lampe qui allait mourir. Et ce n’est plus avec cette nuance si
touchante d’hésitation éternellement troublée et incertaine de votre
dignité jugée par nous si haute, que vous diriez aujourd’hui de cette
palpitante étoile enfin rassurée:
Si mon étoile brille
Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Après ce furent de suaves ou graves accents émanés d’apparitions
adorables. Mlle Brandès en robe de velours pareil à de la mousse
foulée par des Elfes, et parmi laquelle sa blancheur rayonnait comme
un bouquet de lis, offrit à contempler une Silvia qui eût fait oublier
tout autre Zanetto que celui qu’admira Zanetto lui-même, à savoir Sarah
Bernhardt elle-même, applaudissant de bravos émus Mlle Moreno dans
le rôle qu’illustre créatrice du personnage délicieux, elle a pour
toujours marqué de sa griffe ailée.--Mlle Moreno, le visage d’ivoire,
sous les bandeaux en métal fluide, vraiment «La vierge en or fin d’un
livre de légende» de Musset; la novice aux fines et transparentes mains
d’adoration disjointe.--De pénétrantes strophes de la Muse fêtée, mises
en musique par un compositeur délicat, interprétées par une fraîche
voix portaient aux âmes attendries, l’âme même de Marceline disposant à
l’audition de ce long sanglot parlé que fut l’interprétation de Sarah
Bernhardt, comme si elle fût devenue en ce jour la poésie même de la
pure inspirée qui passa la vie à s’enivrer de ses pleurs.--Alors au
pied de la poétique effigie, une première fois apparue, de ses doux ou
magnifiques vers récités par chacun de ces interprètes fameux vinrent
rappeler à l’auditoire heureusement troublé combien Marceline Valmore
était par lui justement honorée. Acclamée, sous la forme de Sarah
Bernhardt, on peut le dire sans froisser aucune fierté ou attrister
aucune grâce, l’héroïne de cette fête à laquelle elle avait eu à cœur
d’apporter de si loin, sans souci d’aucune entrave et au mépris de
toute fatigue, le multiple prestige de son universel renom, de son art
sans rival. De Sarah Bernhardt donnant la réplique à Lucien Guitry, le
comédien au talent subtil et souple, à l’intonation câline ou terrible
dans laquelle grinçaient les grelins du vaisseau démâté auquel le poète
de Jocelyn compare les jours courageux et désolés de l’auteur des
Élégies. Les Roses de Saadi s’effeuillaient des blanches mains de Silvia
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée,
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
Alors Zanetto redevenu femme vint porter l’émotion à son comble par
une angélique récitation des vers pieusement, filialement composés,
l’an d’avant, par Verlaine, pour cette commémoration qu’il devait
présider de plus haut. Une merveilleuse émotion, une divine allégresse
_desserraient les cœurs_, lorsque retentit le beau chœur inspiré à
Delafosse par la Prière des Orphelins, et allègrement chanté par
les enfants mêmes de ceux dont Marceline chérit les aïeules et qui
remplissaient de minois surpris, familiers et joyeux les coulisses et
les portants du joli théâtre.
Plus tard, dans le jardin où s’érigeait la statue, non loin de la
maison de la Femme-Poète, entre toutes ces pierres qu’elle avait
chantées, ce furent d’autres miracles, envol de vers ailés, biographies
sans lourdeur, palpitantes apologies. France, en un discours dont le
manuscrit me reste comme un graphique trésor--nous fit admirer cette
douce et douloureuse figure, en bronze argenté, «la tête inclinée
à gauche comme pour écouter son cœur»: et par un de ces traits de
puissant et délicat génie qui lui sont familiers, sut faire des armes
mêmes de la vieille cité, le propre et approprié blason de Marceline:
«Un cœur saignant d’or percé d’une flèche.»--Catulle Mendès, le
précieux poète, lui, tint, je l’ai dit, à n’être que le récitant de
Baudelaire, deux fois éloquent, du verbe de son auteur et du sien
propre immolé en un double hommage. Il fit valoir «le cri, le soupir
naturel d’une âme d’élite, l’ambition désespérée du cœur, les facultés
soudaines, irréfléchies, tout ce qui est gratuit et vient de Dieu»
chez le grand poète Marceline Valmore. «Le charme tout original et
natif, la perpétuelle trouvaille et les beautés non égalables dont elle
vous transporte au fond du ciel poétique; son expression pittoresque
de toutes les grâces naturelles de la femme, une chaleur de couvée
maternelle, et cette torche qu’elle agite à nos yeux pour éclairer
les mystérieux bocages du sentiment, ou qu’elle pose, pour le raviver
sur notre plus intime souvenir.» Et sa voix merveilleusement enflée
en cette finale comparaison à un romanesque jardin que le poète des
_Fleurs du mal_ fait de ce poète des fleurs du bien, retentit, «avec
l’explosion lyrique et l’orage béni qui rend aux choses souffrantes la
fraîcheur d’une nouvelle jeunesse». Et d’harmonieux poètes préludaient
encore, et des défilés d’enfants faisaient moutonner vers le monument
un flux mouvant et odorant de fleurs, que déjà la prestigieuse
délégation parisienne était loin, léguant ainsi que font dans les
contes, les fées et les esprits, des clartés et des harmonies, et
remportant de ce jour _de charité divine_ un goût de beauté et de bonté
dont la saveur ne se passe point et qui désembrunit les sombres heures.
