. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«L’homme médiocre, dans sa crainte des choses supérieures, dit qu’il
estime avant tout le bon sens; mais il ne sait pas ce que c’est que le
bon sens. Il entend par ce mot la négation de tout ce qui est grand.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le génie compte sur l’enthousiasme; il demande qu’on s’abandonne.
L’homme médiocre ne s’abandonne jamais. Il est sans enthousiasme et
sans pitié: ces deux choses vont toujours ensemble.
«Quand l’homme de génie est découragé et se croit près de mourir,
l’homme médiocre le regarde avec satisfaction; il est bien aise de
cette agonie; il dit: Je l’avais bien deviné; cet homme-là suivait
une mauvaise voie; il avait trop de confiance en lui-même. Si l’homme
de génie triomphe, l’homme médiocre, plein d’envie et de haine, lui
opposera du moins les grands _modèles classiques_, comme il dit, les
gens célèbres du siècle dernier, et tâchera de croire que l’avenir le
vengera du présent.
«L’homme médiocre est beaucoup plus méchant qu’on ne le croit et
qu’il ne le croit, parce que sa froideur voile sa méchanceté. Il ne
s’emporte jamais. Au fond, il voudrait anéantir les races supérieures;
il se venge de ne le pouvoir pas en les taquinant. Il fait de petites
infamies qui, à force d’être petites, n’ont pas l’air d’être infâmes.
Il pique avec des épingles et se réjouit quand le sang coule, tandis
que l’assassin a peur, lui, du sang qu’il verse. L’homme médiocre, lui,
n’a jamais peur. Il se sent appuyé sur la multitude de ceux qui lui
ressemblent[43].»
[43] _L’Homme._
Puis, _le Monde_.
«Le monde s’étend aussi loin que la tiédeur de l’air. Là où l’air est
chaud ou froid, le monde s’en va, scandalisé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«La loi du monde est peut-être l’insignifiance. Si un homme vivant se
trouve par accident dans le monde, il faut qu’il se fasse insignifiant,
plus insignifiant même que les autres, parce qu’il est suspect. Pourvu
qu’il efface toute vérité et toute lumière, il peut être supporté un
moment. Mais comme l’essence des choses ne se trahit jamais longtemps,
il viendra un moment où le monde, dans sa clairvoyance, se détournera,
et, dans sa justice, se séparera.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Ce regard-là, quand l’homme qui le possède sera revenu à Paris,
regardera, en face du génie, la forme d’un chapeau, et, dans les œuvres
du génie, comptera les virgules dans l’espérance qu’il en manque
une[44].»
[44] _L’Homme._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et pour brancher, comme il sied, l’arbre de cette humaine croix,
de ses deux implicites rameaux chargés du vivant fruit de ses deux
naturels acolytes, le critique vulgaire et le critique généreux
représenteront ici le mauvais et le bon larron, aux côtés saignants du
crucifié d’art.
La _Petite critique_:
«Ainsi fait une certaine critique. Elle se demande, pour vous juger, si
vous avez quelque ressemblance apparente avec quelqu’un de ses vieux
souvenirs.
«Offrez au critique vulgaire un chef-d’œuvre inconnu; il attendra
votre avis avant d’oser donner le sien. Avant d’avoir une opinion,
il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis.
Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n’a plus que raideur et
indifférence pour ceux qui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de
courage.
«La critique doit commencer près de l’homme qui attend, le rôle
de l’humanité, et préluder au concert que feront sur sa tombe ses
descendants».
Et la glorification des rares prêtres et dignes ministres représentants
de cette critique idéale finalement illustre et illumine la peinture de
cette station sombre:
«Quant à ceux qui viennent au secours de ces grands malheureux, la
gloire qu’ils méritent doit être aussi une gloire réservée, plus grande
que la pensée, une gloire proportionnée à des choses sans proportions.
«Gloire étrange et magnifique!
«Soulever le couvercle qui pèse sur la tête des grands morts!
«Lever la pierre de leurs tombeaux! Inscrire son nom parmi les
bienfaiteurs des bienfaiteurs de l’humanité! Consoler le regard et les
ailes de l’aigle! S’entourer par avance des bénédictions de l’avenir.
