Il est parlé dans l’apocalypse d’un ange qui, descendant du ciel un

petit livre à la main, posait un pied sur la mer, l’autre sur la

terre.--«Allez prendre le petit livre!» criait une voix. «Prenez-le et

dévorez-le--confirmait l’ange--dans votre bouche, il sera doux comme du

miel.»--«Je pris donc le petit livre et le dévorai, ajoute l’apôtre, et

dans ma bouche il fut doux comme du miel...»

Saint Jean ayant dévoré le petit livre, nul vraisemblablement ne

connaîtra, dans le temps, ce que le petit livre enfermait. Cependant,

il viendrait à se découvrir que ledit petit livre n’était autre qu’un

prototype du _Cahier sur le vol des oiseaux_, de Léonard de Vinci, que

nous n’aurions vraiment pas trop lieu d’en être surpris.

Rien de plus mystérieux, en effet, que ce mince cahier à la couverture

d’un grain de massepain et d’un ton de _plaisir_ dont la typographie

viennoise nous offre un _fac-simile_ extraordinaire. Ce cahier de

trente pages, mentionné pour la première fois en 1637, envoyé à Paris

par Bonaparte en 1796, volé à la bibliothèque de l’Institut avant 1848,

racheté à Florence en 1867 par le comte Manzoni, puis finalement, en

1888, par M. Sabachnikoff. Trente pages, dont les péripéties reportent

à cette légende du _Sancy_, moins précieux diamant dont les hasards

de la guerre allaient jusqu’à le faire extraire des entrailles du

serviteur exhumé qui, lors du péril, l’avait avalé pour le conserver à

son maître.

Admirable matière à faire réfléchir sur les entraves aux inventions et

sur les vicissitudes de la gloire, que l’histoire de ce manuscrit, une

première fois dérobé aux héritiers de Melzi, l’élève et le légataire de

Léonard, puis rapporté, dix-sept ans après, au chef de la dite maison

Melzi qui l’abandonnait au restituteur, en s’étonnant seulement «qu’il

eût pris cette peine!»

Or, ayant moi-même goûté au petit livre, je le trouvai d’abord un peu

amer, contrairement à l’apôtre; ensuite doux comme le miel.

* * *

Les quelques _mesures pour rien_ par où débute le fascicule pourraient

bien avoir, volontairement ou fortuitement (un subtil penseur a écrit:

«Ses paroles, quoique vraies, ne pénétraient pas son esprit,»), une

signification allégorique sous leur apparence accidentelle, épisodique

et désintéressée. Elles enveloppent et protègent le sujet comme d’une

gangue arcane et symbolique. Il y est traité de l’art d’empreindre les

médailles: celle qui allait sortir de ce moule était bien curieusement

frappée. On y indique ensuite la façon de piler le diamant en

l’enveloppant dans du plomb. Encore on pourrait croire, un mythe de

l’opération qui va pulvériser, dans les pages qui suivent, un si

incroyable secret, par bribes comme intentionnellement embrouillées et

disjointes, pour ne le livrer au monde qu’abrité du voile d’énigme qui,

seul, permet d’en soutenir le fulgurant éclat; en laissant--comme dans

le _Scarabée d’or_--la découverte et l’usage

Dieu cacha, l’homme trouva.

à celui qui saura reconstituer le diamant gravé de telle recette

surnaturelle et de cette trouvaille absolue qui, assimilant les hommes

aux oiseaux, est bien voisine d’en faire des anges.

Suivent les moyens de faire «une belle couleur azur» et «un beau

rouge», nuances du ciel et du couchant parmi lesquelles notre humanité

_volatilisée_ va pouvoir s’ébattre, faire des coupes et des brasses.

Puis l’ouverture prélude, magistrale et sérieuse: «La science

instrumentale ou machinale est très noble, et par-dessus toutes les

autres très utile, attendu que, par son moyen, tous les corps animés,

qui ont mouvement, font toutes leurs opérations...»

La figure 23 seulement commence à distiller le miel et dissiper

le mystère. De la forme et de la grandeur d’un timbre-poste, elle

représente sommairement mais expressivement un homme ceinturé d’un

appareil assez semblable à celui dont les campagnards occupés

emprisonnent prudemment leurs marmots pour leur apprendre à se mouvoir

et à marcher en même temps qu’il les garantit des chutes. Soutenus

sous les aisselles dans cette armature roulante, ils y sont maintenus

debout, oscillant de-ci de-là.

