Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!

Au lecteur.

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harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le

typographe ou à l'impression ont été corrigées, et à quelques

endroits la ponctuation a été corrigée.

ROBERT DE MONTESQUIOU

AUTELS

PRIVILÉGIÉS

Parmi lesquels sont plusieurs

qui peuvent figurer dans les romans

du ciel.

CHATEAUBRIAND.

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1898

ORDO

«Si mes propres reliques vous

viennent sous le nom de martyr,

recevez-les.»

Le relevé d’un procès en Cour d’art et d’amour, plaide tendrement

avec d’éloquentes pièces à l’appui de la canonisation proclamée

enfin pour _Desbordes-Valmore_.--Pour le demi-dieu _Leconte de

Lisle_, plus encore qu’une canonisation, un culte, peut-être institué

un peu trop tôt, célébré avec plus d’ostentation que de ferveur,

sur ces pelouses du Luxembourg qu’on marchande à cette moins

marmoréenne personne d’un Saint-Orphée, celui-là «bien toussottier

et boitillant», ainsi que lui-même me l’écrivait, le pauvre Lelian,

_Paul Verlaine_.--L’ensoleillé _Mistral_, notre Provençal Horus.--Une

jonchée de _Pensives Roses_ sur le parcours «l’une _Fête-Dieu_ des

Muses.--L’âpre _Hello_, Saint-Jean-Bouche-de-Fer, le nouvelliste

précurseur, le polémiste Mangeur-de-sauterelles.--_Goncourt_, le noble

patron de la Charité bien ordonnée.--_Tolstoï_, une icône.--_Léonard_,

l’omniscient.--_Blake_, le peintre poète nécromant.--_Burne-Jones_,

une idole.-_Bœcklin_, un prince des peintres.--Les _Vernet_, dieux

désaffectés.--Un mystérieux retable de Chassériau.--_Ghys_, un Lare

élégant.--_Carriès_, Oliab et Bélizéel, tout à la fois, sculpteur

du réel et de l’idéal, qui cisela lui-même sa crédence.--Un exquis

desservant, _Helleu_.--_Sarah_ l’inspirée Sibylle; _Eléonora_, une

frémissante pythie.--_Versailles_, un sanctuaire éteint...

Telles les vingt stations closes par une vingt et unième. _L’Autel du

Veau d’Or_, le fétiche encensé et exécré de la Messe Rouge et Noire.

I

A LA MÉMOIRE

DE PAULINE DE SINETY,

COMTESSE GONTRAN DE MONTESQUIOU.

FÉLICITÉ

MARCELINE DESBORDES-VALMORE

Elle s’occupe aussi des choses de la terre,

Car la feuille de lys est courbée en dehors.

VICTOR HUGO.

Je voudrais dire à mon tour, et s’il se peut, plus synthétiquement

qu’il n’a été fait jusqu’ici, une poétesse admirable, ensemble

merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne, Marceline

Desbordes-Valmore.

Pas un de nous en qui ces musicales syllabes, cristallines comme le

son d’un harmonica, ne résonnent familièrement. A tous notre mémoire

d’enfant signe de ce nom

Un tout petit enfant s’en allait à l’école...

et tels autres menus poèmes appropriés, dont se désennuyait notre

étude, car

Le maître est tout noir...

Le doux nom estampille encore pour tous quelques romances où notre

adolescence s’égaya, et qui font sourire. Puis c’est tout. Peu se

doutent que le gentil nom est celui de la poétesse admirable, ensemble

merveilleuse et sublime, la Sapphô chrétienne. Et c’est vraiment

pour quelques-uns seulement qu’il commence de se nimber du halo d’une

auréole qui est une aurore, non qui se _révèle_, mais qui se _relève_.

Sur la pierre des morts croit l’arbre de grandeur.

Le sublime vers de Vigny, prélude pour celle dont la renommée, entre

toutes, a ceci d’étrange, qu’appréciée à sa vraie valeur par les plus

illustres de ses contemporains, Lamartine, Hugo, Vigny, Michelet,

Dumas, Sainte-Beuve qui se faisaient honneur de son amitié, traitée à

peu près dignement par la postérité banale qui consacre d’un nom de

rue, sa vraie gloire est, jusqu’à ce jour, fermée ainsi que fut son

âme, et pourtant, comme elle, toute pleine de ferveurs en puissance, de

clartés latentes et de virtuelles vertus.

Appliqué depuis déjà des ans à tenter d’en fomenter l’éclat, il m’eût

été douloureux de n’être pas des premiers de cette seconde période à

divulguer nettement la bonne nouvelle dont se sont déjà plus ou moins

brièvement et secrètement réjouis, après les maîtres dont je parlais

tout à l’heure, Gautier, Baudelaire, Banville, Barbey d’Aurevilly et M.

Verlaine.

Pour cela, je suis venu à vous[1] aujourd’hui, et vous demande de

me suivre à travers cet exquis calvaire, ce douloureux et délicieux

dédale, où les propres vers de Marceline, délicatement parfilés, nous

serviront de fil conducteur en même temps que de sympathique lien.

[1] Des fragments de cette étude ayant été récités par moi, sous

forme de conférence, en janvier 94.

On remet un jour à Hugo--selon une anecdote plus ou moins

véridique--une lettre adressée _Au plus grand Poète de France_. Il la

fait porter chez Lamartine, qui la retourne au premier.--«Nul ne saura

jamais, aurait ajouté Vigny, lequel des deux s’est décidé à l’ouvrir.»

Que la suscription ait revêtu: _Au plus mystique_, c’était lui-même; au

plus _plastique_, Gautier; au plus _précordial_, VALMORE.

Il y a dans une des pièces du poète qui nous occupe, un vers, surtout

un verbe, très simple, dont je ne retrouve nulle part ailleurs

l’émouvante affixe et le significatif figuré:

Beaux innocents morts à minuit

_Desserrez_ mon cœur qui me nuit.

