CHAPITRE XIV.

Mes amis chez le père Jean.

On atteignit un endroit où le taillis avait été coupé l'année

précédente. Le bois de corde et la corps des gros arbres étaient

enlevés, mais il restait encore des bourrées empilées sur la lisière

des chemins d'exploitation, et de gros tas de bois à charbon qu'on

apercevait au milieu des jeunes pousses. Il était bientôt midi, l'air

était lourd, le soleil brûlant et la chaleur devenait accablante dans

ces sables dépourvus d'ombrage. Aimée ne pouvait plus avancer.

«Nous y voilà, lui disait le père Antoine. Allons, encore un effort!»

Et il montrait aux enfants une épaisse fumée qui s'échappait d'une

clairière à cinquante pas de là.

Enfin on arriva et nos amis se trouvèrent en présence d'un homme qui,

assis sur le gazon, mangeait tranquillement son pain en regardant

brûler le fourneau qu'il venait d'allumer. Au premier abord les enfants

pensèrent que c'était un nègre.

«C'est mon ami Jean, leur dit le père Antoine, un compatriote à moi qui

est venu s'établir charbonnier par ici.»

Jean détourna la tête et reconnut son ami.

«C'est encore moi, dit celui-ci.

--Il n'y a pas de reproche, fit Jean en lui tendant sa main noire.

--Je le sais!

--Ça ne va pas?

--Pas bien fort.... Mais ce n'est pas là ce qui me ramène; je viens te

demander un service?

--Parle?

--Voici deux petits.... c'est malheureux comme les pierres,... la

misère, quoi!... Mais c'est bon; je les connais depuis longtemps, j'en

réponds. Ils étaient exploités par un misérable; ils se sont échappés.

Comment? ils te le diront.... Enfin, les voilà.... Si je les abandonne

sur les grands chemins, on les ramasse et on les envoie l'un d'un côté,

l'autre d'un autre, dans quelque maison de correction.... Faut pas

laisser faire ça, ce serait les perdre; prends-les avec toi.... à eux

deux ils valent bien le garçon qui t'a quitté.... Ils travailleront et

tu les nourriras.... tu trouveras une petite place pour les loger....

Enfin tu feras pour le mieux. Il est bien possible que l'état ne leur

plaise pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais comme s'ils

t'appartenaient.

[Illustration: «C'est mon ami Jean,» leur dit le père Antoine.]

--C'est bien, dit Jean avec gravité, il sera fait comme tu désires.

--Merci! mon vieux.

--Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas s'entr'aider en ce bas

monde?

--Çà, venez ici, vous autres, dit le père Antoine en prenant les deux

enfants par la main, voilà votre maître ou plutôt votre père, car c'est

un bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut lui obéir et bien

faire la besogne qu'il vous commandera. Dame! ce n'est pas un métier

de muscadin; avant huit jours vous serez aussi noirs que lui. Mais cela

importe peu, si vous êtes aussi honnêtes.... Sur ce, au revoir et bon

courage! S'il plaît à Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.»

Le brave homme embrassa les deux enfants, serra encore une fois la main

de son ami et partit tout à fait.

Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, une espèce de hutte

en terre dans laquelle était installé son ménage de solitaire. Cela

se composait d'un lit de feuilles sèches, d'un bahut, d'un fourneau

portatif, de deux marmites en terre, de quelques assiettes, d'une

demi-douzaine de cuillers et fourchettes en étain et d'une cruche en

grès pour aller puiser de l'eau à la fontaine.

«Voici ma demeure, dit-il à mes amis. Dame! ce n'est pas beau!... Mais

on y est bien tout de même.... Toi, petite, comment t'appelles-tu?

--Aimée.

--Toi, petite Aimée, tu seras notre ménagère; je ne veux pas que tu

touches au charbon. A nous deux, ton frère et moi, nous suffirons à la

besogne.... Vois-tu, tu gouverneras la maison, tu tremperas la soupe,

tu feras la lessive, tu raccommoderas notre linge. Ce sera bientôt fait,

va, sois tranquille: il n'y en a pas beaucoup. Sais-tu coudre?

--Non, répondit Aimée en rougissant.

--Bon! c'est pas la peine de rougir, je te montrerai, moi... puis aussi

à savonner nos hardes. Si tu as de la bonne volonté, tout ira bien.»

