César et Aimée à la comédie.
Enfin on gagna le vingt-cinq mai. C'était un dimanche, et à l'occasion
de nous ne savons plus quel événement, il y avait fête à Fontainebleau.
Jean leur promit de les y conduire; on avança la besogne le samedi, et
le lendemain dès huit heures tous trois étaient prêts à partir. Il les
fit passer par les bois de Franchard afin qu'ils pussent contempler
ces gorges et ces rochers sauvages qui font l'admiration des touristes.
Aimée n'avait jamais rien soupçonné de pareil; il n'en était pas de même
de César qui se détourna pour voir la roche qui pleure et la grotte
de l'ermite. Près de la maison du garde, un nuage lui passa devant les
yeux, il chancela.
«Qu'est-ce encore? demanda Jean qui l'observait.
--Tout à coup, répondit l'enfant, il s'est présenté à mon esprit comme
une vision d'homme et de femme mutilés!... mais ce n'est plus rien.»
Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient arriver assez
tôt pour entendre la messe. Jean, qui savait lire, portait son gros
paroissien sous le bras. Il l'ouvrit à l'église et suivit l'office avec
un recueillement admirable: se mettant à genoux, s'asseyant ou se tenant
debout selon qu'on était à l'Évangile, au Credo ou à l'Élévation.
Dans ce beau livre,--objet d'une grande admiration de la part de mes
amis,--dans ce beau livre, qui avait été imprimé à Limoges en dix-huit
cent huit, plusieurs passages étaient notés, Jean les psalmodiait
naïvement à haute voix, et sans s'inquiéter le moins du monde de la
cacophonie que cela formait avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait
au lutrin.
Quant à mes amis, bien lavés, bien peignés, ils lui faisaient honneur
par leur gentillesse et leur bonne tenue, et se contentaient de répéter
à voix basse les prières qu'il leur avait apprises. Après la messe, on
mangea un morceau sur le pouce en se promenant dans le parc, où toute la
belle société s'était donné rendez-vous. A deux heures, on décida qu'on
irait à la comédie.
Il y avait sur la place du marché une demi-douzaine de baraques qui
faisaient rage avec leurs parades. La foule qui les regardait était
épaisse, mais Jean savait se faire de la place, et, grâce à lui, les
deux enfants se trouvèrent bientôt au premier rang. Après avoir écouté
pendant quelque temps la musique de forcenés et les sottises que les
saltimbanques débitaient au public, César et Aimée se décidèrent pour
une baraque où un individu costumé en diable, et un autre en pierrot,
jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant qu'une assez belle
fille en spencer de velours et en jupe de tulle, exécutait un pas de
fantaisie, qu'elle interrompait à chaque instant pour venir souffleter
le pierrot, lequel, sous prétexte de lui faire des compliments, lui
disait de malicieuses naïvetés. Nos amis, et la foule avec eux, riaient
de bon coeur de la façon comique dont le pierrot recevait le soufflet,
et des grimaces qu'il faisait en affectant d'avoir la mâchoire
disloquée. Pendant qu'ils s'amusaient aux _bagatelles_ de la porte,
Jean étudiait la toile au milieu de laquelle était représentée toute la
troupe faisant la pyramide; de chaque côté on voyait les saltimbanques
sautant par-dessus un magnifique cheval alezan brûlé, et de l'autre, la
belle fille aux soufflets dansant sur la corde. Tout à fait en haut sur
une large bande nouvellement ajoutée on lisait la réclame suivante:
«Exhibition d'un chien savant élevé et dressé par le roi d'Astrakhanie,
Mithridate soixante-quinze?» Cette inscription, qui tirait l'oeil de la
foule, donnait à penser à Jean; et sans rien dire à mes amis, le brave
homme les fit entrer les premiers dans la baraque. Ils n'avaient que
des places de seconde classe, mais cela ne faisait rien; on y était bien
tout de même, et d'ailleurs ils ne tenaient point à briller au premier
rang.
Mes amis étaient fort émus de tout ce qu'ils allaient voir, car, malgré
les descriptions merveilleuses que Sabin s'était plu jadis à leur faire,
ils ne pouvaient en avoir qu'une faible idée. Sabin, du reste, avait une
façon de raconter qui présentait mal les choses à des esprits simples et
neufs comme eux.
