Je saisis, à travers une pluie d’orage, la bonne et belle

occasion de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous

venez d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je

le méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré

d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous

ces hommes mûrs a moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien

eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet

de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a

avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de

votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous aime

donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire, votre

bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous jeter

vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent vous

étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien

que je n’en aurai jamais d’autres avec vous, et qu’il me sera

toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à

me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.

Soyez heureux!

MARCELINE D.-VALMORE.

_Paris, 16 août 1837._

Quand vous n’êtes plus là, je ne suis bonne à rien pour moi ni

pour les autres.

Si vous étiez à Paris, vous prendriez par la main un charmant

enfant qui n’a ni père, ni mère, et que nous avons fait entrer à

l’Opéra pour jouer des petits génies et des demi-dieux ce qu’on

lui fait jouer avec beaucoup de bonté, jusqu’à l’avoir admis aux

fêtes de Versailles, en Mercure, ce qui l’a rendu à peu près fou

de joie et de surprise. Mais les demi-dieux _mangent_, et depuis

son admission (il y a trois mois) dans les classes de MM. Coraly,

Mérante et Barré, le pauvre orphelin a reçu douze francs, pour

prix de ses jolies petites jambes.--Vous le prendriez donc par la

main, j’osais le penser, et vous diriez à M. Dupré, tout-puissant

sur M. Duponchel, de donner quelque humble appointement à ce

jeune garçon que nous avons fait monter dans la diligence sur la

route de Lyon à Paris.

Envoyez-moi deux lignes de votre nom pour que j’ose moi-même

chercher un appui à cet enfant. Je ne vous demande point pardon

d’aller vous étouffer de mes prières. A qui voulez-vous que je

demande de la bonté qui ne se lasse pas? Pas plus que je ne me

lasse de vous aimer et d’être à vous de tout mon cœur.

MARCELINE VALMORE.

Enfin cet étonnant compliment de noces:

A Monsieur Alexandre Wattemart,

Mme Valmore est allée avec empressement pour assister à la

bénédiction nuptiale.

Il était près de midi. Après le temps de prier et d’attendre, nul

mariage n’a eu lieu. Quelque obstacle a donc rendu, ce jour-là,

Notre-Dame-de-Lorette, déserte de cette solennité, sur laquelle

Mme Valmore appelle toutes les bénédictions du ciel.

Mme VALMORE.

_22 février 43._

DEUXIÈME PARTIE

LA FÊTE DU 13 JUILLET

«Car, enfin, vous avez _déchaîné_ Mme Desbordes-Valmore!»--Cet élogieux

reproche, qui venait, hier, m’enorgueillir, de la part d’un malicieux

et spirituel interlocuteur, me faisait remonter le courant exégétique,

lequel, depuis le 17 janvier 1894, charrie tumultueusement la gloire

renouvelée de Marceline en ondes lumineuses et sonores entrecoupées

d’étranges barrages, tels que cette incertitude autour du nom de

son mystérieux ami, et diaprées de fleurs séchées ou de plumes de

colombes, comme les feuillets de cet étonnant carnet de voyage, que

sans doute une volonté prorogée de celle qui le crayonna, dirigeait

récemment,--ainsi que la _bouteille à la mer_, vers l’estuaire d’une

de ces respectueuses tendresses d’homme que fait éclore le culte

rétrospectif de cette femme poète si amoureuse et si mère. C’est que

L’irrémissible fin des choses maternelles

pour nous tous trouve un sursis dans de tels accents:

Comme le rossignol qui meurt de mélodie

Souffle sur son enfant sa tendre maladie,

Morte d’aimer, ma mère, à son soupir d’adieu,

Me raconta son âme et me souffla son Dieu!

Le 17 janvier 1894. Mercredi sans doute mémorable au calendrier Valmore.

Et comme plusieurs de mes élégantes écouteuses se vantaient d’avoir

accompli, ce jour-là, en faveur de ma glose, cet acte héroïque en

matière de mondanité féminine, qui consiste à _déserter son jour!_

notre ami Rodenbach, subtil adorateur de cette poésie, concluait? «Vous

avez institué le _mercredi_ de Marceline.»

Ce jour-là, en effet, j’ose le revendiquer, j’ai pris rang parmi ses

tendres exégètes, à la suite du dernier qui, à cette date, en eût

écrit d’une lucide et sensible plume, de Verlaine qui m’encourageait,

allègre, et--quoi qu’on en ait pu dire--bien sincèrement sympathique.

