Le père d’Armand vient d’obtenir de la jeune femme l’immolation

irrévocable; et Marguerite s’apprête à quitter pour jamais ce fleuri

salon de campagne, où, contre tout espoir, elle s’est retrouvée

heureuse, contre tout droit crue réhabilitée. Tout est révolu pour

cette repentie rejetée, de son rêve d’amour pur, dans l’ancienne vie

de honte. Le pas dont elle s’éloigne est celui d’une bête blessée,

démontée et qui se traîne. D’un geste machinal et automatique, elle

attire à elle du bord de quelque causeuse, le manteau qu’il lui faut

pour ne pas sortir demi-dévêtue. Mais rien de son âme n’est dans ce

geste, rien de cette coquetterie qui survit aux accablements, de cette

féminité abdiquée avec l’amour, telle qu’une royauté abolie. Et le

manteau se pose sans élégance ni grâce sur les épaules de la volontaire

abandonnée.

Rien de navrant comme l’éloignement stupéfié dans l’ouverture de

la porte creusée aux proportions d’un gouffre, de cette silhouette

subitement dénuée de sa naturelle beauté, et que le désespoir vient de

sculpter dans l’amoureuse de tout à l’heure. Alors, elle se retourne

pour embrasser d’un récapitulatif regard le paradis perdu de son nid

d’extase; et sans force, sans conscience ni pensée, elle y rentre une

fois encore, somnambule et comme égarée; puis, là, dans un brusque

allongement sur une chaise longue, elle laisse d’étranglés sanglots

secouer tout son corps aveuli, des sanglots d’enfant affolé à qui l’on

a repris son jouet, sa friandise, sa poupée.

* * *

Une monotonie est afférente à ce jeu, de par un petit nombre d’effets

caractéristiques, singuliers ou violents, en une mimique parfois

exagérée, ou un peu vulgaire; entre les mouvements versatiles mais

comptés du masque sans grande beauté, mais tour à tour charmeur,

pervers, douloureux ou terrifique; et dont la sensitive mobilité

exécute ces variantes avec une prestesse de pianiste nuançant un doigté

ou phrasant un trait. L’intonation se ralentit ou précipite, le débit

se saccade volontiers et à l’excès, le tout en une manière d’être et

de proférer un peu périodique et prévue qui fatigue l’attention et

émousse la surprise au cours de cinq actes, quand la brève _Cavalleria

rusticana_ mettait, elle seule, mieux en valeur tout ce registre.

Ce petit drame de Verga offre sans doute la plus succincte en même

temps que la plus intense occasion d’apprécier et juger l’artiste. La

gamme de ses dons s’y parcourt sans récidive et dans toute son étendue.

La jalousie corrosive ou plaintive, la passion énervée et criminelle

portent au summum, chez le spectateur, une émotion qui ploie, faiblit

et se lasse au long de plus durables tableaux. Et je conseillerais à

Mme Duse de faire le choix de ce morceau pour se révéler au public

parisien, quand elle ne craindra plus de voir déjuger par cet

aristarque malicieux et fantasque une réputation plus qu’européenne.

Avouerai-je que j’avais espéré d’obtenir cette représentation théâtrale

au nom de Marceline Desbordes-Valmore, et au profit du monument que

des cœurs épris de cette touchante muse souhaitent de lui ériger en

sa ville natale? Mme Duse aurait, à cette requête, répondu qu’elle ne

se souciait point de paraître acheter le suffrage du public de Paris

en y débutant par une bonne action. Scrupule merveilleux, singulier

après tout, peut-être légitime. Le succès de Mme Duse, ici, me semble

pourtant au-dessus et à l’abri de pareilles préoccupations, et pourrait

bien ressortir à celui de Mme Ristori, la géniale artiste, la femme

éminente qui m’a souvent parlé de sa compatriote avec une admiration

sympathique.

Enjolivant son magnifique talent, le féminin prestige mettra sans nul

doute Mme Duse à l’abri d’une aventure du genre de celle qui advint,

en ce même Paris, au grand Salvini, lequel, devers 1881, déploya son

génie en l’honneur des quinquets et des banquettes du Théâtre Italien

agonisant, près de tourner en maison de banque. Rossi, moins grand,

l’an d’avant, avait fait recette.