Enfin, le spectacle commença. Deux garçons qui n'avaient pas plus de
huit ans, firent la culbute sur une vieille couverture qui servait de
tapis; ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient à tour de
rôle comme des sacs de son. Après ces enfants, on amena un pauvre vieux
cheval dont les reins affaissés, les jambes vacillantes, le garrot tendu
et la tête morne ne disaient que trop les fatigues. Tous les hommes de
la troupe,--ils étaient huit,--sautèrent assez lestement par-dessus en
s'aidant de la main. Puis la belle fille dansa sur la corde. Il y eut
ensuite un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une quête.
Alors l'individu costumé en diable vint annoncer que la seconde
partie du spectacle se composait des exercices de M. Sabin, le célèbre
jongleur, qui n'avait pas encore douze ans révolus, et dépassait de cent
coudées en adresse et en habileté le célèbre Z..., du _Cirque de Paris_.
Mes amis, à l'idée de revoir leur compagnon d'aventures, se sentirent
quelque peu troublés. Le diable annonça en outre l'exhibition du chien
savant, et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de la pyramide!
Sabin s'avança et fit un beau salut aux spectateurs.
«Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que s'appelait votre voleur?
--Oui, répondit César, et c'est le même que vous voyez là.»
Sabin était véritablement habile; de plus, il possédait au suprême degré
l'art de se rendre sympathique à la foule, qu'il savait émouvoir et dont
il s'attirait l'admiration par l'aisance, la sûreté, la hardiesse et
l'ardeur qu'il mettait à ses exercices. Il était, du reste, le seul de
la bande qui fût réellement artiste. Aussi, dès qu'il se présentait,
était-il toujours bien accueilli!
Lorsqu'il eut achevé ses exercices accoutumés, on lui apporta un petit
chien dont le pelage était si singulier qu'il semblait teint.
Mais alors l'illustre Lucifer jugea convenable de faire un speech aux
spectateurs pour les préparer aux merveilles qu'ils étaient admis à
contempler.
«Mesdames et messieurs, dit-il gracieusement, le chien que nous avons
l'honneur de vous présenter ne se trouve plus qu'en Astrakhanie, un
royaume qui est situé, géographiquement parlant, entre la Chine et
l'Hindoustan. Mais ce sont là des choses que vous savez aussi bien que
moi.... si ce n'est mieux.» (Approbation du public à cette flatterie
délicate.)
César et Aimée étaient tout yeux et tout oreilles.
«Depuis des siècles, reprit Lucifer, cette race au pelage brun, tacheté
de feu, comme vous voyez, est disparue de notre vieille Europe.--Vous
pouvez, si cela vous plaît, consulter le travail qu'a fait sur ce
sujet l'illustre Cuvier, un savant français, un de nos compatriotes,
messieurs.--Cette race est donc disparue de notre vieille Europe; vous
verrez aussi dans les ouvrages de l'illustre naturaliste que je viens de
vous nommer, qu'elle est antédiluvienne. Il y est également prouvé que
les individus en sont plus intelligents que ceux de toutes les autres.
Et ce, par la raison toute simple qu'ils ont le cerveau plus développé
d'un tiers.... au moins. Regardez le crâne de celui-ci!... Du reste,
pour que vous ne conserviez aucun doute à ce sujet, monsieur Sabin (les
artistes aiment à se donner mutuellement le titre de monsieur),
monsieur Sabin aura l'honneur de faire circuler Nador dans la salle....
Maintenant, mesdames et messieurs, je dois, pour rendre hommage à la
vérité et justice à qui de droit, déclarer que ce chien a été dressé
par mon auguste maître.... et ami, le roi d'Astrakhanie, Mithridate
soixante-quinze, en personne; un grand roi, messieurs, qui aime ces
charmantes bêtes avec la même passion qu'avait jadis pour elles le roi
de France, Henri III, surnommé le dernier des Valois, à cause de son
courage et de sa valeur, comme vous savez tous.... Si je vous donne tous
ces détails, mesdames et messieurs, c'est parce que je ne voudrais pas
que vous crussiez...»
Cet imparfait du subjonctif fit bondir un titi (il y a des titis
partout) qui s'écria:
«As-tu bientôt fini de nous ennuyer avec ton chien! Avec ça qu'on ne
voit pas que c'est un caniche et que tu l'as teint toi-même!
--Puisque t'as un cuvier, cria un autre, tu feras bien de le mettre
dedans avec une forte lessive pour lui rendre sa couleur naturelle.»
A ces propos le public (le public est inconstant dans ses admirations,
hélas!), le public se mit à rire bruyamment.
Lucifer était mécontent.
«Voyons, fit le premier titi, assez de _blague_ comme ça... Ça devient
_embêtant_. Montre-nous ce qu'il sait faire, ton caniche, et passons à
autre chose!»
