«L’homme qui aime n’est jamais médiocre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«L’homme médiocre, dans sa crainte des choses supérieures, dit qu’il

estime avant tout le bon sens; mais il ne sait pas ce que c’est que le

bon sens. Il entend par ce mot la négation de tout ce qui est grand.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Le génie compte sur l’enthousiasme; il demande qu’on s’abandonne.

L’homme médiocre ne s’abandonne jamais. Il est sans enthousiasme et

sans pitié: ces deux choses vont toujours ensemble.

«Quand l’homme de génie est découragé et se croit près de mourir,

l’homme médiocre le regarde avec satisfaction; il est bien aise de

cette agonie; il dit: Je l’avais bien deviné; cet homme-là suivait

une mauvaise voie; il avait trop de confiance en lui-même. Si l’homme

de génie triomphe, l’homme médiocre, plein d’envie et de haine, lui

opposera du moins les grands _modèles classiques_, comme il dit, les

gens célèbres du siècle dernier, et tâchera de croire que l’avenir le

vengera du présent.

«L’homme médiocre est beaucoup plus méchant qu’on ne le croit et

qu’il ne le croit, parce que sa froideur voile sa méchanceté. Il ne

s’emporte jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures;

il se venge de ne le pouvoir pas en les taquinant. Il fait de petites

infamies qui, à force d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes.

Il pique avec des épingles et se réjouit quand le sang coule, tandis

que l’assassin a peur, lui, du sang qu’il verse. L’homme médiocre, lui,

n’a jamais peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux qui lui

ressemblent[43].»

[43] _L’Homme._

Puis, _le Monde_.

«Le monde s’étend aussi loin que la tiédeur de l’air. Là où l’air est

chaud ou froid, le monde s’en va, scandalisé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«La loi du monde est peut-être l’insignifiance. Si un homme vivant se

trouve par accident dans le monde, il faut qu’il se fasse insignifiant,

plus insignifiant même que les autres, parce qu’il est suspect. Pourvu

qu’il efface toute vérité et toute lumière, il peut être supporté un

moment. Mais comme l’essence des choses ne se trahit jamais longtemps,

il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera,

et, dans sa justice, se séparera.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Ce regard-là, quand l’homme qui le possède sera revenu à Paris,

regardera, en face du génie, la forme d’un chapeau, et, dans les œuvres

du génie, comptera les virgules dans l’espérance qu’il en manque

une[44].»

[44] _L’Homme._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et pour brancher, comme il sied, l’arbre de cette humaine croix,

de ses deux implicites rameaux chargés du vivant fruit de ses deux

naturels acolytes, le critique vulgaire et le critique généreux

représenteront ici le mauvais et le bon larron, aux côtés saignants du

crucifié d’art.

La _Petite critique_:

«Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande, pour vous juger, si

vous avez quelque ressemblance apparente avec quelqu’un de ses vieux

souvenirs.

«Offrez au critique vulgaire un chef-d’œuvre inconnu; il attendra

votre avis avant d’oser donner le sien. Avant d’avoir une opinion,

il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis.

Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n’a plus que raideur et

indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de

courage.

«La critique doit commencer près de l’homme qui attend, le rôle

de l’humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses

descendants».

Et la glorification des rares prêtres et dignes ministres représentants

de cette critique idéale finalement illustre et illumine la peinture de

cette station sombre:

«Quant à ceux qui viennent au secours de ces grands malheureux, la

gloire qu’ils méritent doit être aussi une gloire réservée, plus grande

que la pensée, une gloire proportionnée à des choses sans proportions.

«Gloire étrange et magnifique!

«Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des grands morts!

«Lever la pierre de leurs tombeaux! Inscrire son nom parmi les

bienfaiteurs des bienfaiteurs de l’humanité! Consoler le regard et les

ailes de l’aigle! S’entourer par avance des bénédictions de l’avenir.

Prendre l’avance sur la postérité et dire déjà en actes ce qu’elle

dira plus tard en paroles quand il ne sera plus temps! Le dire et le

faire pendant qu’il est encore temps d’être bon et juste, n’est-ce pas

réaliser le rêve des âmes généreuses?

«Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime

postérité.

«Vous qui découragez le génie, vous êtes homicide de toutes les âmes

qui auront besoin de lui dans le présent et dans l’avenir.

«Vous égorgerez tous les aigles qui l’attendaient pour ouvrir leurs

ailes; vous égorgerez toutes les colombes qui attendaient son souffle

pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs[45]!»

