Mes amis font une rencontre aussi heureuse qu'inattendue.
En mai, le soleil se lève de grand matin; il était cinq heures à peine
et déjà il faisait grand jour. César et Aimée, ne parvenant pas à
goûter un sommeil paisible, résolurent de s'habiller, puis de faire
en compagnie de Balthasar une promenade dans ce beau parc dont on
découvrait une partie de leurs fenêtres. Ils pensaient qu'il n'y
avait pas de mal à prendre, pour ainsi dire, possession de ces lieux
privilégiés où ils comptaient bien passer leur vie désormais.... Certes,
ils étaient ravis de courir dans ces allées si soigneusement entretenues
qu'il eût fallu avoir recours à une loupe pour y découvrir un brin
d'herbe, de s'enfoncer sous ces futaies si hautes et si épaisses que le
jour y pénétrait à peine, d'admirer les magnifiques saules pleureurs
qui baignaient, avec une grâce remplie de tristesse et de nonchalance,
l'extrémité de leurs branches dans l'eau transparente des lacs. Oui,
ils trouvèrent bon de se reposer sur le gazon à l'ombre des marronniers
d'Inde ou des gigantesques platanes.... Mais on s'habitue si vite aux
grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous les sens cet admirable
domaine, auprès duquel le paradis terrestre n'eût semblé qu'un marécage
inculte, et joué dans des allées bordées de rosiers trois fois hauts
comme leurs petites personnes, d'ébéniers dont les grappes leur
retombaient sur la tête et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs
éclatantes et parfumées.
Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins
de trois heures, ils s'étaient familiarisés avec toutes ces merveilles,
qui déjà ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient
bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque César serait groom
dans cette maison, où, comme ils avaient pu s'en assurer la veille,
il n'y avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, toutes ces
choses lui étaient indifférentes, et à tous moments il témoignait son
impatience par des allées et des venues, des aboiements et des caresses
auxquels César et Aimée ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en
présence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien à mes
amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue
qu'il imposait aux jambes de ses maîtres, et en moins d'un quart d'heure
on se trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. De loin
César et Aimée voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les
intriguait prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un naturel
familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle
fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le père Antoine!... le père
Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait être dans son pays,
pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela, à l'improviste,
sur la route de Rochemoussue? Leur imagination était aux champs. Bien
souvent le sort se plaît à nous jouer de ces surprises qui ressemblent
à des coups de théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues.
On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer
que des créatures d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent à
notre insu de notre destinée et gouvernent nos affaires, les emmêlant
et les débrouillant à leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de
nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut alors de presque rien
qu'on prenne pour des êtres réels les créatures charmantes qui peuplent
les contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient point lire,
ne connaissaient point de féeries.... C'est égal! je ne suis pas
très-éloigné de croire que s'ils avaient été en état de supposer que des
fées et des génies pussent se mêler de leurs affaires, ils auraient, en
cette circonstance, trouvé leur intervention rien moins qu'agréable.
«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés par ici, et que diable y
faites-vous?»
Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce
qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur était arrivé depuis trois
semaines. Mais à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, le
brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce qu'ils disaient. On
voyait bien que cette odyssée n'était point de son goût.
«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme.
--Sabin va nous faire placer domestiques au château de Rochemoussue.
C'est une grande maison, et où il n'y a rien à faire, dit naïvement
Aimée.
--Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tête... soit!...
si cela vous convient; servir ses semblables est un métier aussi
honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. Ne
sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en
ce bas monde?
[Illustration: Ils reconnurent le père Antoine.]
Faire rôtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce
pas toujours faire rôtir des marrons? L'essentiel est que les marrons
soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si je m'étais mis en
condition, j'aurais pu faire un brave et honnête serviteur. Après cela,
peut-être que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne
pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que
je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point
pensé.... Sois donc domestique puisque ça te plaît, mon garçon. Mais
entendons-nous; sois-le dans une maison où il y ait de l'ouvrage, et
non où il n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme,
et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail
te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire
gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi
les bourgeois qui les prennent à leur service. Mais, c'est égal,
vois-tu, parader derrière un carrosse ou fainéanter toute la journée
dans une antichambre en disant du mal de ses maîtres, ça ne peut pas
être un bon état. Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et en
même temps devenir un homme, apprends l'état de jardinier. Si ton ami
Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme
aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais
bientôt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper
une place de maître jardinier. Mais pour cela il faut être intelligent
et travailleur.... Tâte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?...
