La pêche au mari! Voilà dix ans, hélas! qu'on la promène et qu'on

l'exhibe sur toute la côte normande, tous les étés avec un nouveau

stock d'extravagants costumes laborieusement confectionnés par

elle, chapeaux anglais et dessous _Jesurum_; trousseau de dix

mille francs et des grandes espérances, l'héritage d'une tante

pour le moins millionnaire, un peu lente à mourir! et, depuis dix

ans, celle qui reste, il y a cinq ans encore jolie d'une joliesse

émoustillante et parisienne de grisette affinée aujourd'hui

fanée, surmenée et sûrie, est déjà la demoiselle implacable et

montée en graine, refuge unique des collégiens et des bacheliers

encore un peu timides, celle qu'on ne désire plus, celle qu'on

n'épouse pas, la valseuse enragée et presque automatique des

sauteries enfantines et des mourantes soirées d'arrière-saison.

[Illustration]

Celle qui reste est sans dot. Le père, un brave homme enterré dans

une quelconque administration, ignoré de ses chefs et annihilé

par sa femme, a beau se vicier le sang dans des heures de veille

supplémentaires, il n'arrondira pas le maigre apport d'Hermine.

Hermine gardera sa chambre virginale aux blancs rideaux de

mousseline, et ses pieds de vieille fille solitaire jauniront dans

un lit aux draps froids.

Elle est celle qui reste!

Et cela en dépit des longues promenades entre papa et maman, les

dimanches d'hiver, dans les Champs-Élysées, au milieu des frôlées

de badauds venus admirer là les cargaisons de vierges, et des

autres familles exhibant là leurs filles, fourrées de chinchilla.

Elle est celle qui reste.

Et cela en dépit des bals de société, des bals d'arrondissement

et de l'Hôtel de Ville, de ceux du Grand-Hôtel et du Continental,

et des soirées intimes dans Clichy-Batignolles, en de vagues

cinquièmes au-dessus de l'entresol, où des messieurs mariés vous

font mal en dansant, tant ils vous serrent la taille, et où les

mères, désireuses d'un placement, permettent aux genoux de flirter

sous les tables.

Oh! ces soirées d'hiver, les longues heures d'attente aux stations

d'omnibus, en toilette de bal, dans le froid et le noir, et les

retours à pied par les places désertes, les pieds dans la boue

et le front sous la pluie, faute de trois francs pour prendre un

fiacre, et l'on est parfois sans bonne à la maison. Donc le ménage

à faire le lendemain dès six heures... oh! ces soirées d'hiver.

Mais c'est le monde, le monde où l'on rencontre de bons partis,

des célibataires égrillards et mûrs avec biens au soleil, ou bien

des veufs dans les affaires, le monde et ses splendeurs et ses

hasards rêvés, qui font loucher les mères!

Celle qui reste, certes, a eu des partis, mais ils étaient

chauves, ventrus ou couperosés, et maintenant on la trouve à son

tour... trop jaune, trop anguleuse... _trop salon des refusés_.

«Si tu crois, moi, que j'aimais ton père quand je l'ai épousé!»

Voilà pourtant de quelles réflexions cette fille a été bercée par

sa mère.

Et à l'heure qu'il est, par cet automne moite et doux, aux ciels

brumeux, aux mers de perle, dans ce casino lamentable et vide

à la terrasse encombrée de cabines, qu'on vient de monter là

en prévision des bourrasques d'hiver, elle est dans son vieux

waterproof jeté sur une robe de l'année dernière, elle est la

demoiselle épave, elle est celle dont on ne veut plus, celle dont

on dit (et le monde atroce et malveillant sait lire entre les

lignes): «Elle a de si beaux cheveux et elle aime tant sa mère»

et pourtant celle qui reste a des sens, des nerfs, des chairs et

peut-être... un cœur... Pauvre fille, pauvre enfant!

2 octobre 1890.

