Sabin à Essonne.--Mes amis à Chantemerle.
On arrivait à Essonne, il était deux heures de l'après midi. Sabin
s'arrêta près d'un cabaret borgne, où il entra seul.... Moins de cinq
minutes après, il reparaissait aux yeux de mes amis dans un maillot
couleur de chair, et n'ayant pour tout vêtement qu'un petit caleçon
rouge orné de paillettes d'or; des bottines également rouges et
pailletées d'or, lui maintenaient gracieusement le pied, et un cercle
d'or lui ceignait la tête.
Mes amis furent éblouis, ces splendeurs les fascinèrent au point que le
jeune saltimbanque leur semblait un fils de roi.
Il partit, jouant du fifre à travers les rues et faisant porter par
César, que cette marque de confiance honorait infiniment, le sac que
vous connaissez. Aimée suivait avec Balthasar. Cela faisait un effet
prodigieux; tout le monde se mettait aux portes et aux fenêtres pour les
voir passer; bientôt les gamins, accourant de tous côtés, leur formèrent
en moins d'un instant une escorte des plus satisfaisantes. Tout cela,
emboîtant le pas derrière Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut
le bourg dans tous les sens, et, après être monté jusqu'en haut de
la rue principale, redescendit pour venir s'arrêter sur le pont où un
cercle d'une certaine importance se forma autour du jeune saltimbanque,
lequel, prenant une pose olympienne, fit alors son boniment:
«Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie de bon goût, j'ai
l'honneur de vous présenter en ma personne le fils de l'illustre
Lucifer, qui vous a honorés l'année dernière de sa visite, et n'a pas
dédaigné d'exécuter dans vos murs les tours merveilleux qui ont fait sa
fortune et porté son nom victorieux dans les six parties du monde!...
Vous êtes trop au courant des progrès de la civilisation, mesdames et
messieurs, pour ignorer que depuis la découverte de la Californie
le monde se divise en six parties.--(Murmures dans l'auditoire qui
signifient: Parbleu! si on sait cela!) L'accueil qu'il reçut de vous,
reprit Sabin, l'appréciation supérieurement intelligente que vous fîtes
de ses talents vous ont rendus chers à son coeur. Et, aujourd'hui qu'il
se repose sous des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux
souvenirs celui qu'il évoque avec le plus de plaisir, c'est le vôtre!
Il aime à se dire que nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru
dans tous les sens, ainsi que nos planètes (grande admiration dans
l'auditoire pour ce voyageur intrépide), il n'a rencontré des hommes
plus courageux, plus intelligents, plus hospitaliers, plus généreux,
plus instruits et plus forts, oui, plus forts, que dans cette charmante
petite ville, qui mériterait bien d'en être une grande. _Lui_, qu'on a
surnommé l'Hercule moderne, il a rencontré ici pour la première fois des
hommes qui lui ont tenu tête et qu'il n'a pu vaincre qu'après une lutte
de quelques secondes!!!... (Tous les hommes présents se regardent en
ayant l'air de se dire les uns aux autres: est-ce que c'est toi?)
Quant à moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant refusé les dons
nécessaires pour marcher sur les nobles traces de mon illustre père,
ce n'est donc pas par les mêmes moyens que j'essayerai de vous charmer,
non; c'est tout simplement par des exercices de précision et d'adresse
que je veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?--Qui
d'entre vous me donne six, douze et même quinze oranges?... Personne n'a
d'orange?... Alors, mesdames et messieurs, je vais m'en passer; il faut
savoir se contenter de ce qu'on possède et tirer parti de ses propres
ressources.»
Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute pour donner aux
retardataires le temps d'arriver, il perdit quelques minutes à disposer
sur le sol un tapis en serge verte. Enfin se décidant à commencer,
il jongla d'abord avec des balles recouvertes d'un métal si brillant
qu'Aimée pensait qu'elles étaient en argent massif. Il commença par en
prendre deux seulement, puis quatre, puis six, puis dix; il les envoyait
et les recevait d'abord avec les mains, puis elles lui tombèrent sur
l'avant-bras, sur les épaules, sur les cuisses, sur la poitrine, sur la
tête, il en était environné; c'était vraiment merveilleux, et la
foule applaudissait de bon coeur. Après cet exercice, vint le tour du
bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, puis avec deux, puis
avec trois, puis avec quatre.... Il abandonna ces premières qui étaient
petites pour en prendre de plus grosses, lesquelles furent délaissées
à leur tour pour de plus grosses encore. Enfin, avec une adresse
étonnante, incompréhensible, il jongla sans même se faire une
égratignure, avec une demi-douzaine de petits poignards pointus et
affilés comme des stylets. Malgré tant de savoir-faire et l'enthousiasme
de la foule, il ne tomba que quelques sous sur le tapis de serge,
vingt-cinq au plus.... Sabin déçu fit entendre un juron formidable,
et traita tout haut d'imbécile ce bon public qu'il flattait en si bons
termes quelques minutes auparavant. Heureusement pour lui, tout le monde
était parti et nos amis seulement l'entendirent.
[Illustration: Il jongla avec une demi-douzaine de poignards.]
«Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons demain, et
la recette sera meilleure. Il n'y avait là que des femmes et des
vieillards; un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux distractions de
l'esprit, et s'imaginent que je suis encore trop heureux de les avoir
amusés. Mais qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du pain pour ce
soir. Nous coucherons où nous pourrons.»
Il replia bagage et on retourna au cabaret, mais silencieusement et
ayant au fond le coeur assez triste.
Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de vous dire bien au juste
ce qu'éprouvaient César et Aimée dans la société de M. Sabin, et
les pensées qui occupaient leur jeune esprit. Malgré la perspective
enivrante de devenir domestiques dans des maisons où il n'y aurait rien
à faire, ils n'étaient peut-être pas complétement rassurés sur l'avenir.
Quant au présent, ils avaient lieu de s'en plaindre, mais ils n'en
avaient pas le temps; Sabin les étourdissait. Cependant, quoiqu'ils
fussent peu aptes à réfléchir, il leur était déjà venu à l'esprit que
le père Antoine n'approuverait pas qu'on fît société avec ce garçon qui
avait, à l'endroit du travail, une manière de voir si originale, et ne
professait qu'un respect excessivement médiocre pour le bien d'autrui.
Balthasar, vu son âge sans doute, avait le jugement plus sûr et
plus formé, et jusqu'alors il s'était tenu à distance de Sabin;
malheureusement le pauvre caniche adorait les paillettes et le
clinquant,--on n'est pas parfait!--et à peine eut-il aperçu le jeune
saltimbanque dans son costume de théâtre qu'il lui fit toutes sortes
d'amitiés. Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui coûter cher!...
Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer de déjeuner. Mes amis,
pour tuer le temps, se mirent à errer dans les environs d'Essonne. Le
hasard les conduisit du côté de Chantemerle, où sont réunies un grand
nombre d'usines appropriées aux productions les plus diverses; telles
que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions sur étoffe,
laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils se rencontrèrent avec des enfants
qui jouaient sur la route et s'arrêtèrent pour les regarder. Lorsque la
partie fut achevée, un de ces enfants s'approcha d'eux.
«Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il.
--Rien.... pour le moment.
--Alors, vous cherchez votre pain?
--Oh! non....
--Ne mentez pas; ça se voit, vous mendiez.
--Pour ça non, dit César, nous ne mendions pas et nous ne voulons pas
mendier.
--Vous avez donc des rentes?
--Non.
--Non? Eh bien, comment vivez-vous donc?
--Nous cherchons de l'ouvrage.
--Est-ce bien vrai, ça?
--Mais oui, c'est bien vrai.
--Alors vous voulez travailler?
--Sans doute.
--Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur....
C'est égal, on entre à la fabrique, venez voir un peu. Je gagne
soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui
n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends à lire et je joue
dans un vaste préau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela
plus de cinquante occupés à transporter des bobines d'un endroit dans un
autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans
apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-maître;
il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et
suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous êtes
mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de bêtises;
on ne touche à rien ici.»
Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes bâtiments,
de ces hautes cheminées, de tout ce monde, le bruit des machines en
mouvement, l'ordre qui régnait au milieu d'une activité étourdissante,
l'immensité des salles, le nombre incalculable des métiers leur fit
d'abord perdre la tête; ils ne voyaient rien à force de regarder.
«C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicérone,
là qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvrée. Dans ce grand
bâtiment, où nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de
coton, à côté on les imprime.»
Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle où il travaillait,
ils éprouvèrent une sorte de déception. La vue de ces enfants, mal vêtus
pour la plupart, qui se livraient à un travail sérieux et gagnaient
consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien à
l'imagination; l'idée d'être domestiques dans des maisons où il n'y a
rien à faire les flattait bien davantage.
«Moi, dit Aimée, je trouve que ça sent mauvais ici!
--Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle
avec de l'essence de rose.»
Le mot de mijaurée fut prononcé par quelques gamins.
Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, s'arrêtèrent près
d'un métier pour voir comment se faisait la toile; mais cela ne les
intéressa point. Ils n'y comprenaient rien.
«Retire-toi donc, retire-toi donc, Aimée, cria tout à coup César. Il y a
de l'huile après toutes ces mécaniques, et tu en mets à ton tablier.»
Tous les jeunes garçons qui se trouvaient dans la salle se retournèrent.
On commença à regarder mes pauvres amis de travers.
«Allons-nous-en, César, dit enfin Aimée; il y a trop de poussière
ici, nous n'y saurions durer. Décidément j'aime mieux que nous soyons
domestiques dans des maisons où il n'y ait rien à faire.
--Fallait donc le dire tout de suite! s'écria le jeune ouvrier en
colère. Vous voulez être _larbins_, vous autres?... Alors qu'on détale,
et plus vite que ça!»
A ce mot de larbin, un haro s'éleva dans la salle.
«T'as d'ça dans ta famille, toi? s'écriait-on.
--Non pas. S'ils étaient de ma famille je les renierais; mais ils n'en
sont point, Dieu merci! Ils étaient sur la route et se disaient sans
ouvrage. Je leur ai proposé d'entrer ici, ils ont accepté. Pour qu'on ne
leur fît pas de difficultés, je les ai fait passer pour mes parents de
_Petit-Bourg_. Voilà tout!»
