au docteur Rémonin de l’_Étrangère_, pour lequel posa notre Henri
Favre, une de ces caqueteuses chères au théâtre de Dumas. Et Favre
de répondre ce mot plus profond que Rémonin: «Parce qu’on ne regarde
pas assez longtemps.»--Oui, l’affamement de justice clamé par la tête
demi-décollée d’André Chénier, dans son suprême vers, rencontre tôt ou
tard son assouvissement, toujours. La satisfaction contenue, pour un
noble esprit, dans l’idée de justice, vient moins de l’espoir d’une
consécration que de l’introublable sérénité qui découle de ce penser:
un contemporain engouement ne saurait pas plus assurer la gloire à un
ouvrage vain que le dédain n’en pourrait priver un valable effort. La
gloire est comme l’onde; elle reprend à la fin son niveau. Et c’est
dans cette proportionnelle loi qu’il faut rechercher l’explication
de ces brusques sautes de la mode et du goût qui transforment un
indigne mépris pour une œuvre d’art en un enthousiasme non moins
excessif.--Et cette sécurité, pour les autres et pour nous-mêmes, de
la justice finale incessamment _in fieri_, demeure le lest de bien
des étonnements, la tare de bien des malentendus, la rectification de
bien des maldonnes. C’est donc une indignation irréfléchie que celle
qui nous agite en présence de certains succès, qu’il faudrait déclarer
immérités si l’on ne devait au contraire voir dans cette éphémère
ampoule du succès l’immédiat salaire seul assorti à des productions
vaniteuses.
Ce n’est pas tout à fait ou même du tout une illusion que ce
pèse-réputations souvent par nous rêvé: une balance dont l’aiguille
marquerait pour chacun son degré de mérite, rarement confirmant les
verdicts, infirmant souvent les apothéoses. Seulement, le mécanisme
en est patient comme Dieu, parce qu’il est comme lui éternel.--Il y a
des notoriétés sans bases, improvisées de toutes pièces, pareilles à
ce palais d’Aladin, duquel au matin la campagne ne portait pas trace,
et qui, le soir, y multipliait des clochetons enguirlandés de feux, de
fleurs et de féeries. Mais, au lendemain, la rase campagne s’étendait
encore où le mensonger édifice avait lui, tandis qu’une construction
lente et appliquée avait, quelque part, dans l’ombre, augmenté d’un
rang de granit la base d’une tour immortelle.--J’userai encore de
cet exemple: la lentille revêt en quelques heures, d’un tendre duvet
verdoyant, le quelconque objet sur lequel on la sème. Et c’est un
émerveillement de l’enfance d’admirer au lever, tout fourré de ce
vivant _verd-naissant_, un vase, un ustensile. «Oh! ferait s’écrier à
cet exemplaire bambin un moraliste amène, l’admirable plante qui croît
en un moment! combien préférable à ce grain, à ce gland, depuis des
mois enfoui dans le sol, et dont nous n’avons plus de nouvelles!» Mais,
aussi vite qu’elle avait levé, l’insipide végétation se fane au pied de
la séculaire forêt, au bord de la moisson mûrissante. Et le laboureur
réfléchi en conclut «à quel point il doit croire--à la fuite utile des
jours»!
La postérité est donc une permanente cour d’appel pleine de pourvois
en cassation d’où sortent perpétuellement révisés des procès civils,
historiques ou artistes. La réhabilitation de Pierre Vaux offrit,
ces derniers temps, un éloquent exemple de l’_éternel devenir_ de la
justice et de la réalité de ce recours en grâce. «La création est une
grande roue--qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un,» dit Hugo.
_Voiturer_ quelqu’un présente avec non moins de régularité l’autre
tour de la même roue. «C’est Polichinelle, c’est Garibaldi!» écrivait
à son tour Veuillot des mythes et des types auxquels Hugo, selon lui,
prostituait l’airain de sa cloche. Disons, nous: c’est Bonaparte à
travers les napoléoniennes collections, par le livre et la scène,
l’exposition et l’imagerie devenue graduellement conforme à ce frappant
vers d’un autre poète
Tel _qu’en lui-même_ enfin l’Éternité le change.
