Fuite de mes amis.
Ils marchèrent longtemps à l'aventure et par des chemins qu'ils ne
connaissaient pas. C'était Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se
trouvèrent dans la campagne. Alors, effrayés de leur audace et fatigués,
ils s'assirent sur le bord d'un fossé pour se reposer et réfléchir.
Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne c'est une manière de
parler, car vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi
que par complaisance les quelques champs qu'on rencontre, au sortir de
Paris, entourés de maisons blanchâtres, de fabriques et de carrières
de moellons. Mais, pour Aimée, c'était nouveau et elle s'extasiait sur
toutes ces abominations avec une bonne foi qui vous eût fait sourire.
Elle rappelait, moins la suffisance et la fatuité, le rat de la fable
lorsqu'il sort de son trou pour la première fois.
«Voilà donc, s'écriait-elle, les champs, les bois, le ciel dont nous
parlait le père Antoine!... Que tout cela est beau! n'est-ce pas, César?
--La campagne que je vois dans mes rêves, répondait César, est bien
autrement belle et imposante que celle-ci: figure-toi, Aimée, de grands
espaces, aussi loin que ta vue peut s'étendre et bien au delà encore,
entièrement couverts de verdure, où, de distance en distance, des
troupeaux de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont les fleurs
sont roses et presque aussi parfumées que nos violettes; puis des bois
dont on ne découvre jamais la fin, des montagnes de rochers entassés les
uns sur les autres jusqu'au ciel, et au bas de ces rochers des ravins si
profonds qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige.
--Il n'y a donc pas de maisons?
--Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches comme celles-ci; de
loin on n'en découvre que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas,
Aimée, que c'est bien extraordinaire de rêver toujours de ces choses-là?
--Oui, bien sûr....
--Et toujours les mêmes. Rien ne change; c'est toujours les bois, les
champs et les montagnes, que je te dis. Puis, dans ces bois, où par
endroits l'ombre est si épaisse qu'on dirait qu'il y fait nuit, même au
milieu du jour, des hommes, à l'aide de grosses cordes, tirent, pour
les faire tomber, sur des arbres dont on a coupé les racines et qui sont
encore plus hauts que les plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans
les montagnes, d'autres hommes fendent les roches et les divisent en
fragments comme ces pavés que tu vois entassés ici près de nous. A un
certain moment, les ouvriers prennent leur repas, ils sont tous réunis
sur une plate-forme gazonnée, non loin de leur travail; un d'entre eux,
un seul, est assis sur un rocher à côté d'une jeune femme;... tout à
coup l'homme et la femme disparaissent dans un nuage d'épaisse fumée,
on entend une explosion terrible, et de tous côtés partent des cris
d'effroi.... puis....
--Puis?
--Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis là de mon rêve, j'étouffe, il
me semble que je veux crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts
que je fais m'éveillent....
--Toujours au même endroit?
--Toujours.»
Balthasar s'était approché des enfants et avait écouté ce qu'ils
disaient avec une attention singulière; puis il se mit, lorsque son
jeune maître eut cessé de parler, à pousser des hurlements plaintifs.
«Fais-le donc taire, dit Aimée; cela me fait pleurer, moi, de l'entendre
gémir de la sorte!
--Oh! fit César avec stupeur, il me semble que Balthasar y était!... Dis
donc, Aimée, si tout cela était arrivé?...
--On le dirait....
--Mais non, c'est impossible, puisque nous sommes des enfants trouvés!
--C'est Joseph qui dit cela.
--Qu'en penses-tu, toi, Aimée?
--Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....»
[Illustration: On entend une explosion terrible.]
C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrêter autrement que pour
s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop
fatigués, firent plusieurs lieues et gagnèrent un endroit appelé Orly.
Jusque-là ils avaient marché sans inquiétude; le grand air leur
donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les
surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils étaient hors de
Paris, le soleil n'avait cessé de descendre; en ce moment, il semblait
presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait
disparaître. Mais César et Aimée ne s'en préoccupaient point; ils
étaient frappés par le spectacle inattendu qui s'offrait à leurs yeux:
devant eux, tout à fait à l'horizon et dans une immense étendue, le ciel
paraissait incendié, tandis qu'un orage, que le vent avait chassé de
l'ouest à l'est, plongeait dans l'obscurité tout l'horizon opposé.
Au levant c'était presque la nuit, au couchant c'était une clarté
admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture
des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une église qu'on
apercevait au loin, l'eau des fossés qui bordaient la route et la
poussière des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le
soleil était couché lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le
dérobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau
que pour le contempler plus à l'aise ils s'assirent sur une berge, les
jambes pendantes parce qu'ils étaient fatigués, et le corps orienté de
telle façon qu'ils pussent, rien qu'en détournant la tête et sans se
déranger autrement, regarder à l'ouest et à l'est. Mais tout doucement
le jour s'éteignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore
une ligne rosée qui semblait fermer le ciel à l'endroit où le soleil
venait de disparaître. Aussi, lorsqu'ils reportèrent leurs yeux éblouis
sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur.
L'obscurité glaçait d'épouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais
vu la nuit ailleurs qu'à Paris et éclairée par des milliers de becs de
gaz.
Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure
les premières maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite
lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de
confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder
comme il avait fait toute la journée, s'était rapproché d'eux, et, comme
s'il eût été lui-même sous l'influence de la crainte, il marchait d'un
pas tranquille et jetait à droite et à gauche des regards furtifs
qu'il ramenait sans cesse à ses jeunes maîtres. Tous trois gardaient un
silence qui ne contribuait pas peu à les effrayer; ils ne savaient point
que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-même.
Ils se taisaient donc. Cependant la journée n'était point finie; on
entendait encore au loin des voix qui se répondaient et des éclats de
rire que l'écho de la vallée répétait d'une façon enfantine. C'étaient
des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On
entendait aussi par intervalle les aboiements féroces des bouledogues
qu'on lâche la nuit dans les châteaux et les fermes pour monter la
garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y répondait par de sourds
grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidèle animal distinguait
bien dans tout ce tapage plus d'une provocation à son adresse; mais en
sa qualité d'étranger au pays, il ne voulait point engager de discussion
où il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'êtes qu'un
pauvre caniche maigre et efflanqué, lutter de verve et de poumons avec
de telles gens, et donner la réplique à des individus qui mènent une
vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?...
Peut-être ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en
attirant sur eux l'attention de quelque garde-champêtre attardé dans la
campagne?
Un moment ils entendirent marcher derrière eux; la même crainte les
saisit tout à coup; ils s'imaginèrent que Joseph les poursuivait, et,
instinctivement, ils se jetèrent sur le côté de la route. Un homme
passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir
peut-être. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fièvre,
et, s'il vous eût été permis de leur appuyer votre main sur la
poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait à coups
précipités, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous
arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains naïvement cruelles.
Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui
allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils
étaient fatigués et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri
pour se reposer où s'ils devaient dormir à la belle étoile.