Sans prendre de cet honorable verdict autre chose que ce qu’il a de

spirituellement malicieux, qu’on se rappelle l’an passé la naïve

découverte de la Duse par tant d’honnêtes Parisiens qui ne songeaient

même pas à admirer parmi la belle chevelure noire de l’artiste depuis

longtemps couronnée à travers le monde, les nobles rayons d’argent

dont le triomphe irradie un tel diadème. Il est vrai que les mêmes

Parisiens qui auraient bien ri d’un Anglais et d’un Italien demandant

si _Bernhardt_ n’allait pas jouer en leur langue à Londres ou à Rome

insistaient despotiquement sur l’importance pour Mme Duse, toute pleine

pourtant du génie de sa race, et de sublimes diphtongues, de jouer en

bon français, à Paris, pour le caprice de l’enfant gâtée des nations.

Passant par hasard rue des Bons-Enfants, ces mêmes Parisiens-là

n’auraient certes pas vu sans étonnement l’affiche au Centaure sur son

fond nuageux (elle-même bien étonnée de se trouver là!) s’ils n’avaient

eu la ressource de n’y faire aucune attention ou tout au moins de

la prendre pour l’enseigne d’un maréchal-ferrant ou d’une nouvelle

meringue. Un distingué article signé Meissner, dans la _Gazette des

Beaux-Arts_, eût été le commentaire suffisant d’une exposition--qui

faisait, hélas! défaut.

Quant à la lyrique étude publiée en Suisse par M. Ritter, elle ne

pourra être appréciée ici à sa brillante et enthousiaste valeur, que le

jour où l’initiation à l’œuvre de Bœcklin révélera au public français

ce qu’il put y avoir de généreuse allégresse à danser devant cette

arche.

La première salle de l’exposition de Bâle contient, il me semble,

surtout des œuvres de début, à mon avis, moins séduisantes que celles

où s’exercent, dans un cabinet du fond, les tout premiers essais de

l’artiste. Je distingue, parmi ces derniers, un petit portrait de

famille peint par l’auteur à dix-huit ans, et en de certaines parties

presque digne d’Holbein.

La petite toile mesure à peu près les dimensions de la fameuse _Laïs

Corinthiaca_ du vieux maître; mais elle ne représente qu’une pauvre

petite parente de province au maintien compassé dans sa robe de

taffetas vert changeant, au corsage sans appas, sous un visage sans

charme, encadré du rose soyeux de son fichu, à la bordure tramée de

fleurs glacées. C’est encore, dans cet instructif cabinet d’épilogue en

même temps que de préface, un intéressant portrait du célèbre peintre

Lenbach en 1860; et déjà des études de ces effets, que j’appelle de

_couchant couché_, dont l’un me fait penser à notre La Berge, et dans

lesquels le peintre qui doit y exceller versera plus tard toute une

prenante poésie.

Dans la première salle de l’Exposition, je note un grand paysage

mythologique; une des chasses de Diane, que le peintre a plusieurs fois

mises en scène.

Je ne saurais, il me semble, donner le mieux l’idée de celle-ci, qu’en

affirmant qu’elle représente ce que ferait une Rosa Bonheur, qui

s’adonnerait à la peinture héroïque.

Ajoutons bien vite, et une fois de plus, que nombre d’artistes

passés et présents seront ici nommés à propos de Bœcklin, sans nulle

accusation de plagiat. Sa manière est complexe, multiple. La seule

façon d’en éveiller l’idée chez ceux qui n’ont pas vu, est d’en

dégager le rapport avec des œuvres déjà connues.

Au reste, j’y insiste, ayant eu déjà l’occasion de l’écrire, c’est

à mon sens une dignité de plus, j’ajouterai volontiers _sine quâ

non_, que dans une véritable originalité, le rapport inconscient avec

d’autres arts individuels, de proches et de lointains, comme résorbés

en un suprême bouquet réunissant nombre d’aromes divers du personnel

parfum de ses fleurs propres.

Je note encore dans cette salle, outre un aride ermite se flagellant,

un peu frère des saints Jérômes de M. Gérôme et qui est célèbre, un

Pétrarque à la fontaine de Vaucluse que je n’aime pas, et une grande

Vénus aux chairs modelées dans un savoureux clair-obscur, affectionné

par M. Hébert.

Je parlerai plus tard, en même temps que des autres sujets religieux,

d’une Madeleine exposée là et qui appartient au Musée de Bâle.

