Quant à Gustave Moreau, son atmosphère n’éblouit-elle pas tout entière

dans ces quelques phrases de Chassériau: «Le ciel, d’un bleu exquis,

les montagnes ordinairement comme du tapis le jour, l’air poudré d’or,

ce qui donne une vapeur splendide; le petit bois extrêmement bleu

et lumineux près d’une eau vert émeraude, et, çà et là, des trous

éclatants de soleil»?--«Faire le ciel d’un bleu pâle qui devient rosé

vers les nuages, les nuages d’or rosé, la mer bleue; les lumières

des nuages très vives, les nuages du fond déjà pâlis et plus doux de

couleurs qui s’effacent, la montagne rougeâtre comme une brique.--Un

ciel tout marbré d’un ton verdâtre et blanc, certaines places bleues,

la lune éclatante, le tout fantasque et triste.--Le soleil en face,

le ciel rouge pourpre, le tronc des arbres d’un noir bleu, sourd,

les petits nuages du ciel or sur bleu, les cyprès d’un ton sérieux,

le haut du pin très vert, doré et rouge.--Dans la montagne d’un ton

radieux, un ciel avec des nuages blancs et exquis, bleu doux en haut;

des troupeaux blancs dans la plaine verdâtre.--Dans les seconds

plans, faire les choses très précises par les plans et grandes masses

qui ôtent les détails vrais, sans aucun trait noir; l’air qui passe

entre ces objets et ceux du premier plan leur donne quelque chose

de velouté.»--Rapprochements d’autant plus curieux qu’on est plus

familiarisé avec l’œuvre de Moreau.--Achevons par celui-ci, des plus

marquants: «Quant à mettre dans la peinture du soir des tons riches,

brillants et forts, il ne faut guère, quand ils sont clairs, les

mettre que par parties peu grandes et avec art, _comme un bouquet_,

et _surtout vers le milieu_.» Oui, on peut dire que la transformation

de la Daphné, peinte par son ami, fut moins le changement de cette

Nymphe en un rose laurier, que la conversion de l’œuvre de Moreau

incertain, peut-être autrement orienté, en tant de verts lauriers et de

palmes d’or, que lui cueillirent ses glorieux Mythes. La modeste mais

révélatrice égratignure d’une eau-forte, en laquelle tenait pourtant

tout le saut de Leucade, put bien alors enfanter à soi-même le futur

illustre peintre de tant de Saphos empourprées ou bleuies des rouges

adieux des couchants ou de froids baisers lunaires, non moins que de la

fulgurante irradiation de leurs cuirasses en pierreries.

Aussi ne fut-ce que justice, le commémoratif hommage que fit à la

mémoire de Chassériau, fauché en sa fleur, Moreau survivant et lui

dédiant: _Le Jeune Homme et la Mort_, funéraire libation d’art, nénie

colorée.

L’intéressant volume, lequel contient une appréciation que nous

n’aimons pas, d’un tableau qui nous est cher, et que nous nous

réservons de décrire, nous étonne en nous parlant du contour «chaste»

de l’entre tous sensuel Ingres; mais il nous offre à glaner, suivant

notre particulière prédilection, dans l’histoire de celui qui fut,

un temps, son élève préféré, des traits de caractère ou des détails

d’existence. Il plaît à notre goût du rapprochement historique des

personnalités et des circonstances, que Chassériau se soit montré

pince-sans-rire, comme Villiers-de-l’Isle-Adam, autre mémorable défunt,

et qu’il ait devancé dans cette avenue Frochot, de lumineux séjour,

Alfred Stevens, autre vivant admirable.--Il sourit à notre fantaisie

qu’il ait accroché l’arbre généalogique de tant de chevaux qu’il avait

aimés, aux murs mêmes de ce boudoir dont les miroirs auraient reflété

tant de femmes qu’il avait chéries. Et nous nous complaisons à imaginer

qu’une épigraphe courant en bordure autour de ce mystérieux retrait ait

bien pu être ce distique de Musset, succinct exposé de tant d’amours

légitimes:

Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,

Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses!

