irrévocable; et Marguerite s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri
salon de campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée
heureuse, contre tout droit crue réhabilitée. Tout est révolu pour
cette repentie rejetée, de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie
de honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une bête blessée,
démontée et qui se traîne. D’un geste machinal et automatique, elle
attire à elle du bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui faut
pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien de son âme n’est dans ce
geste, rien de cette coquetterie qui survit aux accablements, de cette
féminité abdiquée avec l’amour, telle qu’une royauté abolie. Et le
manteau se pose sans élégance ni grâce sur les épaules de la volontaire
abandonnée.
Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié dans l’ouverture de
la porte creusée aux proportions d’un gouffre, de cette silhouette
subitement dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir vient de
sculpter dans l’amoureuse de tout à l’heure. Alors, elle se retourne
pour embrasser d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son nid
d’extase; et sans force, sans conscience ni pensée, elle y rentre une
fois encore, somnambule et comme égarée; puis, là, dans un brusque
allongement sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés sanglots
secouer tout son corps aveuli, des sanglots d’enfant affolé à qui l’on
a repris son jouet, sa friandise, sa poupée.
* * *
Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un petit nombre d’effets
caractéristiques, singuliers ou violents, en une mimique parfois
exagérée, ou un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles mais
comptés du masque sans grande beauté, mais tour à tour charmeur,
pervers, douloureux ou terrifique; et dont la sensitive mobilité
exécute ces variantes avec une prestesse de pianiste nuançant un doigté
ou phrasant un trait. L’intonation se ralentit ou précipite, le débit
se saccade volontiers et à l’excès, le tout en une manière d’être et
de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue l’attention et
émousse la surprise au cours de cinq actes, quand la brève _Cavalleria
rusticana_ mettait, elle seule, mieux en valeur tout ce registre.
Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus succincte en même
temps que la plus intense occasion d’apprécier et juger l’artiste. La
gamme de ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute son étendue.
La jalousie corrosive ou plaintive, la passion énervée et criminelle
portent au summum, chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit
et se lasse au long de plus durables tableaux. Et je conseillerais à
Mme Duse de faire le choix de ce morceau pour se révéler au public
parisien, quand elle ne craindra plus de voir déjuger par cet
aristarque malicieux et fantasque une réputation plus qu’européenne.
Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette représentation théâtrale
au nom de Marceline Desbordes-Valmore, et au profit du monument que
des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent de lui ériger en
sa ville natale? Mme Duse aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne
se souciait point de paraître acheter le suffrage du public de Paris
en y débutant par une bonne action. Scrupule merveilleux, singulier
après tout, peut-être légitime. Le succès de Mme Duse, ici, me semble
pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles préoccupations, et pourrait
bien ressortir à celui de Mme Ristori, la géniale artiste, la femme
éminente qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec une admiration
sympathique.
Enjolivant son magnifique talent, le féminin prestige mettra sans nul
doute Mme Duse à l’abri d’une aventure du genre de celle qui advint,
en ce même Paris, au grand Salvini, lequel, devers 1881, déploya son
génie en l’honneur des quinquets et des banquettes du Théâtre Italien
agonisant, près de tourner en maison de banque. Rossi, moins grand,
l’an d’avant, avait fait recette.
Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant, avant de se
manifester aux Parisiens, surveiller, avec parfois un peu sa mimique,
deux choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser imprimer des
pièces comme la _Locandiera_, de Goldoni, dont on s’étonne de voir la
noble interprète de _Nora_ et de l’_Abbesse de Jouarre_, ressasser,
entre le blanchissage de _Madame Sans-Gêne_ et les couplets finaux de
Scribe, des fadaises que l’auteur du _Domino noir_ eût désavouées.
D’autre part,--outre une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,--ses
toilettes, dont les régulières erreurs entre les folies de Liberty
et les atours bourgeois, on ne sait comment arrachés aux meilleurs
faiseurs, trouveront les Parisiennes inexorables.
