Plusieurs exaltèrent l’œuvre du potier du Morvan; les vases, en

nombre restreint et toujours uniques, furent acquis, chèrement, par

des amateurs et des Musées; et Carriès se vit, à cette heure, et très

justement, quelque peu proclamé:

Le roi brillant du jour se couchant dans sa gloire.

Mais des parties d’un autre ouvrage bien plus important occupaient

encore la vitrine: la porte dont j’ai parlé plus haut. Nous sommes

plusieurs à posséder la collection d’une dizaine de vues des fragments

successifs constituant l’ensemble de cette arche. Et, sur l’une de ces

photographies, la signature de Carriès au-dessous de cette rubrique

emphatique et zigzagante: «_Mon Calvaire!_»

Encore une fois je ne suis point de ceux que peut délecter la

conception de cette œuvre, dont le plan ne semble pas au reste revenir

tout entier à Carriès. M. Grasset, s’il accepte sa part de paternité

dans cette élucubration singulière, dira sans doute qu’il n’a voulu

que disposer pour son ami un motif inépuisable aux recherches des

colorations et des émaux. Et n’est-ce point beaucoup déjà, si ce n’est

pas assez?

Car, que pourraient bien philosophiquement signifier, et en dehors de

la pure et simple fantasmagorie décorative, ces deux hauts piliers

aux irrégulières alvéoles meublées et peuplées de mascarons reflétés

de Boilly, de Cruikshank et de Doré; des Debureaux, la collerette

tuyautée et le rictus falot; grimaces de bouches édentées, de trognes

pleurardes, de faciès joviaux, dont Carriès m’a souvent dit qu’il se

les posait à lui-même, se faisant des moues devant le miroir. Dans le

cintre, des soleils jocrisses et des lunes renfrognées, entourés de

poissons et de lapins, de singes attifés et accroupis, et de truies

caracolantes[55]; des chauves-souris en forme de cartouches, ayant un

visage pour ventre, sans omettre, aux angles, d’étonnantes figures de

femmes gracieusées en des postures de grenouilles, et certain hideux

bébé coiffé d’un bonnet d’âne et montrant son sexe avec dégoût, sous

toute l’horreur beuglante de son visage de mandarine écrasée. Et

le couronnement de ce cauchemar: une gueule de poisson à oreilles

humaines, et d’où s’échappe, s’avançant avec naturel, une demoiselle

en pied, mi-médiévale, mi-actuelle, d’une intéressante laideur et

gantée haut, telle qu’une fille de bonne maison qui tient à conserver

les mains blanches. D’aucuns verront sans doute émerger de tout ce

brouillamini la distincte allégorie de l’art ou de la vertu planant

par-dessus les laides cocasseries de l’existence. Rien ne s’y oppose,

et la version en suffit. Mais la plus vraie est encore celle-ci, que

peut-être,--disons sans nul doute, nous qui savons le prestige même

d’un éclat de brique échappée aux doigts de ce cuiseur,--que cela

_eût été_, que cela _est beau_; car l’état présent de l’œuvre permet

d’espérer sa possible édification presque intégrale. Les quelques

chapitres qui font défaut à cette autre arche surprenante, celle-ci de

Flaubert: Bouvard et Pécuchet, empêchent-ils de s’incliner en y rêvant?

Les circonstances invisibles qui disposent souvent pour le mieux de

leur fini absolu les œuvres en apparence interrompues et inachevées,

pratiquant d’elles-mêmes, préventivement, le travail d’extraits que

la postérité toujours exige, ont peut-être, par cet arrêt tragique et

violent, en apparence désastreux et injuste, donné à toute l’œuvre de

Carriès l’aspect si précieux de négligé et de fini qu’il affectionnait

lui-même pour chacun des ouvrages sorti de ses mains.

[55] Du Hieronymus Bosch en relief.

J’ai sous les yeux un mascaron qu’il m’avait donné; c’est une sorte

d’Othello maussade, aux tons de pois cassés, vernissés et verdâtres,

au nez camard, à la babine cruelle et dégoûtée. De noires irisations

fluent dans les poils et par les rides, et la plus sombre coule et

roule de l’œil gauche comme une larme sur ton sort échappée à l’une de

ces grimaces que tu te faisais à toi-même devant le miroir, quand tu

posais pour toi, noble endormi d’hier!