Les pauvres enfants ne savaient comment échapper aux moqueries de ces
gamins qu'ils avaient offensés sans le vouloir.
«Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? disait l'un.
--Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre.
--_Madame_ craint de gâter ses habits!
--Monsieur veut porter perruque!
--Je comprends ça, moi.
--Ça tient chaud l'hiver?
--D'abord. Et puis ça vous pose!... quand on a de l'ambition.»
Un contre-maître dut protéger la sortie de mes pauvres amis, qui étaient
tout à fait incapables de se défendre et ne comprenaient rien à l'avanie
qu'on leur faisait subir.
Ils rentrèrent tristement à l'auberge où Sabin faisait répéter
Balthasar. Sabin avait découvert que Balthasar était un artiste comme
lui, et il voulait connaître tout son savoir-faire pour en tirer parti
dans l'intérêt de la communauté. Le caniche voyant ses maîtres affligés,
quitta tout pour les caresser.
«Bon! qu'y a-t-il?» demanda Sabin.
Ils racontèrent leur mésaventure.
«Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, avec ça qu'ils sont jolis
et qu'ils ont bonne mine!... Vous faire ouvriers de manufacture, comme
ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout à l'heure sur la place, et
je leur montrerai, moi, la bonne manière de gagner sa vie.»
A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre Lucifer, ou de M.
Dussault, selon l'occasion, jouant du fifre, se promena comme la veille,
suivi de César, qui portait toujours le précieux sac, d'Aimée, de
Balthasar, et de tous les vagabonds de la localité. C'était justement
l'heure du repas pour les fabricants qui étaient tous sortis, excepté
les enfants qu'on obligeait à jouer dans le préau. En moins de cinq
minutes, une foule compacte entoura nos aventuriers. Sabin répéta le
même boniment et les mêmes exercices que la veille; puis Balthasar à son
tour paya de sa personne.
La recette fut magnifique! Sabin, de retour à l'auberge, commanda un
déjeuner copieux. Nos amis, qui avaient grand'faim, mangèrent encore
sans retenue; et le soir, comme il n'y avait déjà plus d'argent, on
coucha dans une étable entre deux vaches et un âne.
C'est ainsi qu'ils vécurent pendant une semaine. On s'arrêtait
tantôt dans une ville, tantôt dans un village, pour y donner des
représentations plus ou moins lucratives, et toujours on cassait le pot
après avoir mangé le beurre, comme disent les bonnes gens de la campagne
en parlant des imprévoyants qui dépensent l'argent à mesure qu'ils le
gagnent.
César et Aimée s'accoutumaient assez bien à ce genre de vie. De temps à
autre, cependant, il leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'était
le souvenir de ce qu'avait dit le père Antoine.... mais le père
Antoine était si loin!... Vous le dirai-je, mes petits lecteurs? César
maintenant dormait d'un sommeil profond et ne rêvait plus des choses qui
occupaient si fortement son jeune esprit dans ses jours de misère; la
campagne, cette belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, ou
revoir en dormant pour le consoler, ne l'intéressait plus, il n'y
pensait jamais. Comme Sabin, il considérait maintenant toute chose au
point de vue de la recette et disait avec son ami:
«Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!»
Ou bien:
«Voici une ville, bonne aubaine!»
Puis on bâtissait des châteaux en Espagne pour les temps fortunés où
l'on serait domestique dans une maison où il n'y aurait rien à faire.
D'un autre côté, on ne craignait plus les gendarmes; le papier de leur
compagnon mettait nos vagabonds en sûreté. Ils se protégeaient les uns
les autres....
Et les jours se passaient!...
Quant à Balthasar, ces détails lui importaient peu. Il marchait toujours
en avant, prenant le chemin qui lui plaisait, quitte à revenir sur ses
pas lorsque Sabin voulait aller d'un autre côté; ce qui n'avait lieu
que rarement, car le chemin du saltimbanque paraissait être celui du
caniche. Pourtant il arrivait bien quelquefois qu'on était obligé,
pour se procurer de l'argent, de se détourner à droite ou à gauche;
Balthasar, malgré une opposition sérieuse, qui se manifestait
comme toujours par des fuites plus ou moins prolongées, finissait
infailliblement par céder. Sabin avait appris à mes amis que ce n'était
là qu'une feinte de la part du caniche, et leur avait démontré qu'il n'y
avait pas lieu de s'en préoccuper. L'expérience lui avait donné raison.
C'est ainsi qu'on perdit une semaine à Corbeil, à Melun et à Milly; mais
nos aventuriers n'étaient pas gens pressés. La vie leur apparaissait
si longue, si longue! et ils voyaient devant eux un si grand nombre
d'années, qu'ils pensaient bien avoir le droit de gaspiller un peu
le temps présent. Et, d'ailleurs, pourquoi se seraient-ils pressés
ou inquiétés, puisque Sabin devait les placer chez son ami intime, le
prince de Rochemoussue?... Leur sort n'était-il pas fixé?