Ghys faisait-il partie de ces assemblées? Nadar ne peut me l’affirmer.

Mais il me plaît me rappeler presque l’y avoir entrevu sous sa blanche

chevelure et tel que le peignit Manet dans un portrait connu.

Ce fut chez une belle et aimable dame (que peignit aussi Manet),

qu’il me fut donné de contenter, pour la prime fois, mon vif désir

de m’initier à une œuvre de ce peintre de la vie moderne, dont c’est

encore aujourd’hui le même incorrigible Nadar qui nous offre, par un

nouveau miracle, la révélation, ensemble fulgurante et mystérieuse.

Le maître Coppée, averti de mon désir, voulut bien alors, avec son

affabilité habituelle, me conduire à cette entrevue; mais deux ou

trois aquarelles rapides n’étaient que pour donner, d’un pinceau si

fécond, un aperçu bien insuffisant à qui pouvait dire avec le poète des

Fleurs du Mal: «Pendant dix ans j’ai désiré faire la connaissance de M.

Ghys...»

Voici plus de cent aquarelles aujourd’hui juxtaposées, à peu près dans

l’ordre savant que leur assigna Baudelaire qui, si subtilement, régla

leur famille et tria leurs catégories. L’impression générale qui s’en

dégage, au rebours de celle émanant d’une réunion d’aquarelles de

Regnault, par exemple, qui éclaboussaient au point d’aveugler, illumine

au contraire de lueurs douces, qui s’accentuent en y repensant, les

paupières une fois closes.

Aux noms que prononça Baudelaire à propos de Ghys, il siérait d’ajouter

celui de Whistler; certaines délicates luttes d’ombre et de lumière,

de telle ou telle feuille volante méritant d’évoquer l’art admirable

du maître des arrangements en gris. Ceux encore de Goya pour de

certaines juxtapositions de noir et de rose; de Baudouin, de Lawreince,

à l’occasion d’un lavis de danseuses _emmousselinées_ d’un coup de

pinceau léger et tourbillonnant. Trois autres ballerines assises et

chaussées de hautes bottines--à la Souvarov!--apprêteraient à rêver à

M. Rops. Chaque branche de l’art n’est-elle pas une chaîne dont tout

chaînon a double contact entre celui qui précède et celui qui succède.

Ceux auxquels manquent ces points d’origine et d’engendrement peuvent

avoir leur intérêt en soi; mais ils ne font pas partie de la chaîne. En

sorte, on le peut dire, qu’une œuvre d’art (s’il s’en trouvait une),

n’évoquant aucun nom de précurseur et de disciple, ne saurait pas plus

_prendre rang_ que celle dont l’aspect n’évoquerait d’emblée et sans

nulle trouvaille personnelle qu’un art pastiché et un nom volé. Ce

n’est dans aucune branche d’art ou de science, jamais de tout remettre

en question ou de tout recréer, qu’il s’agit; mais d’enrichir d’une

innovation un trésor lentement accru. Le musicien et le poète ont assez

fait, qui inventent une cadence et un rythme, pourvu qu’ils aient tout

d’abord prouvé qu’ils sauraient recommencer Bach et Ronsard, la fugue

et l’ode.

Or, dans la lignée humoristique,--dirons-nous caricaturale?--après

Gavarni, Daumier, Devéria, Lami et Monnier; avant Forain et Caran

d’Ache, avec lesquels il a de commun «l’art de réduire la figure,

sans nuire à la ressemblance, à un croquis infaillible, et qu’il

exécute avec la certitude d’un paraphe,» selon l’expressive formule

de Baudelaire, se place, s’interpose, se soude un chaînon peu connu:

Constantin Ghys.

De Gavarni, mais rarement et plutôt comme par désir de s’essayer

dans cette matière et cette manière, et d’y justifier de son droit,

il emprunte parfois le velouté d’une étoffe sur un dos de jeune

lorette. Mais le précipité de sa combinaison résulte bien plutôt de la

douloureuse et ironique tristesse de Daumier ne s’exprimant plus par

de la laideur, et ne gardant de sa grimace qu’une teinte sombre qui

descend sur le personnage de Lami, le dépouille du costume trop vif de

Mme de Bauséant ou de la Palferine, voire de leur trop brillant rôle,

les enveloppe de plus de spleen ou de mystère et leur confère selon une

esthétique particulière à Ghys, ou des prédilections que nous allons

noter, des beautés autres, peut-être plus aiguës.