Certes, malgré le prématuré de ta disparition terrifiante et soudaine,

tu peux sommeiller sans trouble, Jean Carriès, sous ta belle porte

ainsi attribuée à plus éloquent usage que celui dont la pouvaient

consacrer les Thés mondains--_où s’échangent des propos fades_, selon

l’expression du poète;--ta porte mystérieuse où je te vois couché,

ainsi que fut Raphaël, sa Transfiguration lui servant de lumineux

catafalque. L’avenir est sûr de toi, comme toi de lui. Ta place est

marquée dans l’immortel permanent où fusionnent les avenirs et les

passés. Ta droite y rencontre et étreint celles d’Adam Krafft et de

Pierre Wischer de Nuremberg, et celles de ces artistes anonymes et

merveilleux qui ont fait de la cathédrale d’Innsbrück un éternel

enterrement de Maximilien à tout jamais religieusement célébré debout

par une population espacée de chevaliers et de rois, de seigneurs et de

prêtres, de dames et de reines, dont le bronze pleure!

XVII

A MAURICE BERNHARDT.

LES NOCES D’ARGENT DE LA VOIX D’OR

(SARAH BERNHARDT.)

«Je l’ai vue une fois dans ma vie, et je me souviens qu’elle

m’avait tellement captivé, que chaque fois qu’elle finissait

de parler, il me prenait des démangeaisons de marcher sur le

théâtre et de jeter dans le parterre tous les autres personnages

dramatiques.»

JAMES BERESFORD.

Elle m’apparaîtrait volontiers comme un gracieux épilogue des fêtes

franco-russes--et c’est sous cet aspect que je la veux envisager tout

d’abord--la manifestation qui se groupe aujourd’hui autour du nom

cher à tous les bons,--de notre belle Sarah Bernhardt. Je vois à cela

plusieurs raisons. La distance n’est pas grande qui sépare ce précieux

nom des plus nobles interprétations du patriotisme. Ce ne fut le moins

cher ni le moins glorieux de ses rôles que ce rôle d’ambulancière de

l’Odéon qu’elle tint avec autorité et valeur dans l’époque troublée

dont ces récentes fêtes de l’alliance nous apparaissent enfin comme un

radieux erratum.

Or, durant ce long et douloureux intervalle, ce fut encore une de nos

fiertés que le refus maintenu sans ostentation, comme sans faiblesse,

par la première de nos comédiennes, des plus brillantes offres qui

lui purent venir d’outre-Rhin. Et je sais tel éminent homme politique,

lequel tint à honneur de la mander expressément pour lui adresser

en son nom propre, tout comme au nom de l’État et du pays, des

félicitations et des grâces.

C’est donc d’une ingénieuse et charmante justice de reporter sur celle

qu’on nomme équitablement «la grande artiste», l’excédent de tendresse

que laisse inactif en beaucoup de cœurs le passage météorique des

Altesses.

Car il fut d’un ordre exceptionnellement délicat, le désenchantement

qui suivit les journées d’octobre.[56] Certes, les résultats étaient

mieux que satisfaisants; et c’était de l’acuité même de tant de

sensations qu’une exquise tristesse nous était née. Un regret de

qualité, ne pouvant se faire aux plis disparus de l’impériale écharpe

envolée. L’habitude reprise d’acclamer, inhérente à notre nature, et se

résignant mal à refouler à peine éclos, des hourras arrêtés trop net,

des vivats, coupés si vite.

[56] Fêtes de l’Alliance russe.

C’est, je le répète, à mon sens, et pour une part, de cette sensible

disposition d’esprit que la journée Sarah Bernhardt s’effectue. Non pas

en fait, mais en date. Certes, l’illustre titulaire n’a besoin d’aucun

héritage de bravos ni de triomphes. Sa rayonnante carrière n’en est

qu’un incessant tissu, une mosaïque indiscontinue. Sarah ressemble

à cette sultane Zobéide qui se plaisait à entendre psalmodier le

Koran autour de son palais par des milliers de fidèles. Ainsi de nos

permanentes admirations, de nos ferveurs adorantes.

Les grouper en un banquet, les concréter sous forme de gala, n’est

qu’une virtualité effectuée, et je désire qu’on entende bien que si

j’en attribue en quelque sorte la présente réalisation à la plus-value

d’un vœu national, c’est un fleuron de plus dont je veux fleurir le

couronnement de notre dramatique Tsarine.

