trouver un pendant à la charmante émotion que nous cause l’entrée en
religion littéraire de la comtesse Mathieu de Noailles. Certes je me
glorifie d’avoir été le premier à faire pressentir, en un passage qu’on
me permettra de citer, cette savoureuse éclosion, dans un essai publié
le printemps dernier: _Le quatuor des masques_. Il s’agissait de quatre
amateurs inconnus à mettre discrètement en lumière, et que j’avais
assortis sous les plumages distinctifs d’un perroquet, d’un colibri,
d’un cygne et d’une colombe. «La colombe c’est la Gourouli de Musset,
mais une Gourouli au roucoulement plus suave. _Atavis edita regibus_,
fille de poètes et de rois, on retrouverait en sa lignée, avec les
princes des _Mille et une Nuits_, Saadi, Firdousi et Hafiz. Comme une
odeur d’_athergul_ flotte sur ces chants nourris de confitures de
roses. Curieux et parfaits, deux incompatibilités qu’ils concilient, y
ajoutant une érudition sans pédanterie, une rencontre du mot expressif,
du verbe coloré, du terme savoureux, une précision et une propriété de
langage riche et choisi qu’on admirerait chez un travailleur et qui
sont l’apanage de cette jeune fille. La plus chaste réserve en la plus
noble ardeur, la pudeur dans la passion les caractérisent encore.
On ne m’a permis d’en parler que de souvenir. Je citerai donc, pour
mémoire et pour l’honneur d’en traiter le premier, un poème sur les
parfums qui est une aromale symphonie. Je ne sais que le célèbre
fragment de la _Prière pour Tous_ auquel on puisse le comparer».
Les sept poésies que vient de publier, cette fois sous le véritable
nom de leur auteur, devenu l’un des plus illustres noms de notre
aristocratie, loin de mentir à cette allégorie élogieuse, y ajoutent au
contraire, et dissipent, pour les lecteurs méfiants cette fois vaincus
et charmés, ce que ma trop succincte annonciation leur avait paru
offrir d’excessif.
La première est la pénétrante évocation des parfums, dont j’ai parlé:
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes!
Et sur cette incantation les spirales montent, brumeuses ou tièdes,
opalines ou azurées: tendres parfums printaniers; aigres relents
automnaux dans le silence un peu hostile des vieilles demeures
réveillées; touffeur des fours; bibliothèques aux senteurs vétustes.
Et toute la litanie odorante des cheveux aux aromes amoureux, du vin
conseiller d’ivresse et de l’encens persuasif de prière; de l’iris
cher, aux linges légers; du santal dont le satin ligneux double
et embaume les coffrets de l’Inde. A travers ces soupirs délicats
transpire la nature tout entière: la terre détrempée, l’aire des
moissons, l’air des salines. Et c’est une alternance de jeux forts et
de jeux doux comme aux registres d’un orgue:
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l’ondée.
La fraîcheur des forêts, la chaleur des treilles, et jusqu’à cette fine
odeur du thé dont la chanteuse spirale s’évague vers le plafond, expire
dans les draperies. Ce bal des odeurs tournoie au cœur de la jeune
fille, ce cœur ardent et plaintif dont la nature et l’hérédité ont fait
Un vase d’Orient où brûle une pastille.
L’invocation: _A une statuette de Tanagra_ est pleine d’une saveur
antique:
Tes deux bras étendus éloignent les offenses;
Dans la coupe fragile et sûre de ta main
J’ai mis mon cœur qui semble un vase aux belles anses
Répandant son parfum au fil de ton chemin.
Les _Paysages_ évoquent d’un rythme baudelairien, d’ingénieuses
comparaisons pour leurs successifs états, leurs diverses parures. Les
strophes à _Hébé_ sont pleines de la grâce noble de Chénier, d’un
auguste enseignement et d’une langue divine comme la démarche et le
péplos même de la déesse:
Belle proie indocile ou molle du sommeil,
Toi que l’amour lutine et baise sur les joues
Si fort que ton visage en est encor vermeil,
Et qui mêles la ruse aux grâces quand tu joues.
La _Mélancolie_ est un site de Millet. Les _battements dolents_ de
l’airain font fuir du clocher de l’église en même temps que leur écho
fait s’envoler du cœur du poète, un tourbillon d’oiseaux, un tourbillon
de souvenirs.