Et tout un livre d’or s’était créé autour de ce jour faste par la
tendre et admirative contribution des plus nobles poètes, et des
correspondances sympathiques toutes de félicitations ou de regrets
exprimés pour l’absence ou l’abstention sincèrement déplorées.--J’en
cite, entre beaucoup, d’éminents témoignages.
Trois poèmes dédiés à Marceline Desbordes-Valmore.
Ce plaintif sonnet du maître Sully Prudhomme:
Au pied du vert laurier, la Muse un jour pleurait:
«Ah! que ma gloire est loin de sa candide aurore,
Quand sur le luth nouveau le cœur novice encore
Cherchait l’écho naïf de son tourment secret!
Qui donc les lui rendra les accords sans apprêt,
Les cris jumeaux des siens dans la fibre sonore?»
--Comme un appel sacré Marceline Valmore
Tu la sentis dans l’ombre exhaler ce regret...
Tel un saule épuisé relique d’un autre âge
Que remue et soudain ranime un vent d’orage.
Le grand luth soupira tout entier palpitant!
Ce long soupir, mouillé d’une larme qui tremble,
Ma sœur c’était ton âme où l’âme humaine entend
Vers l’infini gémir tous les amours ensemble!
Et cet autre, vibrant, de M. Albert Samain.
L’amour dont l’autre nom sur terre est la douleur
De ton sein fit jaillir une source écumante
Et ta voix était triste, et ton âme charmante,
Et de toi la Pitié divine eut fait sa sœur.
Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur,
Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente;
Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante
Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.
Aujourd’hui la Justice, à notre voix émue,
Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,
Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.
Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes
Peut-être il suffirait, quelque soir, simplement
Qu’une amante vint là jeter négligemment
Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.
De Mme Alphonse Daudet, ces fraternelles strophes:
Mère, femme et poète, et l’on peut s’étonner
Que pleurent dans tes vers tant de subtiles peines;
La plainte et le regret, le droit de pardonner,
Les devoirs familiers parmi les plaintes vaines,
L’inquiétude au fond de ton cœur éprouvé
Comme une eau qui s’agite et remonte aux paupières;
Car ton destin errant sans cesse fut gravé
Marceline au doux nom, sur les plus dures pierres.
Ici, près de ta mère, il me semble te voir
Et tenant à son cœur, de si vive tendresse
Que, bien des ans passés, tu sus nous émouvoir
De cet amour t’enveloppant de sa caresse.
De la vie humble en son foyer de pauvreté,
Mais où déjà l’enfant qui serait un poète
Rien qu’en respirant l’air mouvant d’un jour d’été
Ouvrait sa petite âme à souffrir toute prête.
Et tu chantas d’abord en oiseau prisonnier
Dans le décor, dans l’or fleuri des girandoles,
Et d’accents si vibrants que bientôt le dernier
Se brisa sur ta lèvre en amères paroles.
Plus de chants! Mais en toi, comme au col gémissant
De la colombe en proie à sa plainte éperdue,
Se gonflaient les regrets, les soupirs à l’absent,
Tu mourais, sans le rythme, en qui te fut rendue
La voix, l’expansion des mots soufferts, criés
Ou murmurés, parfois à qui sait les entendre,
Monte au calvaire, ô Madeleine aux doigts liés
Sur une lyre, femme en pleurs et mère tendre!
