Sombre douleur, dégoût du monde,

Fruit amer de l’adversité

Où l’âme anéantie en sa chute profonde

Rêve à peine à l’éternité,

Soulève le poids qui m’opprime,

Dieu l’ordonne, un moment, laisse-moi respirer.

Ah! si le désespoir, à ses yeux, est un crime,

Laisse-moi donc la force d’espérer.

Mme Valmore est vraiment le seul poète dont on puisse parfois

_inventer_ les pensées sans les connaître et répéter les formules sans

les avoir ouïes, parce que sa vision--disons sa _voyance_--allait

_cueillir_ les formes dans le lieu même des idées éternelles,

Ces fruits protégés de mystère.

que même les plus inspirés d’entre les poètes appesantissent en les

revêtant fût-ce des plus nobles rhétoriques terrestres.

De là vient que la poésie de cette muse, maintes fois exprime

l’ineffable où, selon un de ses vers les plus divins:

Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel.

Certains de ses morceaux ne rencontrent que dans Hugo leur équivalent

de souffle et d’allure. Soit le _Soleil lointain_ qui, par places,

m’apporte comme un fraternel écho de _A Villequier_:

O vie, ô fleur d’orage, ô menace, ô mystère,

O songe aveugle et beau!

Réponds! ne sais-tu rien, en passant sur la terre

Que ta route au tombeau.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vos pieds sont las, pliez. Dieu vous mettra des ailes

Et vous pourrez voler[13].

me reporte aussi vers la _Claire_ du même Maître, que me rappelle

ailleurs lointainement

C’est beau la jeune fille

Qui laisse aller son cœur

Dans son regard qui brille

Et se lève au bonheur[14].

et plus proche

Cette âme où ne tremblait ni repentir ni larme

Aimait! Aimait! Et puis, comme si quelque charme

Mis entre elle et le monde eût isolé ses pas,

Elle errait dans la foule et ne s’y mêlait pas[15].

avec enfin

Pleurant comme effrayés d’un sort involontaire[16].

[13] Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,

Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,

Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or.

V. H.--Claire.

[14] Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille

Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard

Transparent comme l’eau qui s’égaie et qui brille

Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.

V. H.--Claire.

[15] Ailleurs:

La fange des ruisseaux qui consterne mes pas

Et la foule déserte où tu ne descends pas.

Desbordes-Valmore.

[16] Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire.

V. H.--Claire.

Mais la _Mise en liberté_ de Hugo, encore, ne s’envole-t-elle pas tout

entière de cette strophe troisième de l’_Esclave et l’Oiseau_:

Va retrouver dans l’air la volupté de vivre!

Va boire les baisers de Dieu qui te délivre!

Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour

Va-t’en! va-t’en! va-t’en! sauve-toi sans retour!

Oui, chez le Grand-Maître et le Grand-Père seulement se retrouvent des

pièces de la tournure de _Croyance_, _Prison et Printemps_, _l’Enfant

et la Foi_, _Au Revoir_, _aux Nouveau-Nés heureux_, _Ame et Jeunesse_,

_Jeune fille_.

Va, je n’oublierai plus qu’ils me le rappelaient

n’est qu’une variation probablement anticipée du

Tu me fais souvenir que j’ai tout oublié.

que Hugo reprend lui-même à son Hernani sous cette forme:

Je ne me souviens plus que d’avoir oublié!

Son:

Je n’ai point d’autre affaire ici-bas que d’aimer.

qui n’est autre que l’antique

_Centum sunt causæ cur ego semper amem._

s’énamoure plus d’une fois chez notre Flamande:

Qu’elle est à plaindre, elle a d’autres soins que l’amour!

Et mieux:

Il faut aimer pourtant; que faire de son cœur?

Tel que Marion de Lorme de son Didier, l’enfant répond, de son ramier:

«Je l’aime!»

