Sur leurs éloges de ces œuvres, l’invitation adressée à ces jeunes gens

de visiter l’auteur se vit accueillie «avec mille démonstrations de

désir». Maintes questions s’ensuivirent sur son âge, sa profession et

sa fortune; et plus encore d’étonnement d’apprendre qu’il était «vieux,

soldat, gentilhomme et pauvre».

--Et quoi! s’écria l’un des interlocuteurs, l’Espagne n’a pas fait

riche un tel homme.

--Alors, conclut le narrateur, un de ces gentilshommes, relevant cette

pensée, reprit avec beaucoup de finesse: «_Si c’est la nécessité

qui l’oblige à écrire, Dieu veuille qu’il n’ait jamais l’abondance,

afin que par ses œuvres, lui restant pauvre, il fasse riche le monde

entier._»

* * *

Ne croirait-on pas lire, près de trois siècles écoulés, l’histoire de

Paul Verlaine, le _Pauvre Lélian_ qui s’était composé lui-même cette

euphonique et véridique anagramme de son nom, posée sur lui comme le

_pas de chance_ de l’Infortuné cité par Baudelaire. «Existe-t-il donc,

ajoute le poète, une providence diabolique qui prépare le malheur dès

le berceau, qui jette avec préméditation des natures spirituelles

et angéliques dans des milieux hostiles, comme des martyrs dans les

cirques? Y a-t-il donc des âmes sacrées, vouées à l’autel, condamnées

à marcher à la mort et à la gloire à travers leurs propres ruines?»

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,

Peuple ingrat?...

Des exemples tels que ceux de la mort de Barbey d’Aurevilly, de

Villiers d’Adam, de Verlaine, ébranleront-ils un jour les cœurs en

frappant les yeux et les oreilles; et fondant les égoïsmes plus ou

moins inconscients, procréeront-ils une génération de _satisfaits_

ingénieux et cordiaux qui désarment eux-mêmes leurs propres cruelles

épreuves par la compréhension sensible et efficace des misères d’un

supérieur autrui, d’un prochain de génie et de ses détresses sublimes?

Ces fils de famille-là s’ennobliront d’un peu plus de préoccupations

de la famille humaine, et de réhabiliter, entrecouper pour le moins

leurs féeries et leurs fêtes d’un peu de soin de mortels et impériaux

calvaires, et de la visite à de certains grabats où des être géniaux

agonisent.

L’Antoine Watteau du vers vient de rendre le dernier soupir des

_Fêtes galantes_; poète qui, par un miracle d’anomalie et par les

douze cents tableaux d’un chemin de croix aux stations de garnis et

d’hospices, a fait s’égrener tout le chapelet des vains aveux et le

rosaire des baisers roses, s’ébruiter toute la musique des harpes en

vernis de Martin et des guitares burgautées; a fait se condenser en

précise et harmonieuse vapeur toute la grâce ensemble nerveuse et

poupine, maniérée et mignarde des embarquements pour Cythère: Cupidos

en abbé, Scaramouche et Mezzettin, Clymène et Clitandre, Cydalise et

Tircis; toute la population en saxe, criblée de mouches, pailletée

d’affiquets et de fanfreluches, des indifférents et des bergers aux

miroitantes cassures du satin de leurs armures délicates, dont le poète

a synthétisé l’élégante afféterie en ses derniers poèmes de porcelaine,

et bien spécialement en cette petite pièce:

Les donneurs de sérénades

Et les belles écouteuses

Échangent des propos fades

Sous les ramures chanteuses!

C’est Tircis et c’est Aminte,

Et c’est l’éternel Clitandre,

Et c’est Damis qui pour mainte

Cruelle fait maint vers tendre.

Leurs courtes vestes de soie,

Leurs longues robes à queue,

Leur élégance, leur joie

Et leurs molles ombres bleues

Tourbillonnent dans l’extase

D’une lune rose et grise...

Et la mandoline jase

Parmi les frissons de brise.

Est-ce pour se redonner l’illusion de ce gentil faste que le mourant

d’hier avait, ces derniers temps, instauré dans son exigu logis la

touchante et somptueuse manie de dorer lui-même au pinceau son mobilier

si modeste? Tout y passait, pincettes et chaises, serrure et cordon de

sonnette.