Puis, des lettres. Celle-ci, reçue antérieurement d’Alexandre Dumas:
«Monsieur,
«Je reçois _Félicité_ et l’aimable mot qui l’accompagne. Vous
avez fait acte de justice en ressuscitant ce poète charmant dans
l’admiration duquel mon père m’a élevé. Je sais encore beaucoup
de vers de Mme Desbordes-Valmore. Elle va revivre sous le
souffle d’un poète capable et digne de la comprendre. Vous avez
arboré là le drapeau du sentiment, si honni par quelques-uns.
Mais cela ne m’étonne pas; vous êtes d’une famille où l’on
réchauffe sur son cœur les drapeaux des vaincus pour les déployer
au bon moment, malgré la neige de la défaite.
De M. Henri Rochefort:[30]
«J’aurais été bien heureux d’assister à votre conférence sur
Marceline Desbordes-Valmore, dont j’admire depuis mon enfance le
grand talent.»
[30] Londres. Janvier 94.
Et cette précieuse dépêche reçue à Douai:
«J’aurais bien voulu être des vôtres, car les premiers vers que
j’ai lus et retenus sont précisément ceux de Marceline Desbordes.
Attaché à mon travail sans pouvoir me permettre un jour de
vacance, je ne peux pas me rendre à Douai. Tous mes regrets avec
mes plus vives sympathies.»
«HENRI ROCHEFORT.»
De M. Catulle Mendès:
«Mon cher poète,
«Je vous remercie d’avoir songé à me convier personnellement
à la fête triomphale de la chère et grande Marceline; je vous
félicite du succès de l’effort que, tout seul, vous avez fait
pour elle, et puisque vous voulez bien la désirer, vous pouvez
compter sur ma présence.--Mais ce que je dirai ne sera point
de moi; je sollicite la joie et la gloire de lire l’admirable
page que Charles Baudelaire a consacrée à Desbordes-Valmore;
cette lecture, je crois, ne sera pas déplacée, le jour de votre
belle fête, car elle prouvera que, s’il a fallu attendre pour la
glorification publique de Marceline, son culte intime n’avait du
moins jamais été aboli dans l’âme des poètes de l’âge précédent.
«Recevez encore, mon cher poète, mes plus vives félicitations.»
De M. Paul Bourget:
«Je reçois, cher ami, l’invitation que vous m’avez gracieusement
fait envoyer.
«Je vous souhaite pour la fête du 13 qui fait tant d’honneur à
votre amour des lettres assez de ciel bleu pour qu’il y ait de
l’azur autour du buste de Marceline.»
De Georges Rodenbach, un des plus tendres fervents de cet autel
privilégié, ces lignes datées de Knocke-sur-Mer, par Bruges:
«Mon cher ami,
«Tout chagrin en pensant que vous serez avec Elle, lundi, et que
je serai loin d’elle et de vous. La distance est grande qui nous
sépare ici. Je ne pourrai donc être qu’en pensée et en cœur ému
avec vous, mon cher ami, dont c’est l’honneur, et le restera,
d’avoir intronisé et réalisé la canonisation de la très grande
sainte de l’art.
«Dans le solitaire village de mer où je viens travailler,
l’été, j’irai dimanche entendre la messe pour Elle, une de ces
messes de campagne où il y a des sanglots d’orgue et des voiles
blancs de congréganistes en procession dans le cimetière. Et ces
choses seront tout à fait elle-même! Et quand l’hostie s’élèvera
à la consécration, elle sera son propre cœur, qui fut aussi de
blancheur infuse avec du sang dedans!
«Donc, avec vous, de toute communion en notre mère Marceline.»
De M. Lucien Descaves, l’heureux fidèle de Mme Valmore, qui trouvait
chez un antiquaire le carnet de voyage dont j’ai parlé:
«Monsieur et cher confrère,
«Je vous remercie de m’avoir envoyé votre clairvoyante étude sur
la poésie de Mme Valmore,--précieuse nappe étendue sur ce que
vous appelez si bien un autel privilégié, ou tavaïolle ouvragée
par vos mains, pour recevoir, comme des bouchées de pain bénit,
tant d’admirables vers de ce génie pathétique, objet de notre
culte.--C’est avec empressement que j’aurais joint, dimanche
prochain, mon modeste hommage à ceux, plus éminents, que vous
rassemblerez autour du monument de l’immortelle femme.--Mais je
suis retenu, et ne pourrai, si l’_Echo de Paris_ m’est favorable,
que m’associer de loin à la réalisation du noble projet dont
l’initiative vous honore.»