Le goût de la prestigieuse Eleonora devra pourtant, avant de se

manifester aux Parisiens, surveiller, avec parfois un peu sa mimique,

deux choses encore: son affiche, afin de n’y pas laisser imprimer des

pièces comme la _Locandiera_, de Goldoni, dont on s’étonne de voir la

noble interprète de _Nora_ et de l’_Abbesse de Jouarre_, ressasser,

entre le blanchissage de _Madame Sans-Gêne_ et les couplets finaux de

Scribe, des fadaises que l’auteur du _Domino noir_ eût désavouées.

D’autre part,--outre une compagnie beaucoup plus qu’insuffisante,--ses

toilettes, dont les régulières erreurs entre les folies de Liberty

et les atours bourgeois, on ne sait comment arrachés aux meilleurs

faiseurs, trouveront les Parisiennes inexorables.

Et pour assurer le grand succès déjà certain, un peu de bonne grâce ne

nuira pas. Mme Duse refuse implacablement et impunément de recevoir des

rois et de rendre visite à des reines. Je prévois tels interviewers qui

se pourraient montrer moins patients.

28 juin 1895.

XIX

A PAUL HELLEU.

UN FÉMINISTE

(A PROPOS DES EAUX FORTES DE PAUL HELLEU.)

Le jeune et brillant comte de Castellane vers lequel sont anxieusement

dirigés bien des regards pleins de rêves artistes à réaliser, sera-t-il

le Mécène promis; un collectionneur non content de meubler des galeries

reconstituées selon d’antiques plans, d’authentiques mobiliers issus

de la légitime union du Boulle femelle avec le Boulle mâle; mais un

Aladin compliqué de Louis, une baguette et un sceptre, la féerie et

l’histoire?--Et puisqu’on nous parle de Trianon à propos de l’étage

de marbre rose que Paris voit s’édifier en une nuit, entre non moins

d’étonnement que n’en fit jaser le palais du Conte oriental--un vers

célèbre méritera-t-il de courir sur son sarancolin:

Un regard de Louis enfantait des Corneille?

L’éternelle et palpitante question se pose à cette occasion et

d’une éloquence cette fois embellie d’espérance en la jeunesse et

la fantaisie. Nos amateurs d’art persisteront-ils à demeurer des

amoureux de bric-à-brac, dénués de la géniale autorité et de la

préventive indépendance d’un Goncourt devançant la mode, la créant de

par sa richissime collection de dessins amassés avec des sous, rien

qu’à garder ou racheter des papiers d’emballage, des enveloppes de

paquets--(Veuillot l’aurait dit ainsi)--«_autour d’un ressemelage!_»

Certes, d’importantes leçons nous sont venues de cette vente, qui

ne méritera pas seulement l’épithète d’_interminable_. Le billet de

mille froissé autour de cette épreuve de la _Bouquetière_ de Boucher,

en marge de laquelle se lisait encore au crayon le prix que l’avait

vendue aux deux frères le père même de l’expert Danlos: trois livres

dix sols, devra, s’il est bien compris, persuader aux acheteurs qui

ont un autre souci que de se montrer riches, que c’en est fait de ces

antiques achats enlaidis de gros prix et qu’il faut désormais laisser

aux maniaques et aux musées.

Il est encore de nobles et plus récents objets méconnus qu’il siérait

de grouper glorieusement et modestement ainsi que l’ont fait les

Goncourt pour la première et la plus importante partie de leur

collection--c’est ceux-là qu’il est spirituel de rechercher: et puisque

la mode est aux reconstitutions, c’est le _suranné_ qu’il faudrait

reconstituer pour ne pas retarder sur les trouvailles.

Et le Bertin d’Ingres était, il y a quelques semaines encore, à la

portée d’inintelligentes collections qui n’en ont pas voulu et qui se

seraient haussées, en l’acquérant, à une noblesse historique.

Mais de plus sensibles conseils se devraient imprimer dans les cerveaux

sous le martel de ces enchères; et cette conviction que Watteau n’a pas

toujours vécu, et qu’il s’est parfois rencontré des amateurs éclairés

pour faire exécuter _par des vivants_ des décorations et des objets

d’art d’autant plus discutés à leurs débuts que l’avenir leur doit être

plus clément ou plus fervent et qui deviendront des chefs-d’œuvre.

Car c’est une haute dignité, considérer les choses actuelles avec le

regard renseigné dont les contempleront dans l’avenir ceux qui les

comprendront enfin!