_L’Invocation_ aurait plu à Leconte de Lisle. Elle respire son souffle
païen et s’élève comme un de ses plus célèbres poèmes contre
La honte de penser et l’horreur d’être un homme.
Elle redemande aux rustiques divinités toutes les forces et toutes les
grâces dont les bêtes émoussent ou déçoivent tant de maux, intolérables
pour notre vigilante et lancinante pensée humaine. Et l’auteur de la
_Mort du Loup_ eût aussi goûté cette exécratoire libation en sa boutade
profonde.
La dernière pièce, le chef-d’œuvre, avec la première, revêt la
métaphysique de Sully-Prud’homme d’une parure qui n’est pas sans faire
penser à Léon Dierx, mais bien inspirée, toute personnelle. C’est
un cantique d’amour d’une grave et gracieuse beauté, plein d’une
intense ferveur, d’une digne résignation préventive aux inévitables
changements, et qui se clôt sur un vers précédemment cité, un vers
exquis, une pensée égale:
Notre amour est le vase empli d’or et de nard
Que nous portons tous deux en tremblant d’en répandre;
Rien de nous vient de nous, et le sombre hasard
_Nous confie un trésor dont il nous fait dépendre_.
Notre jeune ferveur et nos effusions
Iront grossir la somme inutile des choses...
Mais qu’importe aux étés ivres d’éclosions
Ce que pèse à l’hiver la poussière des roses!
J’ai sous les yeux, entre autres morceaux inédits de la jeune
femme poète, un crépuscule des dieux qui eût dignement complété
cette publication dont la _Revue de Paris_ a droit d’être fière.
Un filial--et sans doute cette fois héréditaire regret de la grâce
antique, déjà sensible dans la prière à la statuette, dans les stances
à la déesse de la Jeunesse, et dans la païenne oraison aux dieux
gardiens de troupeaux--s’y accentue; et comme un soupir de Virgile
s’unit au souffle de Chénier dans ce nostalgique élan vers
Le char vide et rompu d’où les dieux sont tombés.
Ainsi donc, après la tendre et pantelante Marceline, après la forte et
farouche Ackermann, voici surgir encore des Muses, à qui semble dévolu
de matérialiser le plus subtil, de proférer le plus ineffable.
Parmi elles, Mme Edmond Rostand, cette rêveuse et radieuse Rosemonde
de qui Leconte de Lisle admirait la riante beauté et dont il goûtait
le sensible accord--module sur ses introuvables _Pipeaux_ des notes
ravissantes. L’épigraphe en pourrait être le délicieux vers de Villiers
de l’Isle Adam:
Des roses pleines de rosée.
Et ce serait la devise de l’auteur. Voici d’abord une confession à
l’Aimé, qu’elle adjure de lui pardonner tous les innocents plaisirs
goûtés avant sa rencontre, les fleurs respirées sans lui, et qui
s’achève sur ce joli trait:
Pardon de toutes les années
Où je ne te connaissais pas.
Puis un testament poétique où la donation de tant d’ingénus trésors de
jeune fille, parmi lesquels
Tous mes petits rubans de toutes les couleurs
se couronne par cette clause:
Je te lègue ma tombe avec toutes ses fleurs.
C’est cette blonde Muse elle-même qu’il faut entendre moduler sur ses
touchants pipeaux d’une juvénile suavité, d’un timbre frais, d’un
accent attendri, et qui laissent inconsolable de n’avoir pas été des
témoins de cette avant-dernière répétition du Cyrano, au cours de
laquelle le rôle de Roxane, en l’absence de l’interprète, fut tenu par
Mme Edmond Rostand; comme si les spectateurs incessamment renouvelés de
cette belle œuvre eussent encore droit à cette illusion d’espérer le
renouvellement de cet incomparable prestige.
Anna de Brancovan prélude à son tour; et déjà son chant est digne de
son nom, ce biblique nom d’Anna, lequel, au dire d’Hello, signifie en
hébreu: grâce, amour, prière.
Ces trois vocables n’étaient-ils pas contenus en celui dont j’avais
tout d’abord, pour mon poète, alors mystérieux, élu la mystique
allégorie? Mystique et profane aussi, comme la double inspiration de
cette Muse antique et nouvelle. Écoutez-la chanter, cette _Colombe_:
J’ai dans mon cœur un parc où s’égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d’essence profane.