Prendre l’avance sur la postérité et dire déjà en actes ce qu’elle
dira plus tard en paroles quand il ne sera plus temps! Le dire et le
faire pendant qu’il est encore temps d’être bon et juste, n’est-ce pas
réaliser le rêve des âmes généreuses?
«Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime
postérité.
«Vous qui découragez le génie, vous êtes homicide de toutes les âmes
qui auront besoin de lui dans le présent et dans l’avenir.
«Vous égorgerez tous les aigles qui l’attendaient pour ouvrir leurs
ailes; vous égorgerez toutes les colombes qui attendaient son souffle
pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs[45]!»
[45] _Les Plateaux de la balance._
Et, pour fermoir de ce retable, cette mélancolique et magnanime
citation du maître, que m’adressait récemment elle-même Mme Hello:
«La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes[46].»
[46] Le portrait de _l’Envieux_, le chapitre sur _la Réputation
et la Gloire_, la spirituelle _Lettre d’un docteur à Christophe
Colomb_ dans _les Plateaux de la balance_, puis _les torrents de
l’injustice_ avec certain tableau du faux esprit de famille, dans
_les paroles de Dieu_, compléteront, pour un esprit intéressé et
assidu, ce portrait-étude.
* * *
Une particularité de la manière d’Hello, qu’il lui donne tour à tour à
caractériser telle ou telle des trois formes de son talent, polémiste,
conteur ou plus exclusivement mystique, c’est une ressemblance aux
mathématiques. La théorie de l’art pour l’art en est formellement
exclue, et volontiers apparierait pour notre écrivain tout le dégoût
indigné que pourrait offrir une boîte de fard à une sainte Thérèse.
L’abomination de la désolation de ce style serait d’évoluer pour
lui-même. C’est Hello qui écrira: «Le plus grand malheur qui puisse
arriver au style, c’est de se faire admirer indépendamment de l’idée
qu’il exprime.» La fioriture, c’est le péché, pourrait être un des
commandements de son écritoire. Le modèle d’Hello, c’est Joseph de
Maistre avec parfois, dans la phrase, comme un reflet de Lamennais.
Son absolu opposé, c’est Chateaubriand. Je ne me souviens pas d’avoir
rencontré ce grand nom au cours de toute l’œuvre de l’écrivain de
Kéroman, que le respect d’une même communion empêcha, sans doute,
de formuler sur le maître de Combourg un jugement dont l’expression
eût été curieuse à connaître[47]. Il y a, en effet, entre leurs deux
églises toute la différence qui sépare une basilique romane d’une
cathédrale de gothique flamboyant et fleuri.--Les questions chez
l’auteur de l’_Homme_ sont plutôt abordées sous forme de problème ou
de théorème; et la phrase y procède volontiers par démonstration. Il y
a toujours là quelque chose à prouver, une inconnue à dégager qui est
une vérité à faire reluire. L’ardeur de la vérité qui enflamme Hello,
non moins que saint Augustin, semble l’avertir du tort qu’ont fait au
bien les manichéens de la pensée et de l’écriture. C’est presque par
surprise, et alors avec tout l’irréfutable d’un _ce qu’il fallait
démontrer_, qu’il voudrait faire éclater au-devant des résistances
forcément démantelées les propriétés des divines grandeurs soudainement
rendues calculables et mesurables. De là des vérités religieuses ou
morales posées en manière d’équations dont les termes se doivent
réduire successivement, pour à la fin se résoudre en le concluant
aphorisme d’une transparente définition, d’un suprême axiome.
[47] Voir le P.-S. à la fin du volume.
