelette est un filigrane qui fut vivant; un crâne offre la beauté
d’un vieil ivoire. Mais quoi de plus choquant que la coquetterie au
delà de la vétusté, dans la corruption, des cadavres du ménage Necker
ou du pianiste Thalberg marinés dans leurs bocaux par une admiration
mal entendue. «Réveillez-moi, _vous voyez bien que je suis mort_!»
s’écrie M. Waldemar, ce personnage d’Edgar Poë, le Magnétisé _in
extremis_ désireux de s’anéantir. Et puisque nul richard patriote ou
étranger ne s’est trouvé pour assurer par le legs de sa fortune à ce
palais des palais, autre chose que des cataplasmes architecturaux, de
coupables amputations et de grossières éclisses, épargnons-lui cette
caricaturale prorogation de sa splendeur. Et pourtant l’originalité
eût été pour séduire un milliardaire Américain: Versailles légataire
universel, héritier des perles de Mme Ayer et de ses rubis sanguinèdes.
Cependant New-York afflue ici; et j’y ai rencontré ce type qui aurait
tenté Balzac, ce remplaçant de l’ancien Anglais qui venait passer les
hivers à Tours: l’Américaine valétudinaire en annuelle saison aux
_Réservoirs_.
«L’Ile Royale est devenue un dépotoir,» nous affirment les guides
précis et iconoclastes. Assez de ces tragiques transpositions.
L’éditeur du _Journal de la santé du Roi_, après nous avoir présenté
Fagon penché durant soixante-quatre ans sur les augustes déjections,
déplore que ce prototype de Purgon s’étant abstenu les quatre derniers
ans, se soit appliqué le célèbre vers: «Grand Roi, cesse de... vaincre,
ou je cesse d’écrire!» N’allons pas jusqu’à ce dégoût. Grâce pour
quelques souvenirs. C’est encore le grand Rêveur de Combourg qui a
écrit: «Rompre avec les choses réelles, ce n’est rien; mais avec
les souvenirs! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il
y a peu de réalité dans l’homme.» L’heure est venue; la vigilance
de l’histoire est là pour nous l’indiquer avec ses prévoyances. De
puissants et délicats iconographes ont surgi, dont l’œuvre a résorbé
la grâce expirante des lambris et des bocages: Lobre qui depuis plus
de dix ans fixe avec autant de prestige que de précision dans ces
panneaux qui nous charment et qui feront tant songer, les ors mourants
des ors moulus, et jusqu’à cet or vivant que le couchant oublie dans
les vieilles vitres de l’extérieur avec des opalisations semblables à
l’iris des lacrymatoires. Helleu qui, lui, fige, dans ses mélancoliques
panneaux, moins précis, plus attendris, les pleurs d’or feuillus
dont l’automne sanglote l’agonisante amour des dieux, au-dessus des
Danaés pétrifiées. Boldini enfin qui nous a peint les marbres de la
colonnade de tons si soyeux, qu’on ne sait si ce ne sont pas plutôt
des atours de favorites en lesquels se transforment ces piliers
polis. Et n’est-ce pas le même mot qui nomme ces vêtements et ces
revêtements: _brocatelles_? Et cette Vénus Anadyomène d’un galbe moins
pur, d’un tour plus grand siècle, que le peintre italien a reproduite
au crépuscule d’octobre, sur l’entrecroisement lilassé des branchages
dénudés qui semblent des ferraillements d’épées, traversés par la
végétale main d’une feuille de marronnier en suspens, et dont les cinq
doigts mordorés, agitent comme un signe d’adieu de la mort des choses.
C’est cette noble mort des choses qu’il convient; je ne dis pas
de précipiter mais de laisser s’accomplir, ne luttant que du soin
respectueux qui nous fait veiller sur des vieillards aimés, sans
tourmenter leurs derniers ans de serums néfastes. Et s’il convient
de l’accélérer, que ce soit de belles libations de vin nouveau qui
fasse se convulser les vieilles outres. Plutôt que la mort pâteuse des
replâtrages vains, un retour aux embrasements d’antan qui assimile
Louis à Sardanapale et le consume dans sa féerie.
_Nocturnæ illuminationes vasis statuisque pellucentibus ad palatii
Versaliani fenestras et per omnes hortorum areas et xystos apte
dispositis._--«Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, dit un
grand auteur, il faut s’épargner des travestissements peu dignes.»