[45] _Les Plateaux de la balance._

Et, pour fermoir de ce retable, cette mélancolique et magnanime

citation du maître, que m’adressait récemment elle-même Mme Hello:

«La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes[46].»

[46] Le portrait de _l’Envieux_, le chapitre sur _la Réputation

et la Gloire_, la spirituelle _Lettre d’un docteur à Christophe

Colomb_ dans _les Plateaux de la balance_, puis _les torrents de

l’injustice_ avec certain tableau du faux esprit de famille, dans

_les paroles de Dieu_, compléteront, pour un esprit intéressé et

assidu, ce portrait-étude.

* * *

Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui donne tour à tour à

caractériser telle ou telle des trois formes de son talent, polémiste,

conteur ou plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance aux

mathématiques. La théorie de l’art pour l’art en est formellement

exclue, et volontiers apparierait pour notre écrivain tout le dégoût

indigné que pourrait offrir une boîte de fard à une sainte Thérèse.

L’abomination de la désolation de ce style serait d’évoluer pour

lui-même. C’est Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui puisse

arriver au style, c’est de se faire admirer indépendamment de l’idée

qu’il exprime.» La fioriture, c’est le péché, pourrait être un des

commandements de son écritoire. Le modèle d’Hello, c’est Joseph de

Maistre avec parfois, dans la phrase, comme un reflet de Lamennais.

Son absolu opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens pas d’avoir

rencontré ce grand nom au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de

Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha, sans doute,

de formuler sur le maître de Combourg un jugement dont l’expression

eût été curieuse à connaître[47]. Il y a, en effet, entre leurs deux

églises toute la différence qui sépare une basilique romane d’une

cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.--Les questions chez

l’auteur de l’_Homme_ sont plutôt abordées sous forme de problème ou

de théorème; et la phrase y procède volontiers par démonstration. Il y

a toujours là quelque chose à prouver, une inconnue à dégager qui est

une vérité à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme Hello,

non moins que saint Augustin, semble l’avertir du tort qu’ont fait au

bien les manichéens de la pensée et de l’écriture. C’est presque par

surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un _ce qu’il fallait

démontrer_, qu’il voudrait faire éclater au-devant des résistances

forcément démantelées les propriétés des divines grandeurs soudainement

rendues calculables et mesurables. De là des vérités religieuses ou

morales posées en manière d’équations dont les termes se doivent

réduire successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant

aphorisme d’une transparente définition, d’un suprême axiome.

[47] Voir le P.-S. à la fin du volume.

«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et réunit.--Celui qui

ne vit pas, n’aime pas; il est séparé et il sépare» déduit et conclut

Hello, en ses heures de pure démonstration psychique. Mais cette

idée, dont le plus grand malheur de style serait de se faire admirer

indépendamment d’elle, suffit souvent pour imprégner de poésie, comme

à son insu, ce style si résolument châtié. Et cette lumière intérieure

soudain attisée au point de pénétrer de clarté son enveloppe comme

un albâtre ou comme un azyme, et de rayonner à travers elle sans la

rompre, devient une lumineuse vérification de cette splendeur du vrai,

sous les espèces de laquelle la beauté fut définie. C’est dans ces

moments de mutuelle réverbération de forme et de pensée que notre

écrivain nomme l’amour: «un repos laborieux»;--la photographie: «un

miroir qui se souvient»,--et le romantisme: «l’acceptation musicale

du désespoir organisé».--«La science est la paix des connaissances

réconciliées»;--«les désirs sont des larmes intérieures; les larmes

sont des désirs qui coulent par les yeux».

Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes çà et là s’expriment

heureusement ou avec grandeur; «certaines paroles ridicules, dans

le sens où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait les

dire.»--«En général, celui qui veut copier l’élégance atteint la

grossièreté.»--«Le plaisir énervant de s’attendrir sans activité

prostitue les larmes de l’homme.»--«Notre chute a la forme renversée de

notre grandeur possible.»

Le _polémiste_ en Hello est beau de son intransigeance même. Le

chicaner sur les excès de ses jugements serait le vouloir dépouiller

d’une rigoureuse part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec son

goût, mais bien avec son caractère. Tout ce qui ne saurait s’ajuster à

son cadre, qui n’est autre que le cintre de l’ouverture du tabernacle,

se voit impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du Temple, ou

bien à quelque Héliodore qu’il y faut flageller, qu’il en faut bannir.

Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent ressortir au mot du vrai

maître d’Hello, Joseph de Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un,

en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de

Ferney, Dieu ne l’aime pas.»

