L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.
Et Jean emmena César et Aimée, qui fondaient en larmes. Ils
rencontrèrent sur la place quelques _anciens_ d'Arbonne qui se
préparaient à reprendre le chemin de leur village. Quand on est vieux,
on en a bientôt assez du tumulte des fêtes; le bruit, les tambours, les
spectacles, les danses, la musique, tout cela vous étourdit et ne vous
dit plus rien à l'imagination. On lui préfère cent fois le silence
des bois, qui permet à l'esprit de se recueillir; l'ombrage des
vieux arbres, où l'on est si bien pour deviser du temps passé, et la
contemplation de la campagne, qui réjouit le coeur en lui parlant sans
cesse d'avenir.
Ils arrêtèrent Jean, qui se préparait à passer outre.
«Ne voulez-vous donc point que nous fassions route ensemble, père Jean?
demandèrent-ils.
--Pour moi, répondit Jean, je ne demande pas mieux, et si cela vous
convient?...
--Venez, mon brave. Un honnête homme de plus ne gâtera pas notre
société.... Mais vous emmenez trop tôt ces pauvres enfants; ils auraient
voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est sans doute ce qui les
fait pleurer.
--Non, répondit Jean; ils sont plus raisonnables que cela, Dieu
merci!... S'ils pleurent, c'est qu'ils en ont réellement sujet.»
Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et l'histoire de Balthasar.
«Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant dans ses souvenirs, où
donc ai-je connu un chien qui s'appelait Balthasar?»
Le désespoir de mes amis se calmait dans la société de ces braves gens,
qui les regardaient avec une attention singulière.
«Est-ce qu'ils sont à vous, ces enfants-là, père Jean, demanda l'un
d'entre eux en relevant la tête de César pour le regarder en face.
--Non.»
Et Jean dit comment ils lui étaient arrivés.
«C'est singulier tout cela.»
On continua de marcher.
«C'est étrange, reprit le même vieillard, plus je regarde ces enfants et
plus il me semble les avoir déjà vus.
--Et moi de même, dit un autre.... Mais ce n'est pas étonnant; le
garçon a dans le tour du visage un faux air de ressemblance avec ton
petit-fils.
--C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi que la fille a quelque
chose dans les traits qui rappelle ta petite-fille?... La nature est
bizarre dans ses rapprochements. S'ils étaient d'Arbonne, ce ne serait
pas étonnant; tous les habitants y sont plus ou moins parents les uns
des autres.... Mais des enfants qui sont nés on ne sait où, à l'autre
bout de la France, peut-être.»
On repassa près de Franchard. César, ému de nouveau, contint son
émotion. Pas assez cependant pour n'être pas remarqué du vieux paysan
qui l'observait.
«Pourquoi donc, mon garçon, que tu deviens si pâle? demanda-t-il;
serais-tu malade?
--Non, répondit César, je vous remercie....»
Et il partit en avant avec sa soeur pour échapper aux questions
qu'on pourrait lui faire encore, et auxquelles il était embarrassé de
répondre.
«Ah! père Jean, reprit le vieillard, je ne passe jamais ici sans être
ému par le souvenir d'un malheur dont notre famille y a été frappée....
il y a juste six ans, jour pour jour.... On était au lundi, mais c'était
le 25 de mai, comme aujourd'hui.... Étiez-vous déjà dans le pays, il y a
six ans, père Jean?
--Non, à la Saint-Pierre, il n'y aura encore que cinq ans.
--N'importe! vous avez dû en entendre parler....
«La femme était ma nièce.... C'était une toute jeune personne, puisqu'il
fallait encore aller jusqu'à la Saint-Denis pour qu'elle eût ses
vingt-quatre ans accomplis.... Son mari était plus âgé de quelques
années.... Nous les avions mariés cinq ans auparavant dans la semaine de
Pâques.... Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze ans pour un
vieillard? Je m'en souviens comme d'aujourd'hui!...