Un ardent désir de se signaler en ce sens me semblerait une noble et

charmante descente du Saint-Esprit sur une tête fortunée, et l’on ne

cesse de l’espérer, même après tant d’espoirs avortés, d’exaltations

follettes, de consécrations falotes et de formidables oublis.

Des erreurs, des écoles, comportent, en cette voie, plus de dignité,

que de timides réussites sur des chemins parcourus; et j’aime mieux

certains essais violents et saugrenus du pauvre rêveur de Bavière

qu’une récidive de Salon-Soleil ou de boudoir rococo, que ce Louis-là

sut du moins rater tous!

Oui, je veux réjouir les yeux, d’une extase jeune, et d’un nouvel

appétit, au début d’un repas, à l’aurore d’une fête; j’exige de

m’enivrer réellement, fictivement en de modernes vases murrhins; je

veux un _surtout_ de table qui soit en cristal d’un verrier Fée,

serti d’émaux du magique bijoutier Lalique;--et que le festin qu’ils

brillantent soit servi sous des coupoles peuplées de muses de Stevens

et de Whistler, de femmes-fleurs par Boldini et par Besnard, entre des

lambris qui se creusent sur des Versailles exquis d’Helleu et de Lobre,

et des frises où l’on prenne pour des bouquets de roses de gentils

cupidos de Willette.

* * *

J’y pensais, l’autre jour, comme depuis quinze ans, devant ces

Versailles merveilleux exposés au Champ-de-Mars par notre subtil ami

Paul Helleu, en faveur de qui l’on pourrait bien--en train d’anciennes

citations--transposer ce vers:

Peintre, cesse de vaincre, ou je cesse d’écrire!

Car, entre à vrai dire de flatteurs succès, il faut pourtant la cécité

même de ceux qui l’admirent et le font œuvrer pour n’avoir pas encore

entendu les mélodiques accords qu’un tel peintre musicien pourrait

faire rendre aux heureuses parois qui lui seraient confiées.

C’est avec plaisir et peine que je l’ai appris, un amateur intelligent

vient d’acquérir un des trois panneaux automnaux de l’Exposition. Ce

ne sera qu’un doux et triste tableau dans une collection, sans nul

doute délicatement élaborée. Mais le bel et mélancolique boudoir de

l’Automne, aux tentures en quinze-seize bleu pâle, dont c’étaient là

les dessus-de-porte nés, et que l’artiste eût complété des fresques

exquises et impatientes desquelles ses pinceaux sont remplis, le voilà

veuf d’une de ses tapisseries dorées. Tous les brocards de l’automne

pittoresquement décrits par la Sévigné, Helleu les a souvent peints

dans ses toiles enchantées. Octobre y pleure ses larmes d’or sur

des olympiens désolés; et ce sont des automnes plus anciens dont

s’attardent les reflets sur les groupes de ce bassin où des feuillages

jaunis se sont défilés comme les grains de chapelet d’un abbé musqué,

les perles mortes d’un collier de favorite.

Mais combien d’autres chambres en des styles divers et différemment

élus se sont offertes aussi vainement, sous le pinceau d’Helleu, au

millionnaire inéclairé ou inattentif, à l’affût d’un Hubert Robert

retouché ou d’un Canaletti apocryphe!

J’ai vu de quoi tendre toute une _Salle des Fraîcheurs_, sous des

panneaux de mer, glauques et azurés où claquent et se diaprent les

drapeaux des yachts, où des jetées se fleurissent harmonieusement de

toilettes ombellifères.

De plus suaves rayons ont couru sur la palette de notre peintre. Il

les faudrait décrire longuement. Si les navires lui furent chers, il

aima non moins les nefs de notre salut, les frais vaisseaux pleins de

reflets et d’encens des cathédrales pensives. Les taches arcenciélées

que le soleil fait se mouvoir au long des murs et courir sur les

tombeaux en jouant à travers les verrières, le peintre a su fixer

leurs insaisissables tons d’althæas satinés et lisses. Mais, agonies

d’automne, flots soleilleux, mausolées où le jour expire, saurait-on

vous peindre que de tons de fleurs, que de teints d’enfants et de

femmes?