«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il méritait, ajoute Hello, je

n’exhumerais pas ce nom ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un

gamin oublié.»

«Le XVIIIe siècle n’a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait.

Ce portrait, c’est sa peinture. Si quelqu’un était tenté d’attribuer à

ces mauvais collégiens la proportion des grands hommes, je crois que

le portrait de ces collégiens peint par eux-mêmes pourrait le guérir

de cette maladie. La peinture du XVIIIe siècle n’est pas seulement

ridicule, elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard sont les

enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants

terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes

ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides,

elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient verts, on les

reconnaîtrait pour des cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait

plus de quel nom les nommer.»

«Ovide, c’est le XVIIIe siècle anticipé; c’est une menace de

versification capable de faire prévoir la _Henriade_.»

«Parmi les auteurs connus, quelques-uns sont tellement au-dessous de

la critique, qu’elle ne peut, en les regardant, que s’étonner de les

connaître: Horace est de ce nombre.»

«Il faut pardonner à Virgile l’_Enéide_, en faveur de la quatrième

églogue et en faveur de quelques mots prononcés sur la campagne.»

L’outrance,--faut-il dire l’outrage?--qui aurait droit de choquer dans

des critiques, acquiert celui de s’exercer dans des anathèmes.

La phrase suivante nous en développe le motif: «Que de gens savent

par cœur Cornélius Népos, et, parfaitement édifiés sur le compte de

Pélopidas et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du rôle historique

de saint Jean Chrysostome et de son attitude magnifique devant l’empire

et devant l’empereur? C’est que le christianisme est là. C’est pourquoi

les hommes se taisent et oublient. La proximité de Dieu se mesure à

leur injustice.»

Hello se fait _conteur_ comme il fut polémiste, pour la plus

grande gloire de son mysticisme, qui est l’interne flamme ardente

et rayonnante à travers toute son œuvre. Ainsi qu’il a permis à

cette lampe de sanctuaire de se transformer aux vases incandescents

qui circulent à l’entour des impieux Jérichos pour en anéantir les

murailles; de même il la laisse ici s’atténuer aux proportions

d’une lanterne pour flétrir un vice ou dépister un crime. Renforcer

à la lentille de son foyer la séduction d’une vertu ou l’horreur

d’une déformation, c’est la mission de chacun de ces _contes

extraordinaires_, lesquels méritent ce titre, entre ceux mêmes

d’Edgar Poë et de Villiers de l’Isle-Adam, qui ni l’un ni l’autre ne

renieraient _Ludovic_, le suréminent _Avare_, que ceux de Plaute, de

Molière et de Balzac sont contraints de reconnaître pour leur roi.

Mais le _mystique_ pur est, dans Hello, le plus admirable. J’ai cité

précédemment sa superbe paraphrase du texte évangélique: _Non erat

locus in diversorio_. En voici une autre, entre beaucoup, qui ne lui

cède point. Il s’agit de l’attente de l’Enfant-Dieu par Siméon et par

Anne:

«Probablement les siècles écoulés passaient sous les yeux de Siméon et

d’Anne, et leurs années continuaient ces siècles, et le désir creusait

en eux des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir se multipliait

par lui-même, et le désir actuel s’augmentait des désirs passés, et

ils montaient sur la tête des siècles morts pour désirer de plus haut,

et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois creusés les

désirs des anciens pour désirer plus profondément. Peut-être leur désir

prit-il à la fin des proportions qui leur indiquèrent que le moment

était venu. Siméon vint au Temple en Esprit. C’était un Esprit qui le

conduisait. La lumière intérieure guidait ses pas.

«Un frémissement inconnu de ces deux âmes, qui pourtant connaissaient

tant de choses, les secouait probablement d’une secousse pacifique et

profonde qui augmentait leur sérénité. Pendant leur attente, le vieux

monde romain avait fait des prodiges d’abomination. Les ambitions

s’étaient heurtées contre les ambitions. La terre s’était inclinée sous

le sceptre de César-Auguste.

«La terre ne s’était pas doutée que ce qui se passait d’important sur

elle, c’était l’attente de ceux qui attendaient. La terre, étourdie par

tous les bruits vagues et vains de ces guerres et de ces discordes, ne

s’était pas aperçue qu’une chose importante se faisait à sa surface,

c’était le silence de ceux qui attendaient dans les solennités

profondes du désir. La terre ne savait pas ces choses; et si c’était

à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. Elle les

ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même mépris si

on la forçait à les regarder. Je dis que ce silence était la chose qui

_se faisait_, à son insu, sur sa surface.