Car les malignités et les quolibets ne me manquèrent pas; à vrai

dire, «sans grande bonne foi plutôt,» eût dit le _pauvre Lélian_, et

contradictoires toujours, les uns sous le prétexte que je célébrais

une Muse soi-disant risible, les autres m’accusant de m’approprier une

renommée déjà consacrée par de plus autorisés. Tandis que je ne visais

à rien de plus que rafraîchir les fleurs et les palmes d’illustres

ex-voto spontanés entrelacés autour de ce souvenir par tant de mains

généreuses.

La suite a prouvé qu’il y avait encore à glaner sur le compte de la

grande poétesse, et grâce à la contagieuse zélation qu’engendre une

telle œuvre, puisque cette suite ne fut rien moins que les précieux et

divers articles de MM. Verlaine, France, Lemaître, Rodenbach, Descaves,

la correspondance de Desbordes-Valmore elle-même, publiée par M.

Rivière.

Maintenant, faut-il s’attrister des réalités dont la publication

de ladite correspondance dépoétise pour des lecteurs superficiels

la figure de notre Muse? Ce serait renouveler une querelle à jamais

brumeuse.

L’auteur de _Bruges-la-Morte_, qui voudrait nommer un _curateur aux

morts_ pour éviter des déformations et des discrédits posthumes,

se prononce pour la négative.--L’auteur de _Thaïs_ se réjouit, au

contraire, des indiscrétions qui confèrent aux figures disparues plus

d’humanité poignante. Et, quelles que puissent être nos appréhensions,

et nos scrupules, là, sans doute, est l’acception vraie.

De même qu’il y a un _corps matériel_, de même il y a un _corps

spirituel_, affirme saint Paul. On en pourrait arguer autant de la

pure résultante finale des renommées. Le corps spirituel ne s’en

élabore qu’à l’aide des corruptions successives pareilles à celles

du grain d’où doit germer l’épi auquel l’apôtre assimile notre

renaissance future et définitive, après que la mort aura été absorbée

par la victoire. Résignons-nous donc aux constatations légales un peu

touche-à-tout autour des phases les plus sacrées et les plus secrètes

de la _vie à jour_ de l’auteur des _Élégies_. Sa noble effigie ne peut

que gagner à se dégager de ces scories enfin incorruptible et radieuse.

Depuis le jour où j’ai tenu à inscrire mon nom au bas d’un nouveau

commentaire, tout au moins patient et passionné de l’œuvre bénie, je

me suis borné à me réjouir de la répercussion en tant d’intelligentes

sensibilités, de mon appel, de mon rappel. Mais je réclame aujourd’hui

le rôle de rapporteur d’une question devenue familière, pour en

résumer les péripéties et en dégager les efficacités immédiates.

Au lendemain de ma conférence de la Bodinière, un sculpteur douaisien,

statuaire de talent, me venait entretenir de son désir d’ériger en la

ville natale du poète une figure dont il avait ébauché la maquette.

Je passe les détails du lent avènement soumis aux plus compétentes

juridictions, du projet enfin viable; de l’éclosion, sous le ciseau

attentif et attendri de M. Houssin, d’une bien personnelle et poétique

représentation de la Muse des _Pleurs et des Fleurs_, au profil

éloquemment inspiré de celui de David d’Angers, et sous les atours dont

la mode atténuée atteste une date sans trop l’accentuer[28].

[28] Voir le P. S. 2, à la fin du volume.

La consécration, par deux expositions successives, des donations

généreuses, enfin les efforts des comités se résolvent en

l’inauguration, le 13 juillet, à Douai, du monument à la gloire de

Marceline Desbordes-Valmore. Déjà les voix les plus autorisées, les

élans les plus chaleureux et les plus sincères, les talents les plus

puissants et les plus exquis s’apprêtent à exalter la lyre, entre

toutes inspirée et vibrante, qui a chanté, d’elle-même, ces deux vers

révélateurs inscrits sur le socle de notre statue:

Ma pauvre lyre, c’est mon âme,

Je n’ai su qu’aimer et souffrir!

«Car vous ne sauriez croire, affirme M. Lemaître, combien de bonnes

âmes, en France, s’intéressent présentement à cette excellente

créature.»