XV

L'AME-SŒUR

Pour Anatole France.

C'est en cette mélancolique et charmante époque de l'année qu'elle

est dans toute la plénitude de ses moyens, la délicate apitoyée

qui semble avoir pris à tâche la reconstitution des vieux rêves et

la guérison des jeunes cœurs.

La chute encore lente des premières feuilles, la langueur

attendrie des ciels plus clairs et la morsure des premiers froids,

autant d'atouts dans son jeu.

[Illustration]

Comme une tristesse d'adieu flotte et plane dans l'air, la nature

devient complice; complices, les grands bois dépouillés;

complices, les horizons plus vastes; l'automne, la saison par

excellence des pauvres cœurs meurtris, des illusions perdues et

des sentimentales détresses, voilà le terrain sûr où l'Ame-Sœur

opère!

As-tu souffert? as-tu pleuré?

As-tu langui sans espérance?

As-tu, triste et proscrit, erré?

Alors tu connais ma souffrance!

L'Ame-Sœur connaît, et de longue date, le pouvoir de la romance

dans ces journées déjà plus courtes d'octobre où la nuit tombe

vite, certes, elle en connaît tout le pouvoir sur les pauvres âmes

des célibataires, à l'heure confortable où l'on allume les lampes.

Ah! si vous saviez comme on pleure

De vivre seul et sans foyer

Quelquefois devant ma demeure.

Vous passeriez!

Il y a aussi le _Vase brisé_, le fameux _Vase brisé, où meurt

une verveine et qui d'un éventail fut fêlé_. Oh! l'Ame-Sœur a de

l'étude et du répertoire; elle connaît également et sur le bout du

doigt le sonnet de Baudelaire: _Sois sage, ô ma douleur_, et la

_Mort des pauvres_, c'est la _mort qui console, hélas! et qui fait

vivre_; elle sait aussi les merveilleux cris d'agonie de Verlaine,

dans _Sagesse_:

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,

Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance!

et en pratique l'application en cataplasmes émollients sur les

abcès du cœur. Pour la médication des âmes, à elle le pompon:

c'est son métier.

Elle est la consolatrice, l'amie maternelle et sororale aussi, la

jeune femme grave aux yeux toujours noyés d'une infinie pitié, au

front pur, l'immatérielle penchée avec des attitudes de Piéta sur

les blessés d'amour et les vaincus de la vie celle dont un poète

ingrat a pu dire:

Vous m'avez pris saignant encore,

Le cœur meurtri d'un autre amour.

Vous avez cru voir une aurore

Dans l'adieu d'un dernier beau jour.

Votre erreur, enfant, m'était chère,

Ce rêve avait tant de douceur!

Vous aviez les soins d'une mère

Et la réserve d'une sœur!

«Laissez venir à moi ceux qui souffrent», telle pourrait être

sa devise! Ceux qui souffrent, elle les cherche, les épie, les

poursuit avec une passion de charité effrayante; car, dans cet

amour de souffrants, dans cette tendresse apitoyée, n'y aurait-il

pas un sadisme délicat et pervers d'affinée éprise de tortures et

de larmes!

Veuve et libre, d'une fortune indépendante, elle semble s'être

consacrée à la cure des amoureux trahis, des veufs inconsolables

et des abandonnés de toute sorte, et cela par dilettantisme, pour

l'amour de l'art. Car si elle les prend toujours jeunes et d'une

tournure charmante, les dettes ou rentes de ses victimes élues,

voilà qui importe peu à l'Ame-Sœur.

Les tristesses, les sanglots, les regrets, les détresses de cœur,

voilà l'atmosphère où se complaît sa sensualité cruelle et fine,

le terrain où fleurit sa bonté de femme apitoyée, bénie par ses

victimes.

Ce qu'elle adore, c'est leur faire revivre leurs angoisses

d'amour, leurs tortures du passé.

