CHAPITRE IV.

César et Aimée devant l'église Saint-Séverin.

Le père Antoine leur avait dit de prier Dieu; c'était la deuxième fois

depuis deux jours que la même recommandation leur était faite, et cela

les préoccupait beaucoup, parce qu'ils ne savaient pas prier. Pourtant,

après s'être consultés ils prirent congé de la marchande de vin,

qui s'était montrée bonne pour eux, et se rendirent à l'église

Saint-Séverin. Mais retenus par une extrême timidité, ils s'arrêtèrent

devant le portail, et là, le visage collé sur les barreaux de la grille,

regardèrent en silence les fidèles qui entraient et sortaient, leur

livre de messe à la main; puis un mendiant assis sur un escabeau près

de la porte, et une mendiante, sa femme sans doute, qui se tenait sur

un autre escabeau. L'homme était aveugle,... d'après un écriteau qu'il

portait sur la poitrine, mais nous n'oserions affirmer qu'il le fût

réellement. La femme avait les poignets retournés; ce qui ne l'empêchait

point de secouer avec une persistance effrontée, sous le nez des gens

qui passaient devant elle, un large gobelet d'étain dans lequel deux

ou trois gros sous faisaient un tapage agaçant. L'homme gardait une

immobilité de statue.

Nos amis étaient là depuis quelques minutes, lorsque leur extérieur

misérable excita la compassion de deux dames, lesquelles glissèrent dans

la main d'Aimée une légère aumône.

«Qu'est-ce que c'est, demanda l'homme en se détournant, on nous fait de

la concurrence?

--Si vous ne partez pas, ajouta la femme aux poignets retournés, je vous

tire les oreilles! Qui est-ce qui vous a donné la permission de vous

planter là et de recevoir les aumônes qui nous sont destinées?... Ça ne

va pourtant pas déjà si bien, ajouta-t-elle en regardant son compagnon.

--Attendons la sortie de la grand'messe; toutes les dames du quartier y

sont entrées.

--Peuh! qu'est-ce que tout cela?

--Le beau temps va les disposer en notre faveur et leur faire délier les

cordons de leurs bourses.

[Illustration: «Si vous ne partez pas, je vous tire les oreilles!».]

--Laisse-moi donc tranquille!... Elles vont rester là des heures à

causer, à secouer leurs jupes, à encombrer le portail de telle façon que

les bonnes gens qui nous assistent les autres dimanches ne nous verront

seulement pas.

--C'est pas tout ça!... Il y a déjà cent fois que je te le dis et te le

répète, ce sont les quêteuses de l'intérieur qui nous font du tort.

--On en fourre partout, c'est vrai,... et des enjôleuses!... Faut les

entendre dire avec leur petite voix flûtée, «Pour les pauvres!...» On

croirait qu'il s'agit de leurs propres intérêts, parole d'honneur! Avec

tout ça, les sous qu'on leur donne ne tombent point dans nos gobelets.

--C'est une injustice, une indignité!...

--Je le sais aussi bien que toi....

--Ça devrait être défendu!...

--Quand tu me chanteras toujours la même histoire!... Est-ce que j'y

peux quelque chose, moi?

--Que veux-tu? on dit ce qu'on pense.

--Oui, mais c'est aux oreilles de M. le curé qu'il faudrait corner ça.»

En ce moment passait une dame; la mendiante secoua son gobelet.

«Combien t'a-t-elle donné? demanda l'homme.

--Deux centimes!... tout cela!

--Elle fait ce qu'elle peut, c'te femme.

--Parbleu! c'est gênée....

--Tous les dimanches tu as son offrande.

--Elle est jolie, l'offrande.... Ça dépense trop pour sa toilette. Quand

on n'a pas le moyen de donner plus de deux centimes, on ne porte pas de

robes de soie.

--Qu'est ce que ça te fait?

--A moi? Rien; je m'en moque.... Mais ça vous révolte de voir ces

choses-là.»

Il sortait un monsieur qui donnait le bras à une charmante jeune fille.

La mendiante s'enfonçant sous sa capeline et mettant ses poignets en

évidence, prit un air piteux et dit d'une voix larmoyante:

«Ayez pitié d'une pauvre femme qui ne peut se servir de ses mains; et

d'un pauvre homme que le feu du ciel a rendu aveugle!»

A votre âge, mes petits lecteurs, on doit sympathiser avec toutes les

infortunes; pour rien au monde, je ne voudrais vous froisser dans vos

sentiments de charité, ou vous mettre en garde contre la sensibilité

si naturelle de votre coeur d'enfant. C'est pourquoi je vous prie

instamment de ne pas juger des malheureux qui vous tendront une main

suppliante d'après les êtres indignes d'intérêt qu'à mon grand regret,

je viens de vous présenter. Du reste, les enfants qui voudraient que

leur pitié ne fût pas surprise quelquefois, devraient se résigner à ne

jamais faire l'aumône, ce qui serait triste pour eux et cruel pour les

pauvres. Donnez donc votre sou. Si par hasard un doute vous traversait

l'esprit, dites-vous qu'il vaut mieux se tromper dix fois que de laisser

un seul instant une misère vraie sans être secourue. Encore un mot:

parmi les misérables, il en est qui sont jeunes et auxquels l'avenir

promet de nombreuses années. A ceux-là, il ne suffit pas de donner votre

sou; il faut encore les aider à sortir de la misère. C'est difficile.

Cependant on y réussit quelquefois en s'adressant à leur intelligence,

en leur indiquant les ressources qu'ils peuvent trouver en eux-mêmes;

en leur inspirant de la confiance en Dieu et en leur destinée. Et,

croyez-moi, vous aurez plus de mérite à cela qu'à les combler d'aumônes

jusqu'à la fin de leurs jours.

Le monsieur et la jeune demoiselle qui sortaient de l'église laissèrent

tomber quelque menue monnaie dans le gobelet de l'aveugle et dans celui

de sa compagne; puis, mes amis, avec leur mine à la fois craintive et

sauvage, attirèrent l'attention de la jeune fille.

«Et ces pauvres enfants, mon père, dit-elle, ne leur donnerez-vous rien?

Voyez comme ils ont l'air timide!»

Le monsieur donna cinquante centimes à César, qui, au lieu de dire

merci! se prit à rougir. L'enfant avait encore toutes fraîches dans

l'esprit les paroles du père Antoine.

«Ah! çà, vous autres, s'écria la mendiante lorsque le monsieur et la

jeune fille se furent éloignés, allez-vous bientôt partir, avec votre

air timide?

--Nous sommes venus pour la messe, dit Aimée, et non pour vous faire du

tort.

--Il y paraît!... Pour la messe!... Vous l'entendez d'ici, la messe,

n'est-ce pas?... Allons, allons, quittez la place tout de suite, et

faites en sorte qu'on ne vous revoie plus,... ou bien vous aurez de mes

nouvelles.»

Ce disant, elle s'était levée. Mes amis, effrayés, se sauvèrent en

emportant le regret de n'avoir pu pénétrer dans l'église et prier Dieu

pour l'enfant de la dame à la pièce d'or.

Les petits vagabonds · 第 5 / 22 题