Ces travestissements-là, pour notre Versailles, ce sont ceux que lui
inflige un culte simoniaque; et non des déguisements joyeux et royaux
qui le faisant participer à la vie moderne ne l’exposeraient qu’à ce
désirable accident de mourir couronné de fleurs et de flammes.--Ce sont
d’importants gêneurs qu’a révoltés l’entrée en moderne civilisation
de la place Vendôme. «On ne compte ses aïeux, que lorsqu’on ne compte
plus!» Un vieil édifice compte encore assez pour pouvoir, dût-il s’en
consumer, participer à notre vie. Tels de respectables parents fiers
de leur âge, lisible dans leurs rides et orgueilleusement assumé,
ennoblissaient de jeunes réunions, qu’attristent des vieillards douteux
et d’âge anonyme. C’est un semblable accommodement aux plus avancées
inventions de la vie moderne que je rêverais pour l’hôtel de Lauzun,
dans lequel il me plairait voir quelque élégante fantaisiste prenant la
place de Mademoiselle «Grand Urluberlu» comme Chateaubriand l’appelle,
unir le passé au présent par un automobile chauffant au quai d’Anjou,
et par un yacht mouillé en Seine.
J’ai écrit dans les _Roseaux Pensants_ sous ce titre: _le Clou de
1900_, la sorte de rajeunissement et de remise au point que je
souhaiterais pour Versailles en début de ce nouveau siècle. La société
des Fêtes Versaillaises vient de nous en donner un avant-goût, le
jeudi 11 août 1898, à huit heures très précises du soir. Il est
admirable. Qu’on imagine le bosquet d’Apollon éclairé doucement et
magnifiquement par des milliers de fleurs lumineuses. «Cette obscure
clarté qui tombe des étoiles,» tombée du vers de Corneille avec ces
étoiles elles-mêmes, sous forme de fleurs, sur le bocage d’Hubert
Robert. D’électriques vers luisants logés aux cœurs des filles fleurs
de Parsifal, ou tout au moins sous leurs bonnets florifères. Shakspeare
éclairant d’Urfé et le Songe d’une nuit d’été rêvant sur l’Astrée.
Je n’ai rien imaginé d’aussi beau, rien vu de si Bayreuthien, sans
omettre Bayreuth lui-même. Wagner et Lulli, Louis XIV et Louis II ont
dû s’en congratuler parmi les ombres. De rosoyants, de virides reflets,
couraient, mouraient en souriant sur les coursiers de Guérin et de
Marsy, sur les nymphes de Girardon et de Regnaudin. Et les étoiles
filantes, les étincelles du gril de saint Laurent qui s’irradiant
cette nuit-là même dans _le firmament_ le sillonnaient de paraboles
enflammées comme celles que font dans la gouache de Van Blahrenberghe
les grenades enflammées au siège de Berg-op-Zoom, rejoignaient les feux
mouvants disposés parmi les xystes. Et ce fut une nouvelle application
de l’homme courant après la fortune qui l’attend dans son lit. Nombre
de Parisiens en route vers de plus ou moins chimériques Mecques d’art,
tandis que son voisin si proche et si lointain, son frère ennemi le
bourgeois-soleil, s’offrait sous couleur de bienfaisance le phénoménal
divertissement de cet _Apollon aux Lanternes_.
Versailles, août 98.
XXI
A BERNARD DE GONTAUT-BIRON.
LA RÉPUBLIQUE DE SAINT-FRUSQUIN
A la Monaco, l’on chasse et l’on déchasse;
A la Monaco, l’on chasse comme il faut.
FANFARE.
Léopardi et Ernest Hello, l’un en sa hautaine ironie, l’autre en son
sens profond, son aiguë, auguste et quasi oraculaire pénétration du
mystère, ont formulé sur ce propos de l’argent des choses pleines
de frisson. C’est que l’argent est essentiellement mystérieux; et
ceux-là seuls l’ont traité dignement qui l’ont abordé sous ces espèces
_frissonnantes_. Léopardi, dans un saisissant paragraphe de ses œuvres
morales, nous désabuse sur l’effectivité des offres de service en la
matière; quand bien même, dit-il, le supposé prêteur serait entré dans
le détail (il ne s’y attardera que pour nous faire rougir!) de toutes
les circonstances de temps et de lieu où nous pouvons, nous devons nous
adresser à lui. Que l’éventualité prévue se présente ainsi qu’il l’a
lui-même spécifié, et sommes-nous assez naïfs pour le lui rappeler,
avant que nous ayons eu le temps de l’en saisir, le voilà en fuite! Ce
que Léopardi nous laisse à deviner--et il faut qu’il en soit ainsi pour
la totale perpétration du mystère--c’est que le pseudo-prêteur doit
être d’une égale bonne foi lors de sa proposition et dans sa retraite,
car c’est précisément l’accomplissement de la loi pécuniaire qui
s’oppose ainsi fatalement à la réalisation de l’offre et de la promesse.