De M. Gaston Deschamps:
«Cher Monsieur,
«Merci de votre aimable envoi. Les vers que vous citez m’ont
procuré de ravissantes délices. J’aurais voulu pouvoir vous
accompagner à cette jolie fête de Douai. Je serai de cœur avec
vous pour célébrer la mémoire de cette femme exquise[31].»
[31] Toutes lettres publiées ici avec la bienveillante
autorisation des auteurs.
Enfin, dans les frémissantes pages d’_Ultima_, cette magnanime
caresse d’Alphonse Daudet toute pleine encore du dernier souffle de
Goncourt: «Il n’est question que du festival organisé par Montesquiou
en l’honneur de Marceline Desbordes-Valmore, et qui aura lieu demain
à Douai. Marceline est une ancienne amie de la famille; ma femme se
souvient d’être allée chez elle tout enfant.» Et Mme Alphonse Daudet,
fidèle à ce souvenir, était retournée ce jour-là chez Marceline.
Des présences si précieuses, de si éloquentes absences ne rendent-elles
pas surprenant et tout au moins un peu arbitraire ce dernier trait
de M. Lemaître affirmant[32] «que les lettres de Marceline et la
découverte de son «malheur» créèrent en quelque façon la beauté de ses
vers».--Quoi! ces vers que Lamennais admirait, que Lamartine honorait,
que Michelet adorait, que Vigny et Hugo encensaient, dont Sainte-Beuve,
pour ne parler que des plus éminents, consacrait le culte, ne devraient
la _création_ de leur beauté qu’à de récentes investigations autour
du nom d’un séducteur dont c’est précisément le châtiment de son
indignité de demeurer éternellement ignoré et innomé--ayant inspiré
à celle qu’il trahit des chants immortels?--A vrai dire, c’est M.
Lemaître lui-même qui s’avoue sujet, dans ses critiques, parfois
si équitables, toujours si judicieuses et si brillantes «à partir
quelquefois _du mauvais pied_». Rectifions respectueusement: d’_une
aile_ un peu divergente.
[32] _Figaro._ Novembre 1896.
A un dernier écrit simple, éloquent et bref, de nous faire
Entrer sous son aile enflammée
Où l’on entre par le tombeau...
Je le livre dans le laconisme mystérieux de sa simplicité éloquente:
«Moi, Angélique Maximin[33], servante de la famille Valmore,
propriétaire de sa sépulture, je déclare en faire le don,
avec l’abandon de tous mes droits, de mon plein gré, et
sur mon personnel, désir exprimé, à M. le comte Robert de
Montesquiou-Fezensac, pour assurer, dans le présent et dans
l’avenir, le maintien, l’entretien et la dignité de cette tombe.»
[33] Voir le P. S. 3, à la fin du volume.
II
A MADAME S. POZZI.
LE DIEU
(LECONTE DE LISLE.)
Lumière, où donc es-tu?
peut-être dans la mort.
LECONTE DE LISLE.
A l’auguste émotion que nous communiquaient, hier, ces tragiques
nouvelles: «Leconte de Lisle se meurt! Leconte de Lisle est mort!»
se mêlent aujourd’hui les détails d’une visite funèbre. Et je me
remémorais, durant le trajet qui sépare Versailles de Louveciennes, une
autre visite que je fis au Maître, quelques semaines passées. Il était
déjà grandement changé, et du fond de son fauteuil, dans le cabinet de
travail du boulevard Saint-Michel, il s’écriait en m’apercevant: «Mon
ami, c’est un moribond que vous venez voir.»