Voici le commentaire de cette vingt-troisième figure: «_l’Homme dans

les volatiles_--notez cette désignation--a à rester libre de la

ceinture en haut, pour pouvoir s’équilibrer, comme il fait dans une

barque, afin que le centre de sa gravité et de l’instrument se puisse

équilibrer et se changer, où nécessité le demande, au changement du

centre de sa résistance.» Et dès lors nous voyons, à n’en pas douter,

que, sous l’apparente modestie de son titre d’histoire naturelle, le

_Codice_ ne traite de rien moins que du _vol des oiseaux humains_; en

un mot, du droit de _volitation_ de notre pesante espèce, que voici

retrouvé, dérobé aux méconnaissances et aux spoliations par un essaim

de laborieux complices de ce Léonard-Prométhée--nous dotant cette fois

de l’éther.

Dieu l’a prise du doigt pour la conduire au port, cette _bouteille à la

mer_, qui contenait l’espace! Et nous n’avons plus qu’à proclamer dans

l’attente d’une mise en œuvre définitive de ces préceptes surhumains

par quelque Nadar-Edison de la mécanique aérostatique ce vœu enfin

comblé du poète des hirondelles:

Des ailes! des ailes! des ailes!

Comme dans le chant de Ruckert,

Pour voler là-bas avec elles

Au soleil d’or, au printemps vert!

* * *

Viennent des conseils _pratiques_, scientifiques, détaillés à

_L’Homme dans les volatiles_; des avis--entremêlés de discussions

avec _L’Adversaire_--réglés sur l’exemple des oiseaux, l’inspection

expérimentale de leurs instincts, l’examen de leur industrie, pour

diriger fraternellement Adam au milieu des espaces, apprendre à

Deucalion à se conduire, se maintenir et comporter à travers les nues.

Parfois on dirait qu’il ne s’agit que d’une étude naturaliste du vol

même des _Légers navigateurs du vent_, selon la jolie expression de Mme

Valmore: «Toujours le mouvement de l’oiseau doit être au-dessus des

nuages, afin que l’aile ne se mouille pas, et pour découvrir plus de

pays, et pour fuir le péril de la révolution des vents parmi les gorges

des monts, lesquels sont toujours pleins de tourbillons et tournants de

vents.»--Mais ce n’est qu’une similitude et un tremplin pour s’élever à

la déduction, au direct conseil. Et l’alinéa conclut ainsi: «Et outre

cela, si l’oiseau se tournait sens dessus dessus, _tu as_ un large

temps pour le retourner en contraire, avec les ordres déjà donnés,

avant qu’il retombe à terre.»--Plus loin: «A b c d sont quatre nerfs de

dessus, pour élever l’aile... bien qu’un seul de cuir tanné, gros et

large, pût par aventure suffire; _mais pourtant, à la fin, nous nous en

remettrons à l’expérience!_»

En somme, _tout ce qu’il faut pour planer_, strictement déduit,

démonté, démontré réellement par A plus B en techniques propos qu’il

semble vraiment n’y avoir plus qu’à approprier, adapter, exécuter,

mettre en fonctionnement aérien, en exercice supraterrestre, en

circulation interplanétaire.

Mais soudainement l’éducateur Icarien s’interrompt, comme sous le heurt

préventif et irrévérencieux de la stupide incrédulité coupant la parole

au _spéculateur des oiseaux_, suivant son propre terme, au milieu de

ses spéculations sublimes. Et Léonard interjette ce rappel à l’ordre

admirable: «Et la menterie est de tant de mépris que si elle disait de

bien grandes choses de Dieu, elle ôte de la grâce à sa déité; et la

vérité est de tant d’excellence que si elle louait des choses minimes,

elles se font nobles.

(En marge.) «Mais toi qui vis de songes, il te plaît plus les raisons

sophistiques et coquineries des hâbleurs dans les choses grandes et

incertaines, que de certaines naturelles, et non de si grande hauteur.»