Et regardez-la s’envoler, Paraclet de Cypris, dont le vol parfume nos
esprits, comme ces oiseaux dont l’antiquité raffinée faisait voltiger à
travers les salles et palpiter au-dessus des invités des festins, les
blanches ailes imprégnées d’essences.
VI
A MADAME ERNEST HELLO.
L’APOTRE
(UNE LECTURE D’ERNEST HELLO)
L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
ERNEST HELLO.
I
Un agissement habituel à ce qu’Ernest Hello appelait la _petite
critique_, c’est de se récrier chaque fois qu’une plume nouvelle
s’exerce autour d’une mystérieuse mémoire d’artiste, de ceux dont
l’œuvre et la renommée sont si fort inégales, noms, quoi qu’on en dise,
peu célèbres, œuvres parfois admirables vraiment, presque inconnues,
vers lesquelles l’attention appelée ou rappelée fait partie de cette
_charité intellectuelle_ dont le noble écrivain que je nommais tout
à l’heure l’implorait en vain. Et ce sont alors force quolibets,
parfois insuffisamment neufs et maigrement spirituels, à l’adresse
du soi-disant inventeur, qui, bien loin d’avoir cette prétention, ne
demande qu’à faire connaître et apprécier davantage, en même temps
que de nobles pages trop ignorées, les noms de ceux qui leur ont les
premiers rendu justice.
Et, bien entendu, c’est de ces noms que se sert tout d’abord--s’en
étant fait renseigner de la veille,--ladite petite critique pour
attaquer ou accabler celui qui les sait mieux qu’elle et leur rend un
culte plus conscient.
De pareils traits ne sont pas pour détourner--non de réparations ni de
réhabilitations, longs mots un peu vains--les œuvres ayant toujours
tôt ou tard la gloire qu’elles méritent, et dont l’anticipation n’est
pas le meilleur signe, mais des rappels d’attention pareils à celui
que je voudrais aujourd’hui tenter en l’honneur du penseur religieux
dont M. Huysmans a justement pu écrire: «Le véritable psychologue du
siècle, ce n’est pas leur Stendhal, mais bien cet étonnant Hello dont
l’inexpugnable insuccès tient du prodige.»
«Pour moi--formulait Barbey d’Aurevilly en 1880, après nombre de
lumineux articles consacrés à Ernest Hello--j’ai fait ce que j’ai pu
pour cet homme... j’ai fait ce que j’ai pu, une fois, deux fois, dix
fois; mais j’ai, à ce qu’il paraît, la main malheureuse. J’ai ouvert
ses livres, j’en ai exalté les beautés. J’ai dit que cet homme trop
ignoré méritait la gloire et qu’il ne l’avait pas, peut-être par
l’unique raison qu’il la méritait.»
Les quinze ans écoulés depuis ont, à vrai dire, amené une réimpression
de _l’Homme_, laquelle, bien qu’il me semble assez favorablement
accueillie, n’a pourtant, pas plus que la très originale étude de M.
Bloy, et de sérieux articles de M. Buet, pu vaincre l’inexpugnable
insuccès, qui tiendrait véritablement du prodige s’il ne tirait son
explication de cette réflexion même d’Hello: «Comme ce drame est
suspect d’avoisiner les choses divines, les hommes lui ont toujours
préféré Brutus, les trois Horace et Léonidas.»--Et nul éditeur ne se
trouve, à l’heure qu’il est, encore, pour nous donner une quatrième
édition de la traduction par Hello du _Livre de la bienheureuse Angèle
de Foligno_, l’introuvable volume dont si on en ordonne la recherche
à quelque libraire consciencieux, ce dernier vous répond d’un ton
attendri de pitié: «A quoi bon prendre une commande pour laquelle avant
vous plus de vingt communautés sont inscrites?»[39]
[39] Dans l’intervalle cette réimpression a paru.
Le portrait qu’il me plairait tracer d’Ernest Hello se devrait
emprunter à lui-même, s’extraire, ainsi qu’il s’en est pour moi dégagé,
d’une attentive lecture de ses œuvres, dessiner et peindre à touches
élues et émues, à coups rapprochés des fragments de ses livres les
mieux représentatifs de sa personnalité propre, l’homme douloureux
qu’il fut, l’inspirée _vox clamans in deserto_ qu’il avait conscience
d’être, le maître qu’il est aujourd’hui dans l’appréciation de
plusieurs, et qu’il deviendra plus amplement dans l’admiration de tous.