Jean qui avait amassé une provision de feuilles sèches à quelques pas de

sa demeure, leur en apporta suffisamment pour dresser deux lits; puis il

exigea que mes amis quittassent les beaux habits que leur avait donnés

la princesse de Rochemoussue, et reprissent les vieux que César avait

apportés sur son épaule au bout d'un bâton.

«Il faut garder cela pour les dimanches et les jours fériés, disait

Jean, on ne peut pas travailler lorsqu'on est en toilette.»

Et il avait bien raison.

Le soir, après la journée de travail, il les conduisit à Arbonne, où il

acheta un dé à coudre, des ciseaux, des aiguilles et du fil pour Aimée,

qui ne s'attendait pas à tant de générosité. Elle était reconnaissante,

et cela faisait plaisir à Jean, qui s'amusait de voir combien elle était

fière de pouvoir enfin, comme toutes les fillettes de son âge, porter

des ciseaux attachés par un ruban à la ceinture de son tablier, et

coudre ses robes s'il en était besoin.

César était toujours songeur; Balthasar galopait comme un fou dans

les rues du village, entrait dans toutes les cours et mettait le nez à

toutes les portes.

«Qu'est-ce qu'il a donc?» disait Jean.

Tout à coup il disparut; César inquiet partit devant pour le chercher,

Aimée le suivit. On entendait le caniche qui aboyait dans une cour au

fond de laquelle se trouvait une maison toute basse et toute petite dont

les deux uniques chambres avaient leurs fenêtres encore ouvertes. César

entra. Les bonnes gens soupaient.

«Qu'as-tu donc? demanda Aimée à son frère, pourquoi es-tu si pâle?»

On ne voyait point Balthasar, mais on l'entendait toujours.

«Madame, dit poliment César à la maîtresse du logis, notre chien est

dans votre jardin, voulez-vous nous permettre d'aller le chercher?

--Attendez; il faut que je vous ouvre la porte.

--Ne vous dérangez pas; nous l'ouvrirons bien.

--Si vous savez comment on s'y prend, allez.... Mais voyez donc comme

les animaux sont subtils! Il a fallu pour entrer dans le jardin, que

celui-ci montât au grenier, et qu'il en descendît par l'échelle qui est

appuyée sur la lucarne. Un homme n'aurait pas trouvé ça!»

Les enfants se rendirent au jardin. Balthasar était fourré dans une

petite loge en maçonnerie, on eut de la peine à l'en faire sortir, il

fallut l'emporter.

«Viens, dit César à Aimée, que je te montre comme il y a de belles roses

par ici.»

Et il contourna un avancement que formait le four sur le jardin. Les

roses étaient superbes en effet. C'étaient des mille-feuilles, mais

elles commençaient seulement à s'ouvrir. Mes amis, qui n'osaient en

cueillir, se contentaient d'en respirer le parfum.

«Tiens! vous saviez donc qu'il y avait là des rosiers? dit la femme qui,

ne voyant pas ressortir les enfants, était venue pour voir ce qu'ils

faisaient. Ils ont été plantés par ceux qui possédaient la maison avant

nous. De braves gens qui sont morts bien malheureusement.... Vous en

avez peut-être entendu parler?...»

César n'eut pas la force de répondre; il se sauva parce qu'il avait

envie de pleurer. Dehors, il put donner cours à ses larmes, et son coeur

fut soulagé.

«Qu'a-t-il donc, ton frère? demanda la femme à Aimée, pourquoi se

sauve-t-il comme cela?

--C'est sans doute parce qu'il ne veut pas faire attendre notre maître

qui est dans la rue.

--Votre maître? Ah! mon Dieu! est-ce que vous êtes déjà en condition?

--Oui,» répondit Aimée, en fermant la porte. Puis elle ajouta: «Je vous

remercie, madame.

--Il n'y a pas de quoi, ma petite, dit obligeamment la femme.... A une

autre fois, si l'occasion se représente.»

Aimée sortit, et trouva Jean qui questionnait César.

«Voilà ce que c'est, dit la petite fille, dans le temps que nous étions

à Paris, il rêvait toujours de la campagne, de bois, de villages, de

rochers, enfin de tout ce qu'on voit par ici, n'est-ce pas, César?...

C'est bien singulier, allez, cette petite maison et ce jardin, on eût

dit qu'il les connaissait, n'est-ce pas? dis donc, César?»

Le pauvre enfant sanglotait.

«Nous ne reviendrons plus par ici, va, calme-toi,» lui disait Jean, qui

ne savait que penser de cet accès de douleur.

