CHAPITRE X.

Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale.

Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez surpris de voir mes

amis cheminer en compagnie de ce mauvais sujet dont ils connaissaient

maintenant le nom, et qu'ils appelaient Môssieur Sabin, gros comme le

bras. C'est que Môssieur Sabin était un habile homme pour son âge. Comme

il avait, tout porte à le croire, de secrètes raisons pour redouter

les gendarmes, les gardes-champêtres, les messiers, enfin tout ce qui

portait un sabre ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, qui

avaient l'air si candide, s'était tout de suite présentée à son esprit

comme une sorte de protection. Il avait bien dans son sac un certificat

où il était expliqué que lui, Sabin, s'en allait à Fontainebleau pour

rejoindre ses parents; mais deux sûretés valent mieux qu'une; et il se

promettait d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait avec son

frère et sa soeur. Les choses étant ainsi arrangées, il lui semblait

impossible d'être inquiété à l'avenir; il se disait qu'il pourrait

voyager au grand jour et sur les grands chemins, au lieu de se cacher

comme il avait fait depuis le commencement de la semaine.

Il faut dire aussi qu'il avait guigné les coins du mouchoir de César, et

flairé quelque aubaine par là.

Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, lesquels malheureusement

n'étaient que trop faciles à séduire.

On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de

sa composition, et César et Aimée croyant tout cela comme parole

d'Évangile. Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre et à faire

toutes sortes de grimaces.

«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous

creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin après avoir soupé

la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire,

mais si j'étais dans ma respectable famille, il régnerait sur ma table

une abondance qui me fait joliment faute pour le moment.

--Vous avez donc une famille? demanda naïvement Aimée.

--Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?

--Où demeurent-ils, vos parents? fit César à son tour.

--Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amitié, répondit

Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre

part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les inférieurs

sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs supérieurs aient daigné

leur adresser la parole? or, je suis votre supérieur par l'âge,

l'expérience et l'éducation. Mais je veux être bon prince et vous

répondre comme si c'était conforme aux usages.»

Ici le jeune garçon fit une pause assez longue pendant laquelle il

alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même

en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:

«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... partout où il y a des

grands chemins. Il s'est construit lui-même pour son usage et celui de

sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du

Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui

plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous

autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville

dans une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité du colimaçon

qui peut rentrer dans sa coquille à la moindre alerte, nous joignons

la liberté des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de

buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais

jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous

émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé dans un autre où nous

savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces

pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons

notre tente et faisons paître nos troupeaux là où les pâturages nous

semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que

c'est une manière de parler, car notre tente est un château comme j'ai

déjà eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne

possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé sa jeunesse au service de

son ingrate patrie.»

Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer à nos amis de déjeuner

au village de Ris dont on approchait. Ils acceptèrent sans difficulté

aucune; Sabin avait le don de les charmer.

[Illustration: «Mon père, jeunes sauvages, demeure partout...»]

«Et votre cheval? fit Aimée.

--Fidèle! voici: à l'âge réglementaire on l'a rayé brutalement des

cadres de l'armée et mis hors de service sans lui faire un centime

de pension. C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... crasseuse,

n'est-ce pas? Heureusement qu'un monsieur retiré du commerce de la

passementerie avec des rentes par-dessus la tête eut l'idée de l'acheter

pour lui faire un sort.... et pour l'atteler à une demi-fortune. A la

mort de cet homme généreux, Fidèle passa aux mains d'un huissier de

province, et, de chute en chute, tomba jusqu'à celles d'un chaudronnier

ambulant. C'est de ce dernier que mon père le tient. Pauvre vieux

cheval! je ne lui connais que deux défauts, mais là deux vrais défauts,

deux défauts tels qu'on pourrait les appeler des vices.

--Est-ce qu'il mord? demanda Aimée.

--Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi mordrait-il? il n'a plus de

dents. Non, oh! non, il ne mord pas; je ne veux point le calomnier.

--Lesquels, alors?

--Son grand âge d'abord, puis un appétit qui revient tous les jours avec

une régularité désespérante.... On a beau le nourrir copieusement la

veille, il a encore faim le lendemain; c'est un guignon, on dirait qu'il

ne vit que pour manger. Les maîtres qui l'ont laissé contracter cette

mauvaise habitude ont manqué de prévoyance et se sont rendus bien

coupables envers lui. Mais n'importe! si nous ne lui donnons pas

tous les jours autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les bons

traitements ne lui font pas défaut, et il est dans la famille sur un

pied d'intimité fort enviable.»

A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne comprenaient pas toujours

ce beau langage, et profitaient de toutes les interruptions pour ramener

le narrateur au fait.