C’est une précieuse surprise, grâce à quelque improvisée exposition,
dans certains musées de province, encore en telles villes natales,
de grands morts, de découvrir, les y cherchant, ou mieux, au cours
d’une visite désheurée et désœuvrée, des images d’inégal mérite, des
figurations oubliées ou inconnues d’un maître ou d’une muse, des
portraits qu’un abandon ou leur valeur artistique moindre a fait
négliger par la reproduction courante, et qui présentent tout à coup
sous une acception plus frappante, parfois plus sincère et fidèle, les
traits familiers d’une personne célèbre, à laquelle un crayon souvent
moins autorisé, mais plus sensible, a conservé plus de physionomie
vraie, un aspect plus véridique et plus prenant.
J’en citerai volontiers pour exemple tel portrait, à Douai de Marceline
Desbordes-Valmore, sans omettre cet œil étonnant, le sien, que son
père, le peintre de panonceaux, avait, selon la mode du temps,
_fignolé_ au centre d’une guirlande de myosotis, avec tout le précieux
_léché_ d’une armoirie sur la portière d’un carrosse. Encore, à
Versailles, certains portraits de Delphine Gay ou de Pauline Borghèse,
ou--celui-là l’œuvre d’un maître,--ce singulier dessin récemment
exhumé par M. de Nolhac, ce cadavre de Napoléon III, en uniforme,
dans son cercueil placé debout, pour mieux poser devant le crayon
de Carpeaux, qui retraçait l’impériale momie aux moustaches cirées
piquant de droite et de gauche, telles que deux longues aiguilles, la
ruche d’une garniture intérieure de cette bière.--C’est à Versailles
aussi,--dans cette toile où cette fois encore, un peintre célèbre, M.
Gérôme, a fait se dérouler la réception à Compiègne des ambassadeurs
siamois,--ce portrait auquel il est sans doute donné de fixer pour
l’avenir la cycniforme silhouette de celle qui fut l’impératrice
Eugénie. Repliée en effet telle qu’un blanc cygne ceinturé, diadémé
de perles comme le sont ces oiseaux dans le bronze empire, cette
dame de beauté vantée qu’on demande en vain à de ses plus célèbres
effigies, nous apparaît là, vraiment très enchanteresse, profilée sur
l’eau sinueuse du velours bleu d’un manteau de cour. Et c’est, dans
ce curieux makimono français, avec de rares roueries de dessin, des
silhouettes contemporaines hiératisées, entre lesquelles, le duc de
Cambacérès, tel qu’un bonapartiste Confucius, méditatif et debout sous
son _gazon_ linéamenté savamment. D’un maître encore, Eugène Delacroix,
en certaine exhibition de la rue de Sèze, un bout d’esquisse, mais à
quel point pénétrante et résurrectrice de Mme Sand, abritant, sous un
rond chapeau d’amazone au voile de gaze, deux yeux ardents et veloutés,
deux charbons cabochons d’un jais voluptueux et plein de flammes.
Enfin, au musée de Tours, de faibles portraits de Balzac, trop voué à
l’unique figuration de Boulanger qui l’enroba sous un froc de moine,
nous donnent néanmoins à nous pencher sur ce miroir d’âme que sont les
traits d’un visage, avec l’avidité d’y découvrir, dans l’œil, une autre
arborisation d’agate, sur les lèvres, un plus explicite sourire.
C’est ainsi qu’après les magnifiques esquisses trop peu connues, bien
que dix fois renouvelées par Barbey d’Aurevilly, ou de successifs et
définitifs portraits plus poussés d’après le même modèle; après la
saisissante étude d’un si beau style, de M. Léon Bloy, dans son brelan
d’excommuniés, et les intéressants travaux de M. Charles Buet, se peut
encore interroger, ainsi qu’une des sanguines ou sépias dont je parlais
tout à l’heure, la présente incomplète ébauche dont le seul mérite est
d’être surtout composée de traits épars dans l’œuvre et repris à cet
Hello même, auquel il est temps de faire une place plus ample entre nos
bibliothèques et nos musées, nos panthéons et _voies triomphales_.