On rit de nouveau. Seuls mes amis étaient sérieux. Lorsqu'on se fut
calmé, Sabin présenta au chien un cerceau en papier en lui disant pour
l'encourager.
«Holà! Nador, holà!»
Mais Nador humait l'air de tous côtés et ne regardait point le cerceau.
César et Aimée étaient tout debout sur leur banc.
«Balthasar! s'écrièrent-ils en même temps, ici, Balthasar!»
Le chien s'élança, mais Sabin eut le temps de le retenir.
«Balthasar! c'est Balthasar! criaient les deux enfants; ici, ici,
Balthasar!»
Le chien mordit Sabin pour se débarrasser de lui, et d'un bond franchit
l'espace qui le séparait de mes amis.
Cela fit émeute dans la baraque. Tous les spectateurs s'étaient levés;
on criait, on gesticulait, on interpellait Lucifer et Sabin. Tout le
monde demandait des explications. Alors Jean réclama le silence d'une
voix forte, et, avec l'assurance que donne le bon droit, il dit en
montrant Lucifer et Sabin:
«Ces gens sont des misérables; ils ont volé ce chien à mes enfants
adoptifs; César et Aimée, que voilà.
--Vous en avez menti! s'écria Sabin furieux. Ce chien est à moi. Ici,
Nador!»
Mais Nador fit la sourde oreille.
«Vous voyez!» dit Jean au public.
Mais comme toujours, mes petits lecteurs, il se trouva des soutiens pour
la mauvaise cause, et les deux saltimbanques furent en un clin d'oeil
entourés de gens qui criaient:
«Prouvez, prouvez donc que ce chien est à vous?
--Oui, oui, donnez des preuves, répétaient Lucifer et Sabin, auprès de
qui toute la troupe était accourue.
--Pour preuve, dit Jean, je donne ma parole!
--Ce n'est pas une preuve, ça!...
--Comment ce n'est pas une preuve!
--Allons, allons, mon brave homme, rendez Nador à Lucifer, qui en est le
véritable propriétaire.»
La belle fille et sa mère,--une horrible vieille, ridée et
maquillée,--toutes deux le poing sur la hanche, apostrophaient Jean en
termes aussi violents que grossiers.
«Si vous ne rendez pas Nador, nous allons vous conduire au poste,
disaient les amis de Lucifer.
--Faites!» répondait Jean toujours calme.
César et Aimée tremblaient comme les feuilles des arbres pendant
l'orage.
«Faites! dites-vous? Eh bien! nous allons voir!»
Et ces individus qui n'avaient aucune raison de préférer Lucifer à Jean,
mais qui cherchaient tout simplement à donner carrière à leur
humeur batailleuse, s'apprêtaient à tomber sur le brave homme à bras
raccourcis, lorsqu'un gendarme, qu'on avait été chercher, entra dans la
baraque. Aussitôt trois enfants, deux jeunes garçons et une fillette,
coururent à sa rencontre.
«Monsieur le brigadier, dit le plus âgé, il faut que vous fassiez rendre
justice à ces enfants. Ce chien leur appartient. Ils l'avaient avec eux
lorsqu'ils étaient aux Granges, chez mon père.
--Soyez tranquille, monsieur Richard, répondit le brigadier.
--Mais vous-même, monsieur le brigadier, vous l'avez vu le jour où vous
les avez rencontrés à la ferme.
--Je ne m'en souviens pas, monsieur Richard.
--Quoi! vous ne vous en souvenez pas? Mais regardez-les donc.
--Eux, je les reconnais, mais le chien....
[Illustration: César et Aimée tremblaient.]
--Monsieur le brigadier, je vous donne ma parole, moi, qu'il est à eux!
--Bien, monsieur Richard.
--Demandez à Florentin et à Florentine, si vous doutez encore.
--Non, monsieur Richard, je ne doute pas....
--Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, s'écriait-on autour de
Lucifer. Un gendarme qui reçoit des ordres d'un enfant? Qu'est-ce que
M. Richard vient faire ici? Nous ne connaissons pas M. Richard, nous
autres....
--Monsieur le brigadier, dit Lucifer avec le calme d'un honnête homme,
faites votre devoir; rendez-nous Nador et chassez ces imposteurs!»
A vous dire vrai, mes petits lecteurs, le brigadier était fort
embarrassé. Il ne doutait point que les saltimbanques ne fussent des
coquins, mais toutes les apparences d'honnêteté étaient pour eux.
«A bas le brigadier qui ne fait pas son devoir! cria-t-on dans la foule.