Mais, au cours de l’entrevue, sa conversation s’animant, toujours
pleine de traits et de saillies, avec pourtant quelque chose d’atténué
par la douleur et où l’amertume fondait en de la mélancolie, on ne
pouvait tenir le grand malheur pour si menaçant; et les plus proches
croyaient encore à quelque mal qu’un changement d’air pouvait enrayer,
que la paisible et radieuse campagne allait attendrir et mettre en
fuite. Et lui-même n’en goûta-t-il pas encore l’illusion, il y a une
semaine, quand, sauf des fatigues de Paris, il crut, une journée,
retrouver un peu de santé dans l’historique et paisible asile qui
avait été la résidence de Fanny?
Oui, le mal éternel est dans sa plénitude!
L’air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés.
Salut, oubli du monde et de la multitude!
Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!
Mais la nature et les soins pieux ne pouvaient plus, hélas! l’une,
qu’offrir ses fleurs; les autres, que se répandre devant l’illustre
cercueil que nous saluons aujourd’hui. Le banc d’André Chénier, ce banc
de pierre où il s’asseyait avec Fanny et dont l’auteur des _Poèmes
barbares_ nous parlait avec émotion, ne reçut point de visite d’adieu.
Et le banc de Leconte de Lisle, une pierre brisée qu’il avait choisie
pour s’y reposer, ajoute un souvenir historique à ces mémorables
ombrages.
Nous voici dans la chambre mortuaire. Et le souvenir nous revient
de celle de Victor Hugo, que nous eûmes le douloureux bonheur de
contempler ainsi. Et dans l’aspect de ces deux habitacles, une
différence nous frappe: la même qui distingue le génie et l’existence
des deux poètes.
La première chambre, avec son damas rouge, ses gerbes de fleurs et de
palmes, disait les grandes luttes et les victoires retentissantes;
l’autre, plus froide et plus nue, parle de l’art unique dominant une
vie calme. Deux élus sanctuaires où deux augustes fronts s’endormirent,
desquels deux grandes âmes se sont envolées.
«Vous m’avez nommé, je suis élu!» On se souvient de ce digne
remerciement de Leconte de Lisle à Victor Hugo, dont la voix fidèle et
unique, lors d’une première présentation à l’Académie, assurait déjà
le chantre de Kaïn d’un ultérieur vœu glorieux, et de l’honneur qui lui
serait réservé d’occuper sous la coupole la sublime place d’Olympio.
Point n’est le lieu, en ces lignes rapides, de rappeler le magnifique
rôle de Leconte de Lisle dans nos lettres françaises; son nom en tête
des Parnassiens, devant ceux de MM. Coppée, Sully-Prud’homme, Heredia,
Mendès. Ces détails ont été et seront commentés savamment entre maintes
circonstances biographiques et bibliographiques.
J’en veux relever un seul. «On n’aime une femme que pour un détail,»
nous disait un subtil amoureux des rousses. En devrait-on dire autant
des poètes? Non, certes, d’un Leconte de Lisle. Néanmoins, vain ou
odieux pour le profane, tel détail enchante souvent ou instruit le
lecteur sagace. Ainsi de ce maintien des noms propres grecs, parmi
le texte français, qui, dans les impeccables Traductions du Maître,
exaspéra les lecteurs de Bitaubé, et qui constituait véritablement
une révolution, une révélation: la cessation de l’anachronisme par
la mise au point, dans leur atmosphère et dans leur lieu, des poèmes
homériques, avec la seule magie de ces noms restaurés, dont les
sonorités portent vraiment chlamydes et cnémides, quand leur inepte
et arbitraire traduction avait embourgeoisé les héros antiques
jusqu’à leur donner des faux airs du ménage Dacier! De même pour les
appellations de cités, dont le travestissement d’un langage dans un
autre (comme pour nous Paris et Londres) demeure à tout jamais un
légitime sujet d’étonnement.
Mais ce qui me frappait aujourd’hui plus nettement dans cette
silencieuse chambre mortuaire, c’était ce trait si caractéristique de
la maîtrise et de la carrière de Leconte de Lisle, l’_Odi profanum_.
Aucune vie ne me semble en offrir un exemple si frappant. Le
merveilleux dédain qui rompait de plis amers la courbe de l’arc de
la bouche si belle, dans ce masque puissant où la malice de Voltaire
s’alliait à la bonhomie de Franklin, cachait-il la rancune ancienne de
longues heures impardonnées d’une incompréhension qui ne pouvait pas
finir?--La gloire de Leconte de Lisle était de la famille de celle de
Milton dont Villiers de l’Isle-Adam, un autre grand méconnu, a si bien
dit que le public s’incline devant elle de peur qu’on ne l’oblige d’y
aller voir.