Le cœur serré n’est que trop connu: cette étrange étreinte intérieure

d’anxiété angoisseuse et froissante. Il s’agissait de _desserrer_ cela,

dénouer, délacer ce vêtement invisible et subcostal, immatériel et

pourtant si réel, qui appuie et qui nuit.

C’est la propre action des poésies de Mme Valmore; de cette main

mystérieuse et incorporelle qui s’immisce à travers l’âme qu’elle

surprend et apaise, pour aller plus avant, _descendit ad inferos_,

desserrer le cœur qui nuit.

Le seul mythe de Parsifal, la seule minute où le regard de la Sainte

Lance, miraculeusement assainit, la tête et le cœur d’Amfortas, le

noble prêtre qui a péché (et que Mme Valmore paraît avoir prévu dans

ces deux vers:

Alors posant ma main où la douleur s’élance

Je ressentis au cœur comme un grand coup de lance!

peuvent équivaloir au réveil désenfiévré qui suit une pleine lecture

tardive de cette poésie. On passe la main sur son front, d’un geste

d’habitude, pour en chasser un nuage qui n’y est plus. On la porte à

son flanc pour assagir sa plaie, et, comme Sainte-Elisabeth, on ne

rencontre plus, sous son manteau, qu’un bouquet de roses...

Quel doux ravissement se glisse entre mes larmes;

Quelle main me caresse et s’arrête à mon cœur?

Alors, ainsi que le Pur-Simple, cœur desserré sous l’onde

baptismale, on murmure: «D’où vient que tout me semble si bel

aujourd’hui?...»--C’est qu’en ce jour quelqu’un a pâti pour toi. Car,

seule, la passion peut racheter la souffrance; et l’hostie blanche, la

pure colombe a rougi, pleuré, saigné. Car il y a vraiment d’un christ

féminin dans cette sainte femme.

Dont nul ange ici-bas n’a vengé la douceur.

J’ai dit lecture tardive. Oui. Les éditions éparpillées et incomplètes

sinon interdirent, du moins entravèrent longtemps le _vol d’oiseau_ sur

cette œuvre. Les trois volumes de M. Lemerre permettent aujourd’hui[2]

de diviser tour à tour et recomposer une grande partie du faisceau

lumineux pour se délecter du détail ou se réjouir de l’ensemble.

[2] Depuis 1886.

Il y avait encore cet inéluctable silence qui succède aux oraisons

funèbres, où se restreint presque intégralement encore le formulaire

de la poétesse. Baudelaire, pourtant son plus subtil bien que bref

panégyriste, apparaît visiblement gêné par ce manque de cohésion dans

la gerbe des recueils. Nul doute que son bel article n’eût étendu ses

accents, élargi ses accords sous la révélation plus tard totalement

proférée; à l’effluve surtout de ce recueil posthume qui résume

l’essence du flacon, la quintessence de l’essence.

Enfin, et de par la loi du _suranné_ qui n’est déjà plus le _démodé_,

et cependant pas l’ancien encore, mais bien la chrysalide à travers

laquelle l’un devient l’autre,--entre notre génération et celle

qui tenait encore à la contemporaine par le _de visu_, voltigeait

ce prestige fané d’époque, ce brin un peu risible de coiffure en

_couette_, par-dessus l’attitude _troubadouresque_ et _dessus de

pendule_, l’écho de «_ce petit côté secret qui rend populaire, ce

presque rien qui fait tache_[3]» et grâce auquel notre mémoire d’enfant

nous donnait la dame pour à peu près connue. Une résonnance de tous ces

pianos mentionnés par Sainte-Beuve, et sur lesquels s’est transposé et

_tapoté_ le plus chantant de la _lyre_ du poète, tandis que le silence

en retient encore les traits les plus fulgurants et les plus suaves

soupirs. Une odeur de _Quel est ce gant rose--qui n’est pas le mien_,

invétérée en une récurrence, et longtemps empêchant de croire que s’y

pût loger la main dont s’étancheraient nos douleurs.

[3] Baudelaire.

Oui, ces _romances_ où des beautés sont souvent recélées, et dont,

ailleurs, l’inconscient comique aboutit à quelque chose de touchant

comme la demi-lyre de la gravure de Monziès, cet élément _Pauline

Duchambge_, ce bout d’écharpe envolée dont les biographes entortillent

le sujet trop complaisamment, n’ont plus qu’un intérêt parasite et

documentaire; et la prétentieuse brume en fond au feu de ce qu’elle

abrite et qui les habite; et le ruban de Desbordes-Valmore s’en ira

rejoindre le turban de Staël, les cornettes de Sévigné, les bandeaux

de Sand et les bandelettes de Sapphô, dans ce vestiaire des siècles où

les atours s’évanouissent, pour laisser s’épanouir, hors du temps, la

beauté nue.

Elle «_résout la sécheresse du cœur_», Michelet l’a dit, qui, seul, a

légué les formules vraiment caractéristiques de ce doux-amer génie.

Elles flottent par-dessus toutes autres paraphrases et surnagent ainsi

qu’une arche sur un déluge, ou tout au moins comme le manuscrit de

Camoëns pouvait reluire au-dessus du flot.

Les voici. C’est avec celle sur «_le don des larmes, ce don qui

perce la pierre_», trois autres encore: «_Le sublime est votre

nature._»--«_Mon cœur est plein d’elle. L’autre jour, en voyant Orphée,

elle m’est revenue avec une force extraordinaire, et toute cette

puissance d’orage qu’elle seule a jamais eue sur moi._»--Enfin: «_Je

ne l’ai connue qu’âgée, mais plus émue que jamais; troublée de sa fin

prochaine, et, on aurait pu le dire, ivre de mort et d’amour!_»

Ces quatre paroles constituent l’évangile de Madame Valmore. Quoi qu’on

puisse écrire d’elle, désormais, ne saurait que graviter autour de

cette quadruple épigraphe succincte, synthétique, suggestive.