Dans la femme, ainsi que le fait observer pittoresquement M. Nadar,

les _pectoraux_ et le _capillaire_ fascinent tout particulièrement

notre artiste. Les _tétonnières de la troupe_, selon la formule de M.

de Goncourt, abondent en cette œuvre, au fond des bouges comme sur

le bord, des loges, en boursouflements de petits ballons du Louvre à

pleins hémisphères envolés hors des corsages.

Les cheveux sont en _bandeaux russes_, et vont jusqu’au chignon de

67. Ainsi font les ajustements qui répètent et copient les modes de

l’Impératrice Eugénie à Biarritz, les _retroussis_, les _biais_, les

_pattes_, sans oublier le _saute-en-barque_, ni le ruban noué derrière

le col et retombant en longs bouts presque jusqu’à terre, tel que des

rênes abandonnées, le ruban au nom invitant de: «_Suivez-moi jeune

homme!_» Mais, pour Ghys, et bien que--mort à quatre-vingt-sept ans,

il n’y a que deux années--il ait travaillé beaucoup plus tard, la mode

s’arrête là; comme si son pinceau se fût enlizé dans les atours où ses

amours s’étaient prises.

Les premières de ces élégantes de Ghys apparaissent en ces crinolines

dont les albums de la Compagnie Lyonnaise nous ont conservé les

surprenantes draperies et les enguirlandements parfois jolis. Les

dernières ont aplati leurs jupes, et ressemblent un peu à cette

allégorique Cigale de M. Gustave Moreau, dans ses Fables de la

Fontaine, la seule figure moderne qui me soit connue de ce Maître.

Mais les premières sont les plus nombreuses dans l’œuvre de Ghys, avec

leurs _tours de tête_ et leurs _bavolets_, leurs _brides_ et leurs

_barbes_, leurs _berthes_, et leurs _guimpes_, leurs _volants_ et leurs

_canezouts_, leurs châles et leurs manchons, et comme s’appliquant,

du fait d’une prestidigitation de haute volée, à prouver qu’Eve peut

s’extraire de ces accessoires disproportionnés et monstrueux; et que

Vénus sait naître de la vague des jaconats et de l’écume des organdis.

Un autre gentil bibelot de la toilette féminine dont la formule

décorative nous a été conservée par Ghys, c’est l’ombrelle dite

_marquise_. Qui de nous ne se souvient d’avoir, enfant, caressé

et malmené, au retour de la promenade, ce gracieux complément de

l’élégance maternelle? Replié, l’objet, gris ou blanc, souvent vert

(plus rarement bleu ou rose), ressemblait, sous sa longue frange, à un

bichon aux oreilles soyeuses. Le manche en émergeait guère plus grand

qu’une branche d’éventail ancien, ivoire travaillé, corail ciselé,

incrusté d’une perle baroque en forme d’un cœur. Ouvert, l’intelligent

instrument abritait; ou, brusquement renversé par un ressort, faisait

écran; et de doux regards, entre l’effilé de l’ombrelle, se pouvaient

couler vers ces dandies à pantalons écossais, sous les arbres de cette

avenue dont le nom se prononçait alors--sans doute du fait d’un caprice

de Lion euphuiste: les _chan-Elysées_.

Deux sorties de théâtre, d’un beau jeu de rayons et d’ombres, nous

présentent encore de ces élégantes. Puis, de similaires silhouettes,

mais exagérées, encanaillées, nous entraînent devers Musard, jardin

de Paris préventif; ou bien au Casino Cadet, au château des Fleurs,

à Mabille. Des toilettes blanches, mousseuses, savonneuses comme

battues et fouettées en crème, dans des victorias et sous des verdures.

Ghys y excelle. Et celles-là nous conduisent à cette prédilection de

l’artiste, qu’il aima sans doute à l’égal de la femme: le _véhicule_,

la _voiture_. Non pas seulement ces calèches et ces dorsays, ces

phaétons et ces tilburys, ces ducs et ces demi-ducs, ces breaks, ces

poney-chaises et ces araignées, dont il dessine si amoureusement les

anatomies diverses, l’ellipse des roues, les jantes radieuses comme des

rayons de soleils véloces; dont il peint avec tendresses les nuances

de fleurs: jaune de primevère, bleu de pervenche; non pas seulement

ce cabriolet du duc de Brunswick où notre jeune âge s’épouvantait de

voir reluire sous la capote relevée les yeux du croquemitaine à la

perruque calamistrée ainsi que celles des archers du palais de Darius;

ou bien encore ces grands-coupés pareils à ceux de la Reine, à Windsor,

sorte de carrosses aux sièges à housses passementées, et surmontées de

colosses poudrés et galonnés, dont les derniers spécimens nous ont été

offerts devant Saint-Philippe du Roule, lors du mariage Uzès-Luynes.