Elle sèche les yeux, mais en buvant des larmes; Cléopâtre buvait

bien des perles: elle boit les plaies et le sang du souvenir

qu'elle s'ingénie, compatissante et férocement bonne, à faire

encore saigner!

Au besoin, dévote et superstitieuse, elle emmène le convalescent,

dont elle s'est faite la garde, en de pieux pèlerinages; au

Mont-Saint-Michel ou à Notre-Dame-de-Fourvières implorer de

l'Archange ou de la Mère de Dieu la guérison et l'oubli de son mal.

Il y a trois jours, je la rencontrais, à Rouen, dans le cimetière

de Bon-Secours, câlinement appuyée au bras d'un superbe garçon en

grand deuil, les yeux encore brûlés de larmes; un misérable affolé

d'amour, que sa maîtresse a trahi il n'y a pas trois mois, et que

l'Ame-Sœur s'efforce aujourd'hui d'arracher au suicide. Maternelle

et pitoyable, pour guérir son malade elle se serait même départie

de sa réserve habituelle; car ils étaient inscrits, à l'hôtel

Albion, tous deux sous le même nom, et pour sauver cet endolori de

la chair, l'Ame-Sœur aurait, cette fois, consenti, résignée, aux

derniers abandons!

O les belles nuits d'amour, transports désespérés, reconnaissantes

étreintes et baisers salés de larmes, qui doivent suivre ces

mornes journées de tristesse et de regrets savamment avivés,

passées ensemble à rêver du passé, sous de fins ciels d'automne,

devant de moroses et calmes horizons!

9 octobre 1890.

Pour Rachilde.

XVI

L'ARAIGNÉE DE CIMETIÈRE

La servante au grand cœur, dont vous étiez jalouse,

Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs

Et quand Octobre souffle, émondeur de vieux arbres,

Souvent mélancolique à l'entour de leurs marbres,

Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats...

BAUDELAIRE.

Oh! elle la connaît dans les coins, celle-là; elle sait par A plus

B le cœur humain, ses tristesses d'au delà et ses défaillances

stupides; elle a par expérience sondé les reins et les viscères et

a, d'un œil expert, d'une main plus experte encore, approfondi

les effets de la douleur.

Ce n'est pas pour rien qu'on la rencontre dans les cimetières, le

teint reposé, plutôt pâle, mais d'une chair blanche et grasse, ses

fins cheveux de blonde enténébrés de crêpe noir,--le noir, cette

valeur.

C'est la pensive et souriante jeune femme qu'on croise autour

des tombes, l'intéressante jeune veuve ou la plus touchante et

combien poétique fiancée, dont la jolie silhouette idéalise les

allées funèbres, les désertes allées encombrées de feuilles

mortes et bordées de tombeaux des Père-Lachaise et des cimetières

Montmartre; élégie du Regret au parfum d'asphodèle, fleur de

tristesse éclose sous l'errance à pas lents des distraits

visiteurs.

Avec quelle grâce elle s'accoude, à demi affaissée, aux ornements

des grillages, et combien harmonieuse! la retombée de son

voile sur sa robe de deuil, entre les chrysanthèmes et les

roses d'automne qui tremblent au vent du soir! et quel divin

sourire..... un sourire irréel d'âme élue, détachée et, sous ses

cils humides toujours emperlés d'eau, quel au-delà dans le regard!

[Illustration]

C'est elle, dont la main pieuse remplace les lambeaux qui

pourrissent aux grilles, renouvelle les couronnes d'immortelles et

les myosotis de porcelaine bleue sur la tombe voisine de celle

qui vous attire, courbé et les yeux las, pauvre veuf de la veille

ou fiancé meurtri d'une perte cruelle, jeune père douloureux

de la mort d'un enfant ou fils saignant de ce malheur atroce,

irréparable hélas! fils pleurant votre mère.

Sache que la douleur est la noblesse unique.

