CHAPITRE XIII.

Mes amis font une rencontre aussi heureuse qu'inattendue.

En mai, le soleil se lève de grand matin; il était cinq heures à peine

et déjà il faisait grand jour. César et Aimée, ne parvenant pas à

goûter un sommeil paisible, résolurent de s'habiller, puis de faire

en compagnie de Balthasar une promenade dans ce beau parc dont on

découvrait une partie de leurs fenêtres. Ils pensaient qu'il n'y

avait pas de mal à prendre, pour ainsi dire, possession de ces lieux

privilégiés où ils comptaient bien passer leur vie désormais.... Certes,

ils étaient ravis de courir dans ces allées si soigneusement entretenues

qu'il eût fallu avoir recours à une loupe pour y découvrir un brin

d'herbe, de s'enfoncer sous ces futaies si hautes et si épaisses que le

jour y pénétrait à peine, d'admirer les magnifiques saules pleureurs

qui baignaient, avec une grâce remplie de tristesse et de nonchalance,

l'extrémité de leurs branches dans l'eau transparente des lacs. Oui,

ils trouvèrent bon de se reposer sur le gazon à l'ombre des marronniers

d'Inde ou des gigantesques platanes.... Mais on s'habitue si vite aux

grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous les sens cet admirable

domaine, auprès duquel le paradis terrestre n'eût semblé qu'un marécage

inculte, et joué dans des allées bordées de rosiers trois fois hauts

comme leurs petites personnes, d'ébéniers dont les grappes leur

retombaient sur la tête et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs

éclatantes et parfumées.

Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins

de trois heures, ils s'étaient familiarisés avec toutes ces merveilles,

qui déjà ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient

bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque César serait groom

dans cette maison, où, comme ils avaient pu s'en assurer la veille,

il n'y avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, toutes ces

choses lui étaient indifférentes, et à tous moments il témoignait son

impatience par des allées et des venues, des aboiements et des caresses

auxquels César et Aimée ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en

présence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien à mes

amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue

qu'il imposait aux jambes de ses maîtres, et en moins d'un quart d'heure

on se trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. De loin

César et Aimée voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les

intriguait prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un naturel

familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle

fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le père Antoine!... le père

Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait être dans son pays,

pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela, à l'improviste,

sur la route de Rochemoussue? Leur imagination était aux champs. Bien

souvent le sort se plaît à nous jouer de ces surprises qui ressemblent

à des coups de théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues.

On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer

que des créatures d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent à

notre insu de notre destinée et gouvernent nos affaires, les emmêlant

et les débrouillant à leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de

nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut alors de presque rien

qu'on prenne pour des êtres réels les créatures charmantes qui peuplent

les contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient point lire,

ne connaissaient point de féeries.... C'est égal! je ne suis pas

très-éloigné de croire que s'ils avaient été en état de supposer que des

fées et des génies pussent se mêler de leurs affaires, ils auraient, en

cette circonstance, trouvé leur intervention rien moins qu'agréable.

«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés par ici, et que diable y

faites-vous?»

Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce

qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur était arrivé depuis trois

semaines. Mais à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, le

brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce qu'ils disaient. On

voyait bien que cette odyssée n'était point de son goût.

«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme.

--Sabin va nous faire placer domestiques au château de Rochemoussue.

C'est une grande maison, et où il n'y a rien à faire, dit naïvement

Aimée.

--Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tête... soit!...

si cela vous convient; servir ses semblables est un métier aussi

honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. Ne

sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en

ce bas monde?

[Illustration: Ils reconnurent le père Antoine.]

Faire rôtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce

pas toujours faire rôtir des marrons? L'essentiel est que les marrons

soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si je m'étais mis en

condition, j'aurais pu faire un brave et honnête serviteur. Après cela,

peut-être que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne

pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que

je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point

pensé.... Sois donc domestique puisque ça te plaît, mon garçon. Mais

entendons-nous; sois-le dans une maison où il y ait de l'ouvrage, et

non où il n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme,

et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail

te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire

gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi

les bourgeois qui les prennent à leur service. Mais, c'est égal,

vois-tu, parader derrière un carrosse ou fainéanter toute la journée

dans une antichambre en disant du mal de ses maîtres, ça ne peut pas

être un bon état. Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et en

même temps devenir un homme, apprends l'état de jardinier. Si ton ami

Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme

aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais

bientôt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper

une place de maître jardinier. Mais pour cela il faut être intelligent

et travailleur.... Tâte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?...