Femmes-fleurs, fleurs-enfants, ce sont les vrais modèles d’Helleu, rare

maître des élégances; ses pastels de la comtesse Greffulhe seront des

émerveillements de l’avenir, et ses bleus hortensias sont pleins de

rêves.--Goncourt l’a dit dans la délicate préface, dont, à ma requête,

un peu,--j’ose le rappeler,--il ornementa, en 1895, un catalogue de ces

eaux-fortes d’Helleu, aujourd’hui célèbres, et dont une importante

collection en très belles épreuves fut le joyau d’une suprême vacation

de la vente d’Auteuil: «Je ne sais pas un autre mot pour les baptiser,

ces pointes sèches, que de les appeler les _instantanés_ de la grâce de

la femme.»

Qu’ajouter à cela, si ce n’est qu’il y faudrait moins--et plus

encore?--à savoir, après la décorative consécration de cette préface

d’un Goncourt et l’estime ancienne des critiques perspicaces et des

amis compréhensifs, il y faudrait, dis-je, comme aux _Mille et une

Nuits_, l’apparition imminente d’un palais d’Aladin, mais aux murs

blancs et nus, et qui s’en retourneraient délicieusement revêtus par

Helleu avec toutes les nuances des yeux et des eaux, et de la mort du

soleil dans les vitraux, et de l’agonie des étés dans les automnes...

XX

A LA COMTESSE POTOCKA,

NÉE PIGNATELLI.

APOLLON AUX LANTERNES

(VERSAILLES.)

«J’aime ce Café, Monsieur, il meurt noblement,» disait Barbey

d’Aurevilly parlant du café d’Orsay, sorte de Tortoni de la

rive gauche, qui, naguère fashionable aux jours de jeunesse du

polémiste-romancier, employait la même indigente magnificence dont le

vieux dandy luttait contre l’âge, à lutter tout aussi vainement contre

la faillite, au coin de la rue du Bac et du quai dont il se nommait,

d’un nom de dandy, lui-même.

Cet éloge dont il récompensait la lente agonie du café d’Orsay,

l’auteur des Diaboliques ne pourrait le refaire du _Café de Louis XV_;

je veux dire ce pavillon Français de Trianon qui fut un temps loué à un

limonadier, et auquel on vient, sans doute en raison de ce souvenir,

d’infliger le rajeunissement d’une guinguette magnifique. Certes il

_mourait noblement_, quand la _restauration_ cupide et inéclairée est

venue le réveiller sous les respectables plaques grisonnantes de son

stuc, pour le rendre à la vie artificielle, sans dignité, sans harmonie

et sans durée d’un enduit de ton beurre frais et d’un clinquant

misérable.

C’est cette _mort noble_ qu’il serait temps qu’un conseil supérieur

et conscient prît le parti d’assurer à tout Versailles; ce tout

Versailles si pitoyablement hésitant entre l’écroulement, et la

factice et désolante survie d’un replâtrage, parmi tant d’impérities

et d’exactions, ensemble onéreux et économique. Ce tout Versailles

qui semble proclamer silencieusement mais désespérément comme son

auteur le Roi-Soleil agonisant qu’il n’est pas difficile de mourir.

Certes, il est moins difficile de mourir que de vieillir. Combien de

visages, combien d’édifices en font foi, faute d’avoir établi par de

judicieuses observations et de nettes définitions, ce qu’un intelligent

entretien, une restauration vraiment digne de ce nom, doivent

sauvegarder de vétusté à un aspect senescent, pour ne pas accuser des

désordres graduels, souligner des désastres successifs; en un mot ne

pas disproportionner, déshonorer les phases souvent harmonieuses de la

dévastation et de la décrépitude.

Une vieille parente mienne dont j’ai cité un trait dans mon

_Saint-Expédit_, et qui fut une intrépide Dame de Charité, nous

égayait, nous épouvantait de ce récit: un jour que son zèle généreux

mais indiscret l’avait poussée à franchir un seuil entr’ouvert auquel

elle avait heurté vainement, elle se trouva tout à coup en présence

d’une monstrueuse figure mi-partie sexagénaire et juvénile, une

vieille coquette brandissant les fards dont elle était en train de se

badigeonner, décrépite d’un côté, recrépie de l’autre, sorte de Janus

de l’enjolivement et de l’horreur, qui se mit à vociférer--à vrai dire

à bon droit, contre l’envahisseuse.