Je n’oserais pas écrire en ce grave sujet, comme le fit Veuillot

à propos de Thérésa. «Tout de suite après ce fromage blanc, le

tord-boyaux tout pur de la demoiselle», mais je dirai qu’il y a eu

savante gradation dans le choix des œuvres qui garnissent cette

première salle au sortir de laquelle l’entrée en la salle voisine tient

de l’éblouissement et du charme.

Ce n’est pas que je goûte complètement, ni même peut-être beaucoup tout

le tableau de la belle et douce Calypso, déjà furieusement nostalgique

au penser du héros dont les bras sont dénoués, et qui bien qu’encore

dans le tableau est comme hors de la scène et presque du cadre. Ulysse

et Calypso, ou si vous l’aimez mieux, Tanhauser et Vénus; et M. Ritter

a justement relevé des correspondances de leitmotiv entre cette œuvre

et celle de Bayreuth.

Mais la grande Eleonora Duse qui disserte hautement de ces choses me

disait de cet Ulysse des choses admirables; silhouette hautaine et

lointaine, bien faite pour subjuguer une connaisseuse, une créatrice

d’attitudes tragiques; éloignement d’exilé drapant aux plis de son

manteau le mal du pays de tous les exils, l’espoir de tous les retours.

A droite de cette toile, une autre Calypso, moderne celle-ci, bien que

les plis droits de sa blanche tunique, son geste replié, l’enroulement

de la noire écharpe autour de sa tête pensive, puissent l’assimiler à

la Polhymnie. Mnémosyne aussi toute pleine de souvenirs qui tombent sur

son âme avec le crépuscule de plomb, roulent à ses pieds avec la vague

mal apaisée.

Ce personnage qui tient si peu de place dans la toile n’en représente

pas moins le coryphée des voix de la nature et de l’art, éloquent

et figuratif de la magnifique décoration du lieu, de la majestueuse

mélancolie de l’heure. Heure d’un net crépuscule de soir éclairant

un lieu qui est le temple de l’amour détruit, un état d’âme qui est

la détresse de la délaissée. Oui, il y a de la _Femme abandonnée_ de

Balzac dans cette composition tragique et simple.

Bœcklin l’a peinte plusieurs fois cette _Villa au bord de la mer_,

ainsi qu’il l’intitule modestement et d’un titre générique: mais dont

il semble que ce panneau-ci doive être l’expression la plus heureuse.

Dans une autre, le personnage antique devenu Iphigénie en Tauride,

réduit l’éternel et poignant drame humain aux plus restreintes

proportions d’un épisode historique. Là, rien que la tristesse du

jour tombant, du flot expiré, de l’amour détruit, de la mer morte.

Mystérieuse villa au bord de la mer avec ses portes closes comme des

bouches, sa fenêtre ouverte comme un œil qui ne veut plus voir, sa

galerie déserte, au couronnement de statues effritées. Alentour, la mer

murmure, l’huile écumeuse d’un flot qui fut démonté, plein encore des

mugissements étouffés de la tempête qui s’apaise, de cris d’invisibles

oiseaux d’orage, peut-être de victimes ensevelies...

O flots que vous savez de lugubres histoires!

Flots des cœurs aussi!

Je ne vois qu’un homme qui sache _dessiner_ l’eau comme Bœcklin,

l’architecture des vagues, le remous des ondes et ces _courants

entrelacés_ comparés par Vinci aux tresses de la chevelure de Léda.

J’ai nommé Thaulow. Mais, chez ce dernier, ce ne sont que les phases

intelligemment étudiées, habilement rendues de ces variations

aquatiques, lesquelles sont mystérieusement haussées par Bœcklin au

commentaire du sujet qui s’y mire. Et sous cette lumière d’un gris de

fonte un peu pareille à celle de l’orage de Millet, entre les noirs

cyprès eux aussi haussés à la dignité de personnages, Sophocléen chœur

d’arbres commentant le tableau du faîte de leurs cimes recourbées comme

des cimeterres, quatre notes rouges piquent leurs braises amorties: les

briques du mur éboulé, des vases de terre cuite, une automnale vigne

vierge, et le rose vif d’une fleur de laurier-rose.

Ce sont encore des figurants de Bœcklin, ces éloquents cyprès dont le

mode d’expression est cette sensible inflexion de la cime infligée à

l’arbre rigide comme par une orageuse et magnétique atmosphère. Je les

retrouve dans cette autre _villa au bord de la mer_ en une orientation

opposée. Cette fois, l’architecture et le paysage seulement, en la

solennité de la nuit tombée, le rouge adieu du soleil noyé, ne perlant

plus à l’horizon qu’une larme de sang dont meurt le reflet sur la villa

silencieuse.