L’Océan et l’azur (Thalamos, Thalassa) Chassériau en fait le lit

amoureux et le lumineux dais de son Anadyomène. Les femmes, toute

son œuvre, comme tout le tendre secret transparent de sa noble vie

ébruitée, dit à quel point il en fut épris. Les femmes qui, sur la

route des Marais Pontins, lui apparaissent «toutes auréolées de cheveux

d’or».

Ses souvenirs à la plume en esquissent de charmantes, ou de leurs

atours; et «des changements dans les figures des femmes» lui

semblent pouvoir suffire à indiquer dans un tableau, l’heure claire

ou crépusculaire de la scène. Observation digne d’un amoureux bien

précieusement raffiné et sensitif.

A l’égard des chevaux, lisez ses croquis écrits, en lesquels ils

piaffent, quelques-uns, sous des harnais roses. J’en fais défiler deux

ou trois, entre cent: «De beaux jeunes gens à cheval... chevaux vifs

avec des yeux ardents et fins et de petites narines.--Faire un alezan

doré, le nez avec des tons roses et bruns (tache blanche).--Les chevaux

nourris d’orge sont lestes, détachés, fins de contours et lustrés.

Ne pas oublier que dans l’ombre les yeux des chevaux ont des tons

brillants, bleuâtres, luisants et mats comme des reflets glauques qui

brillent; tout le noir de l’œil luit dans l’ombre.--Une robe de cheval

assez rare, gris fer mêlé de bleu et pas très pommelé, presque uni,

les naseaux roses.--Deux chevaux avec des crinières dorées arrêtés

à un char et l’un mordant l’autre en jouant.» Enfin, cet aphorisme:

«Penser à la vie _musclée_ des chevaux» qui donne lui-même à penser que

Chassériau pourrait bien, tout comme Fromentin et surtout Boëcklin,

avoir connu l’état de Centaure! C’est encore sous un céleste vélum

d’azur qu’il fait s’ébrouer les chevaux du calife Ali-Ben-Ahmet qui

mériteraient de traîner l’Aurore. Enfin, les roses et les lauriers

s’unissent et se greffent sur ce laurier-rose en lequel le peintre a

changé sa Daphné. Et n’est-ce pas encore une fleurette de cet arbuste

païen, qui symbolise, aux lèvres de certain jeune Arabe, tout cet

Orient coloré, parfumé, lequel fut aussi une des passions de l’artiste,

qui, dans la réalité poétique, nous paraît offrir une ressemblance avec

Chénier, et dans la poétique fiction, avec le Coriolis des Goncourt.

Au premier il s’apparente fraternellement par ce passage bien

symptomatique de ses notes: «Il faut voir les maîtres et l’antique à

travers la nature, autrement on n’est plus qu’un souvenir usé; et, avec

cela, un souvenir vivant.»--Du second, il procède par le sentiment très

délicatement sensorial de toutes les nuances.--Le ciel lui apparaît

comme une «coquille de nacre grise avec des reflets d’argent[51].»--Il

voit des _tons de satin_ dans les ombres des villes ardentes du Midi;