«C’est ennuyeux d’avoir toujours l’air d’écrire des choses que personne
ne comprend!» Je me souviens d’avoir entendu tenir à Leconte de Lisle
ce propos familier, qui révélait ses tristesses secrètes. Entre la
génération qui le trouvait abstrus et celle qui lui eût volontiers
reproché d’être trop simple, il n’y avait pour goûter et ressentir
vraiment son œuvre admirable, si pleine de puissance et de ce charme
dont seuls le pourraient croire dénué ceux qui n’auraient pas lu la
_Vérandah_, le _Sommeil de Leïlah_ et tant d’autres délicieuses pièces,
que cette «élite de rares esprits» qu’il se plaisait à évoquer et dont
il nous conseillait de rechercher uniquement l’estime.
Nonobstant, cet exil forcé de l’admiration des foules, qu’il eût sans
doute rêvées plus réceptives, ne le pouvait laisser sans de graves
nostalgies, celles qu’il épanchait dans ses cruels vers aux modernes:
Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,
Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
De toute passion vigoureuse et profonde.
ou qu’il consolait dans ses splénétiques _fiat nox_, et tant de
douloureux appels à la mort et à l’oubli.
Oui, si le présent et l’avenir recherchaient dans le passé une grande
figure en laquelle incarner la tristesse de ce somptueux et amer poète,
ne serait-ce point un Moïse un peu pareil à celui d’Alfred de Vigny
(dont, soit dit en passant, Leconte de Lisle aimait à rappeler de
distingués traits dans ses brillantes causeries, auprès d’intéressants
récits sur Lamartine, Baudelaire, Flaubert)--un Moïse empli de
lassitude découragée faite de pitié et de mépris, en face de la _Terre
promise_ du succès facile et de la popularité banale, là où il eut
rêvé l’appréciation consciente et le couronnement passionné;--et lui
chantant son renoncement volontaire et son splendide adieu dans le
_Dies iræ_ des _Poèmes antiques_.
Il est un jour, une heure, où dans le chemin rude,
Courbé sous le fardeau des ans multipliés,
L’esprit humain s’arrête, et, pris de lassitude,
Se retourne pensif vers les jours oubliés.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Reprends-nous, ô nature, entre tes bras sacrés!
Mais la nature n’avait plus qu’un sourire pour ensoleiller de suprêmes
affres, et ses bras sacrés ne devaient plus s’ouvrir qu’en forme de
couronne et en guise de tombeau.
Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface,
Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;
Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
Et rends-nous le repos que la vie a troublé!
III
A MAURICE BARRÈS.
PAUVRE LELIAN
(PAUL VERLAINE.)
«Une chose inexplicable, et qui fait, du reste, autant d’honneur à
l’âme indépendante de Cervantès que de honte au ministre des faveurs
royales, c’est l’oubli dans lequel fut laissé cet homme illustre,
tandis qu’une foule d’obscurs beaux esprits touchaient des pensions
qu’ils avaient mendiées en prose et en vers. On raconte qu’un jour
Philippe III, étant au balcon de son palais, aperçut un étudiant qui
se promenait, un livre à la main, sur les bords du Manzanarès. L’homme
au manteau noir s’arrêtait à toute minute, gesticulait, se frappait
le front avec le poing et laissait échapper de longs éclats de rire.
Philippe observait de loin sa pantomime:
--Ou cet étudiant est fou, s’écria-t-il, ou il lit _Don Quichotte_.
Des courtisans coururent aussitôt vérifier si la pénétration royale
avait deviné juste, et revinrent annoncer à Philippe que c’était bien
le _Don Quichotte_ que lisait l’étudiant en délire. _Mais aucun d’eux
ne s’avisa de rappeler au prince l’abandon où vivait l’auteur de ce
livre si populaire et si goûté._»
Une autre anecdote rapporte que le 25 février 1615, l’archevêque de
Tolède vint rendre visite à l’ambassadeur de France. Des gentilshommes
français «aussi courtois qu’éclairés et amis des belles-lettres»
parlèrent alors au chapelain du cardinal évêque, le licencié Francisco
Marquez de Torrès, qui conte l’histoire--des ouvrages de Miguel de
Cervantès.