«Son père, mon propre frère, qui était le plus jeune de sept garçons,
est mort le premier. Il a donné le signal; les autres l'ont rapidement
suivi; il ne reste plus aujourd'hui que François, mon compagnon de
route, et moi le plus âgé de tous.... Ma nièce perdit sa mère peu de
temps après. La pauvre petite devint orpheline dès son bas âge, au
moment où les soins de ses parents lui étaient le plus indispensables.
Elle nous restait donc sur les bras à sept ans avec un tout petit bien;
une maison et un jardin que vous avez pu voir à l'entrée du village du
côté de la forêt. A quatorze ans, elle savait lire, écrire et compter
mieux que pas un autre enfant de l'école. Nous lui fîmes alors apprendre
l'état de couturière, afin qu'elle pût gagner sa vie et se tirer
d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit ans elle parla de se
marier; elle avait fait la connaissance d'un carrier qui lui plaisait.
Un carrier, ça ne nous convenait pas trop à nous autres.... Nous sommes
tous cultivateurs dans la famille, et nous aurions voulu lui voir
épouser un homme qui fût aussi cultivateur.... Et puis, les carriers
sont moins bien vus; ça gagne de l'argent, mais ça s'amuse.... Et
d'ailleurs ils ne tiennent pas au sol comme nous autres, dont quelques
familles ont des racines qui remontent à plus de deux cents ans dans
le pays. Ils sont changeants, et, pour un rien, une contrariété, un
caprice, transportent leur nid dans les quatre coins de la France. Je
craignais de voir un jour ma nièce partir comme cela.... Mais ça lui
plaisait, il fallut bien la laisser faire!... C'était, du reste, un bon
garçon; il se conduisait bien et la rendait heureuse.... Ils avaient
deux enfants, deux chérubins, deux petites têtes blondes; un garçon
et une fille. Enfin on pouvait croire que c'était un ménage béni d'en
haut.... Dans nos familles on est solidaire les uns des autres! on
partage les mêmes joies et on s'afflige des mêmes peines: nous étions
heureux de son bonheur, et nous avions lieu d'espérer qu'il serait
durable, lorsqu'un jour, il faisait beau comme aujourd'hui, mais c'était
dans la matinée, on vint me chercher pour me conduire dans la forêt où
ma nièce m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait quelque
chose; on me donnait à entendre qu'un malheur était arrivé.... Mais
lequel? Moi, je ne devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?...
Pourtant, j'avais prié François de m'accompagner. Notre guide nous
conduisit à l'abbaye de Franchard. A la porte je vis les deux petits
enfants; ils étaient assis à l'ombre avec les enfants du garde. L'aîné,
qui avait déjà quatre ans, se tenait immobile et comme stupéfié. Il ne
pleurait pas, mais il était frappé. Mon frère et moi, nous fûmes saisis
de le voir en cet état.--«Père Cyprien, me dit mon guide, il faut
demander à Dieu de vous donner du courage.»
«Nous entrâmes. Oh! père Jean, que le bon Dieu vous préserve de voir
jamais ce que nous vîmes alors!... Ma nièce, ma pauvre nièce! une enfant
que j'avais élevée! Une jeune et belle femme tout à l'heure pleine
de vie et de santé.... Elle gisait là sur un lit de sangle, mutilée,
sanglante, les membres hachés!--Et elle vivait; le coeur n'avait pas
été atteint!... La pauvre enfant, elle poussait des cris!... Oh! ces
cris-là, ils ne me sortiront jamais de la mémoire, il me semble que je
les entendrai encore dans l'éternité. Son mari se mourait sur un autre
lit à côté d'elle.... Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer
de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans les prévenir, mis
le feu à une roche sur laquelle ils s'étaient assis pour prendre leur
repas.... J'avais alors soixante-dix ans; dites, père Jean, n'était-ce
pas pitoyable d'être arrivé jusqu'à cet âge pour voir de telles choses!»
Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, César et Aimée marchaient
en avant; ils n'avaient donc pu entendre cette douloureuse histoire.