* * *

Relire le _Traité des couronnes_ de Tertullien, pour distinguer et

spécifier, serait, en l’espèce, oiseux et superflu, puisqu’il faut,

tout d’abord, celles-là, les lui décerner toutes. Mieux vaut donc le

composer à nouveau, pour ouvrer des bandeaux inconnus, des diadèmes

irrêvés, mieux faits aux tempes de notre Muse.

Les couronnes! Mais il ne faut que remonter au fil des jours, l’onde

même où Sarah-Ophélia s’est coiffée de tant de fleurs immarcescibles,

pour les reprendre à son souvenir acclamé et les lui rejeter comme

autant d’odoriférantes auréoles. Ces couronnes, je les respire ou les

revois, au cours lumineux et embaumé de ma mémoire qui les charrie.

Alcmène, roses attendries sous un blanc linon. Andromaque, myosotis

obscurcis d’un sombre crêpe. Marguerite, couronne de camélias;

Phèdre, couronne de camées. Orchidées, Izéyl et Gismonda; Cleopatra,

couronne de lotus; Théodora, couronne de pierreries. La _Princesse

Lointaine_, couronne de lys d’argent aux pétales de perles. La litanie

s’en énumérerait comme une hymne de sainte Hildegarde ou un chant de

Marbode; sans omettre cette couronne de cheveux blancs dont il plut,

un jour, à la jeune sociétaire, de couronner coquettement l’aveugle et

sexagénaire Posthumie.

Sarah Bernhardt! (Pourquoi pas Bernard? écrivait jadis M. Sarcey) ces

simples syllabes devenues magiques ne sont-elles pas elles-mêmes comme

une musicale couronne dont la prêtresse d’un verbe inouï vint ceindre

le monde?

Sarah Bernhardt, admirable et désespérante matière à mettre en vers et

en prose. Par où commencer, par quel rayon prendre?--C’est l’infirmité

des biographies, maladroites et balourdes touche-à-tout d’une draperie

qu’il sied, pour demeurer dans le vrai, de ne relever qu’avec des clous

d’étoiles.

«Je ne l’ai vue qu’une fois, dans Cordélia, me disait le maître Gustave

Moreau. Je ne l’ai jamais oubliée.»--Simple parole révélatrice et

mémorable.

Quels sont ceux d’entre nous, en effet, pour lesquels l’art de Sarah

Bernhardt n’a pas incarné une fois ou mille fois, la plus subtile

part de leur rêve? Tous, cette minute-là nous a faits siens par la

plus inaliénable des reconnaissances de l’esprit, et rien qu’à cet

appel nous nous devons de diaprer notre guirlande. Quant à moi, n’y en

eût-il pas cent meilleures raisons, j’évoque telle attitude et certaine

intonation du _Sphinx_ (cependant écrit pour une autre) auxquelles j’ai

dédié dans le passé plus d’une pensée et bien des immortelles.

Pour ceux qui, moins heureux que Gustave Moreau, n’ont pas même vu

Cordélia, c’est le type, dirais-je, le mythe de Sarah elle-même, qui

incarne en eux son personnage.

Et ceux-là ne sont ni les moins captivés, ni les moins férus. Sarah,

qui une bonne fois, du temps de l’_Étrangère_, s’est emparée de son

Paris et de ses Parisiens, pour ne s’en plus dessaisir jamais; que

dis-je? de ses Parisiennes, lesquelles s’ajustèrent toutes _à la

Sarah_, et qu’on rencontrait engoncées de certaines collerettes et

coiffées de certains frisons à la mode de leur idole.

Ce sont ces attiques Parisiens-là, les vrais habitants de sa bonne

ville, qui, les nuits de brouillard, quand le légendaire cab de

l’actrice la ramène du théâtre, lui crient de paternels: «Prends garde,

Sarah!» ou autres avis de sollicitude familière.

C’est que le Français né malin sait le prix de ses objets d’art et

soigne ses bibelots; il évalue le relief dont sa célèbre enfant gâtée

rehausse la cité: et puis ne s’agit-il pas de cette mobile tragédienne

qui, le même soir, d’une note gamine, déride un esprit chagrin, et de

la comédienne dont le tragique accent trouve le chemin d’une humeur

rude?

* * *

Il y a autre chose. _Si l’on regarde longtemps_, selon le mystérieux

mot d’un autre personnage de Dumas, les légendes s’assouplissent,

les caractères s’accomplissent et rehaussent les vraies réputations

artistiques, d’édifiants corollaires. Or, il faut en prendre son parti,

c’en est fait, des excentricités de Sarah Bernhardt. Ou plutôt, en quoi

elles consistaient réellement, on a fini par le connaître.