Une lettre récemment éditée de Balzac à Mme Hanska nous a donné,
du fait d’une de ces rétrospections qu’apprêtent les publications
posthumes, de voir se projeter, moins comme un projet que sous forme
d’une projection anticipée, le très net schéma de sa colossale comédie,
alors ébauchée à peine, et réalisée depuis avec une ponctualité
historiée, mais non sensiblement modifiée; en un mot, dans un écrivain
encore presque juvénile, la futurition de l’écrivain plus tard très
exactement accompli, mais dont ces fatidiques annonces, dès ses
débuts, n’auraient pu que paraître outrecuidantes et infatuées à un
Sainte-Beuve ou à un Taine. Balzac, et dans une confidence à une amie
qui devait devenir sa femme, quelles que fussent la conviction de sa
mission et la certitude de son génie, pouvait seul ainsi parler de
lui-même. Qui sait ce qu’Ernest Hello aura plus discrètement confié
à celle qui, par ses soins intelligents, eut une noble part dans son
œuvre et, par conséquent, un rare mérite aux yeux de ceux que cette
œuvre enchante et fortifie? L’humble orgueil du penseur puissant et
original, de l’écrivain dont une stricte et neuve magnificence de style
caractérise la manière et drape l’idée sans la voiler, ne se fût sans
doute pas accommodé autant que Balzac d’un auto-panégyrique nominal;
mais la rancœur du silence autour de ses travaux de forme souvent
superbe, toujours généreux d’essence, et dont il avait cette juste
opinion qu’ainsi qu’un ostensoir dont ils brandissaient le Dieu, ils
méritaient de s’irradier sur les âmes en empourprant de leurs rayons
le prêtre qu’il se sentait; ce sempiternel malaise, cette lancinante
amertume des grands méconnus: le malentendu que crée autour d’eux leur
propre fierté, dirai-je, rétractile devant la malice des envieux et la
légèreté des faibles, nous permettent de penser qu’Hello ne refuserait
pas de se reconnaître aujourd’hui dans le portrait dont nous détachons
les lignes de son œuvre, pour le présenter à ceux en qui s’ignore le
désir de le connaître et sommeille l’ardeur de l’admirer. «L’esprit,
a-t-il écrit lui-même, c’est celui qui, percevant un homme grand et
profond, le reconnaît parce qu’il l’a cherché, et l’aime parce qu’il
l’a désiré.»
* * *
«Parmi ces vérités que le genre humain déserte et pour lesquels la
conscience humaine a des surdités étranges, en voici une: la justice
envers les vivants; il faut rendre justice aux vivants.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le genre humain aime les morts et n’aime pas les vivants. Quand un
homme est vivant, sa grandeur est niée, oubliée, moquée par le fait
même de son existence actuelle.
«Le genre humain attend sa mort pour s’apercevoir qu’il était grand.
Ce crime invraisemblable et monstrueux est le fait habituel, presque
universel de l’histoire humaine.
«Voici quelque chose de plus extraordinaire. Ce crime invraisemblable
et monstrueux n’est pas remarqué de ceux qui le commettent.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«On se dit: «Oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh bien, la
postérité lui rendra justice.»
«Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif pendant sa vie...
«Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de
vous...
«Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans
le seul moment où vous soyez chargé de lui!
«Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez
sa gloire, vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de
vos coups...
«Et vous oubliez que cet homme de génie que vous ne craignez pas
d’enfouir dans la vie présente, sous le poids de votre oubli, vous
oubliez que cet homme, avant d’être un homme de génie, est d’abord et
principalement un homme.
«En tant qu’homme il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de
génie, il est, mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la
souffrance.
«En tant qu’homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être
maladive, certainement incommensurable à vos pensées.
«Et le fer dont sont armés vos petits bras font des blessures atroces
dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre; et les coups
redoublés que vous frappez sur ces blessures béantes ont des cruautés
exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, ne coule pas comme le
sang d’un autre.
«Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des déchirements
singuliers.
«Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment
ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas[40].»
[40] _Les Plateaux de la balance._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tels sont les premiers et principaux traits pour la terrible et dolente
effigie de la victime sublime. Complétons-les de ceux qui suivent:
«Regardez les noms de ceux qui sont parvenus, non pas à la réputation,
mais à la gloire: lisez leur histoire. Interrogez-les; ils vous
répondront qu’ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place,
plus de force qu’il n’en fallait pour créer mille chefs-d’œuvre.