de la _tendresse_ dans l’effacement des troncs d’arbres; et, parmi les

teintes de l’automne, certains bleus qui lui rappellent _les cernures

des yeux des mourants_. Certain paysage d’hiver lui semble _chaste_,

et c’est encore cette métaphysique invasion de l’humanité dans la

nature qui le relie à Gustave Moreau, en lui faisant décrire un ciel

_soucieux_ ou un ciel _sauvage_. «Des oiseaux blancs qui courent sur

des terrains verts» sont pour lui «ombrés et mordorés par les ombres

des nuages». Il veut peindre un ange avec des vêtements d’un ton de

ciel qui _l’y rattachent pour ainsi dire_, «comme s’ils en faisaient

partie et qu’il remontât dans sa patrie». Déduction vraiment de

poète, à laquelle ne le cède pas ce mémorandum finement lumineux d’un

rendez-vous sidéral: «Pour l’étoile dont j’ai besoin,--hier 24, le

soir à neuf heures, l’étoile était d’un blanc doré, le ciel bleu mêlé

de gris, et tout autour une lueur blanche et fine. C’est l’unique fois

que je l’ai vue ainsi.» Ne dirait-on pas le mémorial d’une rencontre

d’amour?--Une élégante ou pénétrante sensation de l’Orient fait encore

de Chassériau le frère de Coriolis: «Un Arabe mourant près d’un

ravin plein de lauriers-roses... des femmes maures pleurant sur des

tombes.--Des hommes et des femmes coiffés de jasmin blanc qui pend à

leur coiffure, en guirlandes... des étoffes légères couvertes de points

d’or comme des étoiles.--Un enfant en veste d’or, les cheveux attachés

par derrière avec un ruban orange.»

[51] Notes de Chassériau.

Ces notes de Chassériau contiennent des conseils de métier, voire

des directions de conscience, en lesquels on sent se magnifier

comme l’impérieuse prescription d’un Léonard: «Prends garde,

avant de faire une chose belle et charmante, _qu’elle puisse se

voir_.--Une chose inventée, si grande qu’elle soit, est inférieure

à une chose médiocre copiée; l’idée de l’art, c’est l’exécution, la

reproduction intelligente de ce qui est.--Ne laisser l’œuvre que

presque satisfait.--Regarder, pour arriver aux tons des étoffes, si

sous le ton réel, il n’y en a pas un autre dessous, et commencer par

celui-là, afin d’arriver à la transparence; que la forme soit plutôt

au-dessus de l’idée, que l’idée au-dessus de la forme.--Les conviés

(de Macbeth) ne comprennent rien; _lui seul comprend_.--M’écouter et

me croire toujours seul; ce que j’éprouve sur moi est toujours la

vérité, c’est le résultat de l’expérience de ce que j’ai souffert; on

ne connaît que ses souffrances, on ne peut savoir si d’autres les ont

eues, et il ne faut croire qu’en soi.--Chercher dans le hasard qui a

quelquefois des forces.» Et ce beau compliment à un coucher de soleil:

«C’était sublime, ne pas l’oublier.»--Enfin, le choix des épithètes

qu’il pose comme des touches et accumule dans ses notes, comme des

couleurs sur une palette, nous donne la couleur de bien de ses façons

de ressentir: «Fier et grand.» Ceci bien d’accord avec cette indication

valeureuse: «Faire un champ de bataille couvert de morts, tous avaient

reçu leurs blessures de face.»--«Doux, riche et nouveau.--Superbe,

varié et distingué.--Doux, ferme et profond.--Grand, sublime et

attendrissant.--Pur, net et bleu.--Est-il nécessaire d’ajouter que

toutes ces citations ont été élues dans l’ensemble des _pensées d’art_

de Chassériau, avec une application tout au moins très vétilleuse qui

constitue, de par l’assortiment, la répartition, l’appropriation et

leurs conséquences, le meilleur titre du présent travail.

* * *

«Chaque tête aimée et trouvée belle, pour une raison, devient une

chose originale, rendue comme on la sent.»--Et, ailleurs: «voir

dans les têtes en les copiant la beauté éternelle, et choisir la

minute heureuse»--tels sont les deux aphorismes de Chassériau (le

second un peu teinté de Baudelaire), lesquels nous introduisent

parmi ses portraits, bien solennelle région de son œuvre. Ajoutez-y,

pour certaine partie matérielle, une remarque de profonde ironie

philosophique sur «la question de prix, toujours si grave pour tous les

gens riches».