Puis tout aussitôt après, dis-je, ce rappel à l’ordre, au sérieux,

à la question, nous reprenons le fil des démonstrations matérielles

éthéréennes. «On te rappelle (au _spéculateur des oiseaux_) à

l’auditeur écolier sans doute absent et irréel, mais docile et attentif

dans l’avenir, et suscité par le vouloir impérieux du maître voyant

qui le prémunit ici contre l’erreur d’Icare; on te rappelle comment

ton oiseau ne doit pas imiter autre chose que la chauve-souris, à

cause de ce que les membranes sont une armure ou liaison aux armures,

c’est-à-dire maîtresse des ailes.»

La chute est encore soigneusement prévue et prévenue, dirai-je

aménagée, à l’aide de certaines outres, grâce auxquelles «l’homme

tombant de six brasses de hauteur ne se fera pas de mal, tombant tant

dans l’eau que sur la terre...» Et la prise à partie dans ces termes

libres et précis: «Si tu tombes, de l’outre double que tu tiens _sotto

il culo_, fais que tu frappes avec elle la terre.»

Mais ladite outre _en forme de patenôtres_ nous fait rebondir bien

haut, toujours plus près du zénith, avec cet aveu _in margine_,

comme incidemment échappé, au cours de la démonstration, et pareil à

la friandise qui incite l’enfant à poursuivre une aride étude: «La

ruine de tels instruments...», nous disait tout à l’heure Vinci, mais

l’_usage_ de tels instruments?...--Le voici, l’usage: «_On portera de

la neige, l’été, dans les lieux chauds, prise aux hautes cimes des

monts, et on la laissera tomber dans les fêtes des places, au temps de

l’été._» Révélations dont la simplicité de son émission n’a d’égale que

son envergure. Les voilà ces «certaines choses naturelles, non de si

grande hauteur», que tout à l’heure nous promettait le maître.

La neige en ces vergers lui semble obligatoire,

Pour en jouir, l’été...

Il est donc accompli, ce souhait des Héliogabales. Et ne voit-on pas

que volontiers Léonard rééditerait ici son stupéfiant: «mais pourtant

_à la fin, nous nous en remettrons à l’expérience_.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus haut, plus haut encore!--Et en effet, nous atteignons le sublime

en ce couronnement ineffable: «_Le grand oiseau prendra le premier vol

sur le dos de son grand cygne, et emplissant l’univers de stupeur,

emplissant de sa renommée toutes les écritures, et gloire éternelle au

nid où il naquit!_»

Puis, comme pour refermer la gangue où gisait et luisait le métal de

la _médaille_, refondre le plomb qui contenait le diamant pilé, la

retombée sur la Terre du _grand oiseau_, avec et de par le lest de deux

ou trois réflexions tout ordinaires, banales et bien humaines: «mardi

soir, au jour 14 d’avril, Laurent vint demeurer avec moi: il dit être

de l’âge de 17 ans... au jour 15 dudit avril, j’eus 25 écus d’or du

camerlingue de Sainte-Marie-Neuve.»

Telle est l’histoire du _grand oiseau_. Oui, gloire éternelle au nid où

il naquit!

X

A ANTONIO DE LA GANDARA.

LE VOYANT

(WILLIAM BLAKE)

Un des plus merveilleux sujets de rêverie pour le contemplatif accoudé

sur le pont des âges, à regarder couler, précipitées ou alenties,

les ondes des jours, charriant les succès rapides, les gloires

entravées, les oublis prématurés, les injustes abandons, c’est, parmi

tant de flots directs et légers qui vont chantant leur cours facile,

l’incompréhensible arrêt de certaines vagues, lesquelles semblent

n’avancer point, comme attachées à quelque récif invisible avec le

pétale qu’elles enferment ou la perle qu’elles roulent. Quel courant

détourné, quel jet de pierre du rivage, peut-être quel ricochet

d’enfant doit rendre enfin libre la vague prisonnière, avec ses déchets

et ses trésors, l’œuvre captive, avec ses beautés et ses tares? Et

cela, qu’il s’agisse d’un vivant ou d’un mort (car, _s’il est des

morts qu’il faut qu’on tue_, il y a aussi des vivants qu’il faut

qu’on ressuscite), d’un prophète longtemps méconnu dans son pays ou

d’une renommée parfaite au delà des monts ou des eaux, et qui tarde

indéfiniment à les franchir pour rayonner en deçà quand d’autres

réputations des mêmes bords s’accréditent au hasard d’une chronique ou

d’un bavardage.