Mais bien aussi nombre d’attelages étrangers, de-ci, de-là. Dans Rome,

certain landau de louage, où quatre héroïnes de Stendhal ou de Gautier,

s’attardent un peu, sous leurs boléros à houpettes. A Naples, c’est de

la voiture du roi Ferdinand que s’inquiète notre illustrateur alerte.

En Orient, voici la voiture du sultan, toute semblable, avec ses huit

glaces, à une grosse lanterne roulante.

Des silhouettes hippiques, chères encore à Ghys, parfois telles

que des ombres chinoises, mais le plus souvent finement modelées,

découpent et diversifient toutes les positions du cavalier avec une

variété à déconcerter Crafty. Il y a du bonhomme qu’on fait dessiner

aux enfants, de par cinq points, pour leur apprendre à figurer toutes

sortes d’attitudes, dans ces retournements de cavaliers, envolement

d’amazones, piaffements de montures et cambrements de tigres et de

grooms; hippisme d’un dandysme raffiné, nerveux et verveux, endiablé,

capricant, steppant et caracolant, toujours luisant, correct et

fashionable.

Enfin, le _militaire_, la troisième passion graphique de Ghys, détache

entre cent redressements de taille et tournements de moustaches, un

bien spécial trio de _cent gardes_, bras dessus, bras dessous, aux

élytres rouge et noir de coléoptères.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Telle, en quelques phrases hâtives, se montre cette première exposition

de Constantin Ghys, récente surprise que vient de nous sortir de sa

féconde _boîte à malices_ M. Nadar, qui nous en réserve d’autres; sans

omettre certaine admirable correspondance de Veuillot, que doit nous

révéler bientôt le _Figaro_, et dont une lettre à propos de l’_Amour_

de Murger est une des plus saisissantes choses que j’ai lues.

Nadar, n’avais-je pas raison, tout à l’heure, après l’avoir nommé le

célèbre aéronaute, de l’appeler: le photographe illustre? Certes,

cet ingénieux esprit plein de passé a droit à ce titre dans son sens

le plus noble et selon cette admirable définition qu’en a faite un

puissant et subtil penseur en des pages sublimes: «L’humanité a aussi

inventé, dans son égarement du soir, c’est-à-dire au XIXe siècle, le

symbole du souvenir; elle a inventé ce qui eût paru impossible; elle a

inventé _un miroir qui se souvient_. Elle a inventé la photographie.»

Février 1895.

XVI

A MAURICE LOBRE.

LE POTIER

(JEAN CARRIÈS.)

Tout passe. L’art robuste

Seul a l’éternité.

Le buste

Survit à la cité.

THÉOPHILE GAUTIER.

C’est de 1881 que date pour moi le souvenir de Jean Carriès. Les quatre

têtes par lui exposées au Salon venaient de me frapper, ces quatre

têtes que le passant né malin, dérouté de ne leur point voir affecter

l’allure consacrée des bustes, appelait: _des têtes coupées_.

Il y en avait bien une: celle de Charles Ier, depuis acquise par le

Musée du Luxembourg, et que l’on y voit exposée sur un si vilain socle.

Les autres, c’étaient trois _marmiteux_, aussi beaux que minables; des

_Clopins Trouillefous_ dans lesquels s’alliait du Hugo à du Dante,

du Callot et du Cellini. Notamment un aveugle,--ne l’étaient-ils pas

tous?--qui bayait à l’espace et faisait songer à ce vers:

Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie...

La chose émouvait; moins du fait d’une pitié dictant le choix du motif

de douleur que par une de ces saisissantes disproportions d’art entre

le sujet de misère et la délicatesse du rendu.

En cette sculpture des Champs-Élysées, entre tant de duchesses

dégrossies dans du sucre, il semblait merveilleux que le seul véritable

ciseleur, à qui pourtant pas une d’elles n’aurait accepté de confier

sa ressemblance, eût dû se faire le portraitiste de cette Cour des

Miracles.