«Quel est donc, demanda César, le métier que fait votre père?

--Un métier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, que mon père exerce

une profession libérale!... Voué par une vocation impérieuse au culte

des arts et des lettres, il s'est donné pour mission d'éclairer les

peuples en les initiant aux beautés de la littérature dramatique....

Mais ceci est tout à fait au-dessus de la portée de votre intelligence

et ne vous intéressera pas.

--Si fait, fit César, vous voulez dire que votre père est comédien.

--Bravo! tu n'es pas si bête qu'on pourrait le croire. Apprends donc

alors que dans son palais portatif il a réuni tout ce qui est nécessaire

pour établir en quelques instants un théâtre bien conditionné. D'un

autre côté, il possède une troupe d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs....

Il faut voir ça, mon cher. A la vérité, une bonne part de leurs succès

revient à mon père et à ceux d'entre nous qui leur donnent la voix et le

mouvement; car ce ne sont que des marionnettes, et des marionnettes,

si bien douées qu'elles fussent, ne sauraient parler ni se mouvoir

d'elles-mêmes, vous pensez bien.

--Oh! je sais, dit Aimée; je connais l'homme qui fait parler celles du

théâtre de Guignol, au Luxembourg.

--Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la même chose, ma belle. Guignol

est un théâtre pour les enfants, et sur lequel on ne joue que des

niaiseries, tandis que notre théâtre, à nous, est d'un genre sérieux et

tout à fait relevé. Nous représentons des tragédies, des drames et des

comédies pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six actes,

en douze actes,... en autant d'actes que nous jugeons à propos, enfin!

Tantôt c'est _la jeune et innocente Esther chez le farouche sultan

Assuérus_, de M. Molière, un bon, celui-là; tantôt le _Ruy Blas_, de M.

Corneille, encore un bon, ma petite, ou bien _les amours de l'infortuné

Didier et de la malheureuse Marion Delorme_, par M. Racine; on ne joue

que ça aux Français. Mon père a refait ces pièces à l'usage de ses

acteurs et de son public. Il en a supprimé tous les personnages dont les

rôles ne sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, enfin

tout ce qui est ennuyeux ou peu intéressant; je vous prie de croire que

ce n'était pas là une besogne d'écolier, et que pour l'accomplir il ne

fallait pas être un idiot. Par exemple, il tient à ce que son nom soit

sur l'affiche à côté de celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: _la

jeune et belle Esther_, etc., _de M. Racine, revue et corrigée par M.

Dussault_. C'est justice, n'est-ce pas?»

Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant les questions et les

réponses à sa fantaisie; nos amis étaient trop illettrés pour lui tenir

tête sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait de choses

d'une grande importance, et se gardaient bien d'interrompre.

«Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore d'autres cordes

à notre arc. Dans les contrées où les populations ne sont pas assez

éclairées pour prendre du plaisir à voir représenter ces chefs-d'oeuvre,

nous donnons un autre genre de spectacle; mes frères aînés sont

athlètes.

--Athlètes, demanda Aimée, qu'est-ce que cela?

--Athlètes, petite sauvage, cela signifie habile dans les exercices du

corps. Les athlètes sautent, font des tours de force et enlèvent à bras

tendus ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme ordinaire ne

saurait changer de place même avec l'aide de tous ses membres, voilà ce

que c'est que des athlètes....

--Et vous?

--Moi, je suis jongleur et équilibriste; c'est cela un art! A la bonne

heure!... Donnez-moi seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet

et je vous en ferai voir!... J'aurais déjà débuté, si j'avais voulu,

au cirque Napoléon; mais il est trop finaud, le directeur, il voulait

lésiner avec moi, et marchander sur les appointements, donner d'une

main et reprendre de l'autre.... Ah! non, par exemple, non.... Avec les

artistes, il faut faire les choses carrément; c'est tant, c'est tant.

Voilà!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... Mon intention, à

moi, est de lui tenir la dragée haute.

--Combien donc en avez-vous, de frères?...

--Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, pas plus haut que ça;

l'un a sept ans et l'autre cinq.... et drôles! Il faut les voir tourner

autour du théâtre sur leurs jambes et leurs bras tendus comme les ailes

d'un moulin.... Mais le plus magnifique, c'est lorsqu'à nous sept, nous

formons, grimpés les uns sur les autres, une pyramide dont mon père est

la base et mon plus jeune frère le sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah!

voilà, petits, une femme!... Elle renverse un homme d'un seul coup de

poing et fait des armes comme un professeur d'escrime. Elle fait aussi

des exercices de haute voltige sur le dos de Fidèle et danse sur la

corde avec la grâce d'une déesse.... Enfin c'est une fille charmante!...

Aussi, nous n'épargnons rien pour sa toilette; l'or, le velours et la

soie lui sont prodigués. A la ville, elle porte des robes longues de ça!

et des falbalas comme une princesse.... C'est à qui parmi nous la gâtera

le plus!...»

Ce portrait d'une personne remarquable à tant de titres faisait ouvrir

de grands yeux à Aimée. Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections

pussent se trouver réunies chez une seule femme.

«Et votre mère, demanda-t-elle, danse-t-elle aussi sur la corde?

--Ma mère a pour mission, répondit Sabin, de recevoir le prix des places

à la porte du théâtre. Puis, lorsque l'occasion s'en présente, elle

tire les cartes et prédit le _passé_, _le présent_, _et l'avenir_

aux individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, tout cela, sans

préjudice de ses occupations domestiques; car c'est une remarquable

ménagère, et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les jours de

détresse, personne autant qu'elle n'est habile à trouver une gibelotte

ou un civet dans la peau d'un angora.

«Et maintenant, reprit-il après avoir gardé un instant le silence,

afin de permettre à mes amis d'admirer à leur aise combien étaient

précieusement doués tous les membres de sa respectable famille,

maintenant que je vous ai si complaisamment édifiés sur les miens,

j'espère que vous m'accorderez assez de confiance pour venir déjeuner

avec moi à l'hôtel de _l'Éléphant d'or_, où je suis parfaitement connu,

et traité comme le fils de la maison?

[Illustration: Elle renverse un homme d'un seul coup de poing.]

--Faut-il beaucoup d'argent pour déjeuner à l'hôtel? demanda Aimée.

--Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon affaire.»

L'hôtel de _l'Éléphant d'or_ était une assez triste auberge où

s'arrêtaient les rouliers qui n'avaient pas assez d'argent pour se

permettre de dîner au _Cheval noir_, un autre restaurant dont le maître

avait des prétentions à la bonne cuisine et passait pour le Véfour de la

localité.

Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis de Balthasar, pénétrèrent

dans la grande salle de _l'Éléphant d'or_, qui en était en même temps

la cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la casquette sur la tête,

déjeunaient gloutonnement le nez dans leur assiette et les coudes sur la

table.

De temps à autre, ils interpellaient la maîtresse de la maison ou la

servante en disant d'une voix rauque:

«Eh! la bourgeoise, par ici!»

Ou bien:

«La cuisinière, apportez-nous donc ceci, servez-nous donc cela!

--Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin en s'asseyant à une table

mal essuyée, venez un peu qu'on vous parle.»

La fille obéit.

«Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en découvrant, par un large rire, deux

belles rangées de dents qui n'eussent point déshonoré la bouche d'un

jeune poulain.

--Oui, charmante Maritorne, c'est lui-même, avec son jeune frère César

et sa petite soeur Aimée; deux enfants fort aimables que je vous engage

à traiter de votre mieux.»

César et Aimée, à qui la leçon avait été faite, ne démentirent point

Sabin; et la servante crut ce qu'il lui dit.

«Maintenant, détaillez-nous la carte du jour? demanda le jeune

saltimbanque.

--Du lapin?

--Non merci! trop connu!

--De la tête de veau?

--Point de vinaigrette; j'ai mal dîné hier.

--Une omelette?

--Pas assez substantiel.

--De la fricassée de poulet?

--Trop bégueule!

--Ah! dame! C'est que vous êtes joliment difficile!... Eh bien, des

côtelettes de porc frais?

--Bravo! à la sauce Robert; c'est tout à fait grand genre! Combien vous

faut-il de temps pour préparer cela?

--Un quart d'heure.

--Allez. En attendant donnez-nous, pour nous faire prendre patience, une

miche, un cervelas et une bouteille de cacheté.»

Au premier service, les choses allaient déjà très-bien; mais au

second!... Ah! au second, elles allèrent bien mieux encore. M. Sabin,

tout à fait en verve, était pétillant d'esprit.... Il se livrait à tant

et tant d'aimables folies que la grosse servante s'écriait en se tordant

de rire:

«Est-il drôle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il drôle!»

Quant à mes amis, entraînés par l'exemple, et aussi par un appétit

féroce, ils avaient bu et mangé en un seul repas, plus qu'ils ne

faisaient d'ordinaire en trois jours. Mais ces excès devaient leur

coûter cher; le quart d'heure de Rabelais arriva: il fallut payer toute

cette goinfrerie.

«C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur ses doigts.

--Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; mais comme tout cela était

bon et cuit à point, je ne te rabattrai rien.»

Les petits vagabonds · 第 12 / 22 题