--A bas le brigadier!» répétèrent des voix nombreuses.
On ne s'imagine pas combien de gens sont heureux de crier à bas
quelqu'un ou à bas quelque chose!
En attendant, Lucifer, qui était habile et ne voulait pas avoir l'air
d'encourager les mutins, fit taire ses partisans.
«Monsieur le brigadier, dit-il poliment, croyez que personne plus
que moi ne respecte la justice et l'autorité dont vous êtes le digne
représentant. Obtenez seulement que ce brave homme et ces enfants, que
je veux bien croire victimes d'une erreur, lâchent Nador, qu'ils serrent
dans leurs bras comme s'ils voulaient l'étouffer, faites qu'ils
lui rendent sa liberté. Il va de suite revenir avec M. Sabin, et le
spectacle pourra continuer.»
Mes amis tenaient en effet Balthasar serré avec force contre leur
poitrine, et se défendaient courageusement contre les agressions des
jeunes saltimbanques qui voulaient le reprendre.
«Allons, allons, brigadier, faites votre devoir!» disait-on autour de
Lucifer.
Richard indigné vint s'asseoir avec Florentin et Florentine auprès de
César et d'Aimée pour les soutenir et les encourager.
Le brigadier, tout en imposant silence à la foule, réfléchissait à la
conduite qu'il devait tenir. Quelque chose lui disait que Lucifer
était le voleur; il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontré ces
saltimbanques, et il cherchait quel compte ils avaient à régler avec
la justice. Mais où les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-être bien.
Seulement, comme il n'en était pas certain, il ne pouvait rien faire. On
n'arrête pas les gens sur de simples soupçons.
Sabin, lui, ne perdait point le temps en réflexions; il connaissait
parfaitement la vérité que cherchait le bon gendarme; mais son intérêt
n'était point de la divulguer. Il s'était approché traîtreusement des
enfants, et là, un morceau de sucre entre les dents, un autre dans
chaque main, il attendit que l'occasion se montrât propice. Elle ne
tarda point. Les plus jeunes enfants de Lucifer faisaient tout leur
possible pour battre mes amis; ceux-ci, obligés de repousser leurs
attaques, ouvrirent imprudemment les bras. Au même instant Sabin enleva
Balthasar qui, s'enlaçant après lui, se mit à lui lécher la figure et
les mains. Le pauvre animal, qui jeûnait souvent depuis qu'il était
devenu le pensionnaire de Lucifer, dévorait le sucre que Sabin avait
entre les dents. Alors le bon public, celui qui jusque-là avait soutenu
César et Aimée, tourna du côté de Lucifer, pour qui la partie était
gagnée, et aussitôt un haro s'éleva contre mes malheureux amis et contre
Jean, leur père adoptif.
«A la porte, les escrocs! criait-on de tous côtés, au poste les
voleurs!... etc., etc....
--Je n'en demande pas tant, dit le généreux et prudent Lucifer, qu'ils
s'en aillent et qu'on n'en entende plus parler.»
On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et Jean lui-même, le brave
Jean dont la probité n'avait auparavant jamais reçu d'atteinte, dut
chercher dans la retraite un refuge contre les mauvais propos qui lui
arrivaient de toute part.
«J'espère, dit-il en sortant, que la justice prendra bientôt sa revanche
et que votre triomphe ne sera pas de longue durée.»
La représentation continua. La faim faisait faire à Balthasar des choses
qui devaient singulièrement répugner à sa conscience de chien honnête.
«C'est égal, dit un titi en sortant du spectacle, je ne suis pas encore
convaincu, moi, car ce chien n'était qu'un caniche déguisé. Et il me
semble qu'il n'est pas besoin du discernement de Salomon pour savoir où
est le bon droit dans tout ça.»
Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables d'abandonner des
amis dans la défaite, avaient suivi César et Aimée, et leur proposaient,
pour les consoler, de les conduire chez Mme de Senneçay, où devait se
trouver M. Lebègue.
«Venez, disait Richard, mon père vous fera rendre Balthasar.
--Non, monsieur Richard, non, répondit Jean; vous êtes bien honnête,
mais nous ne pouvons accepter votre offre. Madame votre tante ne nous
connaît pas; aller comme cela chez elle serait lui causer de l'embarras
et peut-être du désagrément. Nous préférons retourner à la maison.
Parlez de nous à monsieur votre papa, et, s'il le désire, nous irons
le voir. Tout le monde sait que c'est un digne homme. Vous lui direz,
monsieur Richard, que nous sommes à ses ordres.»