M. Sabin avait si bien déjeuné qu'il tutoyait la servante.

«Paye, César,» dit-il.

César et Aimée étaient interdits à tel point qu'ils ne trouvèrent

pas une objection à faire. Ce fut avec un tremblement de honte qu'ils

dénouèrent le coin du mouchoir où était serrée la jolie pièce d'or de M.

Richard. César la mit sur la table, Sabin s'en empara vivement.

«Je croyais que c'était dix francs, dit-il en la tournant et la

retournant.... Tiens, Maritorne,» fit-il en la présentant délicatement

à la servante, qui refaisait son compte, toujours sur ses doigts, en

disant: dix sous d'une part, un franc de l'autre, etc., etc. «Eh bien!

c'est encore vingt-cinq centimes que vous me devez, ajouta-t-elle enfin.

--Bon! fit Sabin, ça passera comme cela.

--Non pas; il me faut mes cinq sous.»

Sabin fit mine de chercher dans ses poches.

«Je n'ai pas de monnaie, dit-il.

--Ta, ta, ta! Mes cinq sous tout de suite!

--Fais-nous crédit sur notre bonne mine.

--Non, j'aurais trop peur de perdre.

--Mal-apprise!

--Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher les gendarmes.»

A cette menace, mes pauvres amis s'empressèrent de donner leurs

dernières ressources, qu'un moment, hélas! ils avaient cru pouvoir

sauver du naufrage.

Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha la tête.

«Et pour moi? dit-elle.

--Tiens, voilà!» fit Sabin en l'embrassant bruyamment sur les deux

joues.

Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement désappointés et le coeur

plus gros qu'une montagne, sortirent tristement de la fatale auberge.

Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchanté de lui, roula une cigarette

et la fuma délicatement, du bout des lèvres, en pirouettant sur ses

talons, en prenant des poses toutes plus élégantes les unes que les

autres, enfin en faisant le joli garçon; puis après il bourra sa grosse

pipe et se mit à fumer sérieusement.

Quant à mes amis, pour commencer, ils crurent, tant ils avaient bien

déjeuné, qu'ils n'auraient plus jamais faim. Mais avant que deux heures

ne se fussent écoulées, les choses avaient changé d'aspect et l'avenir

leur apparaissait déjà plus dégagé d'illusions.

Certes, ils ne songeaient point encore à dîner, mais ils marchaient

piteusement côte à côte et pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait

s'essuyer de temps en temps les yeux du revers de la main.

«Ah! çà, leur dit-il enfin, vous êtes de singuliers personnages, vous

autres!... Qui diable aurait supposé que vous aviez la digestion

si lugubre? On vous fait déjeuner comme des princes, et au lieu de

remercier les gens en vous montrant aimables, vous pleurez comme deux

imbéciles.

--C'est nos cinq francs! dit naïvement Aimée.

--Leurs cinq francs!...

--A présent, il nous faudra mendier.

--Peuh!...

--Dame! si nous ne trouvons pas d'ouvrage?

--Ah! ah! ah! s'écria le gamin en se tordant de rire, de l'ouvrage!...

C'est ça qui est joli! de l'ouvrage! Mais ils sont drôles au possible,

ces petits sauvages!

--Riez, si bon vous semble, mais mon frère et moi nous voulons

travailler.

--Laissez-moi donc tranquille!» fit Sabin avec un geste d'épaules

intraduisible. Puis reprenant son sérieux: «Travailler, dit-il, cela

vous gâte les mains et vous prive de votre liberté!... Travailler! comme

des manoeuvres, n'est-ce pas? Pour quelques méchantes pièces de monnaie,

se mettre à la merci d'un individu qui se croit votre maître et vous

traite en esclave!... Pour gagner convenablement sa vie, je ne connais

que deux moyens, moi: se faire artiste, comme nous autres, ou domestique

dans des maisons où il n'y ait rien à faire. Si le sort ne m'avait

pas fait naître d'une honorable famille de comédiens, j'aurais brigué

l'honneur de figurer derrière un de ces magnifiques carrosses qu'on

voit à Paris monter l'avenue des Champs-Élysées au trot rapide de

quatre superbes chevaux anglais; ou encore de passer mes journées

paresseusement étendu sur les banquettes moelleuses d'une antichambre

princière. C'est ça, des positions! Du galon sur toutes les coutures

comme un maréchal de France les jours de gala! ou bien habillé de noir

et cravaté de blanc comme un gentleman qui se rend au bal!... Seulement,

je n'aurais pas été assez bel homme; on ne veut que des beaux hommes

pour remplir ces offices importants.... Ça se comprend.... Quand on est

riche et qu'on peut payer.... C'est dommage, car j'aurais eu la vocation

et toutes les qualités de l'emploi. Mais toi, César, qui me parais

destiné à devenir grand et fort, si tu m'en crois, c'est là que tu

chercheras fortune, au lieu de t'abîmer le corps et l'âme pour vous

nourrir misérablement, ta soeur et toi.... A moins que tu ne préfères

t'enrôler parmi nous et mener en notre compagnie une vie joyeuse et

indépendante, une petite existence en dehors du monde, et qui nargue

tout à la fois vos lois et vos gendarmes. Voilà, mon bonhomme, ce que

tu feras, si tu as pour un centime de jugement. Ne me parlez donc plus

d'ouvrage!... Travailler! c'est bon pour des lourdauds.

--Si je savais? fit César comme en se consultant.

--Quoi?

--Que ce soit comme vous dites?

--Et pourquoi ne le serait-ce pas?

--C'est juste!... Et on vous donne de l'argent pour ça?

--Si on vous en donne?... Parbleu!

--Et Aimée, que deviendra-t-elle?

--Nous lui trouverons une place de femme de chambre.

--Que fait-on quand on est femme de chambre? demanda Aimée.

--Ah! voilà! fit Sabin avec importance; chez les bourgeoises on est

accablé de besogne, chez les grandes dames on ne fait rien.

--Rien du tout?

--Rien du tout. Et comme sa maîtresse, on porte des robes de soie et des

chapeaux. Le tout est de bien choisir.

--Mon choix est fait; je me placerai femme de chambre où il n'y a rien à

faire.

--Cela, petite sauvage, prouve en faveur de ton intelligence.

--Mais, dit César, je ne suis pas encore grand; si on ne prend que des

beaux hommes on ne voudra pas de moi.

--Tu peux, en attendant, faire un très-joli groom.

--Qu'est-ce que cela?

--Quoi! jeune sauvage, tu ne sais pas ce que c'est qu'un groom? N'as-tu

donc jamais vu un monsieur quelconque conduisant un grandissime cheval

attelé à un tilbury si léger qu'il en paraît aérien?

[Illustration: Cet enfant, c'est un groom .]

--Si fait, j'ai vu cela.

--Et à côté de ce monsieur, qui entasse plusieurs coussins sous lui pour

donner à penser qu'il est un homme superbe, n'as tu jamais remarqué un

enfant de ton âge assis un pied plus bas que son maître afin de paraître

encore plus petit qu'il n'est réellement?

--Oui, je sais....

--Eh bien! cet enfant, c'est un groom.

--Et qu'a-t-il à faire?

--Rien du tout, par exemple! toujours dans les bonnes maisons, qu'à

se promener en tilbury avec son maître.... Il me semble que tu peux

t'acquitter de cela aussi bien que n'importe qui!...

--Si ce n'est pas plus difficile que vous dites.

--Sans compter qu'on y gagne plus d'argent qu'à faire n'importe quel

état.... Ne rien faire, et être bien nourri, bien logé, bien habillé et

bien payé!... Est-ce assez joli, hein?

--Mais comment pourrais-je me placer groom?

--Laisse-moi faire, je te procurerai cela. Sur notre route, se trouve le

château de Rochemoussue, qui appartient au prince de Rochemoussue.

J'y suis parfaitement connu; le prince, qui est le meilleur et le

plus généreux des princes, me protége et fait tout ce qu'il peut pour

m'obliger; je lui parlerai, et la chose s'arrangera tout de suite.... En

attendant, pour vous récompenser d'être si sages, je vais m'occuper de

vous gagner un bon dîner et un bon gîte.»

Les petits vagabonds · 第 13 / 22 题