Une spirituelle et généreuse femme sans grande fortune, avec qui je
raisonnais de ces choses et qui s’en étonnait comme moi, concluait
après un silence: «Et qui sait si, devenus riches, nous n’exercerions
pas nous-même l’iniquité qui nous indigne, comme ces piétons énervés
qui finissent par se précipiter sous les pieds du cheval qu’ils ont vu
venir?»
L’étrange pudeur qui s’attache à toute sollicitation de pécune est
encore une des manifestations de ce mystère. Hors quelques natures
étriquées et basses, ignorantes de l’éloquente beauté du désir
simplement exprimé, incapables de la noble satisfaction de l’exaucement
immédiat (_bis dat qui cito dat_, disait l’antique), on craindrait à
peine de laisser paraître son appétence d’un objet d’art, voire d’un
bijou, dont l’acceptation pourrait réjouir le donateur et l’obligé,
même le postulant. Mais s’il s’agit de ce qui sert à tout acquérir et
dont, sans doute, le prix réside en la variété des emplois qu’on peut,
dans le même instant, assigner à sa virtualité, la valeur en semble
si grande qu’on n’osera jamais parler que d’un prêt, même quand les
deux parties sont édifiées sur l’euphémisme de ce terme. L’illusion
est telle, le malentendu--qui, je le répète, n’est peut-être qu’une
loi sociale et cosmique--si grand qu’on ne saurait défier toutes les
plus ironiques situations qu’ils revêtent. Protée n’est pas plus
profusément versatile que la résolution naïve, physique, simplement
humaine de ne pas obliger sous laquelle se débattent certains riches
sans parcimonie outrée. Une veuve, dotée de huit cent mille livres
de rentes, sans enfants et sans charges, traversera la rue un jour de
pluie pour aller confier à une amie l’impossibilité où elle est de
retrouver le sommeil avant d’avoir imaginé le moyen de soulager une
infortune, que deux ou trois billets de mille francs aboliraient. Des
enfants d’un cœur haut placé, se privent des plus innocentes fantaisies
plutôt que de solliciter d’un grand-parent riche et avaricieux un
accroissement de leur pension minime: «J’aimerais mieux mourir!» est
la formule habituelle et souvent à peine hyperbolique de cette honte.
On pourrait dire que les questions d’argent sont les parties honteuses
de la conversation; on baisse la voix pour en parler; et si quelqu’un
insiste, une rougeur en résulte, il y a obscénité consommée.
Peut-être y a-t-il aussi, dans cet excès, quelque chose de l’importance
dont nous exagérons les choses désirées. L’or et l’argent vierges sont
le sang et la lymphe de la terre. Leurs filons courent et circulent en
les animant dans les veines du globe. Ainsi font ces filons monnayés
dans les veines des sociétés, dans l’organisme des peuples. Une
assimilation physiologique ne saurait-elle être faite d’une perte
d’argent à une saignée; et de son retour, à une transfusion monétaire?
Considérez une grande cité populeuse et houleuse, et demandez quatre
syllabes à votre choix pour agir sur cette marée. Que ces deux
dissyllabes soient _amour_ et _argent_, et renseignez-nous sur ce qui
survit du mouvement à leur ablation double. Une légende nous représente
le globe créé parfait, et le Père Éternel accédant, béat et imprudent,
à la requête de Satan d’y laisser tomber rien qu’une pièce de monnaie;
laquelle, naturellement, suffit à bouleverser le monde.
On pourrait encore démêler une autre vraie et subtile raison de ce
que j’appellerai la pudeur pécuniaire, dans ce que je dénommerai
aussi _l’ingratitude inverse des obligeants_, car il s’en rencontre.
Je m’explique. L’ingratitude des obligés, qui n’est peut-être qu’un
phénomène d’ordre physiologique,--une répulsion, une révulsion, ou
d’ordre religieux, par l’obligation pour le donataire de recevoir sa
récompense de plus haut,--est chose enregistrée. Mais ces donataires
eux-mêmes n’en sont pas exempts; _et il n’est pas rare de les voir
assez naïvement, à la suite de doléances préventives, commencer par se
refroidir eux-mêmes à l’égard de leurs obligés, tout plein de sincères
intentions de reconnaissance_.