Comme celle qui croit oublier quelque chose.

et

On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne

sont de véritables vers d’Hugo. Combien _Le Pauvre_ a de lumineux

frères dans l’œuvre d’Olympio!--Je rapproche encore:

Où deux êtres unis marchaient,

Les voilà séparés... mystère!

de

Autrefois inséparables,

Et maintenant séparés![17]

[17] Victor Hugo.

Ensuite

... son enfant, seule vie où l’on s’aime

Qui passe devant nous comme on fut une fois.

de

A chaque pas qu’il fait l’enfant derrière lui

Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même[18].

[18] Victor Hugo.

Enfin

Buvez en étreignant cette femme penchée

Sur son fruit.

de

La nourrice au sein nu qui baisse les paupières[19].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[19] Victor Hugo.

O Éva[20]

... à l’heure où tout est sombre

Où tu te plais à suivre un chemin effacé,

A rêver appuyée aux branches incertaines

Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,

Ton amour taciturne et toujours menacé!

[20] Vigny.

voici un écho de ta plainte pourtant sans seconde:

Vous sentiriez alors le besoin de rêver,

De livrer au hasard votre marche incertaine,

De ralentir vos pas au bruit d’une fontaine

Et de pleurer les maux que je viens d’éprouver.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Un Arc de Triomphe_ avec ses

Mille doux cris à têtes noires

n’offre-t-il pas, le paradoxe est fort: quelque mine des ÉMAUX ET

CAMÉES?

Qu’est-ce que

Une voix seule éteinte en changeait le concert

sinon

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé[21].

[21] Lamartine.

ou réciproquement?

Ne parle pas, je ne veux pas entendre

n’irait-il pas jusqu’à évoquer _Celle qui est trop gaie_ elle-même?

Pourquoi non? puisque du même Baudelaire pourrait s’échanger contre

Il est de longs soupirs qui traversent les âges

son plus nerveux et verveux

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge.

Et, de nos jours

Dis aux petits que les étés sont courts

tinte bien _le chant des oiseaux des courts étés_, de Sully-Prudhomme.

Et pour finir, n’est-ce pas comme une surprenante résonnance

préventive du lied de Tristan dans Wagner, cette dernière strophe du

_Dernier rendez-vous_.

Je viendrai, car tu dois mourir

Sans être las de me chérir.

Et comme deux ramiers fidèles

Séparés par de sombres jours

Pour monter où l’on vit toujours

Nous entrelacerons nos ailes,

Là les heures sont éternelles[22].

[22] Alors nous serions morts inséparés, unis à jamais, sans fin,

sans réveil, sans crainte, sans nom, dans le sein de l’amour,

livrés à nous-mêmes, ne vivant plus que par l’amour.

WAGNER.

Il faudrait bien, bien des pages, encore et toujours des pages pour

désenfiler toutes les blandices, Baudelaire l’écrit: les _perpétuelles

trouvailles_ de cette poésie. Même sans parler de ses curiosités

pittoresques de locutions ou de métaphores, telles que,

Jusqu’au chaume _enlierré_ que j’appelais maison

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour un marin qui _trace_ l’onde

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il voit _rire un jardin_ sur l’étroit cimetière

Où la lune souvent me prenait à genoux.

_L’ironie embaumée_ a remplacé la pierre

Où j’allais, d’une tombe indigente héritière,

Relire ma croyance au dernier rendez-vous.

Je dis, de cette poésie aux énoncés si touchants et toujours imprévus;

de ces hirondelles qui sont

Mille doux cris à têtes noires;

non loin de ce rossignol qu’elle dénomme:

Douce horloge du soir au saule suspendue;

de ce bal qui tourne

Dans leur nuit de lumière, et d’encens, et de soie;

de ce médecin de la maison de sa mère, ce docteur ami à qui l’auteur

écrit

Quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l’heure;

de ces fillettes dans un décor de nature qui s’enjolive d’un

vocabulaire de mobilier vieillot:

Les ruisseaux des prairies

Font des psychés

Où, libres et fleuries,

Les fronts penchés,

Dans l’eau qui se balance

Sans se lasser

Nous allons en silence

Nous voir passer.