Et l’_Ile des Morts_ les recèle aussi dans sa fatidique enceinte. De

sentiment un peu pareil à la première de ces villas au bord de la

mer et à un _Voyage de noces_ qui me plaît moins, me semblent devoir

être deux toiles de Bœcklin dont je n’ai vu que la reproduction: la

_Solitude_, une femme au bord de l’eau et drapée de blanc dans un

paysage de composition savante, et la _Pensée d’automne_, en laquelle

une sœur de ces deux rêveuses regarde flotter au fil de l’eau la

feuille étoilée d’un platane.

Mais ces pages de rêveuse vérité ne disent qu’une face du génie de

Bœcklin. Et curieuse anomalie: le revers est d’un réalisme jovial,

expressif d’une caricaturale mythologie. Oui, Zénith et Nadir, Ariel et

Caliban se partagent l’esprit de ce maître. Il est l’inventeur d’une

variété de mythe caricaturale; quelque chose comme une invasion du

Fliegendeblætter dans l’Olympe; mais sans la mièvrerie ni l’irrévérence

de similaires déformations de chez nos peintres ou de nos auteurs,

plutôt on l’a justement écrit--avec une verve rabelaisienne. Donc, le

Chiron goguenard,--comme dans son Centaure chez le Forgeron;--le faune

ou le triton égrillards, la sirène replète au type assez semblable

à celui d’une _kellnerin_ des ondes au torse sainement rougi par le

salubre baiser des salines; enfin, le Tritonet pleurnicheur, hybride

composé de l’esturgeon et du marmot braillant sous l’assaut d’une vague

trop grosse.

Car c’est toujours la puissante et délicate sœur-eau de saint

François, remise en lumière par le subtil Gabriele, qui se peuple de

ces radieuses bouffonneries, qu’elle pare de ses irisations et de ses

chatoiements.

«Les récifs battus par les embruns, l’atmosphère pleine d’éclaboussures

salines, les ressacs furieux pulvérisés en poussière blanche--écrit

expressivement M. Ritter--voilà l’un des éléments de l’improvisation

de Bœcklin, lequel s’y joue avec l’aisance même de ses tritons et ses

naïades.» Le _Jeu des Naïades_, qui appartient au Musée de Bâle et

figure à l’exposition du Jubilé, est la plus étonnante de ces marines.

La mer y rayonne avec des irradiations aussi violentes que celles

dont les Pharaeglione, les rouges rochers de Capri font miroiter sur

les flots bleus leurs ombres violettes. Une Néréide, vue de dos,

incendie l’eau du flamboiement de ses cheveux couleur d’orange; un menu

scombre qui sert de joujou à un poupon squammeux, moire d’une ombre

transparente le torse d’une plongeante Ondine, et toutes ces queues de

poisson luisantes et moites ont des tons d’ailes de papillons et de

pétales de fleurs.

Dans l’_Idylle marine_, le visage de la première Néréide, sur la droite

du tableau, répète exactement l’expression de certaine _Chasseresse_

exposée à Venise. Et, comme l’écrit M. Ritter, il s’agit bien là «de

mythes réels» et non de froides allégories.

* * *

Je n’aime pas beaucoup les portraits de Bœcklin. Un enfant effeuillant

une rose, et l’_idéal portrait_ de bébé ne me semblent pas dépasser

une idéalité photographique; et l’on s’étonne que le peintre des

vivants enfants du _Vita somnium breve_ ait pu se satisfaire de ces

faibles grâces. Cependant le portrait d’une signorina Clara de Rome,

bien que d’excessives et massives proportions, et gâté par de ces trop

grands yeux, trop luxuriamment ciliés qui banalisent presque toutes

les grandes figures de ce peintre, apparaît beau d’une marmoréenne

attitude et d’un matronal contour dont Ingres eût goûté le dessin pur

et savant au masque alourdi entre deux boucles d’oreilles aux pendants

de chrysoprases. _Viola_ est une figure qu’il sied de rapprocher

de celle-là. C’est encore une lourde Romaine modelée dans les tons

fiévreux chers à Hébert, mais qu’enveloppent d’une belle harmonie, en

assortissant leurs couleurs, un voile vert, une draperie de brocart

éteint, un bandeau d’or pâle et d’améthystes, un bouquet de violettes

aux pourpres profondes. Une harmonie similaire se peut admirer dans la

Clio dont je n’aime pas le geste et dont les draperies rappellent ces

méandres de plis en crêpe de coton qui plaisent aux Anglais dans les

tableaux de Moore.

