Cet homme-là, c’est bien Ernest Hello, «cet homme--et j’aime à conclure

par cet extrait d’une lettre que m’écrivait récemment sa veuve--cet

écrivain qui fut une _âme visible_ errante sur la terre; blessée,

souffrante, énergique, courageuse, désolée, fidèle à l’éternelle

beauté, à l’éternelle lumière dont elle avait gardé _le souvenir_.

«Sa parole, d’une brûlante tendresse, et le pardon qu’il savait

accorder à ses plus cruels ennemis, donnaient à son discours je ne sais

quelle saveur très vigoureuse, céleste et victorieuse, qu’il avait, de

son éternelle patrie, apportée ici-bas!»

VII

A OCTAVE MIRBEAU.

UN SEUL GONCOURT

Il se flatte de tenir en main la balance

SAINTE-BEUVE.

L’appropriation, l’adaptation, une certaine manière d’être adéquat à sa

visée, à sa vision, à sa vie, n’est-ce pas la formule ensemble la plus

succincte et la plus essentielle du relatif bonheur dont l’humanité

semble susceptible? Certaines femmes, à l’aise dans leur beauté,

quelques gymnastes, souples et assurés parmi le vol périlleux de leurs

trapèzes, en font mouvoir de brillantes images. La disproportion,

au contraire, est, à elle seule, une suffisante définition de la

plus aigre forme du malheur. Fertile en hypocondrie et en spleen,

elle engendre les atrabilaires et les mélancoliques, dont certaines

chauves-souris

Victimes d’un malaise incurable et formel

ont naguère essayé la ténébreuse allégorie.

En littérature, les écrivains qui se contentent d’un succès public,

tout comme ceux auxquels suffit une ésotérique renommée, s’accommodent

également bien de ces deux formes opposées de la gloire. Mais il y en

a d’autres, ceux dont l’œuvre, sans s’imposer à tous du seul droit de

foudroyer, comme du Shakespeare ou de l’Hugo, offre à chacun le loisir

d’exercer sa critique incompétente et incomplète, sa bégayante ou

inepte glose, ses jugements superficiels et erronés dont les mauvaises

humeurs et les mauvaises fois, alternées d’incurables incompréhensions,

pour manifestes qu’elles soient, ou à cause de cela même, n’en dégagent

pas moins quelque chose de délétère et de corrosif comme la chute

continuelle sur un marbre, d’une goutte d’acide.

Qu’est-ce alors qu’elles opèrent sur ce délicat pétale de fleur rare en

lequel se peut transformer l’impressionnabilité d’un sensitif artiste?

Ceux-là, quel que puisse être le visage de leur désintéressement ou le

masque de leur indifférence, ceux-là sont condamnés à vivre troublés,

véritables _eauton-timoroumenoi_ de notre civilisation, comme ils

le furent de l’ancienne qui avait trouvé pour eux cette appellation

typique: _rongeurs d’eux-mêmes_, et, par ailleurs, cette définition de

leur nature: _maxime facti sunt suspiciosi, semperque credunt calvier_.

(Sont faits particulièrement soupçonneux, et croient toujours être

lésés.)

Goncourt, à qui je citais un jour ce texte et que j’y sentais

intéressé, fut, avec et après son frère, un transcendantal exemple de

cette loi d’asymétrie dont Gautier a révélé l’arcane et précisé la

formule dans cette phrase finale de l’oraison funèbre de Jules: «Il y

avait peut-être après tout là-dessous un chagrin secret. Il manquait à

Jules de Goncourt, apprécié, fêté par les maîtres de l’esprit... eh!

quoi? Le suffrage des imbéciles. On méprise et on éloigne le vulgaire.

Mais s’il se le tient pour dit et ne revient pas, les plus fières

natures en conçoivent des tristesses mortelles.»

* * *

C’est le propre des esprits pénétrants et illuminés de ne pas voir que

juste, mais loin et pour longtemps, et d’édicter des verdicts qui non

seulement n’ont point à s’amender, mais se fortifient et justifient,

gardant toujours, avec le mérite de l’antériorité, une acuité où les

autres n’atteindront plus, sans fin surprenante et nouvelle. Telle la

suave et savoureuse page de Baudelaire que nous lisait l’autre jour,

à Douai, M. Catulle Mendès, la révélant à beaucoup, la rappelant à

plusieurs. Nulle, en effet, ne contiendra jamais, résumée, résorbée en

des termes d’atmosphérique langueur et d’électrique résonnance, plus de

l’âme universellement amoureuse de Desbordes-Valmore.