Et parmi le bariolage de quelques bégonias en carton, les nuances

douces des balais à confetti, les taches crues d’autres souvenirs de

carnaval, entre tout le jardin des Hespérides des oranges du jour de

l’An sur des tasses retournées, le mirage lui revenait des pavanes de

muguet aux relents de bergamote.

* * *

Mais il est un autre Verlaine, tant d’autres Verlaine qu’on ne saurait

énumérer en un revenez-y rapide: le _mystique_, celui qui clamait

lundi dernier devant nous, en un élan de pieux amour, la religieuse

invocation:

_Tantus labor non sit cassus!_

et le _désolé_, dont ces exquises petites strophes résument toute

l’essence:

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte,

De çà, de là

Pareil à la

Feuille morte.

Ce qu’il sied d’affirmer aujourd’hui, c’est en ce poignant désarroi

d’existence, le cœur d’excellent et pur aloi qu’était Verlaine, «_l’âme

enfantine_» qu’il a chantée, et qu’il remporte entière aujourd’hui, non

contaminée par les douloureuses voies traversées.

Le sonnet suivant, inédit et inconnu, en contient une parcelle

tendrement chantante. Verlaine l’écrivit pour la duchesse de Rohan[34]

qui en possède le manuscrit,

Je n’ai jamais été dans la Bretagne, mais

J’en rêve, chaque nuit, et tout le jour j’y pense.

Comme aux choses de mon enfance, que j’aimais,

Tant qu’à la fin, et sous forme de récompense,

Je revois le clocher que je n’ai vu jamais.

--O la Bretagne, et ses clochers à jour, où danse,

A travers ce brouillard épais où je rimais,

La cloche, pour bercer un peu ma vieille enfance.

Car j’ai rêvé que je rimais, vêtu de lin.

Tel, innocent, autour du parc de Josselin

Un berger contemplant la nuit tout étoilée.

Et, de plus ignorant qu’Olivier de Clisson

Fût autrefois maître et seigneur de la vallée

S’en va paisiblement en chantant sa chanson.

[34] Le 22 novembre 94.

Je me souviens parmi des lettres, et des lettres reçues de lui, d’une

entre autres, toute spontanée, violemment inspirée à sa bonne foi par

la lecture irritée de quelque anodine malice à mon endroit que lui

attribuait certaine feuille. Message aussi émouvant et attendri que

celui des deux amis de La Fontaine[35]:

Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu.

J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru,

Ce maudit songe en est la cause.

[35] Voir le P.-S. à la fin du volume.

Et je finirai cette hâtive nénie par un dernier mot de Verlaine

prononcé peu d’heures avant de mourir, mot mystérieux et oraculaire,

éclairé déjà du jour de l’au-delà par celui qui connaîtra une fois de

plus et prouvera l’exactitude du vers consolant:

Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.

Verlaine agrippait déjà ses couvertures du geste significatif

caractérisé par l’expression antique «_Stragulæ vestis plicaturas_» et

il murmura ces mots, comme écartant de dessus son lit un trop lourd

faix invisible: «_Otez, ôtez-moi toutes ces couronnes!_»

Des couronnes, il s’en nouera quelques-unes pour lui dans le présent;

combien et de toujours plus belles à venir, en immarcessible laurier,

et de véritables immortelles!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Entre de plus modestes fleurs se tressa le tendre poème qui suit, dont

le feston devait enguirlander un _tombeau_ du Poète. Ce volume n’a pas

paru; et sans que j’aie pu recouvrer mon manuscrit qui n’était pas

double. C’est donc de mémoire que j’en rassemble les bouquets épars,

pour les disperser de nouveau, incomplètement effeuillés au-devant

d’une chère Mémoire:

Tous les Masques, les Mezzetin,

Les Trivelin, les Scaramouche,

Cydalises à l’œil mutin,

Une mouche au coin de la bouche,

Tous les bleus bergers de Watteau

Avec leur rose châtelaine

Ont drapé de noir leur bateau

Et mènent le deuil de Verlaine.

Tous les Tircis et les Myrtil,

Les Clitandres et les Clymènes

Avec leur fraîcheur de pistil,

Les inhumains, les inhumaines

Ont mis un crêpe à leur chapeau

Et pleurent comme Madeleine,

Car sous leur galant oripeau

Ils pleurent l’âme de Verlaine.