Et, comme pour solenniser encore et faire plus auguste l’hommage rendu

à cette modeste immortelle, une voix d’outre-tombe, une voix sur

laquelle la mort elle-même vient d’ouvrir les oreilles rebelles et de

rallier les admirations réfractaires, la voix épurée de Paul Verlaine,

fera retentir ces belles strophes inédites, dont je possède le

manuscrit précieux, et que, le 21 avril 1895, il avait composées à ma

requête pour embellir et harmoniser ce festival intime qu’il ne devait

présider que de l’au-delà.

MARCELINE DESBORDES-VALMORE

Telle autre gloire est, j’ose dire, plus fameuse,

Dont l’éclat éblouit mieux, certes, qu’il ne luit;

La sienne fait plus de musique que de bruit,

Bien que de pleurs brûlants écumeuse et fumeuse;

Mais la bonté du cœur, mais l’âme haute et pure,

Tempèrent ce torrent de douleur et d’amour.

Et, se mêlant à la douceur de la nature,

A sa souffrance aussi, de nuit comme de jour,

Promènent sous le ciel tout pluie et tout soleil,

A chaque instant, avec à peine des nuances,

Un large fleuve harmonieux de confiances

Vives et de désespoirs lents,--et non pareil,

Il chante, l’ample fleuve au capricieux cours,

L’hymne infini de toute la tendresse humaine

Où la fille, et l’amante, et la mère ont leurs tours,

Où le poète aussi, dans l’horreur qui nous mène,

Vient mêler son sanglot qui finit en prière

Universelle, et la beauté même d’un art

Issu du sang lui-même et de la vie entière,

Rires, larmes, désirs, et tout! comme au hasard!

Car elle fut artiste et sous la fougue ardente

Dont bat et bat son vers vibrant comme son cœur

On perçoit et l’on doit admirer l’imprudente

Main au prudent doigté tout vigueur et langueur.

Les villes, ainsi que les peuples, ont la gloire

Qu’elles valent, et toi, Douai, tu méritas

Celle-ci, pays calme où vécut de l’histoire

Tumultueuse en masse, et formidable au tas.

Cité d’églises, de beffrois et de campagnes

Pleines de «jeunes Albertines», mais encor,

«Où s’assirent longtemps les ferventes Espagnes».

Tel l’œuvre et tel le cœur, fleurs et pleurs, flûte et cor!

--En harmonie avec la femme et le génie,

Il est juste, il est temps, pour l’honneur de ses vers?

Non, ils sont ton honneur même et ta fleur bénie,

Sa patrie, ô Douai, «doux point de l’univers!»

Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste,

Ville, son doux souci dans ce cruel Paris,

De dresser quelque part sa ressemblance auguste

Dans quelqu’un de tes coins qu’elle a le plus chéris,

Afin que les cloches encor de Notre-Dame

Bercent du moins son ombre à l’ombre des rameaux,

Qui furent familiers aux haltes de cette âme

Infatigable et qui lui chuchotaient les mots

De ses poèmes dont nous célébrons la fête,

Intellectuelle et cordiale, et, ô toi,

O grande Marceline, ô sublime poète

Et femme exquise, accueille cet acte de foi!

Certes! et il ne se trouvera pas, cette fois, d’esprit chagrin et

illettré pour y contrevenir--redisons-le, avec de magnanimes ou

d’autres simplement sensibles esprits, qui s’apprêtent à fêter ce

jubilé de poésie; avec Verlaine qui n’a pas voulu mourir sans modeler,

tout au moins, en ces survivantes strophes, le buste de Celle qu’il

admirait entre tous, et dont la réverbération en son œuvre est à la

fois directe et discrète:

Il n’est que temps, il n’est que grand temps, et que juste!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est par cet article que je résumais dans le _Journal_, peu de

semaines avant la magnifique journée de Douai, la campagne, j’ose

le dire, par moi inaugurée en 1894. Le flacon est géant de l’encre

qu’elle fit verser; le dossier volumineux des écrits qu’elle suscita.

Je conserve une collection d’articles,--un véritable volume, paru de

la fin d’août à la fin de juillet--et dont il est vrai de dire que se

montrèrent bienveillants ceux qui furent éclairés, parmi lesquels je

citerai, entre beaucoup d’autres, les noms brillants de MM. Armand

Silvestre, Gaston Deschamps, Henry Fouquier, Marcel Prévost, Paul

Mariéton, Edouard Comte, André Maurel, Henry Lapauze, Adolphe Brisson,

Jules Troubat, Alexandre Hepp, etc. etc..., et une chaleureuse page

de Mme Séverine. Toute ironie adoucie au contact mieux éprouvé de la

poésie bénie, et rien d’amer ne se mêlant plus à la malice dont il

serait d’un vœu inconséquent d’élaguer la plaisanterie parisienne.