Et pour assurer le grand succès déjà certain, un peu de bonne grâce ne
nuira pas. Mme Duse refuse implacablement et impunément de recevoir des
rois et de rendre visite à des reines. Je prévois tels interviewers qui
se pourraient montrer moins patients.
28 juin 1895.
XIX
A PAUL HELLEU.
UN FÉMINISTE
(A PROPOS DES EAUX FORTES DE PAUL HELLEU.)
Le jeune et brillant comte de Castellane vers lequel sont anxieusement
dirigés bien des regards pleins de rêves artistes à réaliser, sera-t-il
le Mécène promis; un collectionneur non content de meubler des galeries
reconstituées selon d’antiques plans, d’authentiques mobiliers issus
de la légitime union du Boulle femelle avec le Boulle mâle; mais un
Aladin compliqué de Louis, une baguette et un sceptre, la féerie et
l’histoire?--Et puisqu’on nous parle de Trianon à propos de l’étage
de marbre rose que Paris voit s’édifier en une nuit, entre non moins
d’étonnement que n’en fit jaser le palais du Conte oriental--un vers
célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin:
Un regard de Louis enfantait des Corneille?
L’éternelle et palpitante question se pose à cette occasion et
d’une éloquence cette fois embellie d’espérance en la jeunesse et
la fantaisie. Nos amateurs d’art persisteront-ils à demeurer des
amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale autorité et de la
préventive indépendance d’un Goncourt devançant la mode, la créant de
par sa richissime collection de dessins amassés avec des sous, rien
qu’à garder ou racheter des papiers d’emballage, des enveloppes de
paquets--(Veuillot l’aurait dit ainsi)--«_autour d’un ressemelage!_»
Certes, d’importantes leçons nous sont venues de cette vente, qui
ne méritera pas seulement l’épithète d’_interminable_. Le billet de
mille froissé autour de cette épreuve de la _Bouquetière_ de Boucher,
en marge de laquelle se lisait encore au crayon le prix que l’avait
vendue aux deux frères le père même de l’expert Danlos: trois livres
dix sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux acheteurs qui
ont un autre souci que de se montrer riches, que c’en est fait de ces
antiques achats enlaidis de gros prix et qu’il faut désormais laisser
aux maniaques et aux musées.
Il est encore de nobles et plus récents objets méconnus qu’il siérait
de grouper glorieusement et modestement ainsi que l’ont fait les
Goncourt pour la première et la plus importante partie de leur
collection--c’est ceux-là qu’il est spirituel de rechercher: et puisque
la mode est aux reconstitutions, c’est le _suranné_ qu’il faudrait
reconstituer pour ne pas retarder sur les trouvailles.
Et le Bertin d’Ingres était, il y a quelques semaines encore, à la
portée d’inintelligentes collections qui n’en ont pas voulu et qui se
seraient haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique.
Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer dans les cerveaux
sous le martel de ces enchères; et cette conviction que Watteau n’a pas
toujours vécu, et qu’il s’est parfois rencontré des amateurs éclairés
pour faire exécuter _par des vivants_ des décorations et des objets
d’art d’autant plus discutés à leurs débuts que l’avenir leur doit être
plus clément ou plus fervent et qui deviendront des chefs-d’œuvre.
Car c’est une haute dignité, considérer les choses actuelles avec le
regard renseigné dont les contempleront dans l’avenir ceux qui les
comprendront enfin!
Un ardent désir de se signaler en ce sens me semblerait une noble et
charmante descente du Saint-Esprit sur une tête fortunée, et l’on ne
cesse de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés, d’exaltations
follettes, de consécrations falotes et de formidables oublis.
Des erreurs, des écoles, comportent, en cette voie, plus de dignité,
que de timides réussites sur des chemins parcourus; et j’aime mieux
certains essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de Bavière
qu’une récidive de Salon-Soleil ou de boudoir rococo, que ce Louis-là
sut du moins rater tous!