Toujours la première au devoir et à la peine, pleine de vaillance

allègre et de communicatif entrain, rendre la justice avec équité,

dissiper des malentendus, apaiser les dissidences, avec pour les

seules palmes dont elle entende être récompensée, une réussite d’art

ou le remerciement d’une amitié, c’est tout d’abord de cette façon-là

que Sarah Bernhardt se montre excentrique. Mais ce n’est pas tout.

Donner aux timides, comme aux plus forts, l’indéfectible exemple

du courage, sans oublier ce remontant exemple de jeunesse et de

beauté dont nos extases sont remplies.--«Si ce n’était pas pour vous

qu’on vous aimait, ce serait pour soi;--je l’ai souvent dit à notre

miraculeuse amie;--vous êtes le seul être auprès duquel on ne se sente

pas vieillir!»

Les mêmes demeures, les mêmes objets, les mêmes amis, les mêmes

serviteurs--dirai-je les mêmes chiens... et les mêmes tigres? Que de

gens l’on étonnerait à leur démontrer que celles de ses qualités qui

rendent Sarah Bernhardt le plus justement admirable sont, avant tout,

ses vertus domestiques. Or c’est ainsi; et nul n’y contredira de ceux

qui, reçus par elle dans ces féeriques ateliers-halls qu’elle inventa,

se sont émerveillés d’y goûter entre tant d’exotiques raretés, un

charme discret d’intimité et de famille.

Loin de moi, ma chère Sarah, l’idée de vous métamorphoser en une

auguste bourgeoise. Mieux que personne j’ai su, dès longtemps,

apprécier ce que votre vif et fin esprit recèle et dégage d’aimable ou

savante fantaisie. Mais la forme prime-sautière et spontanée qu’elle

revêt toujours la range parmi ces originalités naturelles subtilement

définies par Gautier, et qui seraient obligées de «se travailler

beaucoup pour être simples».--Je n’en veux pour preuve que ces

gentils _dîners sur l’herbe_, où nous fûmes conviés en la loge de la

Renaissance, il y a deux ou trois automnes, et dans lesquels le couvert

se mettait réellement à terre sur d’antiques tapis d’Orient aux tons de

lichen alpestre et de mousse fanée.

J’ai dit votre fin et vif esprit. Que ne dirai-je point de votre grand

et profond cœur?--Combien vous fûtes propice et douce aux lettrés

inquiets dont les débuts incertains, les talents contestés, les

sincères essais rencontrèrent tant de fois en vous une protagoniste

géniale, une auxiliatrice inspirée, cela est connu de beaucoup. Que

votre magnanime ambition place une réussite esthétique avant un succès

d’argent, cela s’applaudit et s’apprécie. Mais le témoignage que je

veux choisir entre mille, de votre grandeur d’âme, sera celui qui me

fut récemment si cher, lorsque pour rehausser nos fêtes de Douai de la

suréminence de votre jeu et du prestige de votre personne, vous n’avez

pas craint de vous imposer un voyage de plusieurs jours, dans le seul

but de servir un ami et d’honorer une poétesse oubliée.

* * *

Donc aujourd’hui, pas d’autres considérants sur votre sidérale

carrière, que le plus éloquent de tous, l’affluence autour de vous de

nos enthousiasmes maintenus, de nos fidélités inaliénables, amplifiés

des innombrables élans que la distance retient et que l’éloignement

afflige. Point non plus de fastidieuses biographies. Rien que votre art

suprême, votre florissante beauté, votre impérial sourire. Et devant

eux, ce seul point de repère charmant, digne de leur gracieuse Trinité

et de vous-même: _A Versailles, un jour, dans un couvent de la rue des

Rossignols, naquit une voix, à qui ce joli nom devait porter bonheur,

et qui allait enchanter le monde._

«D’autres sont les grands hommes, disait Victor Hugo parlant de George

Sand. Elle est la _Grande Femme_!» Qu’on me permette de reprendre

à l’auguste maître et à l’illustre immortelle qu’il célébrait ce

lapidaire éloge et d’en faire don en ce jour à Sarah Bernhardt, ainsi

qu’ils l’eussent tous deux voulu, pour l’inscription commémorative de

son jubilé et ses noces d’argent avec nos âmes.