Mais Jean l'avait écoutée attentivement; et à l'aide de certains
rapprochements, il cherchait à convertir en certitude les soupçons qui
n'avaient cessé de le poursuivre depuis la première visite de mes amis à
Arbonne.
«Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien.
--Les enfants? Ah! voici: Le frère du mari de ma nièce, un monsieur qui
était établi marchand à Paris les emmena chez lui. C'était leur oncle et
leur plus proche parent; il en avait le droit. Il fallut, pour aider à
les élever, vendre la petite maison qui ne rapportait presque rien et en
placer l'argent sur l'État. Ce nous fut un gros crève-coeur, car c'était
la maison où nous étions tous nés et où nos parents étaient morts. Si
j'avais eu de l'argent alors, je l'aurais achetée; mais j'avais déjà
donné mon bien à mes enfants; eux, de leur côté, obligés de me faire une
rente et d'élever leur famille, avaient trop de charges pour mettre là
deux ou trois billets de mille francs. François se trouvait alors dans
une position absolument semblable à la mienne.
--Mais, reprit Jean, absorbé par ses propres pensées, vous les avez
revus depuis!
--Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'était pas disposé à frayer
avec de petites gens comme nous....
--Mais vous lui avez écrit pour demander de leurs nouvelles?
--Oui certes; mais jamais il ne nous a répondu. Mon gendre a même
fait le voyage de Paris exprès pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne
demeurait plus à l'adresse qu'il nous avait donnée.
--Et vous n'en avez plus entendu parler?
--Si.... on a fait courir des bruits sur son compte; on a dit qu'il
était ruiné, et que les enfants....
--Que les enfants?...
--Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, père Jean. Si M. Ledoux avait
été ruiné, ne nous aurait-il pas rendu nos petits-neveux?
[Illustration: Elle poussait des cris!...]
--Hum! fit Jean; on ne sait pas!...»
Le père Cyprien était visiblement inquiet. On touchait aux premières
maisons d'Arbonne.
«C'est là-bas, dit-il, que demeurait ma pauvre nièce. Mais voyez donc,
père Jean, que de monde rassemblé devant la porte! Serait-il encore
arrivé un malheur?...»
Jean hâta le pas. Comme il arrivait, il vit César et Aimée qui tenaient
Balthasar. Le brave caniche s'était enfin échappé des mains de M. Sabin
et de Lucifer. Les habitants d'Arbonne voulaient savoir d'où venait ce
singulier chien.
«C'est le caniche de ces pauvres enfants, disait la maîtresse de la
maison. Ce pauvre animal! Je ne sais qui l'a mis en cet état, mais il en
est tout honteux.
--Oui, c'est Balthasar, dit Jean. Enfin il nous est revenu!... le
voilà!... Pauvre vieil ami!... Il ne nous quittera plus maintenant.
--Balthasar? fit Cyprien. C'est ma nièce qui avait un chien de ce
nom....»
César avait pris la main de Jean et était entré dans la maison.
Surexcité outre mesure, il allait d'une pièce dans l'autre, montrant les
meubles, ouvrant les portes....
«Rien n'est changé!» dit-il enfin.
Puis il s'évanouit.
«Rien n'est changé? répéta Cyprien, qui avait suivi l'enfant. Que
veut-il dire, votre garçon, père Jean?»
En ce moment une calèche et deux cavaliers s'arrêtaient devant la
maison. C'étaient M. Richard et M. Lebègue, puis Mme de Senneçay,
accompagnée de Florentin et de Florentine.
Aussitôt, avec la rapidité de la foudre, le bruit se répandit dans le
village que les enfants de Hubert Ledoux étaient revenus à Arbonne.
En moins d'un instant toutes les maisons furent désertes, et les
vieillards, les grandes personnes, les enfants, toute la population
enfin se trouva réunie devant la maison qui avait appartenu à la nièce
du vieux Cyprien. Le village tout entier voulait adopter les orphelins.
C'était à qui les verrait le plus tôt et les embrasserait le premier. On
se racontait leurs épreuves, et on frémissait au récit de leur misère.