«C’est qu’en effet ce silence était une action. Ce n’était pas un

silence négatif, qui aurait consisté en une absence de paroles. C’était

un silence positif, au-dessus de toute action.

«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient l’empire du monde, Siméon

et Anne attendaient. Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus?

Anne la prophétesse parla du monde suprême, Siméon chanta. De quelle

façon s’ouvrirent leurs bouches après un tel silence?

«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion peut-être toute leur

vie se présenta-t-elle à leurs yeux comme un point rapide et total,

où cependant les désirs se distinguaient les uns des autres, où la

succession de leurs désirs se présenta à eux dans sa longueur, dans

sa profondeur; et peut-être tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu

durant le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce moment si

court, si rapide, si fugitif que toutes les années de leur vie avaient

tendu? C’était donc vers ce moment suprême que tant de moments avaient

convergé? Et ce moment était venu.

«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur naissance se

dressaient-ils dans le lointain de leurs pensées, derrière les

années de leur vie, étalant d’autres profondeurs plus antiques, à

côté de profondeurs qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui sait de

quelle grandeur dut leur paraître leur prière, et toutes les prières

précédentes et avoisinantes, si les choses se montrèrent à eux tout à

coup dans leur ensemble!

«Car la succession de la vie nous cache notre œuvre totale. Mais si

elle nous apparaissait tout à coup, elle nous étonnerait. Les détails

nous cachent l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile qui est

devant notre regard tremble, comme s’il allait tout à coup se lever.

Un résumé se fait, le résumé des discours, le résumé du silence. Et ce

résumé s’explique par le mot _Amen_.»

C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello. Ils abondent dans

l’œuvre, on peut le dire, tout entière mystique, et qui, je le répète,

ne revêt parfois d’autres formes que pour envelopper le divin de cette

nuée qui le rend accessible aux mortels. Mais, à toutes pages, des

phrases translucides, comme illuminées de cette lumière intérieure qui

guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu qui rougeoyaient

sur le front du prêtre au cours des messes miraculeuses, éclairent le

texte: «La pureté du regard est la force qui lève le voile et permet

d’entrevoir le monde invisible à travers le monde visible; la création

a de ces délicatesses; elle ne livre pas ses secrets au premier

venu.»--«La science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle,

parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de l’unité.»--Et cette

belle réflexion à propos de saint Joseph: «Quand je pense aux noms de

ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix cet ouvrier devait

donner des ordres dans sa maison.»

Le volume _Physionomies de Saints_ présente de façon personnelle un

groupe de bienheureux choisis parmi les plus célèbres, comme entre les

moins connus. C’est un jour nouveau que darde sur les premiers l’œil

perçant et ingénieux d’Hello, qui s’applique à faire jaillir de leurs

circonstances des traits négligés ou omis par des _Vies des Saints_

scrupuleuses et timorées, maladroitement empressées à atténuer ou

effacer d’un type le geste qui personnalise la «singularité qui lui

était propre» selon l’expression de Joubert. Hello les leur restitue

originalement, et c’est encore cette présentation plus sapide qui nous

conquiert aux plus obscurs élus que ce nouveau bollandiste remet pour

nous en sa lumière. Tel ce merveilleux saint Goar: «Après avoir prié,

il se rendit au palais épiscopal; il paraît qu’il entra d’abord dans

une antichambre où il voulut laisser sa chape; mais, ne sachant pas

très bien à quoi l’accrocher, il l’accrocha à un rayon de soleil, et

la chape resta suspendue aux yeux de tous les assistants. Voilà la

scène étrange et simple que nous pouvons méditer à travers le temps et

l’espace. Saint Goar, et c’est ici que sa simplicité a quelque chose

à nous apprendre, saint Goar ne s’était pas aperçu de ce qu’il avait

fait. Il avait accroché sa chape au premier objet venu, sans regarder.

Il avait cru que c’était un bâton. Il se trouva que c’était un rayon de

soleil. Mais il est bien permis de se tromper de cette manière-là.

«Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint Goar déclara que

c’était une erreur de placer la perfection tout entière dans le

jeûne et l’abstinence, et que la miséricorde leur était infiniment

préférable.»

Et ce prodigieux Joseph de Cupertino que ses compagnons appelaient

_Frère Ane_, à cause de son extraordinaire stupidité, et qui semble

devoir typiser dans l’hagiographie la compatibilité de la sainteté avec

l’absolue simplicité d’esprit: «Les œuvres divines, conclut Hello,

portent le caractère des oppositions résolues dans l’unité.»