A vrai dire l’effort avait été considérable, et méritait cette

déférence que ne marchandent point à ceux qui font preuve tout au

moins d’une sincère persévérance, même d’intelligents et généreux

rieurs.--Comité local à Douai, Comité d’honneur à Paris, groupant les

plus harmonieuses lyres de la Poésie française[29], sous la glorieuse

présidence du maître Sully Prud’homme. Souscriptions généreusement

couvertes et fleuries d’éminents et doux noms chers aux arts, entre

lesquels brillent toujours comme à toute noble entreprise ceux de la

comtesse Henry Greffulhe, la comtesse de Wolkenstein, l’illustre amie

de Wagner, la duchesse de Rohan, Mme Alphonse Daudet, Mme Madeleine

Lemaire, la princesse de Brancovan. Mme Edouard André, etc., etc.

Enfin le graduel affinement de la gracieuse figure dans les ateliers

du statuaire et l’officiel avènement de l’entreprise sous de hauts et

bienveillants auspices.

[29] MM. Coppée, Heredia, Mendès, Bourget, Mistral, Dierx,

Mallarmé, Silvestre, Richepin, Rodenbach et le regretté Verlaine.

Une incessante vigilance, un effort continuellement maintenu sur

tous les points à la fois et dont seuls connaissent toute l’épineuse

responsabilité ceux qui se sont dévoués à telles fortes et délicates

entreprises, avaient assuré la réussite de celle-ci qui surpassa toutes

les espérances.

En effet, au jour dit:

... un jour de charité divine

Où, dans l’air bleu, l’Éternité chemine...

le 13 juillet 1896, et par un soleil reconnaissant de l’ode admirable

que lui dédia, jadis, l’héroïne de la fête, un train extraordinaire

partit de Paris, presque à l’aurore. Dans ces wagons d’alliance il y

avait nombre d’artistes élus, empressés à surmonter les difficultés

pour témoigner de leur dévouement à la noble cause; des porte-parole

insignes, d’éminents représentants de la presse, et pour la gentille

apothéose douaisienne, tout un public d’élite tel que les Parisiens en

voient peu, parmi lequel une particulière gratitude nous doit faire

distinguer, à côté de notre éminent ami Barrès, le parfait dessinateur

Caran d’Ache, l’humoriste malicieux sans fiel, dont tous agitaient

comme un spirituel drapeau de ralliement la brillante affiche parue le

matin même, en plein _Figaro_, et représentant la dernière diligence en

route pour l’inauguration du monument de Marceline.

Et dès la réception à la gare par la famille Gayant, les antiques

géants hérauts de ces fêtes du Nord, de ce groupe intellectuel et

généreux emporté d’un élan réfléchi vers cette lointaine glorification

de la tendre inspirée, ce fut l’entrée par les rues pavoisées de la

ville fleurie, en un enchantement ensoleillé aux successives phases

de fraternelles agapes en d’anciens palais, de représentations en des

salles et dans des jardins pleins de musiques et de poésie.

L’heureux protagoniste de cette belle journée tint à honneur d’en

inaugurer le déroulement et d’en préciser les origines, dans

l’allocution qui suit et dont--il se fait gloire de l’affirmer, ne s’en

attribuant que la joie--un accueil chaleureux y trouva et prouva dans

tous ces cœurs, de flatteuses affinités, de sensibles correspondances.

MESDAMES, MESSIEURS,

Je l’écrivais, l’autre jour, je tiens à le redire ici, je ne revendique

aujourd’hui que le rôle de rapporteur d’une question, on peut le dire,

conclue et close; close par cette inauguration comme le peut être un

bracelet ou un collier par un fermoir précieux; et conclue, comme ces

bâtisses où les ouvriers joyeux accrochent une gerbe de fleurs, en

signe d’achèvement: conclue... par un bouquet.

Bien loin de moi, en effet, la prétention risible dont plusieurs

auraient voulu m’affubler, à l’origine des événements que cet avènement

couronne, d’avoir cru et voulu _inventer_ Mme Desbordes-Valmore. Je

le répète: je n’ai voulu que rafraîchir les fleurs et les palmes

d’illustres ex-voto spontanés, entrelacés autour de ce souvenir par

tant de gestes augustes et de mains généreuses.