Ces rêveries d’avant-garde, les unes plus métaphysiques, d’autres

biographiques seulement, jouent, dans l’édifice d’une réputation, le

rôle des assises premières aux fondations des architectures.

Et le final groupement en triomphal portique, ou en édifiante chapelle,

de leurs cultes posthumes, de leurs zélations d’outre-tombe, semble

une littéraire transposition de ces constructions-mosaïques de la

foi, de ces temples dont chaque pierre, hommage d’un fidèle guéri ou

d’une ouaille lénifiée, porte le nom du donataire, érigeant ainsi vers

le ciel et dans l’histoire une forêt, de reconnaissants piliers, une

pyramide de chantantes sculptures.

Et ces pierres, comme celles de l’éphod, ont chacune leur part de

symbolisme ardent, révélateur et mystérieux, sans que l’archivolte ou

l’architrave, l’entablement ou le vousseau, le modillon ou le listel,

aient plus de droit à notre piété et à nos laudes dans l’élan de notre

foi et l’élancement de notre prière. Mais avec une ferveur, seule, plus

reconnaissante pour cette pierre angulaire, base de l’église «au cintre

surbaissé» où passent et pleurent les âmes.

Quels que soient l’intérêt apologétique de l’article de M. Rosny, la

valeur historique et sentimentale des émouvantes pages de M. Daudet,

dans lesquelles le respectueux avenir écoutera palpiter les dernières

pulsations de l’illustre défunt, et qui sont la dalle même incisée et

fleurie de son littéraire sépulcre--le subtil _portrait contemporain_

de Gautier que je citais tout à l’heure, se peut, entre tous, dans

l’exégèse de Goncourt, assimiler à l’une de ces pierres aux caractères

originaux et prophétiques non démentis par les réalisations ultérieures.

On pourrait la récrire cette phrase initiale, et s’écrier encore,

aujourd’hui, avec cette solennelle modification reconstitutive: «La

voilà donc _refaite_, cette individualité double qu’on appelait

familièrement les Goncourt»--et réunir enfin dans l’immortalité à ce

_premier arrivé_ dans la mort, ce grand et triste _distancé_ «qui

luttait à chaque pas, comme s’il eût eu les pieds embarrassés dans les

plis du linceul fraternel», et dont leur ami Théo nous a éloquemment

légué l’image dédoublée et désolée: «Edmond, dans sa stupeur tragique,

avait l’air d’un spectre pétrifié, et la mort, qui ordinairement met

un masque de beauté sereine sur les visages qu’elle touche, n’avait pu

effacer des traits de Jules, si fins et si réguliers pourtant, une

expression d’amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait avoir

senti, à la minute suprême, qu’il n’avait pas le droit de s’en aller

comme un autre, et qu’en mourant il commettrait presque un fratricide.

Le mort, dans son cercueil, pleurait le vivant, le plus à plaindre des

deux, à coup sûr.»

C’était--ainsi l’ont discrètement relevé ces frères Rosny, dont

la prestigieuse dualité prend dans notre estime et dans cette

Académie Goncourt elle-même la place qu’y laissent libre les

deux fondateurs,--une immanquable occasion pour les échenilleurs

de psychologie et les redresseurs d’histoire, d’infirmer de si

indéfectibles signes. Et la sincérité de la fraternelle affection de

cette «seule personne en deux volumes» ne pouvait guère être moins mise

en doute que la maternelle ardeur d’une Sévigné, pour celle qu’elle

appelait «ses petites entrailles».

Rangeons-les plutôt, ces admirables hyperesthésies du sentiment, parmi

celles dont la nature vient au secours de l’art, usant des séparations

et des absences, pour en frapper, comme de baguettes divines, les

rochers des cœurs, d’où jaillissent alors de touchants raphidims de

musique, de sublimes hippocrènes de poésie.

N’y aurait-il pas même à inaugurer, en ces questions, une curieuse

étude de la responsabilité; et, puisqu’on remettait dernièrement en

scène les torts d’une George Sand à l’égard d’un Musset ou d’un Chopin,

à spécifier la part d’agent providentiel de la traîtrise amoureuse, en

matière de fécondation artiste, et de fabrication.

Des choses inconnues

Où la douleur de l’homme entre comme élément?