A qui le tour? Chaque notable flot de la marée humaine apprête à
rectifier à l’exégèse et dresse derrière le flot expiré, sa crête
d’écume, un bandeau de perles. Napoléon révolu fait place à son fils.
Le duc de Reichstadt envahit les volumes et les théâtres, et déjà
Napoléon III vient prendre son rang dans le dessin exhumé par Nolhac
dans le Musée de Versailles. Certains hommes semblent élus pour en
appeler, à l’égard des disparus oubliés ou trop vantés, de jugements
excessifs, en tout cas influencés, trop proches, trop rapides. Une
sorte d’envoultement a lieu. Chaque grande mémoire a, selon le degré
de méconnaissance qui l’opprime ou l’oppresse encore, son défenseur,
son protecteur, son metteur en œuvre. On dirait qu’elle le trouve,
qu’elle le choisit, qu’elle l’organise. Rien qui le rebute durant cette
période d’incubation ou de combat. Au contraire, il joue la difficulté,
progresse sous l’embûche, prospère sous l’agression, aboutit par le
martyre. Et quand les hauts lieux sont définitivement conquis à ceux
que nous aimons, un étonnement nous vient presque des paladins que
nous nous fîmes pour les leur gagner, comme si leurs âmes apaisées ou
satisfaites nous avaient désertés, nous léguant un brin de leurs palmes.
C’est ainsi, pour n’en citer qu’un petit nombre d’exemples, que
Roselly de Lorgues se dévoue à Christophe Colomb; Chateaubriand
ressuscite Rancé; un prêtre saint et savant poursuit en cour de Rome
la canonisation de Jeanne d’Arc; M. Tamizey veille autour du curieux
Peirese; la trouble mémoire de Lucrèce Borgia déjà s’élucide, et, qui
sait? peut-être un jour celle de Gilles de Retz.
L’admirable de ce ressort, c’est que les procès mal jugés ne l’étant
pas seulement par défaut, mais aussi par excès, nous voyons reparaître
à la barre du temps ceux à qui le passé récent se montra trop doux
et rentrer dans le rang ceux qu’en avait indûment tirés une faveur
inéclairée ou irréfléchie. C’est donc une imprudente réapparition que
celle qui vient faire déjuger de trop hâtives renommées. Mais un tel
redressement est, non moins que l’autre, nécessaire à l’équilibre de la
balance; ce n’est pas assez de couronner les méritants si leur diadème
n’est fait des rayons impudemment attribués aux médiocres.
Il y a de ce dessillement dans celui que nous cause la réapparition à
la surface de tant de louanges, de la trinité des Vernet, en l’honneur
de laquelle il n’y a plus à se signer, et que le Saint-Esprit n’a pas
visitée. Pas même sous la forme de ce frère Philippe, supérieur vénéré
des Ignorantins, dont le portrait hérita sans doute de l’estime que le
modèle inspirait et que nos parents tinrent pour chef-d’œuvre. Rien
autre pourtant qu’en ce désagréable et superficiel miroitement de toile
cirée commun à toutes les toiles et surtout aux portraits d’Horace
Vernet, la fausse bonhomie du personnage vêtu de drap d’un noir sans
beauté, la fausse édification théâtralement graduée, d’un rameau de
buis, d’un crucifix, d’une statuette; la fausse simplicité d’une
lézarde de portant dans un mur truqué, le tout amalgamé dans la fausse
dignité d’un faux chef-d’œuvre. Que dire des autres portraits? Si celui
de la maréchale de Castellane, née Greffulhe, à défaut d’immortalité
peut paraître assuré d’une élégante durée, c’est à la touchante grâce
du modèle qu’il le devra, sous la fine auréole de ses frisons dorés, en
l’exquise délicatesse d’un visage de fleur dont la tige est ce buste
jeune, ce corps charmant simplement infléchi en une très féminine
attitude que le peintre sut au moins surprendre et fixer, bien plutôt
qu’à ce dernier qui le fut si peu, en dépit de pauvres recherches de
complémentaires, dans ce que le savant et savoureux Whistler eût appelé
un arrangement en rouge et vert, et qui ne présente pas plus la riche
alliance de ces deux tons chez la _Sibylle persique_ de van Eyck des
collections Rothschild, que la criarde harmonie rouge et verte d’un
devant de cabaret que Baudelaire avait intitulé: _Douleur délicieuse_.