Ce précieux de l’enveloppe fut sans doute, entre tous, le don

privilégié, la qualité mère de Carriès.

Il est peu probable qu’il ait jamais mis dans ses œuvres tout ce qu’on

y vit, et dont en sa malice de paysan,--par de certains points parente

de celle de Bastien-Lepage,--il n’était pas fâché de laisser croire

qu’on l’y trouvait; riant dans sa fine barbe aux interprétations qu’on

lui faisait de ces soi-disant concepts, mais uniquement soucieux

du morceau, et d’un thème où promener une des plus amoureuses

prédilections qui fût jamais de la matière et de la patine.

Voilà le vrai. Les belles dames qui se seraient gardées de lui confier

leur ressemblance n’auraient pas eu tort en ceci qu’il ne l’eût que

faiblement réussie. Une longue série de poses n’aurait engendré qu’une

apparence plus ou moins lointaine du modèle, inévitablement costumée

en Loyse Labbé, mais qui n’aurait point «fait japper le chien de la

maison», selon la jolie expression de Mme d’Agoult. A coup sûr, un

objet d’art caressé jusqu’aux plus subtiles limites du poli et de

l’atténué, par de savantes alternances; le point lumineux glissant

en des lisses savoureux, presque savonneux, et tels que d’ordinaire

l’usage seul les obtient--disons l’usure, aux bas-reliefs florentins

du socle d’un Persée de Benvenuto, effleurés de dos d’enfants et de

touchers de touristes; encore à de certaines rampes intérieures de

Saint-Marc de Venise, sous des doigts de prêtre; enfin dans Rome, à cet

orteil de saint Pierre, tout usé de baisers de fidèles.

Non, Carriès ne fut point un compositeur. L’outrance même, dans

l’ordonnance de sa célèbre porte, pour vouloir démentir ce reproche,

n’en démontre que mieux la justesse. Mais Carriès fut un exécutant

admirable. Et ce fut pour donner essor à ce que j’appellerai cette

virtuosité des patines, qu’il ébaucha, lors de sa trouvaille des

poteries émaillées, et d’accord avec son savant ami M. Grasset, le

projet et le plan de la porte en carreaux de grès qui devait l’occuper

longtemps encore, et pour laquelle il vient de mourir.

* * *

J’ai dit que je sortais d’admirer au Salon de 1881 les quatre têtes

exposées là par Carriès, quand je rencontrai le jeune homme. Mme Judith

Gautier, dont le haut goût et la généreuse sympathie vont toujours aux

nobles artistes et aux intéressantes œuvres, connaissait de la veille

le sculpteur mystérieux; elle nous mit en relations. Sauf certain

empâtement survenu depuis dans la face, il était alors, avec un peu

plus de négligences dans le costume, ce qu’on le vit ces derniers

ans. Beau d’une beauté de masque florentin en ivoire, la barbe et

les cheveux ténûment broussailleux, les yeux clairs, le nez mobile,

volontaire et délicat. La grande séduction de son visage, c’en était

l’illumination par un franc rire d’enfant, allant parfois aux gaietés

tonitruantes et aux tintamarresques facéties, avec quelque chose de

gracieux, mais le plus souvent de véhémentement enthousiaste à l’exposé

d’un projet. On lui reprochait certain point de vue par trop personnel,

son atonie ou son ironie sur le sujet d’autrui, une façon de ne

s’enflammer qu’au récit de ses propres luttes. En ces excès consistait

pourtant le montant de ses dithyrambes. Je les entendis maintes fois;

je le vis souvent; jamais de façon bien suivie, mais sans non plus

cesser, et nous entretînmes couramment des rapports de cordialité

sympathique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En ce temps (en 1881) on plaisantait doucement l’artiste sur sa mine

de bohème et sa mise de rapin. Les _têtes_ se vendant, des commandes

annoncées, il fit lui-même des commandes de toilette; et je me souviens

d’un certain Pomadère (célèbre sous Balzac) qui fut imprudemment

conseillé à notre ami. Il en résulta des complets gris, qui ne valaient

pas ses précédentes tenues; et surtout des factures protestées--car

la fortune ne vint pas si vite; et Carriès me parla souvent de

faire pulluler autour de sa propre statue un peuple lilliputien

de créanciers, entre lesquels ledit Pomadère jouerait le rôle de

tourmenteur en chef.