Les indications de types ou de costumes qui nous guident à cette

terre promise sont, entre autres, les suivantes: «Une robe d’un vert

exquis en soie verte forte, un peu foncée, et des tons changeants or

doux.--Faire avec mon croquis d’Avignon un jeune homme _blond roussi_

avec des yeux bleus, clairs comme les eaux du Rhône.--Faire, pour un

portrait de jeune femme, une robe blanche en mousseline, et une écharpe

de même, des cheveux blond cendré, avec un peigne bleu d’azur à dessins

d’or; pour un autre portrait, une robe à grands plis cassants, gris

extrêmement clair, perle, presque blanc.»--Il y a d’un Ricard, dans

cette description.--«Une femme a l’air doux et tendre. Elle cause en

s’appuyant sur une chaise; tout en gaze blanche, avec une écharpe de

tulle qui tombe négligemment sur l’épaule droite, les chairs grenues

et satinées, les ombres tendres et mystérieuses, non pas la nature,

mais la poésie de la nature. Le vêtement du haut, blanc, doux, le teint

franc et riche, les cheveux tordus, la robe du bas bariolée bleu et

or chiné, riche et étranger.--De beaux yeux bleus tristes, le haut de

l’œil cerné et un peu cave, des cheveux blond cendré; quand je me

servirai de cela, appuyer sur la grâce, la finesse et l’originalité de

cette nature.--La peau rose, blanche et mate, les cheveux doux, blonds

et cendrés, des fleurs rouges, une robe grise, dans les joues des

fossettes d’un modelé large et bon, les cils très blonds, ce qui donne

un air pur et particulier...»

Ces premiers jets de vision, succinctement, mais nettement

descriptifs, ces prises de possession du modèle par un coup d’œil

exercé, synthétique et analytique à la fois, renseignent d’avance

sur la maîtrise animique avec laquelle Chassériau dut aborder ce

genre du portrait, dans lequel, en effet, il excella. Il a peint

de modernes Bronzino, des Sébastien del Piombo contemporains, sans

imitation, sans recherche archaïque de costumes; du seul fait d’une

de ces concentrations de volonté presque magnétiques, lesquelles font

s’emparer du modèle et le traduire magistralement, avec une exactitude

et une vérité qui n’appartiennent d’ordinaire qu’aux portraits qu’on

fait de soi, au moyen d’une glace. Un tel et bien caractéristique

portrait de lui-même, en sa redingote ajustée de taille, aux basques

bouffantes, servit de début au peintre, et l’habitua dès lors sans

doute à considérer ses modèles avec cette fixité qui les confessait,

et à les rendre avec cette précision qu’enseigne seul le _connais-toi

toi-même_.

Un autre portrait de Chassériau peint antérieurement par lui (à l’âge

de seize ans) nous paraît offrir quelque ressemblance avec Elémir

Bourges.

Un portrait de femme d’une captivante simplicité est celui de

cette jeune fille en brun, duquel Gustave Moreau était féru. Il

le contemplait longuement. Sans doute, cette toile quasi-monacale

exerçait sur le mystique joaillier des Saphos, des Hélènes et des

Salomés l’impérieuse et presque redoutable fascination de la bure.--Je

ne connais que la reproduction d’un autre et plus célèbre portrait,

celui-là véritablement ascétique, duquel la correspondance du peintre

nous entretient et dont le seul fac-similé semble brûlant: _Le

Lacordaire_. Un autre portrait de femme (_Mme de La Tour-Maubourg_, je

crois) est saisissant d’attitude et d’expression, et d’un arrangement

étrange. Celui de _Mme de Girardin_ n’offre heureusement rien de la

théâtrale Muse en _ringlets_, par Hersent, au Musée de Versailles;

et puisque la peinture de Chassériau semble, après tout, devoir être

la plus sympathique, sinon la seule représentation de cette célèbre

Delphine, il est d’autant plus regrettable que toutes traces de cette

importante toile soient pour le moment perdues.