Oui, je veux réjouir les yeux, d’une extase jeune, et d’un nouvel
appétit, au début d’un repas, à l’aurore d’une fête; j’exige de
m’enivrer réellement, fictivement en de modernes vases murrhins; je
veux un _surtout_ de table qui soit en cristal d’un verrier Fée,
serti d’émaux du magique bijoutier Lalique;--et que le festin qu’ils
brillantent soit servi sous des coupoles peuplées de muses de Stevens
et de Whistler, de femmes-fleurs par Boldini et par Besnard, entre des
lambris qui se creusent sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre,
et des frises où l’on prenne pour des bouquets de roses de gentils
cupidos de Willette.
* * *
J’y pensais, l’autre jour, comme depuis quinze ans, devant ces
Versailles merveilleux exposés au Champ-de-Mars par notre subtil ami
Paul Helleu, en faveur de qui l’on pourrait bien--en train d’anciennes
citations--transposer ce vers:
Peintre, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire!
Car, entre à vrai dire de flatteurs succès, il faut pourtant la cécité
même de ceux qui l’admirent et le font œuvrer pour n’avoir pas encore
entendu les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien pourrait
faire rendre aux heureuses parois qui lui seraient confiées.
C’est avec plaisir et peine que je l’ai appris, un amateur intelligent
vient d’acquérir un des trois panneaux automnaux de l’Exposition. Ce
ne sera qu’un doux et triste tableau dans une collection, sans nul
doute délicatement élaborée. Mais le bel et mélancolique boudoir de
l’Automne, aux tentures en quinze-seize bleu pâle, dont c’étaient là
les dessus-de-porte nés, et que l’artiste eût complété des fresques
exquises et impatientes desquelles ses pinceaux sont remplis, le voilà
veuf d’une de ses tapisseries dorées. Tous les brocards de l’automne
pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les a souvent peints
dans ses toiles enchantées. Octobre y pleure ses larmes d’or sur
des olympiens désolés; et ce sont des automnes plus anciens dont
s’attardent les reflets sur les groupes de ce bassin où des feuillages
jaunis se sont défilés comme les grains de chapelet d’un abbé musqué,
les perles mortes d’un collier de favorite.
Mais combien d’autres chambres en des styles divers et différemment
élus se sont offertes aussi vainement, sous le pinceau d’Helleu, au
millionnaire inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un Hubert Robert
retouché ou d’un Canaletti apocryphe!
J’ai vu de quoi tendre toute une _Salle des Fraîcheurs_, sous des
panneaux de mer, glauques et azurés où claquent et se diaprent les
drapeaux des yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement de
toilettes ombellifères.
De plus suaves rayons ont couru sur la palette de notre peintre. Il
les faudrait décrire longuement. Si les navires lui furent chers, il
aima non moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux pleins de
reflets et d’encens des cathédrales pensives. Les taches arcenciélées
que le soleil fait se mouvoir au long des murs et courir sur les
tombeaux en jouant à travers les verrières, le peintre a su fixer
leurs insaisissables tons d’althæas satinés et lisses. Mais, agonies
d’automne, flots soleilleux, mausolées où le jour expire, saurait-on
vous peindre que de tons de fleurs, que de teints d’enfants et de
femmes?
Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais modèles d’Helleu, rare
maître des élégances; ses pastels de la comtesse Greffulhe seront des
émerveillements de l’avenir, et ses bleus hortensias sont pleins de
rêves.--Goncourt l’a dit dans la délicate préface, dont, à ma requête,
un peu,--j’ose le rappeler,--il ornementa, en 1895, un catalogue de ces
eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui célèbres, et dont une importante
collection en très belles épreuves fut le joyau d’une suprême vacation
de la vente d’Auteuil: «Je ne sais pas un autre mot pour les baptiser,
ces pointes sèches, que de les appeler les _instantanés_ de la grâce de
la femme.»
Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait moins--et plus
encore?--à savoir, après la décorative consécration de cette préface
d’un Goncourt et l’estime ancienne des critiques perspicaces et des
amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme aux _Mille et une
Nuits_, l’apparition imminente d’un palais d’Aladin, mais aux murs
blancs et nus, et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus par
Helleu avec toutes les nuances des yeux et des eaux, et de la mort du
soleil dans les vitraux, et de l’agonie des étés dans les automnes...
XX
A LA COMTESSE POTOCKA,
NÉE PIGNATELLI.
APOLLON AUX LANTERNES
(VERSAILLES.)
«J’aime ce Café, Monsieur, il meurt noblement,» disait Barbey
d’Aurevilly parlant du café d’Orsay, sorte de Tortoni de la
rive gauche, qui, naguère fashionable aux jours de jeunesse du
polémiste-romancier, employait la même indigente magnificence dont le
vieux dandy luttait contre l’âge, à lutter tout aussi vainement contre
la faillite, au coin de la rue du Bac et du quai dont il se nommait,
d’un nom de dandy, lui-même.
Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du café d’Orsay,
l’auteur des Diaboliques ne pourrait le refaire du _Café de Louis XV_;
je veux dire ce pavillon Français de Trianon qui fut un temps loué à un
limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison de ce souvenir,
d’infliger le rajeunissement d’une guinguette magnifique. Certes il
_mourait noblement_, quand la _restauration_ cupide et inéclairée est
venue le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes de son
stuc, pour le rendre à la vie artificielle, sans dignité, sans harmonie
et sans durée d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant
misérable.
C’est cette _mort noble_ qu’il serait temps qu’un conseil supérieur
et conscient prît le parti d’assurer à tout Versailles; ce tout
Versailles si pitoyablement hésitant entre l’écroulement, et la
factice et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant d’impérities
et d’exactions, ensemble onéreux et économique. Ce tout Versailles
qui semble proclamer silencieusement mais désespérément comme son
auteur le Roi-Soleil agonisant qu’il n’est pas difficile de mourir.
Certes, il est moins difficile de mourir que de vieillir. Combien de
visages, combien d’édifices en font foi, faute d’avoir établi par de
judicieuses observations et de nettes définitions, ce qu’un intelligent
entretien, une restauration vraiment digne de ce nom, doivent
sauvegarder de vétusté à un aspect senescent, pour ne pas accuser des
désordres graduels, souligner des désastres successifs; en un mot ne
pas disproportionner, déshonorer les phases souvent harmonieuses de la
dévastation et de la décrépitude.
Une vieille parente mienne dont j’ai cité un trait dans mon
_Saint-Expédit_, et qui fut une intrépide Dame de Charité, nous
égayait, nous épouvantait de ce récit: un jour que son zèle généreux
mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil entr’ouvert auquel
elle avait heurté vainement, elle se trouva tout à coup en présence
d’une monstrueuse figure mi-partie sexagénaire et juvénile, une
vieille coquette brandissant les fards dont elle était en train de se
badigeonner, décrépite d’un côté, recrépie de l’autre, sorte de Janus
de l’enjolivement et de l’horreur, qui se mit à vociférer--à vrai dire
à bon droit, contre l’envahisseuse.
Les beautés d’architecture et de nature du vieux Versailles pourraient
bien, devraient crier ainsi, mais contre les envahisseurs qui les
reboutent à faux, les raboutent à rebours. C’est une erreur de la
coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer. Au contraire être
immuable, en matière d’ajustement et sur le chapitre décoratif, c’est
la première et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir.