Un médaillon alors ébauché de Mme Gautier ne vint pas à bien. Je

visitai Carriès dans son atelier de la rue Boissonade; puis boulevard

Arago, dans un agréable décor. Je me souviens d’une petite cuisine

garnie de poteries et de bouquets de légumes secs ayant des airs

de Chardin. Souvent aussi je le reçus chez moi. Nous fîmes encore

ensemble des promenades et des visites; une entre autres dans un hall

du quartier Monceau qui recélait de belles œuvres du jeune maître:

chez Leys, le parent et l’associé de l’éminent décorateur, M. Georges

Hœntschell, un des meilleurs amis de Carriès, chez qui le sculpteur

vient de s’éteindre, entouré de soins touchants.

A partir de 1892 seulement, après le grand succès consacré par la croix

qui le réjouit: «ça éclaire», disait-il,--apparut un Carriès un peu

plus officiel, plus soigné, vêtu d’étoffes sombres, et d’un abord plus

habituellement affable.

La dernière fois que je le vis ce fut à Paris, chez un restaurateur,

en janvier. Ma fin de dîner s’associait à son entrée et nous restâmes

à causer une heure librement et joyeusement. Il retournait, comme

toujours, à Montrivault, pour travailler à sa fameuse porte. Jamais je

ne le vis si gai, spirituel, brillant, presque _serein_. Et certes, il

avait fallu bien des adoucissements de la fortune pour assurer cette

grâce à telle nature ardente et troublée.

Sa formule toujours mordante, concise, incisive, avait pris un tour

bellement expressif, voisin de certaines légendes de Forain, d’un

pythagorisme brutal et ouvragé, élégant et corrosif. Puis, une fois

encore, la dernière; le rapide bonjour du vernissage, au Champ-de-Mars.

«Votre portrait de Whistler est admirable!» Il me clamait cela

joyeusement, de loin et des séances étaient enfin arrêtées pour un

buste dès longtemps projeté. Pauvre beau buste que seul ébauchera

l’ombre, que le silence achèvera seul!

* * *

Un trait bien symptomatique de cette prédominance de l’exécution sur

la conception dans le travail de Carriès, c’était, par exemple, cette

tournure de sa réplique à la commande d’un buste. Il ne répondait pas:

«Je vous donnerai telle attitude». Non; il disait: «_Je le ferai en

grès._» Et les larmes lui en perlaient aux yeux, comme l’eau monte à la

bouche du gourmet au penser d’un fruit mûr. Et certes, il y avait d’un

fruit dans la saveur des œuvres du potier-statuaire. Non pas seulement

dans ses vases qui ne sont que des _courges_ d’art admirables; mais

dans ses têtes. Je ne sais de lui qu’un buste tant soit peu portrait:

celui de M. Vacquerie. Il y a bien aussi M. Breton; mais costumé

encore. Un autre, ébauché d’après Mlle Ménard-Dorian, de ressemblance

jugée insuffisante, tournait à la fantaisie décorative, de par une

collerette ou quelque détail de toilette amplifié comme il ne pouvait

guère n’en point échapper à l’auteur, toujours enclin à tirer d’un

modèle moderne un Franz Hals ou une jeune Flamande.

Ces œuvres, je les revois, les unes isolées, les autres en de

successifs groupements publics ou privés. Au Salon, encore, en 1883,

parut en compagnie d’un Courbet, un évêque chapé, mitré, gemmé, dont

on parla peu. Carriès, à cette époque, ne recevait guère de commandes

que d’un seigneur étranger dont il fit le portrait et me parla toujours

avec une respectueuse sympathie. Un peu plus tard, s’agglomérait, rue

Vivienne, un essai d’exposition d’ensemble: une vingtaine de têtes

et de bustes où le comique délabré et débraillé de Callot, dans ses

_gueux_, s’allie au caricatural de Daumier ou de Gavarni, pour modeler

un pêcheur à la ligne sous son chapeau de paille en auréole bossuée,

ou quelque moderne Rabelais à la barrette de travers. En somme des

prétextes à des trouvailles d’expressions moins qu’à des recherches de

patines,--non encore pourtant poussées au sublime du genre.