Si féerique mirage que peut-être je ne lui préférerais rien, s’il n’y

avait encore, et sans doute par-dessus tout, ce poignant poème en

trois strophes si tendrement murmurées autour d’un pénétrant sujet de

psychologie maternelle, plus tard réalisé par Georges Rodenbach dans

son subtil roman _La Vocation_.--Un sujet dont un équivalent plus

spécieux m’avait dès longtemps moi-même tenté, et dont je trouve, dans

mes plus anciennes notes, ce schéma embryonnaire: L’étrange jalousie

sentimentale, quasi amoureuse qui vient à de certaines mères fort

honnêtes, à propos de leur fils récemment pubère, constitue une douleur

hybride d’un genre saintement incestueux, qui fut épargnée à Notre-Dame

des Sept-Douleurs en foi de quoi on la pourrait dénommer le _Huitième

Glaive_.

SOIR D’ÉTÉ

Un danger circule à l’ombre

Au chant de l’oiseau

Qui descend dès qu’il fait sombre

Se plaindre au roseau.

Alors tout ce qui respire

Se prend à rêver,

Et le ruisseau qui soupire

Semble l’éprouver.

Partout les nids et les ailes

Tremblent doucement

Dénonçant des tourterelles

L’entretien charmant.

L’été brûle avec mystère

Dans les lits en fleurs,

Des seuls amants de la terre

Sans blâme et sans pleurs.

Été, si trop jeune encore

Pour fuir un danger,

L’enfant rêveur que j’adore

S’attarde au verger,

Laisse dans l’errante nue

Ton charme cruel,

Et sauve l’âme ingénue

Du plaisir mortel!

Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur,

perle par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du

prochain des coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et

joie d’exalter cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en

passant, la noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot

_Madame_[23]:

Madame,[24] le plus beau des temples

C’est le cœur du peuple, entrez-y:

Le Roi des Rois l’a bien choisi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère

Écrira de plus doux,

Je me plaignais, Madame, à cette vie amère,

Je lui parlais de vous.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes

Pour n’être pas certain;

Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larme

Vers le soleil lointain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Distraite de souffrir pour saluer votre âme,

Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.

[23] Victor Hugo seul, spécialement dans son superbe sonnet à Mme

Judith Gautier, en a fait un titre aussi vraiment royal.

[24] La Reine Marie-Amélie.

Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire,

de par cette classification[25] que je revendique, et que je crois

utile et bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le

conte de fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre,

et qu’il s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint

pourtant; non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois

bien, ne m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un

blasphème que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant

que ceux qui les en prient.

[25] Effectuée avec la plus minutieuse application dans un mien

précédent travail, trop long pour être ajouté à cet essai.

Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et

leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot

fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage,

l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant

les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et

compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un

marbre, et que ce marbre fût ciselé par la nature et l’art associés,

à l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils

ne paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de

quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.

Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît

l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous

soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout

comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette

Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poésies dont il ne reste

que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.

Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans

presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent, les

touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de

mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux

devers cette poésie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque.

La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.

J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!

C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de

combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et

surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.

Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes.

_Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que

partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition

_ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie

n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se

résolvait en larmes.

Sédentaire à l’église et bornée à ses pleurs.

Son œuvre est un éloge des larmes. Celle qui cessait de chanter _Parce

que sa voix la faisait pleurer_, ne devait-elle pas rencontrer les plus

bouleversants des accents tracés?...

Moi, je me récuse, ou plutôt, j’abdique. A d’autres;

Quasi cursores vitæ lampada tradunt

que si l’on requérait pourtant ceux des vers de Mme Valmore que je

distingue par préciput sans omettre certains cris tels que:

Ou va-t-on vers ce qu’on espère?