Il les avait faits si polis

Sous le bleuté de leur quinconce;

Il les avait peints si jolis

Sous le jabot qui les engonce;

Nul azur ne les rendra plus,

Nul carmin, que d’ombre vilaine...

Leurs zinzolins sont révolus

Ils pleurent sur l’art de Verlaine.

Et les Cupidons potelés

Qui semblent des bouquets de roses,

Et les palombes dételés

Du chariot des Cypris moroses,

Mignonnement endoloris

Avec leur plume de pleurs pleine,

Pleurent Chloé, pleurent Chloris,

Pleurent sur le cœur de Verlaine!

IV

A LÉON DAUDET.

L’AÈDE

(FRÉDÉRIC MISTRAL.)

Mistral est un fleuve admirable de poésie, qui mire en son cours,

chantant et nuancé, des rives sinueuses et fleuries, des sites peuplés

et gazouillants, un ciel ensoleillé et sonore, plein de rayons, de

rires et de rêves. Et c’est peut-être en ce temps de poésie, d’instinct

plutôt brumeuse et languide, la plus distincte caractéristique de cette

Muse de Mistral: _la lumière et la joie_. Lui-même, le poète, l’a

bien exprimé dans sa chanson des _Bons Provençaux_, dont j’interprète

librement ce couplet:

Quand le mois de mai fleurit,

Tout brûle de vivre.

Et quand le soleil sourit,

Qui ne s’en enivre?

Nous autres, bons Provençaux,

Soyons les joyeux oiseaux

De la _soleillade_

Et de la Maïade.

Et ailleurs:

Dix fois sur onze,--il me semble que les morts ont--moins de

vieillesse--que les vivants d’aujourd’hui.--Car, dans tout

son orgueil,--le siècle meurt d’ennui;--et, sans les jeunes

filles--que largement nous donne--le bienfaiteur divin,--la joie

prendrait fin.

Le merveilleux bruissement parfumé qui s’exhale des grands poèmes de

ce trouvère, comme d’un beau paysage crépitant et criblé de clartés,

à l’heure de midi, vibre tel qu’un orchestre, lequel assimilerait

parfois leur chantre à un Wagner sans trouble, dont _Mireille_ serait

le Lohengrin et _Nerto_ les Maîtres-Chanteurs. Oui, Mistral a, du

maître de Bayreuth, le retour du _Leitmotiv_, l’art des énumérations

familières et joyeuses, de noms ou de choses, l’instrumentation

harmonieuse des voix simultanées de la foule; et, à plusieurs reprises,

dans son œuvre, tels tours de pensée spiritualiste et sublime sur la

survie de l’amour des âmes, aux transports sensuels[36].

[36] _Calendal_, ch. X, Str. 62.

Son goût descriptif de la nature, ses retours aux souvenirs

d’enfance[37] l’apparentent souvent aussi à l’admirable Valmore,

à cette différence près, des perles du rire qu’il égrène en de

méridionaux paysages, tandis que le Nord de Marceline se diaprait du

collier, perpétuellement défilé, de ses intarissables larmes.

[37] _Les Iles d’or: Rancœur._

Et, plus près, moins sans doute en influence qu’en rapport d’esprit

et contagion de pensée, simultanée matérialisation d’idées en divers

cerveaux, voici, entre autres, deux curieuses similitudes.

De Mistral (_Nerto_):

Dans le château étaient sept salles

Où les sept démons capitaux

Pouvaient battre l’aile à leur aise,

Princes des sept péchés mortels.

De Verlaine:

Dans un palais soie et or, dans Ecbatane,

De beaux démons, des Satans adolescents,

Aux sons d’une musique mahométane

Font litière aux sept péchés de leurs cinq sens.

On a goûté, non sans raison, le _Couplet des cheveux_, dans le Pelléas

et Mélissande de M. Mæterlinck. Relisez, dans le cinquième chant de

_Nerto_, les adieux de _la Nonne_ à sa chevelure.

Et, pour conclure hâtivement sur un sujet qui requerrait bien des

pages, que de pittoresques et poétiques expressions au cours de l’œuvre

du chantre de Maillane: cette _volée d’évêques_ au mariage du roi;

et, dans la bagarre du cimetière, ces combattants _qui jouent aux

barres parmi les sépultures_. Puis _la colonnade à front divin_--_de

cette forêt qui embaume_--et _lui tisse un manteau de calme_, qui nous

mène au magnifique morceau sur les arbres sacrilègement émondés, que

dut tant admirer Michelet, avocat de la même cause de nature dans sa

_Montagne_.