«En effet, frère Ane volait dans l’air comme un oiseau. Il n’y a guère

dans la vie des saints un autre exemple de la même faculté poussée

aussi loin.»

Et il ajoute: «Tel fut saint Joseph. S’il n’avait pas existé, personne

ne l’inventerait. Il est extraordinaire. Il n’y a guère de saints,

dans les bollandistes, qui déroute plus que lui les habitudes humaines.»

_Paroles de Dieu_, dithyrambe chrétien des saintes lettres, adorent

la physionomie des versets élus comme le précédent ouvrage redorait

l’auréole des bienheureux choisis. D’ineffables paraphrases y sont

modulées avec mystère et précision, familiarité et grandeur.

A l’œuvre mystique d’Hello se rattachent encore les traductions et

publications de ce Ruysbrœck si admirable, depuis plus expressément

traduit par M. Mæterlinck, qui les élucide d’une préface magistrale.

Puis ces dévorantes visions et instructions d’Angèle de Foligno

préludant par dix-huit chapitres qu’elle intitule dix-huit pas;

contre-partie mystique des dix-neuf profanes baisers du Hollandais

Second. «Moi, dit la bienheureuse, entrant dans la voie de la

pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de

ma vie.» Un ancien manuscrit formule de même sur l’eucharistie quinze

pensées qu’il compare à quinze dents. «La triburation des dents,

explique-t-il, ce sont les profondes et aiguës méditations sur le

sacrement lui-même.» Enfin, les œuvres choisies de Jeanne Chézard de

Matel, fondatrice de l’ordre du Verbe incarné.

Les _Plateaux de la balance_ représentent avec l’_Homme_ (le plus

célèbre des ouvrages d’Hello) et _Philosophie et athéisme_ la partie

plus spécialement critique et polémiste de son œuvre.

Une réflexion m’est souvent venue: la prévoyante nature qui prépare

aussi, tels que d’ethnographiques saisons, les mouvements de l’ordre

social, a l’air d’apprêter concurremment, pour y pourvoir à leur heure,

une réserve d’esprits-agents congénères qu’elle dote de facultés

similaires, propres à déterminer ou régir telle révolution ou telle

croisade. Il semble, comme dans l’organisation d’un opéra ou d’un

drame, que les rôles aient été distribués au moins en double afin que

la représentation politique ou la cérémonie religieuse, l’artistique

ou scientifique développement, ne puisse être pris au dépourvu ni

compromis par une abstention ou une absence. Les idées sont alors comme

atmosphériques; elles stagnent ou flottent dans l’air; et dans le même

instant plusieurs cerveaux en sont réceptifs et véhicules à peu près

dans la même forme, quand il est nécessaire que la chose soit dite à

cette minute-là. Quelquefois le premier sujet disparaît ou abdique, et

celui auquel incombait l’office de le suppléer en tire l’occasion de se

manifester avec un éclat que le premier n’aurait peut-être pas atteint.

Providentiels revirements, correctifs invisibles.

Hello et Veuillot me paraissent avoir offert un exemple de cette

prédestination en double. Mais Veuillot ne s’est jamais effacé,

précisément peut-être pour s’être senti presser par cette nécessité

de ne pas céder la place à _l’autre_, devers lequel, après d’initiaux

encouragements témoignés, son indifférence pourrait bien avoir été tout

au moins prudence.

Au reste, le petit côté qui rend populaire et qui fait tache, selon

l’expression de Baudelaire (il la faut toujours citer quand on

s’attache à de ces méconnus), manquait à cet autre; et telle virulente

trompette dont usait, pour faire respecter l’arche, le grand coryphée

de l’Univers, n’était point à la portée de la bouche hautaine d’Hello,

et lui eût toujours fait défaut pour réaliser de certaines réussites.

Les plus purs et plus durables succès de cette immortelle survie qu’est

la gloire posthume lui seront, on a le droit de l’espérer, de moins en

moins ménagés. Et lui-même, n’a-t-il pas mis plus d’amertume que de

conviction dans cette plainte: «La justice des hommes ne l’atteindra

ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui

promettez.»

Car, pour le citer une dernière fois, on peut lui appliquer ce qu’il

écrivait d’un de ses saints: «Voici un saint peu connu et qui réunit

une foule de qualités propres à faire connaître un homme.»

Autels privilégiés · 第 7 / 20 段