«Ils mendiaient sur la voie publique, s'écriait Cyprien, et nous ne
le savions pas!... Est-il possible, mon Dieu! que vous ayez permis
cela!...»
[Illustration: Lucifer et sa noble famille.]
Comme vous vous y attendez bien, mes petits lecteurs, M. Lebègue et Mme
de Senneçay, qu'ils reconnurent pour la dame à la pièce d'or, étaient
venus pour réclamer nos amis. On les consulta, ils voulaient bien
rester avec le vieux Cyprien et tous les habitants du village, mais ne
demandaient pas mieux que de suivre M. Richard, ainsi que Florentin et
Florentine. Seulement ils ne voulaient à aucun prix se séparer de Jean.
Le brave homme, qui riait et pleurait d'attendrissement derrière la
foule, se chargea de leur faire entendre raison. Il s'engagea à leur
écrire souvent, mais à condition qu'eux mêmes, lorsqu'ils seraient à
Fontainebleau chez leur protectrice, Mme de Senneçay, ils viendraient
voir leurs vieux oncles à Arbonne, et continueraient leur promenade
jusque dans la forêt du côté où lui, Jean, aurait établi ses fourneaux.
Le soir même, Lucifer et sa noble famille étaient reconnus pour les
incendiaires de Villeneuve-le-Roi, et le brigadier Poulain, que vous
avez rencontré aux Granges lorsqu'il n'était encore que simple gendarme,
avait enfin la satisfaction de les arrêter. Balthasar ne devait plus
rien avoir à craindre de Sabin désormais.
Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous vous demandez si César
et Aimée avaient réellement la vocation de domestiques.... _dans des
maisons où il n'y a rien à faire_? Non, rassurez-vous. M. Lebègue et
Mme de Senneçay les ont fait élever à la ferme des Granges, où la
bonne Victoire, heureuse de les voir enfin fixés près d'elle, leur a
constamment donné les soins d'une mère. L'excellente fille, pour ne
point se séparer d'eux, a renoncé à se marier. Jusqu'à ce qu'ils eussent
atteint leur quinzième année, mes amis, qui, je l'espère, sont un peu
devenus les vôtres, ont été à l'école avec Florentin et Florentine.
Ensuite M. Lebègue et M. Robert mirent tous leurs soins à faire de César
un agriculteur distingué, et Mme de Senneçay voulut achever elle-même
l'éducation d'Aimée. Elle lui a donné la raison, le bon sens élevé,
la dignité modeste qu'on voudrait rencontrer chez toutes les femmes en
général, mais plus encore, peut-être, chez celles qui sont destinées à
mener une existence laborieuse, soit aux champs, soit dans les villes.
Dernièrement un double mariage avait lieu à Orly. C'était César qui
épousait Florentine, et Aimée qui épousait Florentin. Les témoins des
époux étaient M. Lebègue et M. Robert, d'un côté, et de l'autre le
père Antoine et son ami Jean. On me disait hier que César et sa femme
allaient partir avec M. Richard pour assainir et mettre en culture une
immense propriété que M. Lebègue vient d'acheter en Sologne. Il s'agit
d'un millier d'hectares au moins; mais la tâche n'effraye ni César ni M.
Richard, qui tous deux sont actifs, intelligents et courageux.
Quant à Aimée et à Florentin, ils demeurent à Orly auprès de leurs
parents.
Parmi mes petits lecteurs, il s'en trouvera peut-être quelques-uns qui
se diront que nos héros n'ont point fait une assez grande fortune. Je
ne m'y suis pas opposée, quant à moi; seulement il n'entre point dans le
caractère de César et d'Aimée de chercher le bonheur dans la possession
des richesses ou des grandeurs. Ils ont toutes les qualités voulues pour
faire l'un et l'autre, un bon père et une bonne mère de famille ... Mais
ils ne sont encore qu'au début de la vie, et nous ne savons point ce que
la Providence leur réserve.