Arrivons au chef-d’œuvre de Chassériau, selon nous, à ce captivant

portrait des _Deux Sœurs_, que l’avenir intitulera plus cristallinement

de l’argentine allitération de leurs deux jolis noms, _Alice et Aline_;

eux-mêmes fraternels déjà, et revêtant leurs deux personnes en une, de

similaires sonorités, ainsi que feront de leurs plis de même coupe et

de même couleur, de pareils vêtements, de semblables étoffes.

J’entends déjà tinter les deux noms jumeaux dans les lettres que

Chassériau écrit de Rome. C’est pour ces jeunes filles qu’il fait

bénir des chapelets dont j’aime à m’imaginer que ce sont leurs pieux

grains alternés d’ambre et de corail qui se nouent au col des deux

sœurs dans le portrait d’_Alice et Aline_.--C’est maintenant le lieu

de se demander comment de maussades contemplateurs d’une si harmonique

dualité--et tout en s’efforçant de lui rendre justice--ont bien pu voir

en elle, quoi?--des _modèles ingrats_! (Entendons-nous: ingrats comme

_La Monna Lisa_, de Vinci, ou _La Princesse d’Este_, de Pisanello, ces

deux modèles de Chassériau appartenant au contraire précisément à cette

famille de femmes aux visages sans grâce poupine, mais bien aux traits

accusés et sérieux qu’une grande époque d’art a justement appelés: _La

Belle Simonetta_, _La Belle Ferronnière_.)--Ce n’est donc pas sans

stupeur qu’il nous arrive d’entendre décrire ces deux nobles types,

sous l’aspect «d’une réalité sèche et dure, de vêtements étriqués,

de corps raides et sans grâce, de visages solidement construits

sans beauté, d’un sourire qui cause une sensation de peine;»--enfin

une destinée de «célibat à perpétuité par la disgrâce de la nature

et de la fortune»; l’horreur d’être «inutile», et de se sentir «à

charge» en un avenir aigre de _vieille fille_!»--Toutes ces médiocres

horreurs dans cet auguste duo virginal, cet assemblage éloquent et

muet de deux sphinx féminins indevinés, morts sans avoir proféré leur

secret d’amour. Mais s’il fut celui que leur conseillèrent un fier

amour-propre et une pudeur chaste, leur volontaire célibat, plus

altier que tous les hymens, loin de mériter l’honneur d’être blâmé, ou

l’affront d’être plaint, n’aura revêtu que la forme, ensemble brûlante

et frigide d’un culte de Vestale consumée au trépied d’un idéal pur,

fût-il que le respect de soi-même.

Tout le détail de ce tableau, à mesure qu’il déroule à l’examen

respectueux et ému son sévère prestige, est d’une suggestion

puissamment rêveuse. Ses «voyantes couleurs» ne sont que sobre

magnificence et polyphonique mélodie: un fond bleu paon; et, pour les

«étriqués vêtements», deux robes étranges, d’un ajustement bizarre et

d’une mode compliquée, lesquels, par leur exacte similitude, renforcent

encore cette poignante parité des visages.

Shelley parle d’un mage qui se rencontre soi-même dans son jardin:

ingénieuse comparaison de la vie intérieure, retrouvée dans

la solitude, et que Musset aussi a bien rendue en sa _Nuit de

Décembre_.--Les _Deux Sœurs_, semblables à deux magiciennes de Shelley,

paraissent le redoublement de l’une par l’autre, dans un miroir qui

est leur tendresse.--Les deux écharpes en cachemire des Indes, rouges

de ce rouge de géranium fané qu’affectionnait Moreau, sont aussi de

celles qu’aimait Ingres, qui en drapa les idoles Rivière et Devauçay;

et que Prud’hon a enroulées autour de sa cycniforme _Joséphine_, qui,

elle, les chérissait au point d’en posséder pour des fortunes.--Les

robes sont d’une souple gaze rayée (peut-être un _barège_) de ce ton

chaud que le siècle de Louis XIV appelait: _couleur cheveux_, et que

la chevelure de Marie-Antoinette fit ensuite, en l’éclaircissant,

qualifier: cheveux de la Reine. C’est une sorte d’amadou diaphane,

une nuance d’écaille blonde un peu foncée en laquelle joue le soleil.