«Celui qui vit est celui qui aime; il est réuni et réunit.--Celui qui
ne vit pas, n’aime pas; il est séparé et il sépare» déduit et conclut
Hello, en ses heures de pure démonstration psychique. Mais cette
idée, dont le plus grand malheur de style serait de se faire admirer
indépendamment d’elle, suffit souvent pour imprégner de poésie, comme
à son insu, ce style si résolument châtié. Et cette lumière intérieure
soudain attisée au point de pénétrer de clarté son enveloppe comme
un albâtre ou comme un azyme, et de rayonner à travers elle sans la
rompre, devient une lumineuse vérification de cette splendeur du vrai,
sous les espèces de laquelle la beauté fut définie. C’est dans ces
moments de mutuelle réverbération de forme et de pensée que notre
écrivain nomme l’amour: «un repos laborieux»;--la photographie: «un
miroir qui se souvient»,--et le romantisme: «l’acceptation musicale
du désespoir organisé».--«La science est la paix des connaissances
réconciliées»;--«les désirs sont des larmes intérieures; les larmes
sont des désirs qui coulent par les yeux».
Voilà pour les définitions. Combien d’aphorismes çà et là s’expriment
heureusement ou avec grandeur; «certaines paroles ridicules, dans
le sens où on les dit, sont vraies dans le sens où on devrait les
dire.»--«En général, celui qui veut copier l’élégance atteint la
grossièreté.»--«Le plaisir énervant de s’attendrir sans activité
prostitue les larmes de l’homme.»--«Notre chute a la forme renversée de
notre grandeur possible.»
Le _polémiste_ en Hello est beau de son intransigeance même. Le
chicaner sur les excès de ses jugements serait le vouloir dépouiller
d’une rigoureuse part de sa vertu. C’est qu’il ne juge pas avec son
goût, mais bien avec son caractère. Tout ce qui ne saurait s’ajuster à
son cadre, qui n’est autre que le cintre de l’ouverture du tabernacle,
se voit impérieusement rejeter, s’assimile aux vendeurs du Temple, ou
bien à quelque Héliodore qu’il y faut flageller, qu’il en faut bannir.
Voici de ces cinglants verdicts qui se peuvent ressortir au mot du vrai
maître d’Hello, Joseph de Maistre, à propos de Voltaire: «Si quelqu’un,
en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les œuvres de
Ferney, Dieu ne l’aime pas.»
«Si ce méchant homme avait eu le sort qu’il méritait, ajoute Hello, je
n’exhumerais pas ce nom ignoble; Voltaire serait ce qu’il doit être, un
gamin oublié.»
«Le XVIIIe siècle n’a pas voulu mourir sans nous laisser son portrait.
Ce portrait, c’est sa peinture. Si quelqu’un était tenté d’attribuer à
ces mauvais collégiens la proportion des grands hommes, je crois que
le portrait de ces collégiens peint par eux-mêmes pourrait le guérir
de cette maladie. La peinture du XVIIIe siècle n’est pas seulement
ridicule, elle est honteuse! Watteau, Boucher, Fragonard sont les
enfants de cette société pourrie, et ces enfants sont des enfants
terribles qui disent aux passants les secrets de leur mère. Toutes
ces figures déshabillées et fardées ne sont pas seulement laides,
elles sont dégoûtantes. Si au moins ces cadavres étaient verts, on les
reconnaîtrait pour des cadavres; mais comme ils sont roses, on ne sait
plus de quel nom les nommer.»
«Ovide, c’est le XVIIIe siècle anticipé; c’est une menace de
versification capable de faire prévoir la _Henriade_.»
«Parmi les auteurs connus, quelques-uns sont tellement au-dessous de
la critique, qu’elle ne peut, en les regardant, que s’étonner de les
connaître: Horace est de ce nombre.»
«Il faut pardonner à Virgile l’_Enéide_, en faveur de la quatrième
églogue et en faveur de quelques mots prononcés sur la campagne.»
L’outrance,--faut-il dire l’outrage?--qui aurait droit de choquer dans
des critiques, acquiert celui de s’exercer dans des anathèmes.
La phrase suivante nous en développe le motif: «Que de gens savent
par cœur Cornélius Népos, et, parfaitement édifiés sur le compte de
Pélopidas et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du rôle historique
de saint Jean Chrysostome et de son attitude magnifique devant l’empire
et devant l’empereur? C’est que le christianisme est là. C’est pourquoi
les hommes se taisent et oublient. La proximité de Dieu se mesure à
leur injustice.»