Quelque chose de ce mystère flottait pour moi, il y a tantôt dix ans,

sur les noms de Rossetti (dont rien n’a encore été exposé en France),

de Watts, dès lors représenté, salle Petit, par un portrait d’Algernon

Charles Swinburne, accompagné de fulgurantes esquisses, de Burne Jones

enfin, dont, en ce temps-là, une seule toile, _Merlin et Viviane_, nous

avait été exhibée, en 1878, au Palais des Beaux-Arts.

C’est en 1884 que le désir de voir de près certains fomentateurs et des

éléments de ce mouvement esthétique préraphaëlite me menait à Londres,

chez M. Burne Jones lui-même, et dans les salons qui contenaient de

ses œuvres et de celles de ses devanciers; puis dans les boutiques où

pullulaient les créations ingénieuses ou caricaturales dues à cette

renaissance, agonisante déjà.

La comédie satirique de _Patience_, la mise en circulation et en

vente de la fameuse et curieuse théière représentant un esthète et

une esthète, dos à dos, avec leur double bras accolé pour goulot et

pour anse, leur tournesol et leur arum respectifs, à la boutonnière

et au sein, et cette épigraphe: «_Fearfull consequences through

the laws of natural selection and evolution of living up to ones

Teapot_»--c’étaient les coups légers sous lesquels avaient succombé

sans doute les moins intéressants des disciples de M. Wilde. On n’en

voyait plus errer qu’un petit nombre à Rotten Row, convaincus et

résignés, victimés et falots sous des atours jonquille ou vert saule.

Des thés en recélaient encore. Mais ce n’était déjà plus le temps où

des groupes silencieux en défroque Henri VIII arboraient dans le salon

de Sir Frederick Leighton des plumes de paon moins facétieuses que

celles de nos fêtes foraines.

Pourtant le bon grain de la doctrine germait toujours chez M. William

Morris, le poète-décorateur socialiste, sous la très haute et très

mystique direction du grand maître Burne Jones.

Ce fut pour moi un bel après-midi, dont la mémoire me reste

enchanteresse et fleurie, ce jour de notre visite sous la gracieuse

conduite du célèbre préraphaëlite (qui avait tenu à nous mener

là et s’était installé en guide sur le siège de notre landau) à

l’abbaye-phalanstère où M. Morris, loge des familles d’ouvriers

qu’il emploie à la féerique fabrication de ses rêveuses tentures,

inextricables fouillis de branchages symétriques, derrière lesquels

il semble que la Belle au Bois dormant sommeille; à ses toiles

chimériques, à ses damas changeants, le tout diapré d’un décor ensemble

médiéval et moderne, dont on dirait que le pollen fut soufflé par les

fleurs de la robe de Primavera, avec tous les gazons de Botticelli,

compliqués de ceux de la Dame à la licorne, entre lesquels le

chèvrefeuille domine; le chèvrefeuille, la fleur de la passion de

maître Morris, au point qu’elle le dénomme à travers le monde, et

que, si vous devez télégraphier à cet ornemaniste, il vous suffira

réellement d’adresser ainsi votre dépêche: _Honeysuckle_, London.

Quant à M. Whistler, l’illustre et admirable maître américain désormais

installé parmi nous, il n’y a point lieu de le mêler à l’histoire

de cette réforme à laquelle ne le rattachent que son amour délicat

de la japonaiserie distinguée avant l’invasion du bibelot barbare,

et l’éclaircissement de tout le fuligineux mobilier anglais de par

quelques-unes de ses décorations lumineuses, et notamment son emploi

du jaune pâle, du blanc ou du bleu turquoise dans l’ameublement et la

tapisserie.