Tous ceux qui abordent cette mémoire et en tirent du relief sans

lui pouvoir ajouter de lustre (car la seule donnée en illumine

l’interlocuteur de son approche d’arche sainte), brassent la légende en

quatre versets, sans paraître se douter du dessous qu’ils infligent, de

ce fait même, à leurs variations et à leurs trilles.

Au reste, du contingent biographique où se recrutent à peu près

ordinairement ces appendices, devrait-on même user? La grille du

tombeau n’a-t-elle pas droit de suture immédiate au mur de la vie

privée? L’amalgame de la personne double de l’artiste et de l’être

représente un des plus déplorables postulats et l’une des plus

fâcheuses exigences du public sur le mage. Les parterres insuffisamment

renseignés et attentifs qui ne sauraient l’aller chercher là qu’il

réside uniquement, à savoir dans l’_Œuvre_, exigent néanmoins (et

d’autant plus!) de le toucher, sans l’atteindre, par la frange de son

manteau, et, mieux encore, par l’ouverture de ses plaies, où quelque

secret espoir de faire expier le mérite de l’_esprit prompt_, met en

quête d’une tare de _la chair faible_...

Mais, pour nous autres, à vrai dire, qui avons démêlé, ressenti, goûté

tout le parfum dans l’extrait, toute la griserie dans la liqueur, peu

nous chalent des pétales froissés ou des baies flétries; plutôt nous

craindrions volontiers d’amoindrir notre extase par d’inopportuns

contrôles, de rétrospectifs examens sur une grappe tarie ou une fleur

séchée.

Bien mieux, nous tiendrions de celui qu’importunent ces bravos adressés

au gosier de l’interprète plutôt qu’à la sonorité éparse de son chant,

et qui se recule et recueille au fond de la loge, craintif de voir

attribuer le charme qui l’enchaîne encore à quelque vieux visage de

ténor teint ou de cantatrice déteinte.

Les métiers, d’où vers nous chatoient les joyeuses aunes des tissus

fleuris, ne sauraient se démonter qu’en bois et cordes. N’est-il pas

plus sage d’oublier canuts et tisserands pour voir courir des rinceaux

sur des fonds, revoir rêver des oiseaux entre leurs branchages brochés,

suivre revivre et s’iriser des iris sur de la soie?

C’est elle seule la douloureuse Félicité qu’il sied interroger sur

elle-même. A cette confession surtout, à cette autoconfrontation

vraiment nous aident les biographies. Sachons-en gré, rendons grâces.

Le plus clair de l’éloge de Sainte-Beuve ne consiste et réside-t-il pas

en ces extraits de lettres où reluisent tant de familières splendeurs?

Le meilleur et le pire de ces aveux, le plus _sui generis_ du type, le

plus _artésiennement_ explicatif et révélateur de ce moi, c’est bien

cette profession de foi de son arcane poétique: «_A vingt ans, des

peines profondes m’obligèrent de renoncer au chant_ PARCE QUE MA VOIX

ME FAISAIT PLEURER; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une

mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu de ma réflexion.»

Hélas! nul ne s’est encore trouvé, parmi les indiscrets, pour nous

révéler l’«homme d’un talent immense», le «fauteur de ces peines

profondes...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La vraie Valmore à édifier et déifier est une Valmore, de vers, de

ses vers groupés à l’entour de son nom en la délicate élite et la

délicieuse prédilection d’une dédicace réversible. La citation est

ardue en ces textes. Nuls autant ne menacent de la rendre envahissante;

puisque le _il faudrait tout citer_ de cliché immémorial est ici la

vérité même. Telles pièces sont plus parfaites, plus délibérément

réussies, mais qu’on n’oserait guère déclarer plus que d’autres

adéquates à leur visée, mieux moulées sur nature. Fût-ce les trop

célèbres _romances_, plusieurs drôlement datées et démodées et pour

lesquelles l’indulgence tourne presque à du goût. «Dans Shakspeare,

j’admire tout comme une brute,» fait un dire célèbre de Victor Hugo.

Dans Valmore, faudrait-il varier, j’aime tout comme une âme; d’amant?

non, d’enfant. Et c’est à noter que toutes les gloses meilleures ou

pires exercées sur cette mémoire, en tirent la même fascination de

mise en présence de leur âme enfantine et juvénile, de leurs «jeunes

annales».

Ah! qui n’a souhaité redevenir enfant?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Là de la vague enfance un regret qui sommeille

Dans les fleurs du passé vaguement se réveille;

Il reparaît vivant à nos yeux d’aujourd’hui!

On tend les bras, on pleure en passant devant lui[4].

[4] Ailleurs:

Oui, partout où je marche une voix me rappelle.

Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur...

Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle,

Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur.

Quels doigts au velouté de pistils, quelle âme à l’haleine de

calice--non de quelle Fille-Fleur, à la façon de Wagner, mais de quelle

Fleur-Flamme et Fleur-Femme s’approprieraient à ce précieux labeur?

Combien d’heures enchanteressement passées à parfiler brin à brin,

ligne par ligne, l’étoffe de cette poésie, pour en isoler les fils les

mieux aimés, les plus émus.

Voilà de ces travaux auxquels il est plus suave de penser que les

risquer n’est sage. Et quel autre qu’un immatériel Ariel oserait songer

à parfaire un pastel avec du pollen récolté ou de la poudre d’aile

de papillon prélevée?--Et puis la grosse besogne des heures nous

réclame. Puissions-nous, une fois, nous abstraire assez idéalement pour

volatiliser ce sublimé, que, nul autre jour, notre âme ne saurait se

doser à l’état d’exquise transparence qu’exigent ce choix impondérable,

cet impalpable tri.

Le moins massivement possible, une heure, nous tenterons d’offrir

une épreuve de cette mellification artiste. Mais il faudrait pour y

exceller ou même atteindre, toute la courte vie d’une géniale jeune

fille marquée à l’aube comme un fruit touché et dont résorberait

toute la sève immaturée d’un talent condamné, cette filiale tâche

de tendresse: sans rien des odieux _extraits_; plutôt une de ces

versicolores et vétilleuses couronnes que tresse un Breughel des plus

larges et menues flores doctement entremélangées autour d’un médaillon

de madone.