L'araignée du cimetière, elle, ne l'ignore pas.

Elle sait aussi l'étrange et l'énervant pouvoir de la volupté

des larmes, les brusques réveils de rut qu'excite la douleur...,

quelle cantharide elle est pour les nerfs exacerbés des mâles, et

c'est là qu'elle attend, qu'elle épie et vous guette!

O le danger des chagrins partagés, des mêmes larmes versées sur

deux tombes pareilles, ô débuts attendris et trempés de tristesse

de la liaison Chambige, ô pitié maternelle de Mme Grille,

glissant dans l'adultère _devant les choses vagues et blondes qui

frissonnaient à l'horizon d'Alger_, ô livre périlleux et feuilleté

ensemble par Paolo et Francesca.

Et ce jour-là nous ne lûmes pas plus loin.

Au besoin, jardinant près de vous autour de sa chère tombe, elle

vous prêtera, complaisante, son sécateur, son éponge, quitte à

vous emprunter votre petit arrosoir. Et avec quel effleurement de

main douce et frôleuse, quel sourire noyé, quel navrant regard!

O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue,

Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue

D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau

D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau...

Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres

Et sur qui dès longtemps descendent les frimats.

O blafardes saisons, reines de nos climats,

Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,

Si ce n'est, par un soir de lune, deux à deux,

D'endormir la douleur sur un lit hasardeux!

Endormir la douleur sur un lit hasardeux; tout est là. Le «Psitt,

psitt, viens-tu chez moi, il y a un bon feu» de la pierreuse du

boulevard extérieur, l'araignée de cimetière l'a remplacé par le

«Nous causerons de nos morts en prenant une tasse de thé sous la

lampe...» L'allée des tombes, c'est son trottoir à elle; c'est

là qu'elle ébauche et ses opérations de bourse et ses liaisons

durables: Telle qu'elle est, elle est la défunte à plusieurs; elle

la leur rappelle à chacun, et au besoin entretient discrètement

dans leur âme un regret qu'elle console. Comme les maisons de

Deuil, elle a sa clientèle, ce sont les rentes de la Douleur. O la

minute exquise où l'être douloureux, solitaire et meurtri, trouve

une épaule amie où appuyer sa tête, un cœur pour le comprendre, un

regard qui plonge dans le sien, s'apitoie, et parfois un sourire

qui, penché sur ses larmes, les boive dans un baiser!

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,

Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

3 novembre 1890.

XVII

RÉCURRENCE

Pour dire ta langueur et ta grâce fanée

Et ton nom chuchoteur et doux comme un amour

Déjà lointain, automne, oiseaux bleus sans retour

Évanouis, automne, ô couchant de l'année,

J'évoquerai dans l'ombre, à la chute du jour,

Sur un vieux banc verdi d'allée abandonnée,

Une belle un peu lasse, et tout enrubannée

De frais satin jonquille et de nœuds de velours.

Saint-Cloud, sa fête agonisante sous les hautes futaies de son

parc: quelle fantaisie l'avait ramené là par cette déjà fraîche

soirée d'automne! Quel cruel besoin de revivre le passé et de

meurtrir ses plaies aux épines du souvenir!

[Illustration]

Machinalement, après avoir erré dolent et grave entre les rangs

des boutiques de gaufres et des baraques de tir, maintenant

espacées, derniers banquistes attardés sous les ombrages de ce

parc d'octobre, il était venu s'échouer, comme naguère, à la

terrasse du Pavillon Bleu.

Comme naguère! Il n'était pas déjà si loin, le temps où, le pouls

fiévreux et le cœur en joie, il venait l'attendre deux fois par

semaine dans cette allée du bord de l'eau, devant le grandiose et

mouvant paysage de ce parc impérial, des coteaux du haut Sèvres

avec, là-bas, dans les bois de Meudon, les quarante-huit fenêtres

de la fondation Galliera.