Une autre bonne tête d’expression est celle d’une Sapho agrémentée de

la trouvaille physiologique et révélatrice de certains mystères--d’un

sombre duvet naissant aux commissures des lèvres. Une Sapho qui

ressemble à Phaon, et de qui le volubilis d’un bleu dur serpentant au

bord de son manteau n’aurait pas déplu à M. Ingres.

Quant aux propres portraits de Bœcklin qui, le catalogue nous l’atteste

en ses reproductions--s’est peint au moins quatre fois--seul, un

peintre bâlois peut rencontrer indulgence pour avoir cru enrichir du

peu caractéristique numéro de son effigie, flanquée d’un squelette

musicien, la célèbre _Danse des morts_. Et pour son dernier portrait,

le triomphal mauvais goût de son pantalon à larges carreaux bleus, de

sa cravate au nœud tout fait, bariolé de rouge, nous offre une occasion

de dire que _c’est précisément ce mauvais goût, souvent éclatant en ses

meilleures œuvres, qui a sauvé Bœcklin des mièvreries du faux goût,

lesquelles sont mille fois pires_.

Mais, en revanche, bien des délicats détails en ses compositions, ces

fines colchiques dans la prairie humide, au premier plan de son bois

sacré, et dans la figuration de l’une de ses nombreuses sources, ce

voile qui enveloppe sa tête gracieuse, comme pour spécifier qu’il

s’agit d’une source ombreuse et discrète.--A ce propos, faisons une

remarque: Bœcklin n’aime pas les nus complets, qu’il coupe au moins

d’une draperie (témoin sa Calypso, sa _Vénus genitrix_, et la jeune

femme du _Vita Somnium_);--quand ce n’est pas d’une queue de poisson,

ou d’un train de cheval qu’il supprime ces jambes qui semblent le

gêner et accentuer ses prédilections pour les déformations inférieures.

Quand elles subsistent, ces jambes de femmes, il les laisse deviner à

travers des gazes pailletées et qui ne sont autres que celles dont le

clinquant fait rutiler les divinités dans nos pièces-féeries.--Hélas!

ce même clinquant, Bœcklin en afflige de plus nobles dieux, et c’est le

lieu de parler de ses sujets religieux dont l’inspiration ne me semble

pas heureuse. Deux seulement figurent à l’exposition du Jubilé: une

Madeleine de mélodrame et une madone d’un tragique d’emprunt pleurant

sans profondeur vraie et à trop de fracas sur un Adonis de Calvaire,

dont le bellâtre aspect détonne plus que partout dans la cité du Christ

d’Holbein et de ce Golgotha de Mathias Grunewald, épouvantable et

sublime.

Bœcklin ne se résigne pas à dépouiller de tels personnages pieux des

étoffes transparentes qu’il affectionne. Est-ce une erreur irréfléchie

ou d’autres habitudes des yeux qui font s’étonner d’une sainte femme

voilée de crêpe noir? Quoi qu’il en soit, le tableau en hérite une

apparente modernité, un effet de _maison de deuil_ qui choque dans ces

scènes. Une autre Marie, elle-même tout entière ensevelie en son voile

ainsi que d’un obscur linceul et pleurant étendue au long du corps de

Jésus n’est pas moins mélodramatique.

Et certaine célèbre descente de Croix, dont je n’ai vu que la

reproduction sans le prestige de cette couleur souvent triomphante

chez Bœcklin, me laisse sans émotion devant une _Mère noble_ de

Jésus, un saint Jean jeune premier et une prima donna Madeleine. Une

autre Madeleine, aux yeux rouges et gonflés, et qui ferait un pendant

pour la chasseresse exposée à Venise, ressemble extraordinairement à

l’impératrice Eugénie. L’allégresse de la jeune Vierge dans un tableau

de Nativité me semble d’une vivacité peu digne. La Madone, qui, entre

des rideaux dont l’ouverture se gradue avec recherche, occupe le centre

de ce tryptique, m’apparaît comme une contre-partie mystique de la

Vénus genitrix, que je veux dire encore.

Le pire reproche à faire à tout cela est, si je ne me trompe,

l’engendrement de l’Évangile-mélo à la Gabriel Max, lequel en vint

à peindre une Sainte-Face (certes moins édifiante que celle de M.