Hello se fait _conteur_ comme il fut polémiste, pour la plus
grande gloire de son mysticisme, qui est l’interne flamme ardente
et rayonnante à travers toute son œuvre. Ainsi qu’il a permis à
cette lampe de sanctuaire de se transformer aux vases incandescents
qui circulent à l’entour des impieux Jérichos pour en anéantir les
murailles; de même il la laisse ici s’atténuer aux proportions
d’une lanterne pour flétrir un vice ou dépister un crime. Renforcer
à la lentille de son foyer la séduction d’une vertu ou l’horreur
d’une déformation, c’est la mission de chacun de ces _contes
extraordinaires_, lesquels méritent ce titre, entre ceux mêmes
d’Edgar Poë et de Villiers de l’Isle-Adam, qui ni l’un ni l’autre ne
renieraient _Ludovic_, le suréminent _Avare_, que ceux de Plaute, de
Molière et de Balzac sont contraints de reconnaître pour leur roi.
Mais le _mystique_ pur est, dans Hello, le plus admirable. J’ai cité
précédemment sa superbe paraphrase du texte évangélique: _Non erat
locus in diversorio_. En voici une autre, entre beaucoup, qui ne lui
cède point. Il s’agit de l’attente de l’Enfant-Dieu par Siméon et par
Anne:
«Probablement les siècles écoulés passaient sous les yeux de Siméon et
d’Anne, et leurs années continuaient ces siècles, et le désir creusait
en eux des abîmes d’une profondeur inconnue, et le désir se multipliait
par lui-même, et le désir actuel s’augmentait des désirs passés, et
ils montaient sur la tête des siècles morts pour désirer de plus haut,
et ils descendaient dans les abîmes qu’avaient autrefois creusés les
désirs des anciens pour désirer plus profondément. Peut-être leur désir
prit-il à la fin des proportions qui leur indiquèrent que le moment
était venu. Siméon vint au Temple en Esprit. C’était un Esprit qui le
conduisait. La lumière intérieure guidait ses pas.
«Un frémissement inconnu de ces deux âmes, qui pourtant connaissaient
tant de choses, les secouait probablement d’une secousse pacifique et
profonde qui augmentait leur sérénité. Pendant leur attente, le vieux
monde romain avait fait des prodiges d’abomination. Les ambitions
s’étaient heurtées contre les ambitions. La terre s’était inclinée sous
le sceptre de César-Auguste.
«La terre ne s’était pas doutée que ce qui se passait d’important sur
elle, c’était l’attente de ceux qui attendaient. La terre, étourdie par
tous les bruits vagues et vains de ces guerres et de ces discordes, ne
s’était pas aperçue qu’une chose importante se faisait à sa surface,
c’était le silence de ceux qui attendaient dans les solennités
profondes du désir. La terre ne savait pas ces choses; et si c’était
à recommencer, elle ne les saurait pas mieux aujourd’hui. Elle les
ignorerait de la même ignorance, elle les mépriserait du même mépris si
on la forçait à les regarder. Je dis que ce silence était la chose qui
_se faisait_, à son insu, sur sa surface.
«C’est qu’en effet ce silence était une action. Ce n’était pas un
silence négatif, qui aurait consisté en une absence de paroles. C’était
un silence positif, au-dessus de toute action.
«Pendant qu’Octave et Antoine se disputaient l’empire du monde, Siméon
et Anne attendaient. Qui donc, parmi eux, qui donc agissait le plus?
Anne la prophétesse parla du monde suprême, Siméon chanta. De quelle
façon s’ouvrirent leurs bouches après un tel silence?
«Peut-être dans l’instant qui précéda l’explosion peut-être toute leur
vie se présenta-t-elle à leurs yeux comme un point rapide et total,
où cependant les désirs se distinguaient les uns des autres, où la
succession de leurs désirs se présenta à eux dans sa longueur, dans
sa profondeur; et peut-être tremblèrent-ils d’un tremblement inconnu
durant le moment suprême qui arrivait. C’était donc à ce moment si
court, si rapide, si fugitif que toutes les années de leur vie avaient
tendu? C’était donc vers ce moment suprême que tant de moments avaient
convergé? Et ce moment était venu.