Des anneaux sont curieusement disposés aux doigts, selon une méthode

d’Ingres. Une grosse bague d’homme, laquelle rappelle la multiforme

chevalière de Bruyas, alourdit l’index de la cadette. On dirait une de

ces larges bagues d’aïeul défunt, dont s’orne par coquetterie autant

que par souvenir, une jeune fille sentimentale et peu fortunée.

Un douloureux bracelet tressé d’une natte de cheveux ajoute à cette

impression. Natte toute pareille à celle qui couronne, dans le beau

tableau de Gustave Moreau, la mystique pleureuse d’Orphée. Enfin un

_réticule_ fait d’une bande de tapisserie encadrée de velours et

retenu par une cordelière; une ombrelle au manche, à la béquille

d’ivoire ciselé, et dont les plis, lorsqu’ils se referment, se viennent

emprisonner en ce large cercle pendant, pareillement ivoirin: de ces

détails dont Ingres enseignait à caractériser les accessoires.

Tel est, et trop rapidement, par le menu et dans son essence, ce

tableau historié, simple et profond à qui rien n’est supérieur, auquel

peu de choses sont égales. Un de ces pans de matière et d’esprit devant

lesquels vont rêver les meilleurs d’entre nous; un de ces spirituels

vases d’élection que les poètes osent effleurer du suave baiser d’une

fleur.

Quant à moi je ne sais rien de plus tendrement imposant que la grave

et sensible allégorie de virginité de ces deux sœurs _philadelphes_.

Elles représentent précisément (et c’est pour cela que le rigide et

fervent Ernest Hello les eût aimées) le contraire du chef-d’œuvre de

Fragonard: le _Sacrifice à la Rose_;--et ce ne serait que justice

de les dénommer: _les Roses sacrifiées?_--la Fleur d’Harpocrate,

la Rose du Silence et de l’Amour, je ne dirai pas se fane--elle est

immarcescible!--entre les mains de celle, non qui parle, mais qui _se

tait_ pour toutes les deux: la sœur aînée. Une de ces intangibles

jeunes filles, que Chassériau, selon son expression même, rêvait de

peindre «dans une église solitaire, priant près d’un mur, et sans rien

auprès d’elle, que _son ombre portée_!»

A certain poète étranger désireux de séjourner dans Babylone, les

anciens de la ville présentèrent, dit-on, une coupe remplie jusqu’aux

bords d’une précieuse liqueur, afin de lui témoigner silencieusement

que leurs murs regorgeaient de Musagètes. Mais ce dernier, plus prudent

que ses hôtes, et plus subtil que ses juges, se contenta de leur

prouver que sa présence ne serait qu’un prestige de plus pour leur

glorieuse cité--en couronnant la coupe comble, et sans en répandre

rien, avec un pétale de rose.

Le sublime et touchant portrait des _Deux Sœurs_ est pareil à cette

coupe.

Le peintre, par le miracle d’attentive fixité dont je parlais plus

haut, y a transsubstantié de la plénitude des sentiments refoulés,

débordant du cœur des deux vestales.

Cette toile est comble; mais l’art délicat et magnanime de

Chassériau--et sans en répandre rien a su, comme sur la coupe

babylonienne, y poser cette rose divine, qui ne fait déborder que nos

âmes!

XV

A CARAN D’ACHE.

FASHION

(CONSTANTIN GHYS.)

Certes, ce serait quelque chose de bien plus qu’outrecuidant,

surérogatoire, vain et superflu, aligner des alinéas au-dessous du nom

de Constantin Ghys, après l’article de Baudelaire, la plus adéquate des

études qui ait jamais été consacrée à un artiste, et à laquelle, par

un singulier prestige, faisait seul défaut le nom du peintre; s’il n’y

avait parfois une utilité et un intérêt (sans parler de l’attention

rappelée sur un sujet oublié de plusieurs, inconnu de beaucoup) à tirer

des conclusions et vérifier des oracles.