D’antiques beautés célèbres et _conservées_ nous apparaissent encore
ainsi sous les bandeaux et dans les toilettes des portraits de
Winterhalter. Plus habiles sont celles qui ont suivi la mode; plus
touchantes, plus décentes, plus conformes--et finalement plus adroites
aussi celles qui se contentent de décroître simplement selon le décours
naturel de l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par des
attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur. Le poète les a
magnifiquement spécifiés:
... on voit _de la flamme_ aux yeux des jeunes gens;
Mais dans l’œil du vieillard, on voit _de la lumière_.
«Une vieille femme folâtre fait les délices de la mort,» cet adage
antique ne convient pas moins aux monuments ci-devant jeunes,
équivalents marmoréens de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels
le parterre reprend son droit de sifflet sans pitié même pour de
radieuses carrières. On a publié la lettre si tendrement cruelle par
laquelle Mme Valmore rappelle à Mlle Mars la nécessité de rompre avec
une illusion trop peu partagée. L’illustre actrice comprit, au point
de paraître pardonner à son amie et de céder; mais non sans avoir
subi de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même interrompre le
spectacle et les rires d’un public irrévérencieux par cette douloureuse
rectification verbale: «Mlle Mars a soixante ans; mais l’héroïne dont
elle joue le rôle n’en a que dix-sept.» Et elle reprit sa tirade. Et
la véritable héroïne fut ce soir-là, non pas celle de la fiction, mais
l’artiste elle-même. Elle abdiqua donc dans une dernière représentation
où son aigreur expira par ce trait. Elle jouait _Valérie_, où figure
certain bouquet, dont l’abandon, après la pièce, était une occasion de
marivaudage. Et comme en cette suprême soirée d’adieu, elle le jetait à
son fidèle amoureux le comte de Mornay, les fleurs furent interceptées
par un autre. Et la vieille jeune première murmura malicieusement
dans le dernier soupir de Célimène: «Pauvre Charles! il n’a pas eu
la première fleur, il n’aura pas le dernier bouquet.»--Pauvres vieux
jeunes premiers, ils se complaisent confraternellement à l’entour des
vieux monuments replâtrés; ils y demeurent dans un décor qui lutte
comme eux pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant
des vers de Musset à l’oreille de cette divinité que le poète accuse
le praticien d’avoir égorgée en faisant des degrés de ce marbre
sanguinolent qui voulait être une statue.
Je dirai encore une triste et risible histoire de vieille actrice.
Celle-ci, au cours d’une tournée de province, s’était audacieusement
fait précéder de ses portraits à vingt ans, exposés chez les marchands
de musique. Le public le prit mal, et certain titi alla jusqu’à saluer
de l’épithète de _vieux veau_! l’entrée de l’antique ingénue.
De tels rappels à l’ordre devraient, je le répète, si
l’irresponsabilité des pierres qui, elles-mêmes et elles seules ne
demanderaient qu’à s’effriter magnifiquement, ne rejetait tout le tort
sur leurs avides ou maladroits curateurs, s’appliquer aux ci-devant
jeunes monuments qui ne savent pas s’acheminer par une graduelle
dégradation jusqu’à cette totale extinction de laquelle doit résulter
et ressusciter finalement cette survie des œuvres d’art qui est la
part des Musées.--«Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité la change» est
non seulement un beau vers, mais la formule d’une loi de transformisme
applicable aux êtres et aux choses.
Il y a une forme de résurrection laquelle donne le sens de l’inconnue
qui devrait être la résultante définitive d’un objet d’art et d’un
homme. Pour le personnage historique, ce n’est pas, s’il s’agit de
tel héros ou de certaine sainte, cette force et cette beauté qui ne
furent de leur vivant que le germe de leur survie; non, ce n’est
souvent--ironie et dérision--avec une histoire qui sera maintes fois
légende entêtée et fausse, qu’une mèche de cheveux, un osselet exhibés
en un reliquaire.
Saint François de Sales, c’est un cœur dans une pyxide à Lyon; saint
Césaire, c’est une dent, en un monastère de Bernardins. Débris auréolés
sur lesquels l’édification plane.
