Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale.
Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez surpris de voir mes
amis cheminer en compagnie de ce mauvais sujet dont ils connaissaient
maintenant le nom, et qu'ils appelaient Môssieur Sabin, gros comme le
bras. C'est que Môssieur Sabin était un habile homme pour son âge. Comme
il avait, tout porte à le croire, de secrètes raisons pour redouter
les gendarmes, les gardes-champêtres, les messiers, enfin tout ce qui
portait un sabre ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, qui
avaient l'air si candide, s'était tout de suite présentée à son esprit
comme une sorte de protection. Il avait bien dans son sac un certificat
où il était expliqué que lui, Sabin, s'en allait à Fontainebleau pour
rejoindre ses parents; mais deux sûretés valent mieux qu'une; et il se
promettait d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait avec son
frère et sa soeur. Les choses étant ainsi arrangées, il lui semblait
impossible d'être inquiété à l'avenir; il se disait qu'il pourrait
voyager au grand jour et sur les grands chemins, au lieu de se cacher
comme il avait fait depuis le commencement de la semaine.
Il faut dire aussi qu'il avait guigné les coins du mouchoir de César, et
flairé quelque aubaine par là.
Il entreprit alors de faire la cour à mes amis, lesquels malheureusement
n'étaient que trop faciles à séduire.
On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de
sa composition, et César et Aimée croyant tout cela comme parole
d'Évangile. Tout à coup Sabin se mit à se frotter le ventre et à faire
toutes sortes de grimaces.
«Pristi! s'écria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous
creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin après avoir soupé
la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire,
mais si j'étais dans ma respectable famille, il régnerait sur ma table
une abondance qui me fait joliment faute pour le moment.
--Vous avez donc une famille? demanda naïvement Aimée.
--Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?
--Où demeurent-ils, vos parents? fit César à son tour.
--Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amitié, répondit
Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre
part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les inférieurs
sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs supérieurs aient daigné
leur adresser la parole? or, je suis votre supérieur par l'âge,
l'expérience et l'éducation. Mais je veux être bon prince et vous
répondre comme si c'était conforme aux usages.»
Ici le jeune garçon fit une pause assez longue pendant laquelle il
alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, même
en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:
«Mon père, jeunes sauvages, demeure partout.... partout où il y a des
grands chemins. Il s'est construit lui-même pour son usage et celui de
sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du
Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui
plaît. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous
autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville
dans une autre, au gré de notre caprice. A la sécurité du colimaçon
qui peut rentrer dans sa coquille à la moindre alerte, nous joignons
la liberté des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de
buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais
jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous
émigrons sans cesse d'un pays pauvre ou épuisé dans un autre où nous
savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces
pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons
notre tente et faisons paître nos troupeaux là où les pâturages nous
semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que
c'est une manière de parler, car notre tente est un château comme j'ai
déjà eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne
possédons qu'un pauvre vieux cheval qui a usé sa jeunesse au service de
son ingrate patrie.»
Ici, le jeune garçon s'interrompit pour proposer à nos amis de déjeuner
au village de Ris dont on approchait. Ils acceptèrent sans difficulté
aucune; Sabin avait le don de les charmer.
[Illustration: «Mon père, jeunes sauvages, demeure partout...»]
«Et votre cheval? fit Aimée.
--Fidèle! voici: à l'âge réglementaire on l'a rayé brutalement des
cadres de l'armée et mis hors de service sans lui faire un centime
de pension. C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... crasseuse,
n'est-ce pas? Heureusement qu'un monsieur retiré du commerce de la
passementerie avec des rentes par-dessus la tête eut l'idée de l'acheter
pour lui faire un sort.... et pour l'atteler à une demi-fortune. A la
mort de cet homme généreux, Fidèle passa aux mains d'un huissier de
province, et, de chute en chute, tomba jusqu'à celles d'un chaudronnier
ambulant. C'est de ce dernier que mon père le tient. Pauvre vieux
cheval! je ne lui connais que deux défauts, mais là deux vrais défauts,
deux défauts tels qu'on pourrait les appeler des vices.
--Est-ce qu'il mord? demanda Aimée.
--Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi mordrait-il? il n'a plus de
dents. Non, oh! non, il ne mord pas; je ne veux point le calomnier.
--Lesquels, alors?
--Son grand âge d'abord, puis un appétit qui revient tous les jours avec
une régularité désespérante.... On a beau le nourrir copieusement la
veille, il a encore faim le lendemain; c'est un guignon, on dirait qu'il
ne vit que pour manger. Les maîtres qui l'ont laissé contracter cette
mauvaise habitude ont manqué de prévoyance et se sont rendus bien
coupables envers lui. Mais n'importe! si nous ne lui donnons pas
tous les jours autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les bons
traitements ne lui font pas défaut, et il est dans la famille sur un
pied d'intimité fort enviable.»