Eux, solennels chalumeaux--que l’air, à plein gosier--fait

chanter comme des orgues,--eux, riches et bons, qui versent la

fraîcheur et l’ombre--depuis des ans qui ne se nombrent,--eux,

chevelure sombre--de la terre, et parrains des sources et des

fontaines...--Laissez-les vivre!

Quel autre poème que _La Mort du loup_ se pourrait, par exemple,

comparer à la fin du _Vieux Moissonneur_, qui, debout dans son blé et

mûr comme lui pour la récolte suprême, se voit fauché avec ses épis

en un coup de faux aveugle et imprudent?... Le vieux moissonneur,

_mourant et mutilé_, qui s’écrie: «Peut-être que le Maître, Celui de

là-haut,--voyant le froment mûr, fait sa moisson.--Allons, adieu! moi,

je m’en vais tout doucement...--Puis, enfant, quand vous transporterez

la gerbe sur la charrette,--emportez votre chef avec le gerbier.»

Et le _Blé lunaire_, cette ballade à la lune, sans le vif esprit de

celle de Musset, combien n’est-elle pas plus exquise! Voici,--non

certes une version, mais une interprétation de cette enchanteresse

mélopée, intraduisible au cours berceur de ses deux rimes, tour à tour

paresseuses et cristallines:

LE BLÉ LUNAIRE

La lune mi-pleine

Dévide

Sa laine.

On entend au loin

L’onde qui gazouille,

Tourbillonne et mouille

Le tour du moulin.

La lune limpide

Dévide

Son lin.

Le rieur ruisseau

Reflète la lune

Qui, dans la nuit brune

Jette un blanc réseau.

La lune sereine

Dévide

Sa laine.

Dans les arbres verts

Folâtrent les lièvres;

Et, sur les genièvres,

Sifflent les piverts.

La lune rapide

Dévide

Du lin.

Dressée au déclin

De sa noire borne,

La chouette morne

A l’œil cristallin.

La lune lointaine

Dévide

Sa laine.

Les chauves-souris

Font leur promenade;

A la cantonade

Les chiens font leurs cris.

La lune candide

Dévide

Son lin.

Caha et cahin,

Un charretier passe,

Qui court vers la place

Ou vient du ravin.

La lune hautaine

Dévide

Sa laine.

Le vieillard grognon

Ou la pauvre vieille,

Dans l’âtre sommeille

Sous son lumignon.

La lune pallide

Dévide

Son lin.

Neuf heures! clin! clin!

A l’horloge sonnent.

Les grillons l’entonnent

Sur leur fifrelin.

La lune d’or pleine

Dévide

Sa laine.

Sur un front charmant

Se glisse une mante

Parmi la tourmente

Au long sifflement.

La lune rigide

Dévide

Son lin.

Un beau garçonnet,

Grand agneau qui bêle,

A pris de la belle

Le bras mignonnet.

La lune incertaine

Dévide

Sa laine.

Ce gentil lutin

Et cette coureuse

Sur la pente heureuse

Errent au lointain.

La lune frigide

Dévide

Son lin.

Le doux aparté

Glisse en courbes molles,

Sous des lucioles,

La pâle clarté.

Et la lune vaine

Dévide

Sa laine.

C’est ainsi que l’on

Cueille, sous la brune,

Le blé de la lune

A plein corbillon.

La lune livide

Dévide

Son lin.

L’amour nouvelet,

A la belle étoile

Met, au lieu de voile,

Sa peau d’agnelet,

La lune sereine

Dévide

Sa laine.

Mais le vin d’œillet

Que sa main nous tire,

Quand la lune vire,

Devient aigrelet.

La lune perfide

Dévide

Son lin.

Le jeune câlin

Dans l’ombre s’esquive,

La belle pensive

S’en revient de loin.

Et la lune reine

Dévide

Sa laine.

Et l’esprit malin

Que la nuit enchante

Au fond de la sente

Rit comme un poulain.

La lune languide

Dévide

Son lin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mistral inaugure un poème sans rimes. Il est de ces dieux auxquels

on peut dire: Que leur volonté soit faite! La question en elle-même

n’existe guère. Les rimeurs ont fait leurs preuves de chefs-d’œuvre.