Dupont, à Tours!), dont un bas trompe l’œil, sans nulle parenté avec

l’art, semble faire se soulever les paupières dans leur pénombre, pour

récompenser d’un regard celui qui la contemple!...

Deux sujets religieux ont mieux inspiré M. Bœcklin: un Père éternel

un peu parent du Jupiter-Pèlerin de Wagner et toujours drapé dans son

manteau à constellations de paillettes, introduit dans un paradis

terrestre qui pourrait bien être un miracle (je n’ai vu que le

fac-similé de ce tableau), l’homme-enfant, un Adam adolescent et non

encore déniaisé, le pauvre petit père futur du genre humain, dont la

maigre nudité à peine pubère contraste avec les géantes formes dont la

peinture le dote d’ordinaire.

Une prédication aux poissons, selon les _Fioretti_, me semble très

supérieure au traitement de ce même sujet par M. Merson. Il y a un

touchant et comique apostolat dans la conviction du bon saint Antoine,

mal piété sur le rocher du plat des sandales de ses pieds noueux, la

robe crottée, troussée haut sur ses maigres jambes, le geste bénisseur

et persuasif, l’élan courbé de toute sa personne rugueuse et bistrée

dont l’édification se communique à l’œil béat de ce requin aux dents

de scie, à cette _lune d’eau_ pleine d’un ferme propos de ne plus

s’arrondir d’un fretin illicite.

Sied-il de ranger dans les sujets pieux cette Suzanne au bain, curieuse

œuvre du peintre? Imaginez, entre certains nus de femme de Rembrandt et

des études de tub de Degas, une commère ultra rondelette, la femme de

quarante ans de l’Ancien Testament, une Marneffe biblique. Accroupie

toute nue au fond de la vasque de marbre en laquelle elle barbote

honnêtement, elle se sent tout à coup tapoter son dos potelé sous la

caresse d’une main velue. Je ne sais rien de tragique dans le risible

comme l’angoisse des yeux ronds de cette grasse poulette effrayée à ce

contact inattendu d’un violateur invisible pour elle, mais de qui le

luxurieux influx l’emplit d’une noble pudeur dont la pire peine est, en

ce personnage replet, de ne pouvoir revêtir d’autre aspect que celui

d’une ridicule honte.

Ce qu’elle devine, nous le voyons, nous; et les plus extrêmes craintes

de la vertueuse dondon ne sauraient se hausser jusqu’à telle horreur.

Deux antiques _vieux cochons_, selon l’expression de Forain, sont

perchés sur la muraille à hauteur d’appui qui contourne la vasque.

L’un, coiffé d’une casquette à la Daumier, est le bilieux à l’œil

égrillard, à la babine lippue et simiesque. L’autre, encore plus

monstrueux, représente tout le déshonneur des cheveux blancs, un bout

de langue obscènement coulé et presque vibratile, dans l’escalade

et la luxure du sale désir, entre les deux gencives qu’on devine

édentées et baveuses. Et dans le clapotis de sa chair, sous la claque

lubrique, l’infortunée Suzanne, la petite mère aux mains courtes, dont

la pire misère est d’être drôlatique en un tel déduit, se ramasse, se

pelotonne, se met en boule.

Et, comble d’ironie, son savon dans une soucoupe imite, près de la

pleine lune de son opulent arrière-train, un œuf que cette poule dodue

viendrait de pondre.--Et l’on reconnaît aisément, en cette bedonnante

sirène des livres saints, la sœur des Tritons ventrus des toiles

mythologiques.

On raconte que Bœcklin a caricaturé de ses ennemis dans les mascarons

qui grimacent sur la Kunsthalle. Les vieillards de la Suzanne au

bain pourraient bien être de tels vengeurs; et, qui sait? la Suzanne

elle-même.

Le Prométhée de Bœcklin, à vrai dire, exposé en de détestables

conditions d’embu, me semble un grand effet manqué. Un géant sans assez

d’énormité dans un site, sans assez de grandeur; et le bondissement des

cent mille océanides Eschyliennes réduit à l’écume d’un sorbet.

En revanche, le _Berceau du jardin_, sous lequel deux vieillards, un

Philémon et une Baucis cossus, coulent les dernières heures d’un jour

heureux, d’une existence fidèle, entre des pots de jacinthes et des

carrés de tulipes, forment un tableau dont la reproduction même a du

charme. M. Ritter le décrit bien. Non moins que ce retour du chevalier,

d’une très pénétrante poésie, et dans lequel le roux des cheveux du

voyageur et la rousseur des cimes du bouquet d’arbres se répondent et

se rallument avec plus d’éclat dans la fenêtre éclairée dont l’œil

rouge fait battre le cœur du chevalier qui

S’assied avant d’entrer aux portes de la ville,

Et respire, un moment, l’air embaumé du soir.