Et puisque j’ai parlé de couronnes, en voici une dernière. La rose

mourante que le _Passant_ prit aux sombres cheveux de Silvia, dans un

début inoubliable, s’est faite roseraie. Et ce sera, Madame, l’une des

pages les plus colorées et odorantes de vos récits de voyages qui nous

sont promis, que ce lac lointain, tout chargé de barques et de musiques

voguant et jouant pour vous, sur une eau si jonchée de fleurs que tout

l’azur en disparaissait lui-même, noyé sous des pétales de roses.

Telle est la géante et mouvante couronne qui vous convient, ô grande

Sarah Bernhardt, pour le feu sacré et le souffle d’art dont vous avez

embrasé et rafraîchi le monde. Nos cœurs aujourd’hui pour vous fleuris

les secondent et les suppléent, ces milliers de pétales qui flottèrent

ce jour-là vers vous, ainsi que de tendres cœurs parfumés et de roses

lèvres murmurantes.

XVIII

A GIOVANNI BOLDINI.

LE MASQUE

(LA DUSE.)

Sans doute il est bien tard pour _déjà_ parler d’elle.

Ce vers, ainsi bizarrement transposé, n’exprimerait-il pas bien ce

qu’il y a de retardataire ensemble et de novateur dans l’explication

que, de temps à autre, les _montreurs_ doivent faire de certains

sujets, rebattus au delà des monts, lettre close en deçà? De ceux-là

est l’artiste dont le nom intitule cet article. D’aucuns la disent

attendue à Paris, lesquels pourraient bien compter sans une de

ces neurasthénies qu’apprête à celles qui n’ont retrempé ni reçu

l’inexplicable invulnérabilité d’une Sarah, la crise factice, mais

ressentie au point de se faire véritable, des cinq actes quotidiens

d’une Dame aux Camélias ou d’une Fédora.

L’heure est sans doute venue pour ceux qui, dès longtemps, goûtèrent

l’art de la célèbre Italienne, de donner à d’autres qui l’apprécieront

demain un avant-goût de sa pénétrante saveur. M. Duquesnel, à qui

demeurera l’honneur d’avoir proclamé et soutenu, envers et contre

plusieurs, la jeune Cordélia plaintive et non encore advenue qui devait

devenir l’illustre Sarah Bernhardt, nous disait l’autre jour, dans

une de ses intéressantes monographies d’artistes, qu’en 1892, le nom

d’Eleonora Duse lui était inconnu. N’était-ce pourtant pas un peu tard

pour _déjà_ parler d’elle?

* * *

Ce dut être vers 1885 que, sans commentaire, je reçus, un matin,

de notre ami Gualdo[57], l’aimable et habile littérateur milanais,

qui écrit avec autant de grâce en notre français que dans sa langue

natale, une étrange photographie que j’ai encore sous les yeux. Elle

représentait, jusqu’à mi-corps, une pensive, mélancolique, presque

douloureuse jeune femme, les yeux baissés, les cheveux peu coiffés, la

mise discrète, la mine découragée, en l’attitude la plus simplement

désespérante des mains dénouées, après le désenlacement d’une dernière

illusion, d’une suprême chimère. La carte-portrait ne portait aucun

nom, pas la moindre épigraphe. Je rimai une interprétation de cette

antithétique vision, insignifiante et pourtant dominante, comme vide

de pensées et cependant méditative; fascinante sans regard, captivante

sans beauté, séduisante sans coquetterie.

[57] Décédé depuis, à Paris, en 1898.

Les cheveux ont perdu le pli de se coiffer,

Les regards ont perdu la candeur de traduire...

Mon petit poème préludait ainsi. Je l’adressai interrogativement à mon

correspondant mystérieux,--lequel me répondit: «_La Duse_».

* * *

Des fréquentes causeries qui s’ensuivirent entre nous sur le sujet de

l’actrice, me vint un vif désir d’entendre cette curieuse Eleonora.

L’occasion s’en offrit pour moi lors de son passage à Florence au

printemps de 1887. Une affiche annonçait la _Societa equivoca_,

autrement dit: le _Demi-Monde_; et, pour un jour suivant, _Francillon_.

Je vis donc la Duse dans ces deux rôles avec beaucoup de bonheur, de

surprise, d’admiration. Elle me parut constituer un terme de transition

entre Sarah Bernhardt et Desclée; cela, sans aucun pastiche et dans une

combinaison toute personnelle.