«Peut-être les siècles qui avaient précédé leur naissance se
dressaient-ils dans le lointain de leurs pensées, derrière les
années de leur vie, étalant d’autres profondeurs plus antiques, à
côté de profondeurs qu’ils avaient eux-mêmes creusées! Qui sait de
quelle grandeur dut leur paraître leur prière, et toutes les prières
précédentes et avoisinantes, si les choses se montrèrent à eux tout à
coup dans leur ensemble!
«Car la succession de la vie nous cache notre œuvre totale. Mais si
elle nous apparaissait tout à coup, elle nous étonnerait. Les détails
nous cachent l’ensemble. Mais il y a des moments où le voile qui est
devant notre regard tremble, comme s’il allait tout à coup se lever.
Un résumé se fait, le résumé des discours, le résumé du silence. Et ce
résumé s’explique par le mot _Amen_.»
C’est un des beaux morceaux mystiques d’Hello. Ils abondent dans
l’œuvre, on peut le dire, tout entière mystique, et qui, je le répète,
ne revêt parfois d’autres formes que pour envelopper le divin de cette
nuée qui le rend accessible aux mortels. Mais, à toutes pages, des
phrases translucides, comme illuminées de cette lumière intérieure qui
guidait Siméon, et semblables à ces boules de feu qui rougeoyaient
sur le front du prêtre au cours des messes miraculeuses, éclairent le
texte: «La pureté du regard est la force qui lève le voile et permet
d’entrevoir le monde invisible à travers le monde visible; la création
a de ces délicatesses; elle ne livre pas ses secrets au premier
venu.»--«La science, pour être vraie, doit porter la paix avec elle,
parce qu’elle saisit les choses dans le lieu de l’unité.»--Et cette
belle réflexion à propos de saint Joseph: «Quand je pense aux noms de
ceux qui obéissaient, je ne sais pas de quelle voix cet ouvrier devait
donner des ordres dans sa maison.»
Le volume _Physionomies de Saints_ présente de façon personnelle un
groupe de bienheureux choisis parmi les plus célèbres, comme entre les
moins connus. C’est un jour nouveau que darde sur les premiers l’œil
perçant et ingénieux d’Hello, qui s’applique à faire jaillir de leurs
circonstances des traits négligés ou omis par des _Vies des Saints_
scrupuleuses et timorées, maladroitement empressées à atténuer ou
effacer d’un type le geste qui personnalise la «singularité qui lui
était propre» selon l’expression de Joubert. Hello les leur restitue
originalement, et c’est encore cette présentation plus sapide qui nous
conquiert aux plus obscurs élus que ce nouveau bollandiste remet pour
nous en sa lumière. Tel ce merveilleux saint Goar: «Après avoir prié,
il se rendit au palais épiscopal; il paraît qu’il entra d’abord dans
une antichambre où il voulut laisser sa chape; mais, ne sachant pas
très bien à quoi l’accrocher, il l’accrocha à un rayon de soleil, et
la chape resta suspendue aux yeux de tous les assistants. Voilà la
scène étrange et simple que nous pouvons méditer à travers le temps et
l’espace. Saint Goar, et c’est ici que sa simplicité a quelque chose
à nous apprendre, saint Goar ne s’était pas aperçu de ce qu’il avait
fait. Il avait accroché sa chape au premier objet venu, sans regarder.
Il avait cru que c’était un bâton. Il se trouva que c’était un rayon de
soleil. Mais il est bien permis de se tromper de cette manière-là.
«Quant aux déjeuners servis aux pèlerins, saint Goar déclara que
c’était une erreur de placer la perfection tout entière dans le
jeûne et l’abstinence, et que la miséricorde leur était infiniment
préférable.»
Et ce prodigieux Joseph de Cupertino que ses compagnons appelaient
_Frère Ane_, à cause de son extraordinaire stupidité, et qui semble
devoir typiser dans l’hagiographie la compatibilité de la sainteté avec
l’absolue simplicité d’esprit: «Les œuvres divines, conclut Hello,
portent le caractère des oppositions résolues dans l’unité.»
«En effet, frère Ane volait dans l’air comme un oiseau. Il n’y a guère
dans la vie des saints un autre exemple de la même faculté poussée
aussi loin.»