--Dans le _Vita Somnium breve_, grand panneau allégorique, de Bœcklin,

qui appartient au musée de Bâle, il faut admirer, outre des mérites de

composition, de tenue générale, d’atmosphère limpide et rutilante, de

couleur harmonieuse et riche, la vraie vie des deux marmots du premier

plan, deux mioches associant Jordans et Renoir et dont la triomphante

nudité suit attentivement le trajet étoilé d’une pâquerette mise par

eux à flot sur un ruisselet translucide.

Dans la Vénus genitrix, c’est le volet de droite de ce triptyque

qui est remarquable. Je démêle bien dans le central panneau la

difficultueuse allégorie d’une Cypris debout sur une terre fumante de

germes, invitante déesse dont le torse s’azure de l’obscure clarté du

bleu de la nuit propice aux amours. Mais dans ce volet de droite qui me

paraît la plus notable des œuvres exposées là, ordonnance, composition,

dessin, coloris, concourent à un effet intense et puissant, réalisé

sans faiblir. Sous un pommier, arbre de science du bien, aux rouges

fruits savoureux entre lesquels blonde et chaude apparaît aussi la tête

dorée du travailleur qui les cueille, la famille ouvrière resplendit.

Assise, l’épouse,

La nourrice au sein nu qui baisse les paupières

allaite son poupon d’une mamelle restée blanche à l’abri de la

chemise et juste au-dessous de la brune région du cou baissée, dorée

par le hâle. Un garçonnet tout nu, fruit déjà plus mûri de la Vénus

Génitrix, s’étire et croît tel qu’une vive plante de chair; et le bleu

luxuriant de la toile des pauvres vêtements rapiécés comme d’oripeaux

de turquoises et de haillons de lumière, le sang rose sous les jeunes

tissus, le bistre de la peau de l’adulte et jusqu’à ses callosités

rudes, enfin la pulpe étincelante des fruits cueillis, tout cela chante

et s’exalte en une symphonie de tons éclatants pleine d’allégresse et

de vie.

Et, pour conclure maintenant, si vous entendez prononcer le nom de

Titien au sujet de l’_Angélique_, de Véronèse, à propos de la _Muse

d’Anacréon_, et de Murillo à l’occasion de tels ou tels petits anges;

si l’on vous dit que les cavaliers maures dans un paysage évoquent le

souvenir de Delacroix; le combat devant la Burg et certaine source,

celui de Gustave Moreau; la _Nymphe et le Satyre_, celui de Baudry;

la _Nuit_, celui de Watts; telle Bacchanale, celui de Corot; quelques

muses, celui de Fantin, et cette lourde Flore aux épaules bien

modelées, à la belle draperie violette arpentant cette prairie diaprée,

du pas velouté de ses vilains chaussons rouges que le peintre a bien

fait de transformer en cothurnes dans son projet de vitrail, la funeste

comparaison d’un Tadema suisse, répondez qu’il faut de suggestives

images pour susciter la mémoire de tant de grands et charmants noms,

sans omettre ceux de Millet et de Millais. Ajoutez qu’un de ceux qui

serait rappelé de moins loin à propos de Bœcklin, serait celui d’Élie

Delaunay qui traça une gracieuse image de la veuve de Bizet aux yeux

pleins d’une sombre flamme; mais qu’une gloire plus magnifique, entre

tant d’attributions diverses, est celle qui reparle de Giorgione--s’il

est vrai que certaines toiles de Bœcklin, pleines de tons savoureux et

d’ors blondissants, d’ambres chauds et de rousses ombres, auxquels le

temps promet une maturité plus harmonieuse encore--se haussent jusqu’à

la dignité de rappeler le _Concert champêtre_.

XIII

A JEAN-LOUIS FORAIN.

VERNET TRIPLEX

M. Vernet a reçu et recevra quelque temps encore les faveurs du

suffrage universel, mais l’avenir lui sera dur.

Malheur aux artistes qui n’auront travaillé que pour amuser la

plèbe contemporaine! De leur vivant ils reçoivent toute leur

récompense. Le succès leur arrive éclatant, sans mesure. Qu’ils

demeurent ensevelis dans cette gloire, plus banale peut-être que

la fosse commune.

(THÉOPHILE SILVESTRE.)

Autels privilégiés · 第 11 / 20 段