Ils ont passé des heures, qui auraient pu être belles et fécondes,
à subir le supplice de l’injustice sentie; ils ont dépensé le plus
pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile qui arrêtait
le travail fécond de l’art; le découragement leur a volé mille fois
à eux et au monde leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes
ardeurs. Que d’heures qui auraient été des heures de génie, des heures
de lumière, qui auraient rayonné dans le temps et dans l’espace, qui
auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles
de tristesse et d’accablement! Or cela a peut-être été l’œuvre de la
petite critique. Elle a pris pour tâche d’éteindre le feu sacré qu’elle
était chargée d’entretenir. Puisse-t-elle être enterrée vive[41]!»
[41] _L’Homme._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et, pour rehausser encore ce tableau, le voici sublimé jusqu’à la
comparaison christique. Ceci est une des belles pages mystiques
d’Hello:
«Et pendant qu’il va en Égypte, il se souvient d’avoir cherché une
place à l’hôtellerie et de ne pas l’avoir trouvée.
«Pas de place à l’hôtellerie!
«L’histoire du monde est dans ces trois mots; et l’éternité ne sera
pas trop longue pour prendre et donner la mesure de ce qui est écrit
dans ces mots: «Pas de place à l’hôtellerie.» Il y en avait pour les
autres voyageurs. Il n’y en avait pas pour ceux-ci. La chose qui se
donne à tous se refusait à Marie et à Joseph: et dans quelques minutes
Jésus-Christ allait naître! L’attendu des nations frappe à la porte du
monde, et il n’y a pas de place pour lui dans l’hôtellerie! Le Panthéon
romain, cette hôtellerie des idoles, donnait place à trente mille
démons prenant des noms qu’on croyait divins. Mais Rome ne donna pas
place à Jésus-Christ dans son Panthéon. On eût dit qu’elle devinait que
Jésus-Christ ne voulait pas de cette place et de ce partage.
«Plus on est insignifiant, plus on se case facilement. Celui qui
porte une valeur humaine a plus de peine à se placer. Celui qui porte
une chose étonnante et voisine de Dieu, plus de peine encore. Celui
qui porte Dieu ne trouve pas de place. Il semble qu’on devine qu’il
lui en faudrait une trop grande, et, si petit qu’il se fasse, il ne
désarme pas l’instinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit pas
à leur persuader qu’il ressemble aux autres hommes. Il a beau cacher
sa grandeur, elle éclate malgré lui, et les portes se ferment, à son
approche, instinctivement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«L’enfant n’avait pas eu une crèche pour naître. La terre ne devait pas
non plus lui donner une place sur elle pour mourir, elle devait, au
bout de quelques années, le rejeter sur une croix.
«La planète fut comme l’hôtellerie; elle fut inhospitalière[42].»
[42] _Physionomies de saints._
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En trois touches magistrales, aux puissants rehauts et d’un saisissant
relief, voilà bien notre petit Christ humain, l’artiste vrai en proie
aux épines des piqûres d’épingles, au clou du gros rire des ineptes,
au fiel de la mauvaise foi des jaloux. Groupées autour du personnage
central, les figures de ces soldats et de ces Judas peupleront
naturellement le tableau, compléteront le terrestre calvaire.
Voici d’abord l’_homme médiocre_:
«Fussiez-vous le plus grand des hommes, il croira vous faire trop
d’honneur en vous comparant à Marmontel, s’il vous a connu enfant. Il
n’osera prendre l’initiative de rien. Ses admirations sont prudentes,
ses enthousiasmes sont officiels. Il méprise ceux qui sont jeunes.
Seulement, quand votre grandeur sera reconnue, il s’écriera: Je
l’avais bien deviné! Mais il ne dira jamais devant l’aurore d’un homme
encore ignoré: Voilà la gloire de l’avenir! Celui qui peut dire à un
travailleur inconnu: Mon enfant, tu es un homme de génie, celui-là
mérite l’immortalité qu’il promet.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«L’homme médiocre n’a qu’une passion, c’est la haine du beau.
Peut-être répétera-t-il souvent une vérité banale sur un ton banal.
Exprimez la même vérité avec splendeur, il vous maudira, car il aura
rencontré son ennemi personnel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est la chaleur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .