César et Aimée devant l'église Saint-Séverin.
Le père Antoine leur avait dit de prier Dieu; c'était la deuxième fois
depuis deux jours que la même recommandation leur était faite, et cela
les préoccupait beaucoup, parce qu'ils ne savaient pas prier. Pourtant,
après s'être consultés ils prirent congé de la marchande de vin,
qui s'était montrée bonne pour eux, et se rendirent à l'église
Saint-Séverin. Mais retenus par une extrême timidité, ils s'arrêtèrent
devant le portail, et là, le visage collé sur les barreaux de la grille,
regardèrent en silence les fidèles qui entraient et sortaient, leur
livre de messe à la main; puis un mendiant assis sur un escabeau près
de la porte, et une mendiante, sa femme sans doute, qui se tenait sur
un autre escabeau. L'homme était aveugle,... d'après un écriteau qu'il
portait sur la poitrine, mais nous n'oserions affirmer qu'il le fût
réellement. La femme avait les poignets retournés; ce qui ne l'empêchait
point de secouer avec une persistance effrontée, sous le nez des gens
qui passaient devant elle, un large gobelet d'étain dans lequel deux
ou trois gros sous faisaient un tapage agaçant. L'homme gardait une
immobilité de statue.
Nos amis étaient là depuis quelques minutes, lorsque leur extérieur
misérable excita la compassion de deux dames, lesquelles glissèrent dans
la main d'Aimée une légère aumône.
«Qu'est-ce que c'est, demanda l'homme en se détournant, on nous fait de
la concurrence?
--Si vous ne partez pas, ajouta la femme aux poignets retournés, je vous
tire les oreilles! Qui est-ce qui vous a donné la permission de vous
planter là et de recevoir les aumônes qui nous sont destinées?... Ça ne
va pourtant pas déjà si bien, ajouta-t-elle en regardant son compagnon.
--Attendons la sortie de la grand'messe; toutes les dames du quartier y
sont entrées.
--Peuh! qu'est-ce que tout cela?
--Le beau temps va les disposer en notre faveur et leur faire délier les
cordons de leurs bourses.
[Illustration: «Si vous ne partez pas, je vous tire les oreilles!».]
--Laisse-moi donc tranquille!... Elles vont rester là des heures à
causer, à secouer leurs jupes, à encombrer le portail de telle façon que
les bonnes gens qui nous assistent les autres dimanches ne nous verront
seulement pas.
--C'est pas tout ça!... Il y a déjà cent fois que je te le dis et te le
répète, ce sont les quêteuses de l'intérieur qui nous font du tort.
--On en fourre partout, c'est vrai,... et des enjôleuses!... Faut les
entendre dire avec leur petite voix flûtée, «Pour les pauvres!...» On
croirait qu'il s'agit de leurs propres intérêts, parole d'honneur! Avec
tout ça, les sous qu'on leur donne ne tombent point dans nos gobelets.
--C'est une injustice, une indignité!...
--Je le sais aussi bien que toi....
--Ça devrait être défendu!...
--Quand tu me chanteras toujours la même histoire!... Est-ce que j'y
peux quelque chose, moi?
--Que veux-tu? on dit ce qu'on pense.
--Oui, mais c'est aux oreilles de M. le curé qu'il faudrait corner ça.»
En ce moment passait une dame; la mendiante secoua son gobelet.
«Combien t'a-t-elle donné? demanda l'homme.
--Deux centimes!... tout cela!
--Elle fait ce qu'elle peut, c'te femme.
--Parbleu! c'est gênée....
--Tous les dimanches tu as son offrande.
--Elle est jolie, l'offrande.... Ça dépense trop pour sa toilette. Quand
on n'a pas le moyen de donner plus de deux centimes, on ne porte pas de
robes de soie.
--Qu'est ce que ça te fait?
--A moi? Rien; je m'en moque.... Mais ça vous révolte de voir ces
choses-là.»
Il sortait un monsieur qui donnait le bras à une charmante jeune fille.
La mendiante s'enfonçant sous sa capeline et mettant ses poignets en
évidence, prit un air piteux et dit d'une voix larmoyante:
«Ayez pitié d'une pauvre femme qui ne peut se servir de ses mains; et
d'un pauvre homme que le feu du ciel a rendu aveugle!»
A votre âge, mes petits lecteurs, on doit sympathiser avec toutes les
infortunes; pour rien au monde, je ne voudrais vous froisser dans vos
sentiments de charité, ou vous mettre en garde contre la sensibilité
si naturelle de votre coeur d'enfant. C'est pourquoi je vous prie
instamment de ne pas juger des malheureux qui vous tendront une main
suppliante d'après les êtres indignes d'intérêt qu'à mon grand regret,
je viens de vous présenter. Du reste, les enfants qui voudraient que
leur pitié ne fût pas surprise quelquefois, devraient se résigner à ne
jamais faire l'aumône, ce qui serait triste pour eux et cruel pour les
pauvres. Donnez donc votre sou. Si par hasard un doute vous traversait
l'esprit, dites-vous qu'il vaut mieux se tromper dix fois que de laisser
un seul instant une misère vraie sans être secourue. Encore un mot:
parmi les misérables, il en est qui sont jeunes et auxquels l'avenir
promet de nombreuses années. A ceux-là, il ne suffit pas de donner votre
sou; il faut encore les aider à sortir de la misère. C'est difficile.
Cependant on y réussit quelquefois en s'adressant à leur intelligence,
en leur indiquant les ressources qu'ils peuvent trouver en eux-mêmes;
en leur inspirant de la confiance en Dieu et en leur destinée. Et,
croyez-moi, vous aurez plus de mérite à cela qu'à les combler d'aumônes
jusqu'à la fin de leurs jours.
Le monsieur et la jeune demoiselle qui sortaient de l'église laissèrent
tomber quelque menue monnaie dans le gobelet de l'aveugle et dans celui
de sa compagne; puis, mes amis, avec leur mine à la fois craintive et
sauvage, attirèrent l'attention de la jeune fille.
«Et ces pauvres enfants, mon père, dit-elle, ne leur donnerez-vous rien?
Voyez comme ils ont l'air timide!»
Le monsieur donna cinquante centimes à César, qui, au lieu de dire
merci! se prit à rougir. L'enfant avait encore toutes fraîches dans
l'esprit les paroles du père Antoine.
«Ah! çà, vous autres, s'écria la mendiante lorsque le monsieur et la
jeune fille se furent éloignés, allez-vous bientôt partir, avec votre
air timide?
--Nous sommes venus pour la messe, dit Aimée, et non pour vous faire du
tort.
--Il y paraît!... Pour la messe!... Vous l'entendez d'ici, la messe,
n'est-ce pas?... Allons, allons, quittez la place tout de suite, et
faites en sorte qu'on ne vous revoie plus,... ou bien vous aurez de mes
nouvelles.»
Ce disant, elle s'était levée. Mes amis, effrayés, se sauvèrent en
emportant le regret de n'avoir pu pénétrer dans l'église et prier Dieu
pour l'enfant de la dame à la pièce d'or.