Oh! les heures passées devant le paysage, les coudes au parapet du

pont, à regarder venir les bateaux de Suresnes.

Comme elle en descendait gentiment! Cette façon d'avancer le bout

du pied, souple et menu, sous l'ombre de la robe, n'appartenait

vraiment qu'à elle. Puis, cette taille, cette allure onduleuse

et cependant hautaine, cet abandon de toute elle-même quand

elle prenait son bras et qui faisait retourner les gens sur leur

passage, comme à la fois surpris et envieux.

[Illustration]

Oh! les lentes promenades, prolongées à dessein, à l'entour du

château, sur les pelouses, déjà encombrées de feuilles mortes,

du parc réservé. Et là, dans le silence des quinconces, l'échange

presque pieux de baisers appuyés longuement, baisers qu'ils

auraient voulu éternels à cause du voisinage des ruines!

Et dans ces inoubliables minutes, ses yeux à elle, ses grands yeux

bleus frangés de noir où il y avait comme une âme!

«Monsieur dîne seul ce soir!»

Machinalement, il s'est assis à la terrasse du restaurant, et

le garçon qui les a servis si souvent, lui aussi se rappelle:

«Monsieur dîne seul ce soir?» Et voilà qu'avec un triste sourire

il se prend à commander le menu qu'elle aimait, des marennes

vertes, des œufs brouillés aux truffes, une caille rôtie, des

écrevisses et une glace frutti, un de ces menus artificiels et

irritants de Parisienne anémiée ayant l'horreur du substantiel

et des viandes. Des écrevisses! et voilà qu'il évoque les jolis

gestes effarouchés de ses doigts en les décortiquant. Aux tables

voisines, sous la lueur adoucie des hautes lampes encapuchonnées

de clairs abat-jour, des couples dînent en tête à tête, souriants

ou boudeurs, et aux physionomies de chacun, d'intimes soucis

de ménage s'imposent ou se devinent. Au pied de la terrasse,

dans le noir de l'allée piqué par les lampions de la fête, des

figures de badauds se détachent, éclairées follement, vaguement,

presque grotesques, attirées là par l'orchestre des tziganes,

et dans cette atmosphère de musique, d'éclairage savant, de

femmes maquillées, et de dîners nocturnes en plein air, il a

l'involontaire hantise d'une fête japonaise; les valses des

tziganes aidant et ses nerfs s'aiguisant à la fin, voilà qu'il

s'attendrit sur lui-même. «Lâché! il est lâché. Comme il fait

déjà tard dans sa vie! Qui va-t-il aimer, maintenant!» Puis,

sous l'influence de la digestion d'un filet de madère, dont il a

corsé son menu, et d'un clos-vougeot d'année 57 recommandé par

le maître d'hôtel, voilà qu'il se ranime, se prend à regarder les

femmes et, après un coup d'œil à la glace d'en face, conscient

de son torse large et de son teint clair, presque fat, il se met

à friser sa moustache et à se chuchoter à lui-même: «Elle ne se

serait pas embêtée ce soir.»

9 octobre 1891.

XVIII

L'EXOTIQUE

Elle a aimé les âniers de la rue du Caire, les cowboys du colonel

Cody, les tziganes du restaurant roumain et les turcos de la

Nouba; pendant toute la durée de la foire Eiffel on n'a vu qu'elle

à travers le Champ-de-Mars et l'Esplanade des Invalides. Depuis

les Aïssaouas, mangeurs de scorpions, jusqu'aux Druses, chasseurs

de serpents, elle a fait halte dans tous les concerts tunisiens,

dans tous les campongs et sous toutes les tentes.