Les chemins sont ouverts à la rime assonante, que l’auteur des _Poèmes

Saturniens_ déclare ne pas aimer:

... Fi de l’aimable et fi de la lie!

Et je hais toujours la femme jolie,

La rime assonante et l’ami prudent.

Plusieurs qui y excellent ont supérieurement enseigné d’exemple (et

bien que leurs vers réguliers me semblent préférables), qu’on pouvait

produire de nobles et charmants poèmes, aux gracieuses idées, aux

images neuves, aux vers précieux, sans toujours les rimer. Et, si je

leur adressais un reproche, ce serait même celui de rimer quelquefois.

Il y a autant, voire plus de difficulté à ne rimer jamais qu’à rimer

de temps à autre. Mais une expresse loi n’est-elle pas désirable et

nécessaire? Si l’assonance peut sembler insuffisante, c’est après une

série de rimes. De même, l’oreille exercée par une suite d’assonances

se sentira blessée par la trop nette précision d’une rime inattendue.

Mais tel ne saurait être l’avis de poètes qui, précisément, prétendent

libérer par l’extension des moyens, les idées soi-disant emprisonnées

dans les moules des formes trop familières, les percussions de

sonorités trop prévues.

Gautier ne pensait pas ainsi; la présente strophe en fait foi:

Point de contraintes fausses!

Mais que, pour marcher droit,

Tu chausses,

Muse, un cothurne étroit.

Et, n’y aurait-il pas bien de la mélancolie à enregistrer la monotonie

du tour de roue de la Fortune ramenant _le mode_ rejeté tout comme _la

mode_ condamnée: et l’indigence de prosodiques innovations consistant

en la restauration, par leurs disciples, de ce que les grands ancêtres

poétiques mirent tant de temps et prirent tant de peine pour forger:

l’_élision_ et la _rime_.

La suppression de cette dernière me semble réservée, ainsi qu’elle le

peut faire, à exprimer occasionnellement et selon sa durée, un trouble

momentané ou prolongé. Mais, en dehors de ces cas spéciaux, les plus

réussis des poèmes sans rimes offriront toujours trop de ressemblance

avec ces traductions littérales et linéaires, telles que celles du

_Palais hanté_, dans la maison Usher de Poë[38].

[38] Vers eux-mêmes curieusement ressemblants à ceux évoqués plus

haut des deux poètes Mistral et Verlaine.

Je m’en tiendrai donc, quant à moi, sur ce sujet de la rime, au

sentiment de Jacques Peletier, dont M. Alphonse Daudet nous scandait,

l’autre soir, expressivement, la jolie pièce de _l’Alouette_: «Il

faut--profère gentiment ce poète du XVIe siècle--que je dise cela de

moi, que j’ai été celui qui plus ai voulu rimer curieusement,--et

suis content de dire _superstitieusement_. Mais ainsi est-ce que

jamais propriété de rimes ne me fit abandonner propriété de mots ni de

sentences.» N’est-ce pas concluant et bien dit?

J’ai écrit, dans mon étude sur la poésie de Marceline

Desbordes-Valmore: «N’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée,

que le lieu commun est devenu tel? Mais qu’il porte en soi la force ou

le charme de vaincre cette période de profanation, et le voilà promu

lieu éternel?»

Et quand Verlaine, dans sa _Fête galante_, écrit «au pâle clair de lune

_triste_ et _beau_», ne rend-il pas, de par le choix et la place, à ces

trois épithètes, tout le lustre dont l’usage pouvait les avoir dédorées?

Non, la rime ne nuit point au rythme qui, lui-même, ne gâte rien à la

rime.

Quelle meilleure preuve que le surprenant et délicieux poème de M.

Dierx, un des plus parfaits poètes de ce temps et de bien des temps?

Je veux dire _l’Odeur sacrée_, pièce prosodiée, ainsi qu’un chant de

Virgile, en laquelle l’auteur s’est fait une loi et un jeu de prouver

et trouver les souplesses de notre langue, et son pouvoir, de par

l’allitération (naïvement et souvent niaisement reprochée à de plus

audacieux), de babiller en dactyles et s’alourdir en spondées, lutter

enfin avec le latin et finalement l’emporter sur lui, et non sans

l’avantage triomphant des tintinnabulantes rimes.