Non, rien que le rappel, par le feuillage d’un camélia se détachant
sur une tenture garance, des carreaux de même ton d’un tartan dont
s’enveloppent prosaïquement les genoux de l’idéale jeune femme.
De même, exposé sous le nº 311, le portrait de son fils ne nous offre
que l’image d’un joli garçonnet, à la moue volontaire, hardi sous sa
calotte de cheveux blonds, et tout fier d’avoir battu en brèche...
un pot de laurier-rose.--Au reste, c’est une si parfaite habitude de
mal peindre en laquelle les toiles de ce plus illustre des Vernet
entretiennent notre œil, que les organisateurs de l’exposition ont dû,
sans doute pour n’en pas troubler l’ordonnance, reléguer presque hors
de vue un portrait de femme qui, le premier jour, figurait en meilleur
rang, et dont la moins inférieure qualité jurait parmi l’entourage.--Le
portrait de Mme Delaroche-Vernet, petite châtelaine anémique et
moyen-âgeuse, une fleur à la main, tient du dessus de pendule et de
l’en-tête de romance. Certes, vous demanderiez en vain à ce pauvre
portrait-étude de Mlle Mars la raison de tant de triomphes. Combien
près de lui s’éveille victorieusement, dans le souvenir, la magnifique
étude-portrait de Mlle Georges dans la collection Pourtalès!
La famille royale du Czar Nicolas Ier au XVIe siècle, représentée sous
la forme d’une chevauchée de dames et de varlets comme on en voit aux
devants de cheminée en papier peint des hôtelleries, fait presque
regretter l’alliance russe. Une tête de Christ n’est peut-être pas
inférieure à celles de Dagnan-Bouveret; mais est-ce beaucoup dire?
Le portrait de la marquise de Girardin est d’un ridicule touchant.
La dame vogue toute seule sur un canot du nom de _L’Aimée_. Un saule
pleure au-dessus; un voile flotte au travers; une écharpe trempe
dans l’eau; et rien ne nous est épargné: souliers à cothurnes et
lorgnons en bésicles. Mais la palme--une palme qui devrait être un
bouquet d’édelweiss!--est, pour un petit portrait de Louis-Philippe
à Reichenau, bien précieuse pour le Club alpin. Dans un paysage de
montagne, le roi, en toupet et l’alpen-stock à la main, s’apprête à
noter sur un agenda les beautés de ce site alpestre.
Un autre portrait de Louis-Philippe, comme duc d’Orléans, nous rappelle
l’extraordinaire portrait-écrit de ce prince tracé par les Goncourt
dans leur _Italie d’hier_.
Et, dans le tableau du genre, _La Ballade de Lénore_, _L’Aigle
russe déchirant la Pologne_, _Mazeppa_, ne sont que de romanesques
couplets à prétentions grandioses. C’est ainsi que le petit tableau de
l’_Oiseleur_ fait penser à un Millet sans génie.
Oui, sans génie; tel est le correctif, le _privatif_ qui s’ajoute
forcément à tout grand nom dont le souvenir s’évoque au cours de cette
exposition trilogique. C’est à un Canaletto sans génie que font penser
ce port de Toulon, ce port de Marseille de Joseph Vernet. Sans génie
encore ces Corot[49], aussi pourtant préventifs en leur fin mélange du
rose des édifices romains, du bleu tendre du ciel, de l’eau qui les
redit et où ils tremblent. Les deux toiles les plus délicates de cette
exposition de Joseph, gâtées pourtant par ce ridicule _feuillé_ de
l’époque, duquel Gavarni fait dire à un de ses personnages: «Pourquoi
le fais-tu toujours avec les mêmes 3?» Hubert Robert, sans génie dans
ce tout de même joli tableau des _Lavandières_, au groupe agréable.
Mais surtout, parmi tant de tempêtes de carton et de clairs de lune en
tôle, entre tant de soleils levants ou couchants aux tons de coing,
Claude Lorrain sans génie!
[49] Qui, lui-même, n’en peut mettre dans la toile de Joseph
Vernet, dont il fit la copie en 1820.
Certes Carle m’en paraît moins dénué, avec au moins des idées cocasses,
son clerc de procureur, le nez dans son cornet, durant que son
coiffeur le poudre; un pisseur renouvelé de Jan Steen dans un coin
de tableau: sorte de _besogneux_ naturels et pressés, qu’il aimait
peindre, accroupis sous l’escabelle même de l’afficheur qui interdit
les ordures; des gens en perruques en proie à cet inconvénient prévu
par Poë, et dont il écrit: «Je ne sais comment l’accrochement se
fit, mais il eut lieu»; avertissement redevenu salutaire en notre
temps où les femmes se remettent à porter perruque. Et d’autres
caricatures, dont deux[50] ont quelque chose de Constantin Ghys; puis
ces montgolfières qui mènent un peintre assez près du soleil pour le
portraiturer, ou font voir à l’aéronaute la lune en plein midi, en le
plaisant retroussement de jupes d’une Incroyable pendue à sa nacelle.
Je ne parle que pour mémoire de maladroites aquarelles représentant
des exercices équestres. Celles-là ne valent guère mieux que les
surprenants _ex-voto_ qui déconcertèrent notre piété dans un couvent
de la Turbie. Il y en avait plus de mille qui figuraient des gravats
ou des attelages arrêtés par la Sainte-Vierge au-dessus d’un enfant
miraculé; je me souviens surtout de l’une d’elles, où se voyait un
cochon noir reniflant un marmot, auquel Marie, pour le sauver du groin
menaçant, infusait sans doute une odeur délicieuse. Enfin, bien des
amusantes gravures de modes aux drôlatiques appellations: cravates à
oreilles de lièvres, cheveux François Ier, chapeau en barque ou en
bateau, habit crottin, charivari de breloques.
[50] Nº 141.
Si je veux encore décrire une petite Sapho en lithographie, attribuable
à je ne sais lequel des trois, des quatre Vernet, en son modeste
cadre, c’est qu’elle m’émeut sous la pluie à bâtons rompus qui noie
son paysage de rochers incisés d’inscriptions grecques, sous ses faux
bijoux, ses culottes, son turban de sultane de Mme Cottin, en son
attitude prête pour le malassin à côté d’un pissenlit symbolique:
c’est que je vois en elle, en dépit de ces détails falots, l’aînée
de deux nobles filles de Chassériau, la Sapho qui se jette, laquelle
inspira Gustave Moreau, qui n’en faisait pas mystère; et cette autre
plus pathétique Sapho, théâtre de mouvements opposés, non résolus
encore entre sa torture amoureuse et l’épouvante du trépas, les traits
convulsés d’une éparse horreur, la main crispée d’un vertige mortel,
tout le corps ramassé en un élan retenu, blotti au fond de cette
tragique anfractuosité comme un alcyon humain terrifique et tendre.
Nous voici loin de la risible Sapho de Vernet, qui eut du moins cette
grâce de nous rappeler ces sœurs poétiques. Ainsi de nombre de leurs
tableaux, desquels on peut résumer qu’ils offrent un éminent et
historique exemple de ce que des contemporains peuvent supporter de
génie: à savoir en manquer.
C’est pour cette instructive conclusion qu’il faut savoir gré aux
distingués instigateurs de cette exposition d’avoir dérangé les Vernet
dans leur immortalité revisable. «L’on ne peut pas être et avoir été»,
dicton qui devient profond quand on l’applique à l’usurpation des
royautés d’art. Mais une voix l’avait déjà chanté de son vivant au
brillant Horace: «Vous n’avez qu’un temps à vivre!»--La même oraculaire
voix qui prônait Wagner sous les sifflets parisiens en 1861, voix de
métal incorruptible dans lequel vibrent toutes les notes et reluisent
tous les filons de nos plus puissantes ou subtiles admirations
d’aujourd’hui: Delacroix, Ingres, Millet, Manet, Gautier, Flaubert,
Leconte de Lisle, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont, Whistler,
Seymour-Haden, Legros, Bracquemond, Jacquemard.--Et c’est un si sagace
discernement qui rend plus inexorable, un tel oracle formulé à propos
d’Horace: «Je hais cet homme parce que ses tableaux ne sont point de
la peinture, mais une masturbation agile et fréquente, une irritation
de l’épiderme français.»--Et c’est à Dumas père,--dont l’art n’est pas
sans rapports avec celui de ce Vernet, que le critique dédiait cette
autre appréciation pittoresquement similaire: «Éruption volcanique
ménagée avec la dextérité d’un savant irrigateur.»
Quant à l’immortel instantané de Théophile Silvestre sur Horace Vernet,
le peintre à la fois «dépourvu de caractère dans le dessin, d’unité
dans la composition, de magie dans le clair-obscur, de concentration
dans l’effet et d’harmonie dans la couleur»,--«un peintre sans
émotion, sans poésie, sans caractère; qui comprend le paysage en
officier d’état-major, l’histoire en sténographe, la splendeur en
tapissier»,--en un mot «le Raphaël des cantines»! qui n’a gardé «dans
sa mémoire qu’une bigarrure des objets»,--«à qui la gravité et la
réflexion vont comme le silence et la solennité conviennent à la pie et
à l’écureuil»,--et «qui a tué quarante ans d’un pinceau impassible tous
les peuples du monde», c’est une magistrale interview, au réquisitoire
inéluctable, au questionnaire habilement insidieux: «La quantité n’est
pas la qualité, et Dieu me préserve d’établir entre l’artiste français
et le peintre flamand un rapprochement sacrilège. Le génie de Rubens
s’épanche en splendeurs immortelles; la verve d’Horace Vernet flue
en vulgarités éphémères; le maître d’Anvers répand triomphalement
l’éloquence et l’art; le faiseur de Paris en répète intarissablement
le caquetage: l’un est le lion, l’autre est le singe.»--«Les plus
importants tableaux du peintre de la _Smala_ sont des ouvrages
mort-nés.»
Conclusion sévère. Moins pourtant que celle-ci, la plus
caractéristique, du peintre sur lui-même: «Je n’ai qu’un robinet, mais
il a bien coulé, et quiconque, après moi, s’avisera de l’ouvrir, n’en
verra sortir rien de bon.»
Ce robinet a la forme d’un canon, et la gloire d’Horace Vernet, qui en
a tant coulé, ressemble à ce petit rond de fumée qu’il a peint dans
sa _Bataille de l’Alma_, et dont il a dit: «Ça, c’est une observation
très exacte que j’ai faite sur l’artillerie; cet anneau de fumée paraît
ainsi quand la pièce a fait feu.»
L’avenir, et pas très lointain, jugera-t-il que le seul tableau
d’Horace Vernet vendu son juste prix fut cette tulipe qu’il peignit
à onze ans pour Mme de Périgord, et qu’elle lui paya vingt-quatre
sols?--Le petit anneau de fumée lui-même est-il près de se
dissiper?--Et çà, est-ce une très exacte observation faite sur la
gloire?
XIV
AU BARON ARTHUR CHASSÉRIAU.
ALICE ET ALINE
(UNE PEINTURE DE CHASSÉRIAU.)
Quelque chose qui soit royal, et qui reste.
CHASSÉRIAU.
J’ai prononcé le nom de Chassériau dans un précédent essai. Je
salue une heureuse occasion d’y revenir et d’insister, bien que
partiellement, aujourd’hui, sur le propos de cet artiste privilégié,
mort jeune, aimé des dieux, et de Théophile Gautier--qui n’en
est pas le moindre.--Occasion de m’étonner aussi en lisant un
ample ouvrage d’ailleurs bien inspiré par la noble et charmante
mémoire de Chassériau, qu’une telle amitié dut parfois _gêner_ cet
artiste.--Gêner? L’adjuvant réconfort, l’incessant concours d’un
commentaire de poésie, d’un dithyrambe d’amour, d’une paraphrase de
beauté; d’infiniment sensibles incantations, d’indéfiniment subtiles
variations sur chaque nouveau thème proposé par le peintre ingénieux
à son génial coryphée.--Gêner dans sa modestie peut-être?--Pas même.