Et il ajoute: «Tel fut saint Joseph. S’il n’avait pas existé, personne
ne l’inventerait. Il est extraordinaire. Il n’y a guère de saints,
dans les bollandistes, qui déroute plus que lui les habitudes humaines.»
_Paroles de Dieu_, dithyrambe chrétien des saintes lettres, adorent
la physionomie des versets élus comme le précédent ouvrage redorait
l’auréole des bienheureux choisis. D’ineffables paraphrases y sont
modulées avec mystère et précision, familiarité et grandeur.
A l’œuvre mystique d’Hello se rattachent encore les traductions et
publications de ce Ruysbrœck si admirable, depuis plus expressément
traduit par M. Mæterlinck, qui les élucide d’une préface magistrale.
Puis ces dévorantes visions et instructions d’Angèle de Foligno
préludant par dix-huit chapitres qu’elle intitule dix-huit pas;
contre-partie mystique des dix-neuf profanes baisers du Hollandais
Second. «Moi, dit la bienheureuse, entrant dans la voie de la
pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de
ma vie.» Un ancien manuscrit formule de même sur l’eucharistie quinze
pensées qu’il compare à quinze dents. «La triburation des dents,
explique-t-il, ce sont les profondes et aiguës méditations sur le
sacrement lui-même.» Enfin, les œuvres choisies de Jeanne Chézard de
Matel, fondatrice de l’ordre du Verbe incarné.
Les _Plateaux de la balance_ représentent avec l’_Homme_ (le plus
célèbre des ouvrages d’Hello) et _Philosophie et athéisme_ la partie
plus spécialement critique et polémiste de son œuvre.
Une réflexion m’est souvent venue: la prévoyante nature qui prépare
aussi, tels que d’ethnographiques saisons, les mouvements de l’ordre
social, a l’air d’apprêter concurremment, pour y pourvoir à leur heure,
une réserve d’esprits-agents congénères qu’elle dote de facultés
similaires, propres à déterminer ou régir telle révolution ou telle
croisade. Il semble, comme dans l’organisation d’un opéra ou d’un
drame, que les rôles aient été distribués au moins en double afin que
la représentation politique ou la cérémonie religieuse, l’artistique
ou scientifique développement, ne puisse être pris au dépourvu ni
compromis par une abstention ou une absence. Les idées sont alors comme
atmosphériques; elles stagnent ou flottent dans l’air; et dans le même
instant plusieurs cerveaux en sont réceptifs et véhicules à peu près
dans la même forme, quand il est nécessaire que la chose soit dite à
cette minute-là. Quelquefois le premier sujet disparaît ou abdique, et
celui auquel incombait l’office de le suppléer en tire l’occasion de se
manifester avec un éclat que le premier n’aurait peut-être pas atteint.
Providentiels revirements, correctifs invisibles.
Hello et Veuillot me paraissent avoir offert un exemple de cette
prédestination en double. Mais Veuillot ne s’est jamais effacé,
précisément peut-être pour s’être senti presser par cette nécessité
de ne pas céder la place à _l’autre_, devers lequel, après d’initiaux
encouragements témoignés, son indifférence pourrait bien avoir été tout
au moins prudence.
Au reste, le petit côté qui rend populaire et qui fait tache, selon
l’expression de Baudelaire (il la faut toujours citer quand on
s’attache à de ces méconnus), manquait à cet autre; et telle virulente
trompette dont usait, pour faire respecter l’arche, le grand coryphée
de l’Univers, n’était point à la portée de la bouche hautaine d’Hello,
et lui eût toujours fait défaut pour réaliser de certaines réussites.
Les plus purs et plus durables succès de cette immortelle survie qu’est
la gloire posthume lui seront, on a le droit de l’espérer, de moins en
moins ménagés. Et lui-même, n’a-t-il pas mis plus d’amertume que de
conviction dans cette plainte: «La justice des hommes ne l’atteindra
ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui
promettez.»
Car, pour le citer une dernière fois, on peut lui appliquer ce qu’il
écrivait d’un de ses saints: «Voici un saint peu connu et qui réunit
une foule de qualités propres à faire connaître un homme.»