Un autre mystère de l’argent par lequel s’accuse assez son origine
diabolique, ce sont les bizarres interversions de ses effets. Rien que
d’assez naturel dans celle, surprenante de prime abord, qui consiste
à voir devenir avaricieux _après fortune faite_, un homme qui s’était
montré généreux en une médiocre aisance. Il y a du collectionneur dans
le thésauriseur. Et la collection ne prend de l’intérêt qu’une fois
sérieusement ébauchée. Une moins explicable et par conséquent plus
perverse malice de la richesse est la cécité, le mauvais goût dont elle
afflige les yeux de ceux qu’elle favorise. N’y aurait-il pas là en
même temps qu’une plus plausible explication du bandeau de la Fortune,
une touchante compensation pour les pauvres que leur clairvoyance
enrichit; un Sauvageot, simple musicien d’orchestre réalisant une
inestimable collection en regard du millionnaire aveugle et maladroit
dont les lourds achats et le choix saugrenu, après avoir de son vivant
attristé les yeux de ses déplorables invités, assurent après soi des
déboires à ses collatéraux et le mépris à sa mémoire? Des grandes
collections israélites, je ne parle pas. Celles-là, souvent constituées
avec un grand goût, n’impliquent pas, n’admettent pas l’élément _sine
qua non_ de la collection géniale: la découverte du nouveau; mais
paraissent au contraire presque toujours s’édifier sur ce principe de
l’objet d’art devenu _valeur_ par le taux enregistré de l’époque de la
production choisie, valeur aisément et immédiatement convertissable et
réversible.
A vrai dire, nul millionnaire dont l’attitude me semble tout à fait
louable. Le comte Greffulhe, et on ne l’en saurait assez vanter, est
un millionnaire fastueux. Il aurait, dit-on, offert cent mille francs
pour un siège de député. Je regrette que l’imputation soit fausse.
Se pourrait-il un plus éloquent sermon sur le mépris des richesses?
Le comte de Castellane s’annonce comme un milliardaire fantaisiste
et généreux. Le ciel en soit béni! Mais ne saurait-on leur reprocher
quelque chose d’exclusif dans l’emploi de leurs moyens?
On nous parle aussi d’une richarde (dont le nom est connu) qui se
serait retirée à l’écart de ses millions, dans l’attente d’une vraie
détresse à soulager--qu’elle _espère_ encore!--Cette sœur Anne de la
munificence guette les malheurs derrière un judas grillé, et les passe
en revue, mais aucun cas de pitié ne lui semble assez triomphalement à
plaindre pour décider son bienfait, pas plus jeunes filles du monde à
doter que bazar incendié à reconstruire. On ne cite encore à l’actif de
ses services, que le trousseau d’un Saint-Cyrien qui, du reste, aurait
refusé dignement le cadeau anonyme. En somme, ardente charité qui
pourrait bien n’être qu’une forme plus spécieuse de l’avarice, et qui
me fait penser à ce mot inédit de Forain dans la bouche d’un passant
devenu subitement songeur, à l’aspect d’un cul-de-jatte qui lui demande
l’aumône: «Si seulement, murmure le Crésus en n’ouvrant pas sa bourse,
on était certain que ce fût une véritable infortune!...»
Quant à la personne qui hésite à payer cinquante mille francs un
portrait d’Ingres mais qui, d’enthousiasme, en donne le double pour
une œuvre maîtresse du peintre de la _Cène Inférieure_ (selon Degas),
celle-là fut créée et mise au monde pour le rafraîchissement des
indigents éclairés qui n’échangeraient pas contre une bourgeoise
cécité, leur pauvreté clairvoyante. _Esurientes implevit bonis, et
divites dimisit inanes._
Mais la plus odieuse espèce de mauvais riche est celle du _riche
effacé_. Notez que je ne parle pas de l’avare de qui le type est
classique depuis Plaute, avec Molière, Balzac et Hello, et dont
l’espèce est classée. Non, je veux dire le riche poltron, comme
peureux des rayons de son or, moins par crainte d’être sollicité, que
sans doute par ennui, dégoût de ce qui le désigne de son flamboiement
latent, partielle et momentanée abdication des soucis dont il
l’assiège.