Et:

Oh! que l’âme est troublée à l’adieu d’un prestige!

j’élirais entre beaucoup

_Triste comme à ténèbre au milieu de mon âme._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Moi seule en mon chemin et pleurante au milieu._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Comme un fil noir à l’or enlacé tristement._

_Exegi._ Je conclus et clos ces pages qui ont du moins pour elles de ne

pas ouvrir par «Marceline, Félicité, Joséphe... naquit à...» et sauves,

j’espère, du vernis souvent un peu boursoufflé des faiseurs d’exégèses

qui semblent croire qu’ils décorent le sujet--au lieu de s’en couronner.

Et je signe... cette _critique_? Dieu m’en garde?--Ce

_cantique_?...--Je le voudrais!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une dernière réflexion pour finir:

D’abord disons que ce qui précède n’a trait absolu qu’à l’édition

Lemerre, et que les extraits en sont prélevés; cette édition étant,

jusqu’à ce jour, la seule sur laquelle se puisse exercer une vue

d’ensemble un peu intégrale. En cela, nous devons trop à son éditeur

pour pouvoir que le remercier. Nonobstant, et grâce à ce zèle

communicatif qu’engendre l’œuvre de Mme Valmore, il y a lieu de croire

que les éditeurs aussi se relaieront dans le futur pour assurer

toujours plus d’ampleur et d’envergure au geste entier de la poétesse.

Mais il sied aujourd’hui de constater un fait: l’édition n’est pas

complète. Et puisque le bon goût qui y présida ne fait pas de doutes et

que, d’autre part, d’importants fragments, voire de fort belles pièces

en sont absents, il y a lieu d’attribuer cette lacune à une émotion

filiale éliminant de parti pris tout ce qui lui semblait trop avoisiner

cette double flamme; d’abord la passionnelle, déterminante de tout cet

embrasement; puis la purifiante par le feu scrupuleux et sacrilège de

quelque vengeur enfer de vertus:

Expiant, Dieu le veut, le nom de ta maîtresse.

et

Je vois le Purgatoire au fond de ma pâleur.

voilà les deux notes qu’il s’agit, sinon d’étouffer, d’assoupir du

moins.

Qu’un _pareil ange_, selon le mot de M. Verlaine, se montre plus ou

moins timoré, bourrelé même, ce n’est qu’une aile de plus dont la

candeur et la splendeur (plutôt que se voiler de silence imprudent et

de réserves irrévérencieuses) doivent éclater en la pleine lumière de

ce feu, lui-même générateur de tout ce buisson ardent, et si solidaire

de l’amour divin qu’il ne saurait que refleurir et tout droit, en

paradis.

Seigneur qui n’a cherché votre amour dans l’amour.

Profession de foi qui va jusqu’à ce radieux blasphème:

Le ciel illuminé s’emplit de ta présence;

Dieu te mit devant moi, je compris sa puissance;

En passant par tes yeux mon âme a tout prévu.

_Dieu, c’est toi pour mon cœur; j’ai vu Dieu, je t’ai vu!_

La figure de Valmore, loin d’être définitive, s’ébauche à peine. Son

œuvre est de celles dont la méconnaissance du vivant et l’oubli au

sortir du trépas composent les deux premières phases d’engendrement

naturel à la postérité; et qui, pour atteindre leur plein degré de

manifeste et d’influence, doivent être _retrouvées_, ainsi qu’une

Pompéï ou des grains de blé endormis renferment des germes de moisson

en puissance. Rougir pour cette plaintive sublime amante du feu qui

la dore, serait d’un culte inéclairé, sinon d’une offense aveugle. La

suprême, décisive et impérissable Valmore doit entrer:

Entrer sous ton aile enflammée

Où l’on entre par le tombeau

dans le temps et l’éternité, je l’ai dit au début, en Anactoria

chrétienne, en Francesca pardonnée illuminant de son idolâtrie

innocentée et couronnée un Phaon inconnu, un Paolo mystérieux de qui

toute la gloire est d’avoir allumé cette ardeur dont elle résume la foi

et le dogme dans sa magnifique _Croyance_:

Son souffle lissera mes ailes sans poussière

Pour les ouvrir à Dieu.