Car c’est vraiment cela seul qui reste à faire pour tout commentateur

présent ou à venir de Ghys, analysé et synthétisé dans l’unique étude

célèbre avec une acuité et une maîtrise que n’atteignent point les

multiples touches et les incessants _repeints_ exercés à l’entour

de mémoires plus vivantes et au profit de tombes moins abandonnées.

Quelques détails ultérieurs, tels que ceux consignés dans le beau

premier-Paris de M. Nadar, après la mort de Ghys, en 1893, ont droit

et devoir de s’inscrire en note et en marge du _peintre de la vie

moderne_, avec leurs dernières circonstances précises et leurs amicales

oraisons funèbres; le reste ne peut plus être que considérants et

critique d’art, dont la seule excuse, sinon le seul mérite est

d’inaugurer la véritable justice posthume à rendre désormais à

une telle œuvre; à savoir une exhibition de plus en plus ample et

rassemblée de ce qui fut du vivant de l’auteur une _exfoliation_

incessante et spontanée de feuillets d’album, aujourd’hui, pour la

première fois réunis depuis l’automne suprême de leur inépuisable forêt.

C’est encore M. Nadar, le même fidèle ami de Constantin Ghys, et

qui l’accompagnait naguère éloquemment à la tombe, qui l’introduit

aujourd’hui dans la gloire, de par l’intéressante exposition

d’aquarelles du maître admiré de Baudelaire, ouverte, pour quelques

jours, en mars[52], dans les ateliers de la rue d’Anjou, et de

là, transportée, rue de Sèze, par M. Georges Petit, en un coup

d’enthousiasme motivé. Nadar, un de ces noms qui ne vieillissent pas

plus que les hommes qui les portent. Celui-là toujours debout dans

l’incandescente vareuse rouge qui tenta Carolus Duran, assortie à

l’inextinguible flamme de la chevelure rousse; en la haute vigie de

l’intelligence sans cesse en éveil et de la mémoire jamais endormie.

De beaux et curieux souvenirs se lèvent pour moi sous l’N zigzaguant

de l’aéronaute célèbre; dirai-je «de l’illustre photographe»?

N’est-ce pas chez lui, en effet, que nous vîmes préluder la cessation

du malentendu attaché aux œuvres de Wagner, et les entachant? Le

bonnet des gâte-sauce acharnés contre Lohengrin reçut là sa première

sérieuse atteinte. En cette hospitalière et artistique demeure, on

apprit à penser et à comprendre que les plus que légitimes rancunes

patriotiques n’avaient rien à voir avec les œuvres d’art; et ce fut

comme toujours une femme qui effectua ce miracle. J’ai nommé Mme Judith

Gautier.

[52] 1895.

Aucun être épris de nobles manifestations légèrement ésotériques n’a

perdu la mémoire de ces soirées de 1880, un peu équivalentes à des

messes de néophytes chrétiens dans les catacombes, et où, pour la

première fois, la fille aînée de Théophile Gautier m’apparut bien

belle. Elle portait une étrange robe taillée dans un ancien cachemire

des Indes d’un fond vert; et sous une toque arrangée d’un seul

lophophore, son visage lunaire s’arrondissait et s’apâlissait entre les

deux étoiles en turquoises de ses larges pendants d’oreilles. Une autre

apparition,--terrible, celle-là,--tranchait sur l’auditoire composite;

l’ex-Païva, hideuse sous son masque flétri aux yeux de crapaud, enlaidi

encore d’un chapeau charmant, et éclairé de deux solitaires infernaux

contrastant avec les célestes étoiles azurées de Judith, magnifique et

pure.

Autels privilégiés · 第 13 / 20 段