Domestique dans une maison où il n'y a rien à faire. N'est-ce pas une

honte d'avoir songé à prendre un pareil métier!... Allons, va retrouver

Sabin et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là et voir un peu

ce qu'il est.»

César et Aimée retournèrent au château et gravirent assez piteusement

les trois étages qui conduisaient à leurs mansardes. Celle de Sabin

était vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; point de sac!...

tout avait disparu. Ils descendirent à l'office, et demandèrent des

nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serré par

un pressentiment pénible, ils revinrent près d'Antoine qui les attendait

sur la route.

«Et Sabin, demanda le brave homme.

--On ne sait ce qu'il est devenu.

--Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, je vais vous le dire,

moi, ce qu'il est devenu. Il est parti avec les vingt-cinq francs dont

la moitié vous appartenait à cause de Balthasar, et, d'après le portrait

que vous m'en faites, ce doit être l'espèce de vaurien qui est passé

près de moi il n'y a pas plus d'une heure et demie, comme j'étais assis

sur la route.... Vous voilà bien! maintenant, vos places s'en vont à

vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, pas malheureux; il vous fallait une

bonne leçon, vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande comment

vous avez pu croire qu'un semblable garnement avait du crédit auprès

d'un homme comme le prince de Rochemoussue, et comment vous n'avez pas

vu tout de suite qu'il n'était qu'un mauvais sujet et un voleur....

Il était temps qu'il vous quittât, car vous alliez devenir deux petits

fainéants comme lui.... Ah çà, qu'est-ce qui vous fait pleurer?

--Nous n'avons plus d'argent!

--Voilà-t-il pas une belle affaire! On dirait vraiment que c'est la

première fois que cela vous arrive!

--Les gendarmes vont nous arrêter et nous reconduire chez Joseph.

--Écoutez, ça dépend de vous; si vous voulez travailler, suivez-moi et

vous n'entendrez jamais parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne,

et, ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. Allons,

choisissez....

--Nous voulons travailler, s'empressèrent de dire les deux enfants.

--Alors partons. Seulement ne marchez pas trop vite parce que je viens

de faire une maladie; et mes jambes ne sont pas encore bien solides.»

Les pauvres enfants s'empressèrent auprès d'Antoine, et lui demandèrent

ce qu'il avait eu.

«Oh! presque rien, répondit le brave homme; un refroidissement, une

fluxion de poitrine, je ne sais pas au juste comment le médecin appelle

ça. J'avais fait un détour pour voir un ami à moi qui demeure près

d'ici. Je ne m'étais jusqu'alors ressenti de rien; mais chez lui je me

sens pris tout à coup de frissons, de fièvre.... et j'y suis resté près

de trois semaines; à présent ça va mieux, je me rendais tout doucement

à la gare lorsque vous m'avez rencontré; car maintenant il faut que je

prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort pour retourner à pied

au pays.... Bast! il ne faut plus parler de cela; le bon Dieu qui sait

bien mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, voulait sans

doute que je me trouvasse par ici en même temps que vous autres pour

venir à votre secours et vous aider à sortir d'un mauvais chemin....»

Après une heure de marche on était en pleine forêt, César était devenu

songeur, et Balthasar humait l'air en poussant de petits cris de joie,

puis il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans l'herbe avec

une sorte de frénésie.

«Est-ce que ça te déplaît de venir avec moi, César? demanda le père

Antoine.

--Oh non! répondit l'enfant.

--N'aimerais-tu point la forêt? craindrais-tu d'y avoir peur?

--Peur!... Non, pour ça, je n'y ai point peur; il me semble, au

contraire, que j'y ai vécu et que je la connais.

--A la bonne heure!»

Les petits vagabonds · 第 16 / 22 题