A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne comprenaient pas toujours
ce beau langage, et profitaient de toutes les interruptions pour ramener
le narrateur au fait.
«Quel est donc, demanda César, le métier que fait votre père?
--Un métier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, que mon père exerce
une profession libérale!... Voué par une vocation impérieuse au culte
des arts et des lettres, il s'est donné pour mission d'éclairer les
peuples en les initiant aux beautés de la littérature dramatique....
Mais ceci est tout à fait au-dessus de la portée de votre intelligence
et ne vous intéressera pas.
--Si fait, fit César, vous voulez dire que votre père est comédien.
--Bravo! tu n'es pas si bête qu'on pourrait le croire. Apprends donc
alors que dans son palais portatif il a réuni tout ce qui est nécessaire
pour établir en quelques instants un théâtre bien conditionné. D'un
autre côté, il possède une troupe d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs....
Il faut voir ça, mon cher. A la vérité, une bonne part de leurs succès
revient à mon père et à ceux d'entre nous qui leur donnent la voix et le
mouvement; car ce ne sont que des marionnettes, et des marionnettes,
si bien douées qu'elles fussent, ne sauraient parler ni se mouvoir
d'elles-mêmes, vous pensez bien.
--Oh! je sais, dit Aimée; je connais l'homme qui fait parler celles du
théâtre de Guignol, au Luxembourg.
--Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la même chose, ma belle. Guignol
est un théâtre pour les enfants, et sur lequel on ne joue que des
niaiseries, tandis que notre théâtre, à nous, est d'un genre sérieux et
tout à fait relevé. Nous représentons des tragédies, des drames et des
comédies pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six actes,
en douze actes,... en autant d'actes que nous jugeons à propos, enfin!
Tantôt c'est _la jeune et innocente Esther chez le farouche sultan
Assuérus_, de M. Molière, un bon, celui-là; tantôt le _Ruy Blas_, de M.
Corneille, encore un bon, ma petite, ou bien _les amours de l'infortuné
Didier et de la malheureuse Marion Delorme_, par M. Racine; on ne joue
que ça aux Français. Mon père a refait ces pièces à l'usage de ses
acteurs et de son public. Il en a supprimé tous les personnages dont les
rôles ne sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, enfin
tout ce qui est ennuyeux ou peu intéressant; je vous prie de croire que
ce n'était pas là une besogne d'écolier, et que pour l'accomplir il ne
fallait pas être un idiot. Par exemple, il tient à ce que son nom soit
sur l'affiche à côté de celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: _la
jeune et belle Esther_, etc., _de M. Racine, revue et corrigée par M.
Dussault_. C'est justice, n'est-ce pas?»
Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant les questions et les
réponses à sa fantaisie; nos amis étaient trop illettrés pour lui tenir
tête sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait de choses
d'une grande importance, et se gardaient bien d'interrompre.
«Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore d'autres cordes
à notre arc. Dans les contrées où les populations ne sont pas assez
éclairées pour prendre du plaisir à voir représenter ces chefs-d'oeuvre,
nous donnons un autre genre de spectacle; mes frères aînés sont
athlètes.
--Athlètes, demanda Aimée, qu'est-ce que cela?
--Athlètes, petite sauvage, cela signifie habile dans les exercices du
corps. Les athlètes sautent, font des tours de force et enlèvent à bras
tendus ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme ordinaire ne
saurait changer de place même avec l'aide de tous ses membres, voilà ce
que c'est que des athlètes....
--Et vous?
--Moi, je suis jongleur et équilibriste; c'est cela un art! A la bonne
heure!... Donnez-moi seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet
et je vous en ferai voir!... J'aurais déjà débuté, si j'avais voulu,
au cirque Napoléon; mais il est trop finaud, le directeur, il voulait
lésiner avec moi, et marchander sur les appointements, donner d'une
main et reprendre de l'autre.... Ah! non, par exemple, non.... Avec les
artistes, il faut faire les choses carrément; c'est tant, c'est tant.
Voilà!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... Mon intention, à
moi, est de lui tenir la dragée haute.
--Combien donc en avez-vous, de frères?...
--Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, pas plus haut que ça;
l'un a sept ans et l'autre cinq.... et drôles! Il faut les voir tourner
autour du théâtre sur leurs jambes et leurs bras tendus comme les ailes
d'un moulin.... Mais le plus magnifique, c'est lorsqu'à nous sept, nous
formons, grimpés les uns sur les autres, une pyramide dont mon père est
la base et mon plus jeune frère le sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah!
voilà, petits, une femme!... Elle renverse un homme d'un seul coup de
poing et fait des armes comme un professeur d'escrime. Elle fait aussi
des exercices de haute voltige sur le dos de Fidèle et danse sur la
corde avec la grâce d'une déesse.... Enfin c'est une fille charmante!...
Aussi, nous n'épargnons rien pour sa toilette; l'or, le velours et la
soie lui sont prodigués. A la ville, elle porte des robes longues de ça!
et des falbalas comme une princesse.... C'est à qui parmi nous la gâtera
le plus!...»
Ce portrait d'une personne remarquable à tant de titres faisait ouvrir
de grands yeux à Aimée. Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections
pussent se trouver réunies chez une seule femme.
«Et votre mère, demanda-t-elle, danse-t-elle aussi sur la corde?
--Ma mère a pour mission, répondit Sabin, de recevoir le prix des places
à la porte du théâtre. Puis, lorsque l'occasion s'en présente, elle
tire les cartes et prédit le _passé_, _le présent_, _et l'avenir_
aux individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, tout cela, sans
préjudice de ses occupations domestiques; car c'est une remarquable
ménagère, et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les jours de
détresse, personne autant qu'elle n'est habile à trouver une gibelotte
ou un civet dans la peau d'un angora.
«Et maintenant, reprit-il après avoir gardé un instant le silence,
afin de permettre à mes amis d'admirer à leur aise combien étaient
précieusement doués tous les membres de sa respectable famille,
maintenant que je vous ai si complaisamment édifiés sur les miens,
j'espère que vous m'accorderez assez de confiance pour venir déjeuner
avec moi à l'hôtel de _l'Éléphant d'or_, où je suis parfaitement connu,
et traité comme le fils de la maison?
[Illustration: Elle renverse un homme d'un seul coup de poing.]
--Faut-il beaucoup d'argent pour déjeuner à l'hôtel? demanda Aimée.
--Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon affaire.»
L'hôtel de _l'Éléphant d'or_ était une assez triste auberge où
s'arrêtaient les rouliers qui n'avaient pas assez d'argent pour se
permettre de dîner au _Cheval noir_, un autre restaurant dont le maître
avait des prétentions à la bonne cuisine et passait pour le Véfour de la
localité.
Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis de Balthasar, pénétrèrent
dans la grande salle de _l'Éléphant d'or_, qui en était en même temps
la cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la casquette sur la tête,
déjeunaient gloutonnement le nez dans leur assiette et les coudes sur la
table.
De temps à autre, ils interpellaient la maîtresse de la maison ou la
servante en disant d'une voix rauque:
«Eh! la bourgeoise, par ici!»
Ou bien:
«La cuisinière, apportez-nous donc ceci, servez-nous donc cela!
--Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin en s'asseyant à une table
mal essuyée, venez un peu qu'on vous parle.»
La fille obéit.
«Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en découvrant, par un large rire, deux
belles rangées de dents qui n'eussent point déshonoré la bouche d'un
jeune poulain.
--Oui, charmante Maritorne, c'est lui-même, avec son jeune frère César
et sa petite soeur Aimée; deux enfants fort aimables que je vous engage
à traiter de votre mieux.»
César et Aimée, à qui la leçon avait été faite, ne démentirent point
Sabin; et la servante crut ce qu'il lui dit.
«Maintenant, détaillez-nous la carte du jour? demanda le jeune
saltimbanque.
--Du lapin?
--Non merci! trop connu!
--De la tête de veau?
--Point de vinaigrette; j'ai mal dîné hier.
--Une omelette?
--Pas assez substantiel.
--De la fricassée de poulet?
--Trop bégueule!
--Ah! dame! C'est que vous êtes joliment difficile!... Eh bien, des
côtelettes de porc frais?
--Bravo! à la sauce Robert; c'est tout à fait grand genre! Combien vous
faut-il de temps pour préparer cela?
--Un quart d'heure.
--Allez. En attendant donnez-nous, pour nous faire prendre patience, une
miche, un cervelas et une bouteille de cacheté.»
Au premier service, les choses allaient déjà très-bien; mais au
second!... Ah! au second, elles allèrent bien mieux encore. M. Sabin,
tout à fait en verve, était pétillant d'esprit.... Il se livrait à tant
et tant d'aimables folies que la grosse servante s'écriait en se tordant
de rire:
«Est-il drôle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il drôle!»
Quant à mes amis, entraînés par l'exemple, et aussi par un appétit
féroce, ils avaient bu et mangé en un seul repas, plus qu'ils ne
faisaient d'ordinaire en trois jours. Mais ces excès devaient leur
coûter cher; le quart d'heure de Rabelais arriva: il fallut payer toute
cette goinfrerie.
«C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur ses doigts.
--Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; mais comme tout cela était
bon et cuit à point, je ne te rabattrai rien.»