Domestique dans une maison où il n'y a rien à faire. N'est-ce pas une
honte d'avoir songé à prendre un pareil métier!... Allons, va retrouver
Sabin et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là et voir un peu
ce qu'il est.»
César et Aimée retournèrent au château et gravirent assez piteusement
les trois étages qui conduisaient à leurs mansardes. Celle de Sabin
était vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; point de sac!...
tout avait disparu. Ils descendirent à l'office, et demandèrent des
nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serré par
un pressentiment pénible, ils revinrent près d'Antoine qui les attendait
sur la route.
«Et Sabin, demanda le brave homme.
--On ne sait ce qu'il est devenu.
--Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, je vais vous le dire,
moi, ce qu'il est devenu. Il est parti avec les vingt-cinq francs dont
la moitié vous appartenait à cause de Balthasar, et, d'après le portrait
que vous m'en faites, ce doit être l'espèce de vaurien qui est passé
près de moi il n'y a pas plus d'une heure et demie, comme j'étais assis
sur la route.... Vous voilà bien! maintenant, vos places s'en vont à
vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, pas malheureux; il vous fallait une
bonne leçon, vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande comment
vous avez pu croire qu'un semblable garnement avait du crédit auprès
d'un homme comme le prince de Rochemoussue, et comment vous n'avez pas
vu tout de suite qu'il n'était qu'un mauvais sujet et un voleur....
Il était temps qu'il vous quittât, car vous alliez devenir deux petits
fainéants comme lui.... Ah çà, qu'est-ce qui vous fait pleurer?
--Nous n'avons plus d'argent!
--Voilà-t-il pas une belle affaire! On dirait vraiment que c'est la
première fois que cela vous arrive!
--Les gendarmes vont nous arrêter et nous reconduire chez Joseph.
--Écoutez, ça dépend de vous; si vous voulez travailler, suivez-moi et
vous n'entendrez jamais parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne,
et, ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. Allons,
choisissez....
--Nous voulons travailler, s'empressèrent de dire les deux enfants.
--Alors partons. Seulement ne marchez pas trop vite parce que je viens
de faire une maladie; et mes jambes ne sont pas encore bien solides.»
Les pauvres enfants s'empressèrent auprès d'Antoine, et lui demandèrent
ce qu'il avait eu.
«Oh! presque rien, répondit le brave homme; un refroidissement, une
fluxion de poitrine, je ne sais pas au juste comment le médecin appelle
ça. J'avais fait un détour pour voir un ami à moi qui demeure près
d'ici. Je ne m'étais jusqu'alors ressenti de rien; mais chez lui je me
sens pris tout à coup de frissons, de fièvre.... et j'y suis resté près
de trois semaines; à présent ça va mieux, je me rendais tout doucement
à la gare lorsque vous m'avez rencontré; car maintenant il faut que je
prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort pour retourner à pied
au pays.... Bast! il ne faut plus parler de cela; le bon Dieu qui sait
bien mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, voulait sans
doute que je me trouvasse par ici en même temps que vous autres pour
venir à votre secours et vous aider à sortir d'un mauvais chemin....»
Après une heure de marche on était en pleine forêt, César était devenu
songeur, et Balthasar humait l'air en poussant de petits cris de joie,
puis il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans l'herbe avec
une sorte de frénésie.
«Est-ce que ça te déplaît de venir avec moi, César? demanda le père
Antoine.
--Oh non! répondit l'enfant.
--N'aimerais-tu point la forêt? craindrais-tu d'y avoir peur?
--Peur!... Non, pour ça, je n'y ai point peur; il me semble, au
contraire, que j'y ai vécu et que je la connais.
--A la bonne heure!»