Quelque chose de tendre y languissait; du lierre

Y tenait doucement la vierge prisonnière.

L’impression qui succède à celle que je viens de dire (à savoir notre

rachat par cette souffrance, notre rafraîchissement par cette brûlure,

notre apaisement par cette ardeur), c’est une impression d’immersion,

puis de submersion. Nous sommes noyés d’efflorescences et d’effluves,

de sourires, de soupirs et de souvenirs. C’est à cet assaut par une

tempête de feux et de pleurs qu’il faut sans doute attribuer l’air

d’incomplet et de vague même des meilleurs essais autour de cette

œuvre. Études sous forme d’articles, reprises avec ardeur, puis qu’on

dirait rebutées, et qui ont de la lutte des barques contre une mer

démontée, une phosphorescente mer faite de larmes et de flammes.

Après bien des reprises, je vous livre la ruse dont j’usai pour essayer

de vaincre cette tempête, en enfermer dans mes outres les ouragans et

les caresses, les bises et les brises pour les y retrouver à loisir,

vous les distiller et vous les dire. Puisse, au nom de cet inestimable

bienfait, le subterfuge ne pas vous paraître puéril, si le service vous

est tant soit peu rendu.

Au cours de mes promenades et mes rêveries entre les mystérieux

_bocages du sentiment_, de ces volumes, ainsi que les nomme

prestigieusement Baudelaire, il me sembla pourtant finir par en démêler

le méandre. Et ce ne fut pas sans exultation qu’en ayant tracé et

dressé le plan, je le vis subdivisé en autant de charmilles et de

chapelles qu’en avait taillées et ciselées notre poétesse; et que j’en

fis et y fis tour à tour rentrer son multiforme génie ainsi qu’il

arriva à ce Protée du conte oriental qui se réintégra en sa fiole.

Mais si ce livre est bocage, il est aussi buisson ardent. Océan ou

forêt, l’amour y brûle et roule

L’amour, ce ciment des âmes

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Amour, divin rôdeur glissant entre les âmes

suivant ses appellations mêmes.

_Promise aux profondes amours_ selon son expression propre, l’œuvre de

Marceline Desbordes-Valmore est un _Univers d’Amour_.

Il est doux d’être aimé, cette croyance intime

Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ne vous étonnez pas en recevant la vie,

De tout ce qu’elle offrait, je n’ai plus que l’amour,

Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...

Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux,

d’autant plus passionné qu’il est plus pur.

Chaque écrivain, nous dit en substance Mme Valmore dans une de ses

lettres, prodigue à son insu un vocable qui, de par son intensité et sa

fréquence, révèle et trahit son auteur: «Mme Sand en a un comme cela:

_étreindre!_»--Le mot de Marceline ne serait-il pas _innocence_?

J’ai soif de sommeil, d’innocence,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence

Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer

Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Beau fantôme de l’innocence

Vêtu de fleurs

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Innocence! Innocence! Éternité rêvée,

Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?

Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?

Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Inexplicable cœur, énigme de toi-même,

Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,

Ennemi du repos, amant de la douleur,

Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!

_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et

qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse,

fournit ce vers à Mme Valmore quand elle parle de son enfant:

Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme

Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel,

charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_ et _l’amour

prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous

lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme

incoercible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR,

TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ[5].

[5] Mme Valmore, dans son recueil posthume (ou peut-être son

éditeur), a rangé elle-même ses poésies sous des appellations

similaires, mais sans beaucoup de suite.

J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.

Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses

propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.

Le son de la voix la captivait aussi.

Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement

cette grande division de l’amoureux amour.

TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et exils_, les deux misères

qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux

pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la

personne même de l’artiste.

MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double,

ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes

annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle

porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.

Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle n’aura dit et ne dira

cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens

l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les

ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour

parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement

Ma tige maternelle enlacée à ma vie!

et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement

Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!

Palme pure attachée au malheur d’être femme.

Éloquent défenseur de notre humilité

Fruit chaste et glorieux de la maternité.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De la foi des époux sentinelle sans armes,

Visible battement de deux cœurs dans un cœur!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Image de Jésus qui se penche vers nous

Pour relever sa mère humble et née à genoux.

Oui, le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à

Valmore cette

Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.

Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment

évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des

jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir,

se découpe incessamment pour notre poète toujours prêt à sombrer, et

charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et

tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer

quitté du fond du royaume de la Bête.

Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.

Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir

Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,

Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?

Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,

Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.

Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait

l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double

courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont

le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte

cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et

«pâle couveuse d’immobiles tourments», ainsi qu’elle se qualifie,

elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_,

passez-moi ce terme.

Ces apostrophes, en voici:

La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,

Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!

Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme le rossignol qui meurt de mélodie

Souffle sur son enfant sa tendre maladie,

Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,

Me raconta son âme et me souffla son Dieu.

Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées

jadis au pourtour extérieur des églises:

C’était beau d’enfermer dans une même enceinte

La poussière animée et la poussière éteinte.

C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,

_De respirer son père en visitant son Dieu_.

Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait

jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.--Jugez-en plutôt.

Récemment mère, elle se plaint de ne plus _faire corps_ avec son

nouveau-né.

J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs

Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.

Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de

formule, le plus curieux de toute l’œuvre:

_Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_

FOI

La foi, c’est l’haleine des anges,

C’est l’amour _sans flammes étranges_!

C’est l’amour, toujours dévorant, mais transposé et sublimé, qui fait

trouver à la muse devenue ange pour l’absorption finale, la résorption

rédemptrice de sa terrestre passion contrainte dans le foyer de la

ferveur éternelle, des images comparables aux seules Dantesques

descriptions du paradis--mais avec moins de blancheur;

Seigneur! Qui n’a cherché votre amour dans l’amour!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace

Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva...

et par les plus touchantes variantes de charité et de prière, de

croyances et de sentiments, atteindre, en même temps que Dieu même, les

plus fluides matérialisations de la pensée et du langage.

Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère

Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.

NATURE, c’est l’amour--je dirais volontiers _atmosphérique_, tant le

poète y fait entrer de parcelles vivantes et vibrantes du Cosmos--de

tout ce qui l’entoure, et tant son art spontané met de passion dans ses

paysages, comme tout à l’heure il mêlait et fondait de chaleur et de

lumière dans sa tendresse qui lui faisait s’écrier:

C’était un jour de charité divine

Où, dans l’air bleu, l’éternité chemine,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_C’était partout comme un baiser de mère!_

Les deux aires de ce naturel amour sont l’_Amour des fleurs_.

A quelque chère idole en tous temps asservie,

Je tombais à genoux pour adorer des fleurs,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Il semble que les fleurs alimentent ma vie._

Et l’_Amour de l’eau_, dont je ne crains pas de dire qu’il pourrait

bien être solidaire du goût de cette tendre femme pour les larmes, si

j’en crois ce mystérieux vers:

Et dans les flots du moins _mes larmes se perdront_.

et ces autres:

Enfant, l’onde est molle et pure

_Mais elle a soif de nos pleurs_.

que je rapproche de celui-ci, de Vigny:

Penche sa tête pâle et pleure sur la mer!

L’amour de l’eau déjà attribué à plusieurs poètes par Victor Hugo, dans

ce joli distique:

George Sand a la Gargilesse

Comme Horace avait l’Anio.

L’eau où Marceline voit se réverbérer tous ses âges dans cette Scarpe

qui lui était, comme à Brizeux, son Ellé. L’eau où nous lirons avec

elle, et sous mille formes

Son visage étoilé dans les cercles humides

Parsemant leurs clartés de sourires limpides...

L’onde enfin d’où découle son _rythme_.

_Sonore tremblement qui m’attriste et que j’aime_

auquel ne peut plus succéder que l’_amour du silence_, sa suprême

passion[6]:

_Moi, je veux du silence, il y va de ma vie!_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Couvrez-moi de silence..._

Ce silence qui nous mène à la dernière de ces divisions, si vous

le voulez, factices, mais, certes point arbitraires: _la mort_,

disons mieux: l’ÉTERNITÉ puisque c’est sous ce consolant aspect

qu’apparaissent à Mme Valmore tant de tombes qu’elle a mélodiquement

enguirlandées.

[6] Silence qu’elle ne veut même plus rompre par l’écriture:

«_n’écris pas!_»

Mais plusieurs sont absents, et leur nom sous des fleurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On verra, par mes soins, quelque feuille de lierre

De son étroit asyle embrasser le contour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis j’allai m’asseoir aux tombes délaissées.

Leur tranquille silence éveillait mes pensées,

Y cueillir une fleur me semblait un larcin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’homme revient seul où son cœur le ramène,

Où les vieux tombeaux l’attirent pour pleurer.

«_Abîme à franchir seule!_» cette définition en commun, cette fois,

avec Pascal,

..... porte ces mots à sa douleur brûlante:

Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!

et la mort qui couronne son œuvre de vie, comme elle couronne toute

vie, n’apparaît jamais hideuse à notre poète, mais toujours fleurie

et touchante, puisqu’elle lui rouvre tous les paradis pleins de ses

anges envolés. Tous les êtres aimés, sans oublier l’_être aimé_, voire

à commencer par lui (selon une magnifique interpellation: _Croyance_);

«Albertine, âme en fleur!» et d’autres amies de jadis; et cette noble

_tige maternelle_, _enlacée_, cette fois à l’éternité, auprès de ses

enfants enfuis:

Car vous aurez, un jour, une joie immortelle

Et vos petits enfants souriront dans vos bras.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Non, jamais rien de plus sereinement _détaché_, de plus véritablement

et vénérablement _sur le seuil_, et déjà presque _au-delà_, n’a su se

proférer pour nous parler de la mort, avec ce que j’appellerai une

pareille _liberté d’allures mortelles_; nous apprivoiser avec cette

«_cueilleuse d’âmes_» qui

Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes,

Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,

Comme on ôte le sable où dort le diamant.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tous mes étonnements sont finis sur la terre

Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir

Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère

Que la pudique mort a seule osé cueillir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Béni soit Dieu puisqu’après la tourmente,

Réalisant nos rêves éperdus

Vient des humains l’infatigable amante

Pour démêler les fuseaux confondus.

Fidèle mort, si simple, si savante,

Si favorable au souffrant qui s’endort,

Me cherchez-vous, je suis votre servante:

Dans vos bras nus, l’âme est plus libre encor.

Ainsi catégorisés les termes d’association de ces divers sujets

d’inspiration, il nous sera utile--et plus facile de grouper les

rythmes dont le poète les revêtit. Jamais de poème à forme fixe. Muse

bien trop débordante, déchaînée avec résignation mais tumultueuse et

torrentueuse--pour se ranger à si étroites digues, la muse à la fois

digne et familière qui ose risquer cette déclaration à la Vierge:

Cet amour des amours qui m’isole en ce lieu,

Ce fut le vôtre; _eh bien: parlez-en donc à Dieu_.

Je distingue une première sorte ou famille de pièces, divisées en

strophes, le plus souvent de quatre hexamètres (quelquefois plus;

rarement de distiques). Pièces d’ordinaire peu étendues, mais d’allure

large, sans doute les plus parfaites, presque en forme de menu poème

à forme fixe pour soi, et pleines à leur manière de l’immortelle

vibration du

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine

de Victor Hugo; sans le charme ou le discrédit que confèrent à d’autres

de ces poésies, des passades de rythmes non suivis, de vers irréguliers

entrecoupés fortuitement, bizarrement, dithyrambiquement.