L’échange d’une haute compréhension plane au-dessus de la flatterie
embarrassante et fastidieuse, pour atteindre à l’apologie.--Quel que
soit donc le malentendu générateur du mot que je viens de citer, le
terme demeure fâcheux et gênant lui-même. Au reste, il ne semble
pas qu’une égale lumière dirige les travaux d’un même critique au
travers d’une œuvre à cataloguer et à expliquer; autour d’un artiste
à biographier, et à entendre. L’Apôtre l’a transcendantalement
différencié: les uns ont le don des langues; les autres, le don de les
interpréter: ce ne sont pas les mêmes.--C’est donc une surprise plus
grande encore que nous cause la totale, l’injurieuse méprise--à notre
sens--du même appréciateur de bonne foi, à l’égard d’une peinture
du même maître. Une œuvre somptueuse et vertueuse dont je ne crois
pas faire un mince éloge en affirmant qu’elle aurait plu à Hello,
qui exécrait la peinture du XVIIIe siècle, et ce qu’il appelait «des
cadavres roses».--Un tableau dont M. Degas parle avec émotion et duquel
Gustave Moreau a placé la reproduction au seuil de son Musée, afin
d’affirmer, au delà du Temps, son admiration pour elle.
C’est le lieu d’insister sur ce point capital en l’artistique histoire
de notre époque, je veux dire le partiel engendrement par l’œuvre du
peintre du Tepidarium, de deux maîtres-peintres contemporains: Gustave
Moreau et Puvis de Chavannes.
Rien d’ailleurs de moins malaisé à constater et qui, en aucun moment,
ait pu se donner pour une trouvaille. Une simple visite à la collection
que M. Arthur Chassériau a réunie des œuvres de son parent suffit,
sous son obligeante et éclairée conduite, à faire éclater aux yeux et
toucher du doigt cette constatation capitale.
Il faut le répéter, chaque fois que s’impose une telle remarque, nous
ne voyons en ces rapprochements qu’une réverbération mutuellement
élogieuse. Une œuvre immense peut gésir tout entière en germe dans
le pli d’une draperie; comme toute une forêt, dans un gland de chêne,
et toute une moisson dans un grain de blé. L’important, en la suture
historique de ces chaînons traditionnels, c’est le point circonscrit
et pourtant soutien de tout l’art du passé, support de tout l’art de
l’avenir; le point de contact des deux chaînons, l’affleurement des
deux pensées. Chez le grand maître du _Ludus pro patriâ_, ce point est
fugitif et restreint. Mais indéniablement il existe, et se manifeste
en certains allongements de figures couchées et moulées par leurs
draperies; en des complications ou des simplifications de gestes
symboliques; en d’expressifs tournoiements de voiles.
Je relève dans les cahiers de Chassériau les deux phrases qui me
semblent, entre plusieurs, dépositaires de l’alliage de ces deux
artistes: «Faire un jour dans la peinture monumentale, ou en tableaux,
des sujets tout simples tirés de l’histoire de l’homme, de sa
vie,--ainsi le penseur, le joueur, le désœuvrement, la douleur, le
retour, le voyageur voyant les fumées bleuâtres de sa ville monter
dans l’air, les prisonniers, la liberté, le dégoût, l’épouvante, la
colère, le courage, la misère, le faste, l’amour, et autant de sujets
où l’on peut être émouvant, vrai, et libre.» «La science, l’harmonie,
les astres, les étoiles. Des jeunes hommes qui contemplent le ciel
illuminé, avec les instruments nécessaires aux mains; d’autres, qu’on
aperçoit dans le fond de l’édifice, travaillent et méditent sur
l’Histoire et les Sciences. L’un qui regarde, l’autre qui dicte, le
troisième qui écrit.» Éloquente résurrection des formules de Giotto,
dont Chassériau a effectué quelques-unes (notamment l’allégorie du
Silence, dans les fresques de la Cour des Comptes) et dont Puvis de
Chavannes a multiplié la réalisation magnifique. Écoutez encore: «Faire
à la Méditation une draperie traînante et négligée. Le Silence très
enveloppé, l’Etude moins couverte.»--«Deux enfants qui remplissent les
buires ou les corbeilles (penser aux églogues de Virgile), leur mettre
dans les cheveux des vignes, et un rayon de soleil sur l’un d’eux.»
Au reste, les existences des deux artistes, elles-mêmes, durent
affleurer, et j’ai admiré, dans la collection Chassériau, une gracieuse
figure de jeune femme: la princesse Cantacuzène.