Quant aux écoles, ne pourrait-on pas dire qu’elles ne font que _des

écoliers_, et que les vrais maîtres sont les esprits avant tout

conscients et respectueux des trésors acquis par un langage et par un

art? Ceux-là, loin de vouloir tout remettre en question et de troubler

de fond en comble, se contentent de joindre un jonc de plus à la

Syrinx, et de faire moduler à la gamme éternelle un accord jusque-là

inentendu et d’une plus ineffable mélodie.

V

A LA PRINCESSE DE BRANCOVAN.

ROSES PENSANTES

Je ne connais guère les vers de celle qui fut la belle Mme Emile de

Girardin--et surtout l’étincelant vicomte de Launay; car c’est bien

principalement--je dirais presque uniquement, s’il n’y avait la célèbre

_Joie fait peur_--sous le pimpant habit de ce courriériste sémillant

que la postérité, qui fait son tri parmi les œuvres qu’on lui lègue, et

compose la figure définitive d’un écrivain de ceux de ses traits qui

ont le mieux assuré sa conquête, nous conserve le souvenir de cette

superbe Delphine.

Elle avait pourtant débuté Muse. Sa beauté, que trahit lourdement le

massif buste du Théâtre-Français, et sur laquelle ne nous édifie pas

beaucoup mieux le falot portrait d’Hersent au Musée de Versailles,

concourut à cette première manière, ratifiée elle-même par un sacre

collectif de tous les maîtres du temps, rênés sous les boucles dorées

de cette Aurore.

Nombre de prestiges parmi lesquels une correspondance avec Victor

Hugo, l’amitié de Balzac, qui lui confia, dit-on, la composition de

quelques-uns des vers de Rubempré, dans _Les Illusions perdues_--(et

jusqu’à la collaboration des tables tournantes!)--complètent pour

nous la fulguration de cette auréole, sous laquelle notre confiante

mémoire aime à revoir s’azurer, comme deux bluets dans la moisson, les

yeux que son amie Valmore--une vraie Muse, celle-là!--fait se rouvrir

éternellement dans ces deux nobles vers:

La Mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde,

Nous ne les verrons plus qu’en regardant les cieux.

Les vers de Rubempré sont, comme il convient à ce bellâtre sans génie,

emphatiques et médiocres. Il est probable que la finesse enjouée de

Delphine Gay, collaboratrice de Lassailly pour ce travail, se plut à

les meubler d’encensoirs et de sistres. Seul, l’impeccable Gautier,

intraitable en matière prosodique, et qui ne pouvait recevoir une telle

amicale commande sans livrer en échange un chef-d’œuvre, non d’ironie,

mais de perfection, se montra traître à l’intention de l’auteur en

attribuant à l’amant d’Anaïs l’admirable sonnet de _La Tulipe_, dénué

de rapport avec le caractère et le talent du poète angoumoisin, qui

n’aurait pu composer un tel poème sans infliger concurremment une tout

autre allure à sa propre destinée.

Un malin rire avait de bonne heure dominé, sinon vaincu, la poésie,

au moins sous sa forme pathétique, en cette nature malicieuse. J’en

offre pour preuve l’anecdote suivante que je tiens du comte de Maillé,

l’homme éminent dont la belle adolescence se montra valeureusement

éprise d’idéal, au point de rosser un de ses camarades qui ne lui

paraissait pas suffisamment enthousiaste de l’auteur de _René_. Et la

lutte prenait fin sous cette apostrophe concluante du vainqueur à son

adversaire justement _tombé_: «Eh bien? L’admires-tu maintenant?»

Un soir, dans le monde, le brillant jeune homme qu’était alors M. de

Maillé avait à son bras la triomphante Delphine. Parvenus au seuil

d’un salon isolé que les invités se signalaient en une sorte d’auguste

effroi, et dans lequel se faisaient silencieusement vis-à-vis, près

de celle qui avait été Juliette Récamier--M. de Chateaubriand et M.

Ballanche, la belle promeneuse glissa dans l’oreille de son cavalier

devenu moins intraitable sur le chapitre de ses dieux, ce sacrilège

propos: «Sortons de cet ossuaire!»--Dès ce soir-là Delphine n’était

déjà plus Corinne.

* * *

Autels privilégiés · 第 5 / 20 段