* * *

Pour nous, c’est sous l’aspect de ce fraternel esseulement, avec cette

pâleur de «spectre pétrifié» et de «fantôme réel», qu’il nous a été

donné de connaître Edmond de Goncourt, «cette pâle figure du frère, qui

semblait reflétée par une lueur de l’autre monde, et avait l’air, sous

le soleil ardent, d’un clair de lune en plein jour».

Et c’est encore ainsi qu’il nous est apparu, la dernière fois que nous

le vîmes, quinze jours avant sa mort, cet inoubliable après-midi, dont

nous nous appliquons depuis à revivre les heures,--chez notre ami

Octave Mirbeau, dans ce merveilleux jardin de Poissy, qui demeure pour

nous sa prairie d’asphodèles.

Nous avions dû faire route ensemble vers cet amical dîner; et comme,

retardé, je ne survenais que vers la fin du jour, il m’accueillait de

cet affable geste de bienvenue dont il était peu prodigue, et duquel sa

glorieuse aménité m’a souvent fait fête.--Et dans cette heure dont le

détail nous revient et s’accuse avec une netteté consolante et cruelle,

ce nous fut, entre botanistes orientés diversement, amoureux curieux

et attendris des flores, cent occasions de nous extasier sur celles

que notre éminent hôte horticulteur se plaît à hybrider savamment,

groupant leurs contours dilatés et leurs couleurs exaspérées en une

apothéose de cannas fulgurants et de dahlias inconnus, aux buissons

ardents de pétales et de pétioles où les tournesols semblent flamboyer

et tournoyer tels que des soleils d’artifice.

Je me souviens d’un delphinium bleu Wedgwood et mauve rosé que le grand

jardinier du _Calvaire_ avait distingué de mon nom, et dont le Maître

admirait les fuseaux d’étoiles aux irisations légèrement candies. Il

y avait encore des penstemons vineux, des tigridias au cœur ocellé,

des phlox à l’odeur de gâteau, des glaïeuls aux tons de chairs d’un

poisson cru, et des œillets des Alpes aux pétales échevelés comme

des mèches roses. Enfin ce fut une station enthousiaste auprès d’une

centaurée de Babylone. Goncourt découvrait, dans les godrons de cette

géante tige d’un gris cendreux de bouillon blanc, un motif nouveau pour

l’enguirlandement gaufré d’un trumeau ou la bordure tuyautée d’un cadre.

Oui, tel, et sous ses cheveux blancs que Gautier voyait «se décolorer

et pâlir à mesure qu’on approchait du terme fatal et de la petite porte

basse où se dit l’éternel adieu», nous admirâmes, ce jour, et notre

mémoire évoque ce noble visage pour lequel une dame d’esprit vif avait

trouvé cette définition humoriste: une perle noire dans de la dentelle.

Certes la façon qu’avait ce grand homme d’interpréter l’amitié,

d’entendre la camaraderie, n’était pas du goût de plusieurs, qui

ne savent point mettre au-dessus de la lésion de la sensibilité la

curiosité du phénomène. Goncourt aurait en effet volontiers spécifié

pontificalement (le pontificat n’étant pas pour déplaire à l’un des

auteurs de _Madame Gervaisais_) une différence _ex cathedrâ_ entre

les sentiments professés et la forme qu’il leur donnait dans ce

_journal_ qui était pour lui sa cathèdre. L’importance historique qu’il

attribuait à son jugement le contraignait, croyait-il, à des exécutions

dont la mesure ne sera donnée que par l’intégrale publication

ultérieure de ses manuscrits. «Et il dira tout!» prophétisait

pathétiquement Claudius Popelin, qu’inquiétaient ces annales. C’est

sur le compte d’un homme qu’il estimait, jusqu’à le comparer à son

frère, qu’Edmond de Goncourt tenait cet authentique propos: «Je ne

pourrais pourtant pas publier de mon vivant ce que j’ai écrit sur lui.»

Voici un non moins pittoresque exemple: J’ai acheté à sa vente un

pamphlet contre la princesse Mathilde qui était, dit-on, son amie, et

que lui-même faisait profession d’apprécier. En ce cas, n’eût-il pas

été naturel de détruire l’exemplaire venu entre ses mains du libelle

comminatoire? Non, le volume a été gentiment relié par ses soins, et

après avoir complaisamment détaillé à l’encre rouge sur le premier

feuillet, de son écriture la plus coquette, le rôle calomnieux que le

pamphlétaire attribue aux deux frères, il ajoute qu’on va jusqu’à faire

de la chute d’Henriette Maréchal une défaite pour l’impérialisme. Et il

signe.

Au reste, chacune de ces épigraphes si finement calligraphiées par lui

en tête de chacun des livres de sa bibliothèque ne fixe-t-elle pas

un trait de son caractère, le même, à vrai dire, souvent? Je citerai

encore celle-ci, sur un exemplaire des _Géorgiques_: «Le seul livre de

l’antiquité que je sente.»--Et plus bas, d’une autre encre, comme en

repentir d’un ostracisme sévère: «Avec Tacite cependant.»

Quant à certaine attitude rigide et frigide, que beaucoup prenaient

pour de la hauteur, mais qui n’en était pas toute,--et qui valut à

cet _amateur_ de génie de se voir houspillé jusqu’à la fin dans sa

sensibilité nerveuse et surexcitée; et, par delà le tombeau, encore

quelque peu chansonné de ces libelles et de ces placards dont il avait

collectionné les ancêtres typographiques,--ne pourrait-on pas dire

qu’elle lui vint, pour une part, avec de la timidité naturelle et un

peu de gaucherie, de «ces pieds embarrassés dans un pli traînant de

linceul»?--Et, pour l’autre, de ce sentiment conscient d’inadaptation

dont je parlais au début de ces lignes, et qui, du fait d’un anankè

fatal, d’un magnifique _ad augusta per augusta_, d’un _pas de chance_

glorieux, continuait de faire lutter le grand sensitif refoulé,

contre des achoppements contradictoires ou risibles tous issus du

même malentendu qui, à l’origine, avait fait paraître, le 2 décembre,

le premier volume des deux frères. Car, en ces dernières années,

n’était-ce pas lui-même, le titulaire vénéré du banquet à lui offert

par de fidèles adeptes, qui, dès la porte, repoussé par un impudent

maître d’hôtel lui réclamant sa cotisation et sa carte, confessait,

dans son journal, avoir vainement cherché, de retour en sa maison

d’Auteuil, de quoi satisfaire un violent appétit tardif, étranglé par

l’émotion durant tout le cours de l’agape confraternelle?

Et, le jour de ses funérailles, enfin, ne se serait-elle pas exclamée:

«C’est bien ma veine!» l’ombre de ce doux irrité, en présence des

travaux de voirie qui barraient les abords de sa Maison d’un Artiste?

Lui, que (malgré les coins pieux des illustres amis dont il était

l’hôte) l’éloignement de sa demeure et la soudaineté de sa fin

privaient d’être enseveli dans ce deuxième drap dont son frère avait

emporté le premier et dépareillé la paire,--ce linceul dont le pli

traînant avait, toute sa vie, embarrassé la marche du survivant;--lui

qui ne fut pas, en outre, tout à fait exempt de ces habillements

funèbres dont la «coquetterie posthume» lui déplaisait et desquels

la crainte lui avait fait, plusieurs fois, répéter d’un de ces

pittoresques dires qui lui étaient familiers: «Je ne veux pourtant pas

me présenter devant le bon Dieu, habillé comme un Polichinelle!»

VIII

A MADAME POLOVTZOW.

TOLSTOI ESTHÉTICIEN

On me demande mon avis sur le récent opuscule de Tolstoï, intitulé:

_Qu’Est-ce que l’art?_--sous le prétexte vaniteux que mon nom figure

dans cet écrit. Et je l’y découvre en effet, dans le voisinage

rassurant de mon éminent ami Georges Rodenbach. Interrogé sur l’œuvre

d’un poète, Edmond de Goncourt donna une fois cet exemple peu commun

d’un refus d’ingérence: «Comment voulez-vous, fit-il, que je vous

réponde là-dessus, _moi qui ne sais même pas quand un vers est sur

ses pattes_? Je me donnerai donc bien de garde de ne pas me régler

sur un si prudent conseil de tact en une question d’Esthétique

transcendantale, où le maître de Yasnaïa Poliana fait évoluer avec

leurs citations tant d’experts dialecticiens, sans se donner pour

satisfait de leurs définitions et de leurs textes. Je remarquerai

seulement qu’après avoir glissé sur les dix leçons de Taine, il cite le

Sar Peladan, mais ne nomme ni Prud’hon ni Ruskin.

Cependant, puisque l’illustre auteur de Michaïl qui serait sans doute

étonné d’apprendre combien sont peu symbolistes les vers dont j’ai

interprété cette œuvre de lui, délicatement sublime, me fait l’honneur

de me nommer même confusément, je me permettrai, sur ce propos de son

dernier-né, quelques réflexions moins nébuleuses.

«Toute la création est mangeante et mangée, écrit Hugo; les proies

s’entremordent.»--Donc avant de dévorer tant d’esthéticiens pour nous

les nommer pêle-mêle, Tolstoï esthéticien s’était vu lui-même dévoré

par Nordau esthéticien, faute à ce grand romancier et à ce physiologue

considérable d’avoir pratiqué le conseil de Goncourt.

Relisez ce passage de Nordau sur Tolstoï, en remplaçant le mot

_science_ par le mot _art_, et vous serez surpris de la part d’un

artiste ayant donné de si authentiques preuves--de l’application qui

se peut faire de ce jugement, au livre qui nous occupe: «La science

véritable n’a pas besoin d’être défendue contre des attaques de ce

genre. L’imputation de mauvaise foi ne serait pas de mise à l’égard de

Tolstoï. Il croit ce qu’il dit. Mais ses plaintes et ses railleries

sont en tout cas enfantines. Il parle de la science comme un aveugle

parle des couleurs. Il n’a visiblement aucun soupçon de sa nature, de

sa tâche, de ses méthodes et des objets dont elle s’occupe.»--Je le

répète, appliqué à l’art, et dans le cas présent, le passage n’est pas

moins vrai--et combien plus curieusement du fait de ce grand artiste!

Et c’est encore la phrase de M. de Vogüé qui nous servira d’explication

pour cette anomalie: «Ces phénomènes qui lui offrent un terrain si

sûr quand il les étudie isolés, il en veut connaître les rapports

généraux, il veut remonter aux lois qui gouvernent ces rapports, aux

causes inaccessibles. Alors ce regard si clair s’obscurcit, l’intrépide

explorateur perd pied, il tombe dans l’abîme des contradictions

philosophiques: en lui, autour de lui, il ne sent que le néant et la

nuit.»

C’est que, selon le dire lumineux de Taine: «Parmi les œuvres humaines,

l’œuvre d’art semble la plus fortuite; tout cela est spontané, libre

et, en apparence, aussi capricieux que le vent qui souffle. Néanmoins,

comme le vent qui souffle, tout cède à des conditions précises et

à des lois fixes; il serait utile de les démêler.»--Or, par une

catégorique répartition d’attributions, il ne semble pas toujours que

le producteur de l’objet d’art ait particulière qualité pour raisonner

de son essence. C’est alors que _ce regard si clair s’obscurcit_, que

_l’explorateur perd pied_, et qu’en lui, autour de lui il ne sent que

le néant et la nuit. Permanente vérification de cette instruction de

l’apôtre sur la nécessité pour chacun d’une haute et sereine conscience

de sa vocation. Les uns ont le don des langues, les autres, le don de

les interpréter.

Certes, loin de moi de m’élever contre le labeur humain, voire assidu,

opiniâtre, constant, indispensable à la technique de l’art pratiqué;

mais pour son aboutissement mystérieux, génial et vraiment divin,

l’Art a ceci de précisément constitutif de sa nature, qu’il est

presque nécessaire de n’y plus penser pour l’accomplir: «Je l’ai fait

sans presque y songer» le vers de Musset peut être un impertinent

badinage d’écolier, en même temps que le résumé conscient de ce qu’il

faut d’oubli de soi au savoir pour reconquérir la grâce. C’est ce que

nous représente l’immortelle maxime d’Okousaï, s’apercevant après la

production de son inimitable _Mangua_ qu’il n’a par elle appris que

le secret d’apprendre; et ce secret qu’il ne nous livre pas (et qui

nous apparaît aussi triomphalement à Haarlem dans l’examen des derniers

Franz Hals),--et bien notamment dans toute l’œuvre de Whistler, c’est

l’art de ne pas tout dire, le secret de ce qu’il faut paraître avoir

oublié. Mais avant ce suréminent degré de perfection, plus souvent

pourtant grâce à lui, l’art peut émaner et rayonner de ce que l’artiste

a tenu pour un embryon, pour une ébauche; pourvu qu’il ait simplement,

sincèrement, chaleureusement tenté de lui infuser un peu de son respect

pour lui et de son amour.

Sollicité un jour de donner une définition de l’œuvre d’art, il ne me

déplaît pas d’avoir répondu: _L’œuvre d’art_, c’est _l’amour ayant

autre chose que lui-même pour objet_. Le chemin de l’art, c’est (je le

répète, sans préjudice de la technique, mais quant à son aboutissant

divin) ce sentier du conte de Fées dont on ne pouvait rencontrer

l’accès qu’à la condition de ne le plus chercher.

L’art c’est le dieu dont la vision directe serait foudroyante et qui se

voile d’ombre pour dicter ses lois. Et plus tendrement, c’est Eurydice

qu’Orphée ne saurait reconquérir qu’à la condition de ne la point

revoir avant l’expiration de l’épreuve. Moïse-Orphée-Tolstoï a voulu

voir Dieu et considérer Eurydice, que dis-je? les dévisager, au cours

même de son inspiration et de son chant: c’est pourquoi, pour cette

fois, Dieu s’est abstenu et Eurydice a fui, désenchantée.

Je me suis laissé dire, par notre chère et véridique Judith Gautier,

le jour où je l’ai le moins écoutée, qu’elle-même et son ingénieux

père, qui en voulait à Stendhal de manquer de style, se seraient

concertés pour organiser (saint Orphée me passe l’expression) à propos

du livre: _l’Amour_, de Beyle, cette _scie_, en forme de canon,

laquelle ne serait peut-être pas sans s’appliquer plus exactement à

l’opuscule de Tolstoï: «L’as-tu lu?--Oui.--L’as-tu compris?--Non.--Moi

non plus. Recommençons.» Et après un temps:--«L’as-tu

relu?--Oui.--L’as-tu compris?--Non.--Moi non plus. Recommençons!»

Hugo a, dans quelque poème, amplement paraphrasé la prépondérance

du libelle spirituel par-dessus le pédant _infortiat_. Quelle que

puisse être sa prétention au libelle, cet _infortiat_-là c’est le

pédant opuscule de Tolstoï. Et ce libelle délicat et délicieux qui le

vainc et le nargue, profond sous sa désinvolture sémillante, c’est le

_Ten o’clock_ de Whistler, malicieux, subtil et par places sublime

catéchisme d’art dont Tolstoï n’a point parlé, et où l’on voit, sur la

fin, l’art, _coquine cruelle_, fuir les pédants, pour rejoindre ses

préférés, _ses amants de cœur_ (desquels il est, l’admirable Whistler)

«indifférente à tout, dans sa camaraderie avec eux, excepté à leur

vertu d’affinement.»

Les Orientaux ont, en leurs poèmes, une jolie façon de multiplier les

charmes, les pouvoirs, les mérites de l’amant. Ils parlent de lui au

pluriel, et au lieu de: il aime, il va venir, écrivent: ils vont venir,

ils aiment.

La _coquine cruelle_ de Whistler, nous offre un similaire artifice de

langage. C’est faire de l’art une Galathée, toujours en fuite vers les

saules, mais en posture assez alléchante pour s’offrir au plus digne

de la saisir. _Sed cupit ante videri._--C’est donc avec l’illustre

portraitiste de Lady Campbell,--et j’ai le bonheur de pouvoir dire:

le mien, que nous nous insurgeons contre la théorie apologétique

du chef-d’œuvre accessible à tous. Ne serait-ce pas faire par trop

voisiner Eschyle et Shakspeare avec M. Georges Ohnet. Le _Prométhée

enchaîné_ et le _Roi Lear_ avec le _Maître de Forges_?--C’est aussi

avec Baudelaire, à l’autorité d’ailleurs récusée par l’auteur du

_Qu’est-ce que l’art?_ que nous nous faisons gloire de proclamer que

«les affaires d’art ne se traitent qu’entre aristocrates, et que c’est

la rareté des élus qui fait le paradis».

Enfin, c’est à un ironiste mot de Madame Forain que nous laisserons

de formuler sur la question un jugement en apparence léger,

caractéristique en tout cas. Comme on s’étonnait devant elle de ce

titre de questionnaire pédant banalement interrogatif: _Qu’est-ce que

l’art?_--«Oui, s’exclama notre humoriste amie, bien un titre trouvé

_par un riche qui fait sa chaussure lui-même_!»

IX

A ANDRÉ DE SAINT-PHALLE.

LE GRAND OISEAU

(LÉONARD DE VINCI)

Pour voir si le Mont Blanc ou quelque autre bas-fond

Ne vient pas heurter sa carène.

(VICTOR HUGO.)

Autels privilégiés · 第 8 / 20 段