Ce qui me surprit le plus alors dans sa manière, c’était une certaine

façon d’être en scène sans rien qui décèle tout d’abord le premier

sujet, presque l’effaçant plutôt, comme pour faire bénéficier la suite

du rôle de cette soustraction originelle,--à la guise de ces plus

subtiles des coquettes qui s’enlaidissent à dessein la veille du jour

où leur beauté doit se montrer le plus sensationnelle. Des amis de

l’Italienne, des auditeurs assidus et attentifs m’ont détourné de cette

croyance. Le calcul de Mme Duse ne va pas si loin.

Plutôt elle se laisse entraîner au cours de son émotion, à la passion

de son tempérament, au penchant de sa nature, où rien n’est si composé,

mais volontiers spontané et véhémentement expressif. Aux premières

scènes, son don pythique n’a pas encore reçu toute la chaleur dont la

communication graduée doit porter à leur comble par la diction saccadée

ou le débit emporté, dans les scènes médianes ou finales, ses qualités

naturelles de pathétique élégant, de tragique dolent ou formidable.

* * *

Ces jours derniers--à huit ans d’intervalle,--un vif désir me revint

de me retrouver sous l’influence de ce jeu électrisant--dirai-je

électrique?--toujours comme gros d’orage, et dans lequel la foudre

éclate, zigzagante au milieu d’une tirade posée. Et je me rendis à

Bruxelles, pour entendre la Duse dans la _Cavalleria rusticana_, la

_Locandiera_, la _Moglie di Claudio_, la _Signora delle Camellie_ et

_Magda_.

Certes, il faut toujours, à ces secondes auditions, défalquer

l’étonnement dont l’admiration s’appauvrit. Y eut-il encore de

l’air dépaysé d’une plante méridionale, en ce climat _pluvinant_ de

Rodenbach; de la froideur aussi d’une salle quasi déserte?--Ou bien

réellement l’exportation et les tournées ont-elles, comme souvent

il arrive, _unifié_ l’art, il me semblait naguère plus divers de la

comédienne? Au cours de ces représentations plus nombreuses, mon

impression, toujours fort admirative, se montra plus raisonneuse, moins

miraculeusement subjuguée. En voici les conclusions:

«Le moins possible de pas entre la fiction et la réalité,--me disait

pittoresquement un éminent diplomate ami de la femme, admirateur de

l’artiste,--ne serait-ce pas une juste définition de l’interprétation

dramatique la plus adéquate?--Or, nulle de celles qu’il nous a été

donné d’entendre n’a logé dans cet intervalle moins de pas que la Duse.»

Cela--qui peut-être est vrai--s’explique ainsi, et c’est, entre autres,

la grande différence qui sépare la Duse de notre inimitable Sarah

Bernhardt, dont l’art est conscient et réfléchi. Chez cette dernière,

la préoccupation de faire _vrai_ ne se sépare jamais de la volonté

de faire _esthétique_. La mort de Fédora, si poignante soit-elle,

n’abdique point le décor dans le trépas, la grâce dans l’empoisonnement

et jusqu’à toute une chorégraphie giratoire dans la chute suprême de

l’agonie. Rien de tel chez la Duse, qu’une attitude disgracieuse, voire

une grimace, ne détourneront aucunement d’assurer par leur moyen,

plus de _prenant_ à telle phase du personnage qu’elle représente,

certaine phrase du rôle qu’elle joue. Tel est l’avis de notre grande

tragédienne, avec laquelle je me suis plusieurs fois entretenu de la

célèbre Italienne, qu’elle admire grandement et qu’elle a souhaité voir

faire ses débuts[58] à Paris, sur le théâtre même de la Renaissance.

[58] Réalisés depuis.

«La scène italienne,--me disait en substance la créatrice de

_Gismonda_,--est une école de vérité. Il n’est pas rare d’y voir des

acteurs de second ordre s’y montrer étonnamment vrais. Et c’est de ses

études et séjours en Italie que Desclée avait contracté ces qualités

de jeu naturel, de mimique juvénile et spontanée qui constituaient le

meilleur de son talent et composèrent une bonne part de sa renommée.»

Je citerai moi-même, à l’appui de ce dire, telle scène de la _Dame aux

camélias_, durant laquelle des qualités similaires portent à son comble

l’art réaliste, disons naturaliste, de Mme Duse.

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