Puis éclôt une série de têtes d’enfants, visibles de-ci de-là; de

nouveaux fruits, ceux-ci de fraîcheur et de candeur, de grâce et de

tendresse; des pêches, vaguement pensantes et penchées, avec tout

l’indécis des yeux errants, et contournées de petites collerettes

qui se plissent comme des feuillages. Enfin, tout cela se revit

nombré, massé, catalogué, exhibé bienveillamment dans la prestigieuse

résidence de Mme Ménard-Dorian, rue de la Faisanderie, la même année

que furent exposés, salle Petit, les dessins et manuscrits de Victor

Hugo. L’exhibition privée, bien présentée, fit du bruit, et Carriès me

vint prendre pour que nous l’allions parcourir ensemble. Il y avait là

toutes les têtes déjà citées, entre autres cette _belle Cordière_[53]

commandée par Lyon, la ville natale de la femme poète.

Quoi, c’est là ton berceau, poétique Louise?

[53] Louise Labé.

Puis un buste de jeune homme, le fils de l’étranger, un plâtre coloré,

et l’une des plus charmantes créations de Carriès. Aussi une tête

couchée de Bottom, aux oreilles allongées et pendantes, un objet d’art

d’une patine sans égale. Mais surtout la propre statue du statuaire

en cire vierge d’un jaune de vieux miel. Cet ouvrage, très compliqué,

devait faire partie de la décoration d’un puits, si je me souviens bien

d’un dire de l’auteur. On l’y voyait debout, à mi-corps, sous un petit

chapeau de feutre gondolé, et tenant dans une main la gracile figurine

d’un seigneur Louis XIII. Vers le bas où s’agençait encore un vase de

fleurs, un fin masque de femme, les yeux clos, se modelait, s’effaçant:

propre effigie de la mère de Carriès.

* * *

A cette étape se ferme la première période de la vie publique de

Carriès. Ceux qui l’avaient connu à l’issue de son premier succès ne le

virent plus guère. Dégoûté de Paris, et déjà fatigué du monde,--un peu

comme un autre Rollinat,--il ne demeura en relations qu’avec un petit

nombre.

Soudain un bruit courut, que voici réduit à son rudiment boulevardier

et blagueur d’alors: «Carriès vient de découvrir les grès des Japonais

dans la forêt de Fontainebleau!--Bizen et Fizen en Seine-et-Marne[54]!»

Je me rappelle avoir rencontré le nouveau potier, à cette saison de

printemps très frais, sur le pont de la Concorde. C’était un de ses

jours rébarbatifs et soucieux. Je le vis venir de loin, sous un vaste

manteau, et cravaté d’un cache-nez de tricot qui pouvait bien auner

trois mètres. Il me fit part de son étonnante trouvaille dont je n’eus

garde de douter, en quoi je fis bien, puisqu’elle était vraie.

[54] Plus tard seulement, l’entreprise fut transportée dans la

Nièvre.

C’est en 1892, au Salon du Champ-de-Mars, que la découverte, déjà

connue et appréciée des amateurs, éclata aux yeux de tous avec

l’éblouissement dont on se souvient. Entre nombres de têtes et de

bustes,--comme si, dans un pressentiment qui semblait alors à plusieurs

un manque d’adresse, le jeune maître eût voulu, par cette livraison

un peu envahissante, faire embrasser au moins une fois de son vivant,

presque toute son œuvre,--apparut cette fascinatrice vitrine étagée en

un fruitier prodigieux, de tant de vases et de gourdes, de bouteilles

et de lagènes où se mariait, comme aux têtes d’antan, la même

saisissante antithèse du précieux et du fruste.

De forme à peine que la plus rudimentaire, voire la plus rude. Des

aspects artificiels de calebasse, pour l’apparence et le grain, depuis

le mat de la coloquinte fraîchement cueillie jusqu’au brillant de la

gousse laquée du caroubier, par le granulé et le poli de toutes les

coques et de toutes les cosses.

Et, là-dessus, glissant somptueuse et pensive, une larme dorée,

pareille à celle dont usent les Japonais pour recouvrir la suture des

riches objets qu’ils réparent visiblement, leur occasionnant ainsi un

lustre nouveau, d’une cassure ostentatoire et luxueuse...

Peu d’objets, sous notre ère d’estampage et de refait, auront, autant

que les vases de Carriès, donné l’impression du bibelot _unique_. On

sent que _le pareil_,--le plus humble,--n’est pas loisible à leur

céramiste, tout comme l’exacte répétition d’un visage ne semble pas

permise aux moules même du Créateur éternel.

* * *

Autels privilégiés · 第 14 / 20 段