D'ailleurs, elles ont été légion, celles qu'a détraquées le bazar

exotique de la tour Eiffel pendant l'Exposition. Buffalo-Bill ne

s'est-il pas assis à la table d'authentiques comtesses? Pour un

torero La Moulue, cette étoile du chahut, n'a-t-elle pas quitté

tout un mois l'Elysée, et dans la loge de la divette à la mode,

comme dans la _turne_ avec _table_ et _cuvette_ de la pierreuse de

la rue des Abbesses, le portrait de Boumboum, marchand de dattes

à l'Esplanade, n'a-t-il pas trôné et triomphé, près de cent jours

durant, à la place de celui de ce pauvre général, entre un grelot

de la veste brodée de Valentin Martin et un bracelet de bois durci

d'un fellah...

L'exotomanie fut leur crise aiguë comme leur maladie chronique.

Entre un opéra de Wagner et un roman éthopée de Peladan, toute

hystérique eut une attaque de _buffalite_ jusqu'à l'ouverture des

fameuses Plazas.

Valentin Martin, Mazantini, Cara Ancha, c'en était trop pour des

cœurs d'amoureuses exotiques.

Il nous faut du nouveau,

N'en fût-il plus au monde.

Nous voulons de l'amour,

Il nous faut de l'amour.

La _buffalite_ avait fait son temps; nous entrâmes dans l'ère de

_tauromachite_ aiguë.

Ces dames avaient conduit à Lesbos les brunes gitanas de Séville,

elles revinrent à Cythère, pieusement converties à l'ancien culte

trahi par les arènes de la rue Pergolèse.

Ce fut le triomphe et des banderillas et des quadrillas. En

quoi ces messieurs à performances accusées par des collants de

satin rose ou bleu mourant, aux glabres faces de garçons de bain

coupables ou de vieux séminaristes, purent-ils bien séduire

l'esthétique en enfance des habituées des Acacias?

_Chi lo sa?_

Elles n'en jouèrent pas moins, tout l'été quatre-vingt-neuf, la

_Carmen_ de Bizet, qui pour Frascuello, qui pour Cara Ancha. A

cette course au clocher de la sensation (au clocher, plutôt à la

Tour Eiffel) qui arriva bon premier? Le boléro du picador, le

sombrero du cowboy du West-End, ou le turban en corde de poil de

chameau de l'ânier fellah.

Les petits âniers de la rue du Caire!... Vous vous rappelez,

n'est-ce pas, ces petites figurines qu'on eût cru découpées dans

un tableau de Gérôme, les mains, les pieds et la tête en terre

cuite, le corps drapé d'une longue robe de toile bleue, sveltes

et souples avec des attaches fines et des profils de sphinx, les

lèvres écrasées et la face éclairée par des yeux d'émail blanc.

Les fellahs et leurs petits ânes couleur de cendre, à la croupe

de peluche où la tondeuse avait tracé, gris sur gris, en creux

et en relief d'étranges arabesques; les fellahs et leurs lentes

mélopées, leurs _aha haah_ monotones et stridents, eux accroupis

en rond sur des nattes tressées, leurs mains encrassées de henné

rythmant leurs chansons de rêve et d'ensommeillement!

[Illustration]

En dépit du succès des vestes espagnoles, elle en est restée

au turban des Kabyles, au fez de la Nouba. Reconnaissance de

l'estomac!

Il faut le croire car elle ne quitte plus le village nègre

du Champ-de-Mars, où les derboukas et les tambourins d'une

perpétuelle foire ronflent, pareils à des essaims d'abeilles, dans

les clairs crépuscules de cet octobre bleu.

Toute de blanc vêtue dans de souples lainages, mais combien

vieille et avachie déjà avec sa face à bajoues et ses gros yeux

de brune impétueuse soulignés au crayon, noircis, gouachés de

kohl, elle rôde le long des jours à l'entour des barrières des

banquistes, halète comme une chienne avec des yeux luisants autour

de leurs passe-passe, fantasias, jongleries, et, les joues bleues

sous la poudre de riz, des joues de brune habituées au rasoir,

elle fait cent fois par jour le tour de leur enceinte, et puis

vient tout à coup s'écraser palpitante, contre la palissade, pour

offrir à l'un d'eux un cigare, un londrès, un puro.