Certes, on pourrait le dire--si le cœur et le génie ne s’inventaient

pas tout seuls--les plus grands l’avaient inventée avant nous, inventée

malgré elle! Et c’est une des plus saisissantes caractéristiques

de la vie de notre héroïne (j’allais dire: de notre Sainte!) que

cette modestie confuse, à tout jamais incertaine, qu’elles aient

véritablement trait à elle-même, en présence d’admirations aussi

sincères que magnifiques.

Au contraire, j’ai hâte de vous les rappeler ces radieux admirateurs de

Mme Valmore, de formuler l’énoncé superbe et retentissant de leurs noms

glorieux, de les faire éclater au-dessus de vos têtes, de les répandre,

tels qu’autant d’inestimables joyaux, d’en illustrer comme d’autant de

fleurs de pierreries, les roses et les palmes que nous entre-croisons

aujourd’hui autour de son lierre.

HUGO, VIGNY, DUMAS, SAINTE-BEUVE, GAUTIER, BANVILLE, D’AUREVILLY,

BAUDELAIRE! Baudelaire, dont une page admirable et charmante vous sera

lue tout à l’heure par un prince d’entre nos poètes: M. Catulle Mendès,

le subtil Maître qui a tenu à venir tout exprès pour vous réciter

l’œuvre d’un autre. Fier effacement qui nous permet de le remercier du

double hommage qu’il apporte ainsi à la Grande Marceline: la page que

lui a consacrée un poète mort--et immortel; et la page--sans nul doute

bien exquise! que lui-même, heureusement bien vivant! lui a dédiée...

dans son cœur!

Quant à MICHELET, vous savez ce qu’il a dit d’Elle quand il a parlé de

cette _puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur lui_!

Cela nous permet, n’est-ce pas, de sourire de ces gens graves, ceux-là

sans doute dont le penseur a écrit: «La gravité est un masque qui sert

à cacher le défaut d’esprit»--qui trouveraient indigne de leur sérieux,

de se sentir émus par celle qui bouleversait ce vaste génie; et qui

voudraient maintenir à cette _vraie muse_ le caractère un peu vieillot

et suranné sous lequel elle fut longtemps discréditée;--tandis qu’il

ne s’agit de rien moins lorsque l’on parle d’elle, que de l’un des

plus purs, des plus hauts, des plus tendres et touchants génies dont

l’humanité se soit honorée.

Et, pour LAMARTINE, on ne se lasse pas de ressasser l’anecdote à

laquelle nous devons le sublime chant alterné qui va vous transporter

dans une heure. Lisant, par hasard, dans un de ces Keepsakes si fort

à la mode, en ce temps-là, une poésie dédiée à M. A. de L. par notre

poète, l’auteur de Jocelyn ne douta pas que ces initiales ne fussent

les siennes, et répondit, d’enthousiasme, un chant divin, à celle dont

il ne connaissait que le génie et les souffrances. Elle, capable de

s’élever aux plus ravissants des accents, mais non de proférer le plus

ingénu des mensonges, devait bien avouer que le titulaire était un

autre, et du même rythme mais d’un souffle, s’il se peut, plus inspiré,

répondait, à son tour, une ode douloureusement enchanteresse.

Entre ces grands morts et les grands vivants qu’anime une pareille

tendresse pour cette poésie, c’est encore un poète qui n’a pas voulu

mourir sans modeler, tout au moins en de survivantes strophes que vous

allez entendre, le buste de celle qu’il admirait parmi tous, et dont

la réverbération en son œuvre est à la fois directe et discrète. Ce

poète-là, Mesdames et Messieurs, que je le rappelle à votre respect

attendri, c’est, vous le savez, PAUL VERLAINE!

Dans le présent, ce sont (entre autres), MM. Anatole France, Jules

Lemaître, Rodenbach, Descaves qui se sont fait une gloire et une joie

d’exercer autour de celle que je nomme _La modeste immortelle_, des

talents si brillants et si divers.

Moi-même, je possède deux curieuses lettres à moi adressées; l’une de

Dumas fils, l’autre de M. Henri Rochefort. La première au sujet de

cette inauguration projetée, la seconde, à propos de ma conférence,

me développent spirituellement leur prédilection pour l’auteur du

trop célèbre «cher petit oreiller» qui longtemps (l’attention ne se

pose-t-elle pas toujours de préférence sur les moindres cimes?)

prévalut par-dessus de plus notables mérites.