Toutes ces choses nous sont devenues depuis, familières et banales,

bien moins par la grâce d’une démonstration savante et documentée,

que du fait d’une mode et de la terminologie courante de certains

enthousiasmes de confiance et à grand renfort de photographies qui

n’allèrent point jusqu’à traverser le détroit pour admirer _de visu_,

sur place, les objets inconnus de leur culte et les vagues sujets de

leurs gloses. Partisans, voire prêtres de la religion nouvelle, rien

que pour avoir communié des bonbons de Fuller sur des coussins de

Liberty et Compagnie.

C’est ainsi que, dix ans après que nous eussions pensé:

Sans doute il est bien tard pour parler encor d’elle,

il a fallu, l’an dernier, l’élégante effraction d’une porte ouverte par

une brillante jeune dame-auteur pour révéler à beaucoup de Parisiens

l’existence de Burne Jones que plusieurs, à vrai dire, ne différencient

pas encore très bien de John Burns. Et pour la première fois seulement

la question technique va être abordée d’une façon analytique et

synthétique à la fois, par M. Gabriel Mourey, dans son ouvrage annoncé

et attendu: _l’École préraphaëlite anglaise_, qui va nous déduire de

_lady Lilith_ et de la _damoiselle Bénie_ les cuivres de Benson et les

faïences de Morgan.

Ces deux derniers lustres, dans le même temps que s’opérait chez nous

cette lente infiltration de Watts (l’_Espérance_ et quelques autres

belles et pensives toiles bleues en 89), de Burne Jones la même

année, avec son _King Cophetua_, son chef-d’œuvre, inspiré des deux

toiles de Melozzo da Forli, de la National Gallery; avec ses deux

panneaux et son portrait d’enfant de l’an passé, de purs dessins, et,

enfin, cette aquarelle rendue malencontreusement célèbre, jusqu’à

l’extinction! par une mésaventure photographique--dans le même temps,

dis-je, des traductions nous étaient offertes de plusieurs poètes

anglais: Shelley--si tard après Byron! un volume de Swinburne, par

M. Mourey, la _Maison de vie_ de Rossetti par Mme Couve. Mais Keats,

le délicieux Keats s’attarde. C’est ainsi que Walter Crane est déjà

familier à beaucoup; que le nom de Holman Hunt apparaît quelquefois,

plus rarement, au bec des plumes averties; mais que du plus curieux

peut-être d’entre tous les artistes anglais, je ne démêle ici de trace

en aucun esprit, l’effrayant nom ne m’apparaît dans pas un courrier,

comme dans nulle causerie ne résonne.

Et j’ai nommé WILLIAM BLAKE[48].

[48] M. Catulle Mendès m’a rappelé avec beaucoup de bonne grâce

l’intéressante étude qu’il a lui-même antérieurement consacrée à

ce curieux artiste.

* * *

Et pourtant, si quelque chose semble fait pour passionner notre fin

de siècle éprise de curiosité et d’occultisme, n’est-ce pas ce

peintre-poète à l’œuvre si prodigieusement vêtue de lumière et de

ténèbres; l’homme qui se jouait à lui-même, sa femme lui donnant

la réplique et _tous deux dans le costume_, des scènes du _Paradis

perdu_; l’artiste qui exécutait la plupart de ses créations d’après des

esprits posant véritablement pour lui; sorte de modèles fuyants dont on

l’entendait dire, de temps à autre, durant la séance: «Il bouge,» ou

bien: «Sa bouche a disparu»? C’est de la sorte qu’il nous a transmis,

entre autres, le portrait authentique de l’_homme qui a construit les

pyramides_.

La Galerie Nationale, qui possède deux peintures de Rossetti, ne

donnant guère à voir que du Bouguereau bizarre: une figure de la

_Vita Nuova_ d’un sentiment poétique mais d’une coloration piètre,

et une _Annonciation_ dont toute la nouveauté consiste en ceci que

le symbolique lys de la Vierge n’y figure que brodé, la tête en bas,

sur un ruban rouge--la Galerie Nationale renferme aussi deux petits

tableaux de Blake: une vision apocalyptique, et d’étranges funérailles

d’un cercueil porté par des vieillards d’une taille démesurée.

Je n’entreprendrai point de donner ici l’idée d’une œuvre aussi

inconcevable et aussi multiple que celle de William Blake, aujourd’hui

célèbre en Angleterre, et dont les toiles, comme les gravures, sont

cataloguées (par Rossetti) et cotées à des prix respectables, après

s’être vues méprisées du vivant de leur auteur, comme il advint chez

nous pour Millet et de tant d’autres. «Travail invendable!» formulait

un Goupil du temps. Ce que je me contenterai de souhaiter et de saluer

ici, dans un avenir, j’espère, prochain, c’est l’esprit, ensemble

précis et mystérieux, qui abordera, ainsi que Baudelaire le fit pour

Poë, mais avec, cette fois, des difficultés bien plus ardues, la

traduction et l’interprétation de l’œuvre littéraire et graphique

doublement touffue de l’auteur du _Livre d’Urizen_ et du _Mariage

du Ciel et de l’Enfer_. Cette œuvre, entièrement gravée et imprimée

par Blake lui-même, entre tant de tribulations et d’infortunes que

soutenaient seuls les fantômes qui posaient pour lui! Cette œuvre où la

poésie, comme d’un Mallarmé plus philosophe et plus fécond, enchevêtre

son texte d’un beau caractère à des compositions dont l’origine

supra-terrestre explique, seule, la possibilité de tant de rêve

concrété et d’infixable figé! En ces dessins, il y a du Michel-Ange, du

Raphaël, du Primatice, de l’Odilon Redon, du Blake et de _l’innommé_.

Dans certaines figures de Redon seulement, il semble qu’on ait pu

frôler tant de stupéfiant inconnu. Et il faudrait l’art avec lequel

M. Huysmans décrivait naguère une série de ce dernier artiste dans

la _Revue indépendante_, pour donner un aperçu des illustrations de

Blake à son _Livre d’Urizen_, par exemple. Figures tournoyantes ou

tourmentées dans le feu, figures surtout abîmées comme nul autre n’aura

su l’exprimer, ramassées en des attitudes de douleur prostrée qui

varient jusqu’à l’infini tout ce que peut donner l’anatomie humaine

dans le rassemblement des membres sous le faix d’un supplice ou d’une

résignation sans bornes.

L’illustration pour le _Livre de Job_, illustration que Blake méprisait

comme tout ce qu’il tenait pour un travail manuel, à savoir ce qui

n’était pas le fruit de ses visions--présente de beaux spécimens de

ces postures accablées sous le désespoir ou devant l’extase. Mais

l’admirable scène de paix que ce groupe de la _Famille de Job_ avant

l’épreuve, au milieu de ces paissantes brebis, d’une formule décorative

évocative et charmante!

Aucun peintre trouva-t-il jamais des expressions révélatrices, des

poses et des gestes indicateurs pour représenter les états d’âme

avec une réalité si immédiate? Le cataclysme et la sérénité sont

pareillement du ressort de celui-ci. Rien de plus ravissant que la

courbe révérencieuse et attendrie de ses anges sinueux aux pieds de

l’Éternel. Puis, comme leur épouvante s’accuse et s’accentue à la ruade

enflammée de Satan au-devant d’un Jéhovah dont la sublime douleur est

touchante, au penser des supplices consentis de son serviteur élu. Job

cadavérique terrassé par le hideux mal, la saisissante horreur de ses

amis, les yeux hagards et les bras levés, la lamentation de Job et sa

plainte, l’accusation des témoins, et surtout les hantises nocturnes

font des tableaux inouïs et inoubliables. Les personnifications

répétées des chantantes étoiles du matin (dont M. Burne Jones a bien

pu se souvenir en inventant les _Jours de la Création_) présentent

un bel enchevêtrement de bras et d’ailes. Le geste du Seigneur Dieu

désignant le Léviathan et le Béhémoth par-dessus le groupe des voyants,

et enfin, avant la radieuse vision de l’allégresse de la maison

rétablie célébrant sur les instruments sa délivrance et sa joie, le

doux blottissement des trois filles de Job, comme dans un nid, sous

l’incommensurable envergure de la bénédiction paternelle, c’est une

faible énumération de cette série biblique, sur des ciels déchirés et

visionnaires, entre des encadrements ingénieux, quasi japonais, de

flammes et d’oiseaux, de serpents et d’anges, de coquillages et de

champignons, d’insectes et de pampres.

Autels privilégiés · 第 9 / 20 段