Réduite aux Soudanais, aux équivoques et grotesques flirts

en petit nègre: «cinquante centimes, serai zenti», avec la

fripouille des rues du Caire et la vermine cosmopolite du

désert..., pauvre insatiable, comme il fait soir d'automne aussi

dans cette âme-là!

12 octobre 1891.

XIX

CHAMBRES D'OCTOBRE

I

Il flotte une musique éteinte en de certaines

Chambres, une musique aux tristesses lointaines

Qui s'appareille à la couleur des meubles vieux,

Musique d'ariette en dentelle et fumée,

Ariette d'antan qu'on aurait exhumée,

Informulée encore et qu'on cherche des yeux.

GEORGES RODENBACH.

Eh bien, j'habite cette chambre, une chambre de l'autre siècle,

où flotte comme une tristesse de jadis dans les plis à larges

cassures d'un vieux lampas jonquille, ramagé d'argent mat. Mes

deux fenêtres à guillotine donnent sur un ancien parc délabré par

l'automne, un vieux parc qui s'en va et descend en terrasses vers

de hautes futaies déjà tout éclaircies, et, à l'horizon noyé de

pluie, des bois, des bois et encore des bois, toujours des bois,

étalent à perte de vue leurs ors rouillés et leurs ocres malades

sous un ciel gris et balayé de nuées.

Eh bien! cette chambre possède un indicible charme et, tapi le

long des journées à l'angle d'une haute cheminée de marbre rose,

une de ces monumentales cheminées du temps passé où l'on se rôtit

les jambes sans jamais pouvoir se réchauffer le dos, je songe

qu'il est doux, à cette époque de l'année, de se retremper, loin

de Paris bruyant de sa vie ardente et triste, factice et monotone,

dans un coin engourdissant de nature, un peu défeuillé comme

soi-même, mais dans le bon refuge des évocations d'autrefois.

Ce que je l'aime et l'apprécie, le château où l'on rêve, au milieu

des grands arbres jaunis de son parc!

[Illustration]

Combien je savoure son calme et son silence aggravé de mystère,

la grâce un peu vieillotte de ses rideaux aux plis raides et

droits, le luxe âgé et froid de ses meubles sévères et jusqu'à la

poussière, cette neige tombée du sablier des heures, veloutant

la corniche de ses cheminées Louis XVI, où bombent en relief une

torche et un carquois.

A la tombée du jour, quand, dans les allées du parc encombrées

de feuilles mortes, la Nuit, comme une voleuse, descend presque

visible avec un bruit équivoque de pas (le vent du soir qui

s'élève et chuchote dans les cimes d'arbres bruissantes), combien

j'aime, dans le silence de la chambre assoupie et comme gagnée par

les ombres, aller m'accouder à la haute fenêtre aux petites vitres

claires, qui donne sur les bois!...

En bas, sur la terrasse, une statue d'Eros, toute blanche dans

le crépuscule, a l'air de grelotter sur son socle de briques, et

tout autour tourbillonne un essaim de feuilles sèches, feuilles

aux étranges froissements d'étoffe qu'on déchire et auxquelles

parfois même on croirait une voix: alors, dans la chambre obscure

et comme tendue de toiles d'araignées, j'aime à aller regarder

longtemps dans un vieux miroir accroché vis-à-vis la fenêtre,

miroir dans l'eau duquel s'attarde toute la lumière du jour, une

vieille glace de Venise, la seule pâleur et la seule clarté de la

pièce, où sont entrés maintenant tout le noir et tout l'inconnu de

la Nuit; et devant ce silence et ce gris crépuscule, dans cette

antique demeure, je songe à la tristesse de vieillir, de n'avoir

plus vingt ans, d'en avoir passé trente.

Âmes d'automne · 第 3 / 4 段