D’où naît--et comment se l’expliquer, le vol de tant de prestigieux

esprits à l’entour de cette passiflore désolée, de cette triste fleur

dont elle a elle-même poétiquement écrit:

Vois, dans l’eau, vois ce lis dont la tête abaissée

Semble se dérober au sourire des cieux?

C’est que la poésie de Mme Valmore se pourrait dénommer: _L’éloquence

de l’amour_. Et, entre toutes ces amours, le plus tendre, celui qui

nous reporte à ce qu’elle appelle joliment: «nos jeunes annales» nous

fait avec elle nous écrier:

Viens ranimer ce cœur séché de nostalgie,

Le prendre et l’inonder d’une fraîche énergie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! qui n’a souhaité redevenir enfant!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce sera continuer mon rôle de rapporteur et de commentateur par

la seule éloquence des faits, et la qualité des personnes, que de

poursuivre et de conclure sur l’appel des noms illustres et charmants

de ceux et de celles dont nul obstacle n’a su arrêter l’admirative

sympathie.

M. Anatole France, le délégué de notre Gouvernement, l’auteur de

_Thaïs_ et de tant de chefs-d’œuvre, le maître, dont le nom est

synonyme de séduction et de perfection, et dont la présence et la

présidence, en cette assemblée, sont, pour elle, de tant de décor.

J’ai nommé plus haut M. Catulle Mendès. Et voici près d’eux, pour fêter

l’auteur des _Roses de Saadi_, M. Armand Silvestre, le merveilleux

poète du _Pays des Roses_.

Parmi les artistes, que vous allez applaudir et qui ont su rehausser

encore leurs rares mérites par la plus complaisante des bonnes grâces,

je salue et remercie les plus célèbres noms de notre théâtre et de

nos concerts: Mmes Brandès, Moreno, Segond-Weber, Eléonore Blanc; MM.

Lucien Guitry, Léon Delafosse et tous les excellents musiciens de vos

orchestres et de votre ville.

Quant à Mme Sarah Bernhardt, il me plaît--et qui d’entre vous n’y

applaudirait?--de vous en parler davantage. C’est au retour d’une de

ces glorieuses tournées, grâce auxquelles elle a porté si loin et placé

si haut la renommée de notre Scène française, et qui ont valu à cette

Reine de l’Art dramatique une part de l’empire du monde; c’est au

sortir d’un de ces fatigants et indiscontinus triomphes, desquels, par

un miracle bien dû à sa générosité et à son génie, elle nous revient

chaque fois plus belle et plus grande,--qu’elle était, il y a quelques

semaines à peine, allée goûter le repos lumineusement gagné, parmi la

solitude de sa _Mer sauvage_. Mais le jour n’est pas proche où nous la

verrons laisser sans écho l’appel de l’amitié et de l’enthousiasme.

Et j’aime, Messieurs, à vous rapporter la noble et simple réponse--et

qui mériterait de devenir historique--dont cette magnanime artiste

accueillit mon importune demande de se reposer d’un an d’illustres

travaux, par plusieurs jours et nuits de nouveau voyage: _Je le ferai

parce que cela me sera difficile_.

Dans le public, à côté des hommes éminents qui ont assuré avec tant

de zèle le succès de cette solennité, j’aperçois encore des plus

distingués représentants de notre littérature et de notre art.

En présence de tels témoignages, de pareille admiration, de semblable

sympathie, oseriez-vous bien le redire, Marceline Valmore, ainsi que

vous l’écriviez à Lamartine, en ces émouvantes strophes:

Oh! n’as-tu pas dit le mot _gloire_?

Et, ce mot, je ne l’entends pas,

Car je suis une faible femme,

Je n’ai su qu’aimer et souffrir;

Ma pauvre lyre, c’est mon âme.

Et toi seul découvres la flamme

D’une lampe qui va mourir.

Eh bien! entendez-le aujourd’hui, ce mot, quel que soit l’entêtement

enfin périmé de votre inguérissable modestie, Marceline

Desbordes-Valmore! Votre gloire, elle est levée, la voilà venue! C’est

dans les flots mêmes de votre molle rivière, de cette Scarpe que vous

avez tant chérie et tant chantée que s’en reflète pour vous la clarté

douce.

Autels privilégiés · 第 3 / 20 段