On rentra tout attristé à la maison; cependant le lendemain dès le matin

César se mit courageusement à l'ouvrage, il était fort et ne s'épargnait

pas la peine. Jean l'encourageait.

Quant à Aimée elle rangeait, lavait et balayait comme une petite femme.

Jean lui avait appris comment il fallait faire, et elle s'acquittait

déjà bien de sa tâche. Puis il lui montra à coudre.

Il fallait voir le bonhomme assis sur l'herbe, les jambes croisées à la

façon des tailleurs, tenant d'une main une grosse aiguille dans laquelle

était passée une aune d'un gros fil noir.

On mettait des bouts de manches à une blouse de laine. Jean cousait en

surjet. Ce n'était pas fin, oh! non, mais cela tenait bien, car le fil

était solide.

Il disait à Aimée:

«Vois-tu bien, petite, regarde comme cela se fait: on attache un bout

de l'étoffe à sa ceinture, on tient le reste ferme et bien tendu avec sa

main gauche, de la droite on passe l'aiguille comme cela, on la tire de

l'autre côté et le point se trouve fait. Essaye un peu à ton tour, pour

voir si tu réussiras.»

[Illustration: «Essaye un peu à ton tour pour voir.»]

Aimée prenait la manche et essayait; mais elle ne réussissait pas

toujours. Pour un point qui pouvait rester, il y en avait dix qu'il

fallait défaire. Tout lui causait de l'embarras; c'était son dé qui

tombait, le fil qui se bouclait, l'aiguille qui se défilait.... Que

sais-je encore?... Puis elle prenait trop d'étoffe:

«Ne mords pas tant, petite, ne mords pas tant,» disait le brave homme.

Enfin, à chaque instant elle se piquait les doigts, mais ce n'était

qu'un menu détail, elle ne s'en plaignait point.

César, accroupi devant elle, disait:

«Pas si loin, le point sera trop grand.»

Ou bien:

«Un peu plus à droite, un peu plus à gauche.»

Il lui ramassait son dé et enfilait les aiguilles.

Après quelques leçons, Aimée était aussi forte que son maître, qui, dans

sa joie, imagina de tailler dans de vieux vêtements à lui, une blouse et

un pantalon de fatigue pour César. Il prit la peine de bâtir toutes

les coutures, Aimée fut chargée de les coudre. Elle s'en acquitta à

la satisfaction générale. Dame! vous pensez bien que les points se

laissaient voir; d'autant plus que le fil noir étant venu à manquer,

on avait été obligé d'en employer du blanc; mais Jean trouvait cela

superbe, c'était le principal, n'est-ce pas? Et puis deux jours après il

n'y paraissait plus; tout était de même couleur.

Certes, on ne menait pas une vie molle et oisive dans la hutte du

charbonnier, et le soir chacun se couchait sur son lit de feuilles

sèches, sans demander que la journée fût plus longue; mais enfin on

avait fait son devoir et on s'endormait le coeur satisfait.

Balthasar prenait un goût tout particulier à ce genre de vie. Il allait

et venait à sa guise, courant dans le bois toute la journée, mais se

trouvant toujours à la maison à l'heure des repas pour manger, et la

nuit pour monter la garde. Nos amis le laissaient faire. Il paraissait

d'ailleurs si bien connaître les chemins qu'il n'y avait pas lieu de se

préoccuper de ses absences; pourtant un soir il ne rentra pas à l'heure

ordinaire. On fut inquiet. Le lendemain César remarqua que le caniche

avait du sang au cou et des égratignures aux oreilles.

«Il se sera battu à la chasse,» dit Jean.

Et les choses en restèrent là.

Deux jours plus tard il n'était pas encore rentré à l'heure du souper;

on n'y fit point attention; on se coucha même sans l'attendre. Mais

cette fois il ne revint pas. Jean et mes amis s'en allèrent dans tous

les villages des environs pour demander si on ne l'avait point vu.

«Il est venu tous les jours de la semaine passée, leur dit la maîtresse

de la petite maison d'Arbonne. Mais, depuis deux ou trois jours, nous ne

le voyons plus.»

Il était donc perdu ou bien, qui sait, mort dans quelque fossé loin de

ceux qui l'aimaient.

Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de ce malheur, ils en

avaient perdu le sommeil et l'appétit et faisaient pitié à Jean qui

cherchait tous les moyens de les distraire.

Les petits vagabonds · 第 17 / 22 题