Le reliquaire, pour les œuvres d’art, que dis-je, pour les édifices,
voire pour les cités, c’est un muséum. Le palais de Darius,
repeinturluré, recuit, parvenu pour tout avènement à cette froide
immortalité qui précède la cendre de l’incendie ou la trituration du
cataclysme, n’a du moins plus rien à redouter des restaurateurs. Et
l’on respire à le contempler en songeant que tant de siècles ont œuvré
et tant d’autres contemplé, pour ce délicat aboutissement que Pierre
Loti, qui s’est une fois déguisé en archer persan, rencontrât ce modèle
de costume. Tels sont les résultats inattendus des treuils et des
cabestans, des siècles et des architectures. Qui sait à quelle plus
minime fin concourront les derniers reflets des mobiliers en or et en
argent qui meublaient autrefois la galerie des glaces;--les derniers
rayons du Roi-Soleil couché dans le lit de Delobel, et du Soleil-Roi
expirant tous les soirs dans le linceul empourpré des miroirs d’eau
jaune et mauve;--les derniers parfums des deux mille orangers, les
suprêmes retombées cristallines des quatorze cents jets d’eau; les
derniers soupirs des trente mille ouvriers morts pour l’inutile aqueduc
de Maintenon--et de tant d’autres milliers d’agonies; les derniers
tintements des quatre cent cinquante-sept millions, cinq cent dix-huit
mille, quatre cent soixante et dix-huit francs, quatre-vingt-quinze
centimes--qu’a coûté Versailles!
En quelles vapeurs danseront, en quels échos se condenseront ces
reflets et ces soupirs après quelques centaines, quelques milliers
d’ans, quand une Mme Dieulafoy, du Nouveau Monde sera venue mirer
triomphalement par les ruines de la galerie des glaces et du parterre
d’eau les basques d’un habit d’une coupe imprévue; quand les
Louis-Curtins du cavalier Bernin, passés métopes seront mis au rang
d’un marbre d’Elgin, et que des rubriques flotteront comme des gazes
autour de leurs faux cheveux fouillés et de leurs plis torturés, d’où
se lèvent des astres? Diront-elles--et pour tout _Nunc Erudimini!_ que
Louis XIII, lors de sa première _volerie_, qu’il fit à l’âge de six
ans, prit un lièvre, six cailles et deux perdrix; et qu’il aima la
chasse jusqu’à _voler_ tout indistinctement et même la chauve-souris,
parmi les ombres;--que le _Cabinet des Pendules_ n’était pas le même
que le _Cabinet des Perruques_;--que le frère du Roi, dans le tableau
de Nocret représentant la famille royale, fut peint sous les traits
de l’_Étoile du Matin_, ce qui fit de ce _Monsieur Stella Matutina_
un bizarre émule pour la sainte Vierge;--que Louis XIV aimait fort le
raisin muscat;--que les cardinaux bénissaient la couche où les princes
allaient copuler, et que le Père de la Chaise lors de la célébration
du mariage du roi avec la Maintenon portait une étole verte; que Louis
XV écoutait aux cheminées et fit avec passion de la tapisserie; qu’il
inventa en 1743 le nom de _la Grippe_; que l’an 1738 fut pour lui
une année de dégoût, puisqu’il cessa de toucher les écrouelles... et
de coucher avec la Reine; que cette dernière entendait jusqu’à trois
messes chaque matin, tandis que le dauphin fumait jusqu’à douze pipes!
Fumées!... Fumées!... Fumées!...
A moins que par un anachronisme naturel, et faisant peu de différence
des élégances contemporaines à celles qui s’y exercent de nos jours,
on ne vienne à en conclure que le pavillon de Madame a été construit
par M. Chauchard, et que ce fut dès l’origine que l’automobile de
Gordon-Bennet occupa la niche de l’éléphant, et que son yacht mouilla
sur le bassin du cachalot dans la _Ménagerie_.
Fumées! Fumées! Fumées!...