A cette première famille ressortissent _La vie et la mort du ramier_,

_Renoncement_, _La couronne effeuillée_, etc., etc.; et de plus

longues, _Le mal du pays_, _Tristesse_, _Départ de Lyon_, etc.[7].

J’énumère dans une note les titres des principales pièces englobées par

chacun de ces groupements. L’auteur n’excelle point aux intitulés. Les

siens (loin de cet art du titre qui nous semble devoir être fait d’un

mot synthétique, jamais renouvelé au cours de la poésie qu’il désigne),

les siens, dis-je, sauf parfois quelque douce ingéniosité d’ailleurs

empruntée, telle que le _Soleil des morts_ pour la Lune--ne contiennent

que l’appel ou le rappel du sujet, sans dédaigner _Simple Histoire_

ni même _Merci mon Dieu!_ La croix de ma mère--qui n’y est point--s’y

fût-elle rencontrée, qu’on en eût presque pu rapporter la vieille

_trouvaille_ à cette loi de Baudelaire: «Beauté du lieu commun.» Car

n’est-ce pas du fait de cette beauté trop prisée que le lieu commun est

devenu tel; mais qu’il porte en soi la force ou le charme de vaincre

cette période de profanation, et le voilà promu _lieu éternel_.

[7] Prière pour lui.--Point d’adieu.--Pressentiment.--Le billet.

--La vallée.--L’attente.--Amour.--La jalouse.--Je ne crois

plus.--Abnégation.--Une fleur.--Les fleurs.--Amour et charité.

--A celles qui pleurent.--Dieu pleure avec les innocents.

--Dors.--Le mauvais jour.--Veillée.--Un moment.--L’Églantine.

--A Madame ***.--Madame Emile de Girardin.--Dans la rue.

--L’absence.--Les roses de Saadi.--La jeune fille et le ramier.

--La voix d’un ami.--Le secret perdu.--Au livre de Léopardi.

--L’esclave et l’oiseau.--Le nid solitaire.--Un ruisseau de la

Scarpe.--Inès.--Loin du monde.--Hippolyte.--A une mère qui pleure

aussi.--Quand je pense à ma mère, etc.

_La Fileuse_ et _Rêve intermittent d’une nuit triste_ quoique non

en hexamètre pourront ressortir à ce groupe.

La strophe large, abdiquant l’hexamètre, s’allège et se familiarise,

comme dans l’_Élégie à Pauline Duchambge_. Et c’est alors une autre

veine où la précieuse élégance des ÉMAUX ET CAMÉES, comme dans _Un

arc de triomphe_, s’allie au virtuose esprit des RUES ET DES BOIS

pour procréer un second groupe, dépendant du premier, qu’il égaie et

subtilise[8]. Un troisième naît du mélange de l’hexamètre et de vers

plus légers, toujours également disposés dans des strophes régulières.

C’est _Un billet de femme_, le _Soleil lointain_; mais cette forme sert

tout aussi souvent des poèmes de la seconde famille[9].

[8] Le rossignol et la recluse.--Les amitiés de

la jeunesse.--Plus de chants.--Le billet d’une

amie.--L’amour.--L’aumône.--Retour dans une église, etc.

[9] Croyance.--Ame et jeunesse.--Prison et

printemps.--Jeune fille.--Qui sera roi?--Une lettre de

femme.--Cigale.--L’innocence, etc.

Joignez-y les pièces en hexamètres[10] non divisées en strophes

(_Avant toi_, _La Fleur d’eau_, _L’Augure_, etc.), et enfin celles où

se faufile, puis se glisse et s’irrue le vers irrégulier, quelquefois

un seul dans toute une longue pièce, comme dans _La Maison de ma Mère_,

_A mes Sœurs_, _Au Poète prolétaire_, et ce sera (surtout de par ces

dernières, les plus nombreuses)[11], la famille complète des poèmes

plus ou moins descriptifs.

[10] La nuit.--L’isolement.--Le message.--Plusieurs

élégies et des dialogues.--Le regard.--Les deux

peupliers.--Révélation.--Pitié.--Détachement.--La

crainte.--L’impossible.--L’éphémère.--Le convoi d’un

ange.--Au médecin de ma mère.--L’hiver.--Au revoir.--Les

roseaux.--L’augure.--La ronce.--L’Église d’Arond.--A madame A.

Tastée.--Amour.--Prière pour mon amie.--A l’auteur de Marie.--Le

soleil des morts.--Le Dimanche des rameaux.--L’ami d’enfance.--La

jeune comédienne.--Une ruelle de Flandre.--Laisse-nous

pleurer.--Les prisons et les prières.--Au citoyen

Raspail.--L’amie, etc.

Et en vers plus brefs: Son image.--Les deux ramiers, etc.

[11] L’arbrisseau.--Les roses.--La journée perdue.--L’adieu du

soir.--L’absence.--La fontaine.--L’inquiétude.--Le concert.--Le

billet.--L’insomnie.--L’imprudence.--La prière perdue.--A

l’amour.--Les lettres.--La nuit d’hiver.--L’inconstance.--A

Délie, etc., etc.

Voici ce que, dans une étude précédente, abandonnée, me suggéraient ces

entraînants _irréguliers_ employés par Mme Desbordes-Valmore, avec, en

une verve différente, un bonheur parfois égal à celui de La Fontaine:

«Un réseau de poèmes moins ordonnés, mais dont les beautés partielles

sont peut-être les plus _ad imaginem_ de cette âme. Quand il est bien

frappé un vers de cette _lyre_, suivant la banale expression, cette

fois ennoblie, est si intense qu’il se suffit à lui-même, et presque

ne pourrait qu’être gêné par le voisinage d’un aussi puissant. Il y

aurait superfétation, étouffement, comme sur de ces orangers replets et

redondants qui ressemblent à de vastes boules de senteurs, encombrés,

presque incommodés qu’ils peuvent être à la fois par plusieurs sortes

et règnes de végétation et de poussée: feuilles, fleurs, fruits

nouveaux--et jusqu’à des fruits de deux ans s’assurant plus de suavité

et de saveur d’un second retour de sève!