Les beautés d’architecture et de nature du vieux Versailles pourraient

bien, devraient crier ainsi, mais contre les envahisseurs qui les

reboutent à faux, les raboutent à rebours. C’est une erreur de la

coquetterie de croire qu’il faut ne pas changer. Au contraire être

immuable, en matière d’ajustement et sur le chapitre décoratif, c’est

la première et la pire façon de dater, par conséquent de vieillir.

D’antiques beautés célèbres et _conservées_ nous apparaissent encore

ainsi sous les bandeaux et dans les toilettes des portraits de

Winterhalter. Plus habiles sont celles qui ont suivi la mode; plus

touchantes, plus décentes, plus conformes--et finalement plus adroites

aussi celles qui se contentent de décroître simplement selon le décours

naturel de l’âge, lequel console des fraîcheurs évanouies par des

attraits d’un autre ordre, et de plus de grandeur. Le poète les a

magnifiquement spécifiés:

... on voit _de la flamme_ aux yeux des jeunes gens;

Mais dans l’œil du vieillard, on voit _de la lumière_.

«Une vieille femme folâtre fait les délices de la mort,» cet adage

antique ne convient pas moins aux monuments ci-devant jeunes,

équivalents marmoréens de ces jeunes premiers du théâtre sur lesquels

le parterre reprend son droit de sifflet sans pitié même pour de

radieuses carrières. On a publié la lettre si tendrement cruelle par

laquelle Mme Valmore rappelle à Mlle Mars la nécessité de rompre avec

une illusion trop peu partagée. L’illustre actrice comprit, au point

de paraître pardonner à son amie et de céder; mais non sans avoir

subi de plus durs rappels. Une fois elle dut elle-même interrompre le

spectacle et les rires d’un public irrévérencieux par cette douloureuse

rectification verbale: «Mlle Mars a soixante ans; mais l’héroïne dont

elle joue le rôle n’en a que dix-sept.» Et elle reprit sa tirade. Et

la véritable héroïne fut ce soir-là, non pas celle de la fiction, mais

l’artiste elle-même. Elle abdiqua donc dans une dernière représentation

où son aigreur expira par ce trait. Elle jouait _Valérie_, où figure

certain bouquet, dont l’abandon, après la pièce, était une occasion de

marivaudage. Et comme en cette suprême soirée d’adieu, elle le jetait à

son fidèle amoureux le comte de Mornay, les fleurs furent interceptées

par un autre. Et la vieille jeune première murmura malicieusement

dans le dernier soupir de Célimène: «Pauvre Charles! il n’a pas eu

la première fleur, il n’aura pas le dernier bouquet.»--Pauvres vieux

jeunes premiers, ils se complaisent confraternellement à l’entour des

vieux monuments replâtrés; ils y demeurent dans un décor qui lutte

comme eux pour ne pas vieillir, et j’en rencontre parfois chuchotant

des vers de Musset à l’oreille de cette divinité que le poète accuse

le praticien d’avoir égorgée en faisant des degrés de ce marbre

sanguinolent qui voulait être une statue.

Je dirai encore une triste et risible histoire de vieille actrice.

Celle-ci, au cours d’une tournée de province, s’était audacieusement

fait précéder de ses portraits à vingt ans, exposés chez les marchands

de musique. Le public le prit mal, et certain titi alla jusqu’à saluer

de l’épithète de _vieux veau_! l’entrée de l’antique ingénue.

De tels rappels à l’ordre devraient, je le répète, si

l’irresponsabilité des pierres qui, elles-mêmes et elles seules ne

demanderaient qu’à s’effriter magnifiquement, ne rejetait tout le tort

sur leurs avides ou maladroits curateurs, s’appliquer aux ci-devant

jeunes monuments qui ne savent pas s’acheminer par une graduelle

dégradation jusqu’à cette totale extinction de laquelle doit résulter

et ressusciter finalement cette survie des œuvres d’art qui est la

part des Musées.--«Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité la change» est

non seulement un beau vers, mais la formule d’une loi de transformisme

applicable aux êtres et aux choses.

Il y a une forme de résurrection laquelle donne le sens de l’inconnue

qui devrait être la résultante définitive d’un objet d’art et d’un

homme. Pour le personnage historique, ce n’est pas, s’il s’agit de

tel héros ou de certaine sainte, cette force et cette beauté qui ne

furent de leur vivant que le germe de leur survie; non, ce n’est

souvent--ironie et dérision--avec une histoire qui sera maintes fois

légende entêtée et fausse, qu’une mèche de cheveux, un osselet exhibés

en un reliquaire.