Et nous l’attendrirons de la même prière,

Car c’est l’éternité qu’il nous faut tout entière,

On n’y dit plus adieu!

J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor

dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis

à d’inédites[26]. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de

cloître, clef de voûte, ou du moins clef musicale revêtant bien,

cette fois, la délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la

fontaine des larmes_.

[26] Ce désir a reçu, depuis, d’importantes réalisations.

Mon désir d’encadrer un poème manuscrit de celle que je vénérais me

mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau

filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque-là de me

faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai

le bonheur de posséder aujourd’hui[27], et dirai-je pour quel gros

chiffre menu qui rendrait surprises et confuses autant que le purent

être certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont

aussi des sourires), ces mêmes lettres qui attendaient le départ,

quelquefois de longs jours, toutes écrites, faute de l’affranchissement

de leur timbre?

[27] Voir le P. S. 1, à la fin du volume.

«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_,» écrit

quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance,

indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant,

toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son

_parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne

après moi dans tous mes vœux déçus._» Et plus grièvement: «_Les peines,

la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers

des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je

ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches

suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume

douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir_,» concluait-elle dans une

lettre déjà éditée.

Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir;

Tout tressaille averti de la prochaine ondée.

Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où

l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête

à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les

siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi!

Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une aussi

haute allure de style que d’attitude non voulue et du seul fait d’une

nature fière avec modestie, humble avec noblesse.

Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de

jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi? Il semble, et

l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée

du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et

affectivement aux endolorissements d’autrui.

De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains,

Nairac, Branchu, etc., puis à des illustres: Dumas, Auber, Chaix

d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des

aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce

qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain, un petit drame

de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle

grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies

bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de

quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.

Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels:

Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est

un mot élégant qui ne passe pas dans une ville de

commerce, et vous êtes bien bonne de l’avoir lu sur ma

figure.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous

allez sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu,

dites-moi quelque chose, je l’entendrai, je crois, car

en vérité, la vie est souvent triste et isolée comme la

mort.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris), car

enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le

mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon)

il faut prendre de la boue et des rubans, des rubans et

de la boue, c’est la carte. L’autre printemps, c’était...

affreux; des boulets et du sang, du sang et des boulets.

Il m’en reste un horrible souvenir dans l’âme et dans les

nerfs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive

au maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon

côté que si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien

hardi pour une femme d’écrire à un maire, et de demander des

grâces.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de

Gayant. Il sent le gâteau, la bière et le jambon, j’ai eu presque

faim en le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu

faim.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié,

_beau pour toujours_, cher Monsieur. Vous savez que

c’est à cette seule condition du _pour toujours_ que

mon fils adorait la pomme ou les bonbons que je lui

donnais.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes

romances.

Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de

recommandation.

Madame,

Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche

qui n’a d’appui que votre extrême bonté.

Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être

connue de vous je me sente assez de courage pour recommander

quelqu’un à votre sérieux intérêt, vous penserez avec raison

qu’il faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien

encourageant pour avoir enhardi jusque-là mon humilité.

Il a été dit devant moi que M. le Duc et Mme la Duchesse de

Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui doit garder

prochainement leur nouvel hôtel.

Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une

honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert des

plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de charité,

je me féliciterais d’avoir à signaler à Mme la Duchesse les

nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance et de gaz, rue

de Richelieu, nº 89. Cette vaste maison devant être prochainement

démolie laisse un père de famille très probe et très intelligent

à la triste liberté de chercher un autre asyle. Les répondants

les plus graves et les plus honorables viendraient à l’appui de

mon humble supplique près de Mme la Duchesse, et justifieraient

avec empressement les premières paroles portées jusqu’à vous,

madame, par votre plus humble servante.

Mme DESBORDES-VALMORE.

89, rue de Richelieu.

Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le

tour fémininement fraternel.

_Lyon, le 29 mai 1835._

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