Cette clairière de poèmes moins touffus, plus aérés par l’étirement

_ad libitum_ de la pièce, parfois le vers libre intromis avec une

aisance qui, chez tout autre, serait licence, mais ouvre là visiblement

comme une prise d’air pour une poitrine oppressée, c’est le vrai champ

d’évolution, la vraie aire de Valmore. Pas de dilettantisme exquis

comme de l’y voir et suivre, voler, volter, courir, sourire, mourir...

et se reprendre tout innocemment, inconsciemment, d’eurythmie native et

d’ingéniosité ingénue, d’où ses compositions héritent ce galbe unique

de complication naturelle et de simplicité si précieuse.

C’est là que sur la piste infailliblement originale jusqu’en la

banalité, et captivante même en la niaiserie, éclatent avec plus

de miracle, se détachent et s’isolent de ses prouesses consacrées

_inégalables_ par l’arbitre de ces tournois comme le juge judicieux de

toute théorie d’esthétique: j’ai nommé Charles Baudelaire.

La deuxième famille est toute chantante: _ode_ ou _cantique_,

_berceuse_ ou _romance_. L’auteur y englobait modestement toute son

œuvre: «_Quelques chansons méritent-elles que l’on s’occupe de moi et

que l’on m’admette au livre de la science?_»

L’_Ode_, c’est _Au soleil_, _Au Christ_, _Chant des Mères_, les

_Oiseaux_, etc. Le _Cantique_, c’est _Prière des orphelins_, _les

Enfants à la communion_, etc. Les deux _Berceuses_ sont spécifiées

telles par leurs titres: _Dormeuse_ et _Pour endormir l’enfant_. Et

il n’y aurait aucunement lieu d’être surpris d’apprendre que cette

naïve inspirée qui nous avoue: «La musique roulait dans ma tête

malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées à l’insu

de ma réflexion...» d’apprendre enfin qu’elle n’aurait composé ses

_Dormeuses_ que pour avoir trouvé leur rythme et leurs rimes, leur

matière et leur manière tout simplement les mieux aptes à faire

descendre le sommeil.

Sommeil, ange invisible aux ailes caressantes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ciel! où prend donc sa voix une mère qui chante

Pour aider le sommeil à descendre au berceau?

Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau?

Pour les _romances_ qui ne sont point toujours celles que le poète a

étiquetées ainsi, et dont les plus belles concertent souvent ailleurs,

elles sont sans nombre--rarement sans agrément, souvent pleines d’envol.

LES CLOCHES ET LES LARMES

Sur la terre où sonne l’heure,

Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

L’orgue sous le sombre arceau,

Le pauvre offrant sa neuvaine,

Le prisonnier dans sa chaîne

Et l’enfant dans son berceau;

Sur la terre où sonne l’heure,

Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

La cloche pleure le jour

Qui va mourir sur l’église,

Et cette pleureuse assise,

Qu’a-t-elle à pleurer?... L’amour.

Sur la terre où sonne l’heure,

Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

Priant les anges cachés

D’assoupir ses nuits funestes,

Voyez aux sphères célestes

Ses longs regards attachés.

Sur la terre où sonne l’heure,

Tout pleure, ah! mon Dieu, tout pleure.

Et le ciel a répondu:

«Terre, ô terre, attendez l’heure!

J’ai dit à tout ce qui pleure

Que tout lui sera rendu.»

Sonnez, cloches ruisselantes!

Ruisselez, larmes brûlantes!

Cloches qui pleurez le jour:

Beaux yeux qui pleurez l’amour!

Sur ce sujet de Madame Desbordes-Valmore, j’ai lu les articles et

le volume de Sainte-Beuve, un article de M. Montégut (remarquable

par un juste tableau de l’isolement de cette mémoire), la préface

de M. Lacaussade, l’appendice de M. Hippolyte Valmore. Tous travaux

intéressants à des valeurs inégales, nourris de faits un peu répétés,

de documents similaires, d’appréciations simultanées, néanmoins

éloquents, utiles et nobles. Le volume de Sainte-Beuve est non

seulement un bel acte, mais une bonne action. On y sent du cœur et de

l’amour. Après qu’on fut tenté de trouver fastidieuse l’énumération de

tant de noms vains et obscurs, l’idée qui la suggère au Maître critique

apparaît touchante: «J’avais songé, dit-il, par une compensation bien

due à réunir d’autre part autour d’elle, quelques-uns des noms dont

elle eût le plus à se louer, bon nombre des êtres bienfaisants et

secourables qu’elle avait rencontrés sur sa route et qui lui avaient

été une consolation, une douceur et un réconfort au milieu de ses maux.»

Je pense de même que, pour en faciliter l’étude et relever l’éclat, il

serait désirable de rassembler en un seul ouvrage tous les articles et

études jusqu’à ce jour consacrés à cette poétique figure.

L’émouvante correspondance révélée par le livre de Sainte-Beuve

pourrait aussi en être extraite pour s’unifier, se compléter.

Les brèves pages de Dumas, de Baudelaire, de Banville et de M. Verlaine

ouvrent des appréciations plus subtiles. Et le sentiment du second,

dans son expression incisive et pénétrante me paraît encore, pour le

moment, le plus satisfaisant et le mieux venu.

La résultante de lecture de tous ces beaux essais demeure l’étonnement,

non de la méconnaissance, mais de l’ignorance publique du détail d’une

gloire ainsi révolue, puis résolue; enregistrée et muette: une renommée

sans buccin.

_Gloire_, Lamartine couronnait déjà du mot Marceline attendrie et

confuse. Et pourtant Baudelaire a beau se révolter et nous crier

justement: «oubliée par qui, je vous prie? par ceux-là qui ne sentant

rien, ne peuvent se souvenir de rien.» M. Verlaine lui répond avec non

moins de justesse: «obscurité apparente, mais absolue.» Et c’est un

si indéniable fait, au sortir de notre étonnement, qui nous sauve du

scrupule: comment oser tenter d’accroître une illustration si faite et

si parfaite?--C’est parce qu’elle est ainsi, décrétée et accréditée

par ces grands qui la goûtèrent... et moururent, mais forclose à qui

aime mieux croire qu’aller voir, surtout au prix d’un peu d’étude; et

pourtant toute pleine de ce qui parle à tous par l’humanité poignante,

brûlante et pleurante, qu’il faut s’efforcer de rompre et ce silence et

cette digue, de livrer à ce gave bienfaisant de charité dans la mort

comme durant la vie, bien des âmes désolées à irriguer et rafraîchir,

bien des âmes dévorées à ensoleiller et consoler.

Toute œuvre, si grand et légitime qu’ait pu en être l’éclat du vivant

de l’auteur, n’existe vraiment qu’à dater du jour où le silence

mortuaire l’ayant ensevelie comme d’une lave refroidie, une curiosité

éclairée et pieuse en vient retrouver les fragments qui survivent

aux éruptions et aux cataclysmes. Et la vraie vie des ustensiles

d’Herculanum n’est-elle pas sous les vitrines où la disponibilité et

la sinécure de leur silhouette sans usage nous versent à voir et à

boire tant de rétrospective rêverie. Œuvrons donc de notre mieux pour

coopérer au livre que requérait Sainte-Beuve quand il écrivit: «Je ne

fais qu’indiquer ici un développement qui sera mieux placé ailleurs,

et dans le livre que je sollicite.» Car c’est encore le propre de la

contagieuse ardeur née de cette œuvre, que chaque nouvel adepte brûle

d’en voir propager le rayonnement, et convoque dans le présent et dans

l’avenir quiconque peut contribuer à l’étendre.

Mais ce livre tel que le sollicitait l’illustre critique, n’est sans

doute point faisable. Quel portrait écrit ou peint fût-il réalisé

jamais qu’au fur des momentanéités de l’individu successivement saisies

et fixées? Ce livre, ce sera le souhaitable assemblage des études et

des articles tout à l’heure évoqués, lorsqu’il y en aura eu encore

beaucoup d’autres, toujours et tous beaux, au moins de leur inclination

et de leur visée.

Ce qui me surprend un peu, particulièrement dans Baudelaire et chez M.

Verlaine, c’est l’exagération de ce reproche: le manque de forme, le

vice de forme, le contenant du revêtement inégal au contenu du rêve.

Je cite les textes de ces deux rhéteurs: «Tout ce qui lui manque de ce

qui peut s’acquérir par le travail... négligence... cahot... trouble...

parti pris de paresse,» réquisitoire du premier. «Une langue suffisante

et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment» ajoute le

second déjà moins injuste, et plus loin reconnaissant à cette muse la

priorité de rythmes inusités.

Certes, j’entends comme ces maîtres l’entendent, et me fais fort de

renchérir où il sied; mais là, je m’insurge. La conclusion de M.

Verlaine est exacte, mais peut-être pas assez ponctuelle. «Sublime

artiste, sans trop le savoir,» c’est possible; mais aussi, et, je

veux bien encore, sans le savoir, _merveilleux virtuose_. Guère de

malignité, presque de rouerie poétique qui n’ait été inventée ou

appliquée par cette innocente. L’allitération, ce ressort du vers,

son élasticité et sa vertèbre, en même temps que sa pulsation et sa

respiration, la circulation de sa vie depuis sa tête jusqu’à sa rime,

l’allitération revêche aux balourdes plumes, exquise à la fine pointe

des styles, dont aucun des élus ne l’a négligée sous peine de priver sa

poésie du plus idéal de ses trucs et de la plus élégante de ses ailes,

l’allitération chère à Virgile et surtout à Catulle ne pouvait tirer

de plus ingénue justification que de sa génération spontanée en cette

prosodie réputée originelle.

_Désenchaîner_ leurs nuits, _désenchanter_ leurs jours.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand celui qui me _fuit_ ne songeait qu’à me _suivre_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est l’amour qui _fermente_ au fond d’un cœur _fermé_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Madeleine _insultée_ et comme elle _indulgente_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Après avoir _souri_, se penche pour _mourir_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Point de _lait_, point de _lit_... il fallait donc mourir

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oui, il semble que ces versatiles registres vont des vers tout âme par

les vers tout nus jusqu’aux mieux ornés.

Qu’est-ce en effet que ceci:

De longs jours sans manteaux, de longs soirs sans lumières.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On les croirait[12] poussés par un ange qui vole

_Qui de leurs blonds cheveux leur souffle une auréole_.

[12] Des enfants.

Non seulement je ne reconnais pas là de date impliquant et infligeant

vis-à-vis d’une génération intermédiaire, avant définitive

consécration, le discrédit du _passé de mode_; mais j’y démêle de ces

caractères d’_éternellement déroutant_ qui ne permettent jamais de ne

plus être de l’avenir.

Exemple:

Et montrent l’autre vie au fond _du souvenir_.

N’est-ce pas bien le contraire de ce qu’on allait dire, qui eût été

banal, et qui se transforme? Tout comme en cet autre:

Voilà le souvenir au pénétrant _silence_.

Que _langage_ eût été moins beau!

J’étendrai jusque-là mon avocasserie de signaler, hors de toute

inculpation de pastiche et de plagiat de part ni d’autre, mais du seul

fait d’une de ces fréquentes réverbérations de pensées, sans enquêtes

de dates, et rien que pour faire ressortir toute l’étendue de ces

vocalises, des parités d’inspiration de notre poétesse à de ses grands

contemporains comme à de leurs brillants neveux. Que dis-je? Combien,

de coupe et de couleur, répercute en ma mémoire classique l’illustre

strophe:

Source délicieuse en misères féconde,

cette invocation:

Autels privilégiés · 第 1 / 20 段