Saint François de Sales, c’est un cœur dans une pyxide à Lyon; saint

Césaire, c’est une dent, en un monastère de Bernardins. Débris auréolés

sur lesquels l’édification plane.

Le reliquaire, pour les œuvres d’art, que dis-je, pour les édifices,

voire pour les cités, c’est un muséum. Le palais de Darius,

repeinturluré, recuit, parvenu pour tout avènement à cette froide

immortalité qui précède la cendre de l’incendie ou la trituration du

cataclysme, n’a du moins plus rien à redouter des restaurateurs. Et

l’on respire à le contempler en songeant que tant de siècles ont œuvré

et tant d’autres contemplé, pour ce délicat aboutissement que Pierre

Loti, qui s’est une fois déguisé en archer persan, rencontrât ce modèle

de costume. Tels sont les résultats inattendus des treuils et des

cabestans, des siècles et des architectures. Qui sait à quelle plus

minime fin concourront les derniers reflets des mobiliers en or et en

argent qui meublaient autrefois la galerie des glaces;--les derniers

rayons du Roi-Soleil couché dans le lit de Delobel, et du Soleil-Roi

expirant tous les soirs dans le linceul empourpré des miroirs d’eau

jaune et mauve;--les derniers parfums des deux mille orangers, les

suprêmes retombées cristallines des quatorze cents jets d’eau; les

derniers soupirs des trente mille ouvriers morts pour l’inutile aqueduc

de Maintenon--et de tant d’autres milliers d’agonies; les derniers

tintements des quatre cent cinquante-sept millions, cinq cent dix-huit

mille, quatre cent soixante et dix-huit francs, quatre-vingt-quinze

centimes--qu’a coûté Versailles!

En quelles vapeurs danseront, en quels échos se condenseront ces

reflets et ces soupirs après quelques centaines, quelques milliers

d’ans, quand une Mme Dieulafoy, du Nouveau Monde sera venue mirer

triomphalement par les ruines de la galerie des glaces et du parterre

d’eau les basques d’un habit d’une coupe imprévue; quand les

Louis-Curtins du cavalier Bernin, passés métopes seront mis au rang

d’un marbre d’Elgin, et que des rubriques flotteront comme des gazes

autour de leurs faux cheveux fouillés et de leurs plis torturés, d’où

se lèvent des astres? Diront-elles--et pour tout _Nunc Erudimini!_ que

Louis XIII, lors de sa première _volerie_, qu’il fit à l’âge de six

ans, prit un lièvre, six cailles et deux perdrix; et qu’il aima la

chasse jusqu’à _voler_ tout indistinctement et même la chauve-souris,

parmi les ombres;--que le _Cabinet des Pendules_ n’était pas le même

que le _Cabinet des Perruques_;--que le frère du Roi, dans le tableau

de Nocret représentant la famille royale, fut peint sous les traits

de l’_Étoile du Matin_, ce qui fit de ce _Monsieur Stella Matutina_

un bizarre émule pour la sainte Vierge;--que Louis XIV aimait fort le

raisin muscat;--que les cardinaux bénissaient la couche où les princes

allaient copuler, et que le Père de la Chaise lors de la célébration

du mariage du roi avec la Maintenon portait une étole verte; que Louis

XV écoutait aux cheminées et fit avec passion de la tapisserie; qu’il

inventa en 1743 le nom de _la Grippe_; que l’an 1738 fut pour lui

une année de dégoût, puisqu’il cessa de toucher les écrouelles... et

de coucher avec la Reine; que cette dernière entendait jusqu’à trois

messes chaque matin, tandis que le dauphin fumait jusqu’à douze pipes!

Fumées!... Fumées!... Fumées!...

A moins que par un anachronisme naturel, et faisant peu de différence

des élégances contemporaines à celles qui s’y exercent de nos jours,

on ne vienne à en conclure que le pavillon de Madame a été construit

par M. Chauchard, et que ce fut dès l’origine que l’automobile de

Gordon-Bennet occupa la niche de l’éléphant, et que son yacht mouilla

sur le bassin du cachalot dans la _Ménagerie_.

Fumées! Fumées! Fumées!...

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